‹ Discours et mélanges littérairesChapitre 8 sur 45 · ÉLOGE D£ MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

ÉLOGE D£ MONTESQUIEU

quîeu devait porter dans l'histoire des intérêts civils, dans la théorie des lois établies, il l'annonce, il s'y prépare, pour ainsi dire, par «ingénieuses allégories ; et sa politique romanesque est plus raisonnable et plus attentive à la vérité des choses que la politique sérieuse de beaucoup d'écrivains célèbres.. On sent que dominé par un esprit juste et observateur, lors même qu'il se livre à des écarts d'imagination, il ne peut oublier la réalité des événements, et des mœurs qu'il a longtemps étudiées. Veut-il, dans l'épisode des Troglodytes, peindre la perfection idéale de la vie humaine : il n'essaie pas, comme Rousseau, d'exagérer l'abrutissante Hberté de la vie sauvage ; il trace le tableau embelli de l'homme en société : et ce tableau , malgré l'éclat des couleurs , ressemble à quelques années de bonheur et de vertu que l'on trouverait éparses dans les annales des républiques naissantes ; mais, en décrivant cette vertueuse félicité, il la montre prête à finir ; et cet aveu est le dernier trait ajouté à la vraisemblance historique.

Essaie-t-il une seconde peinture du bonheur social : il le fait naître des vertus d'un monarque absolu , fiction qui serait un blasphème , si Marc-Aurèle n'avait pas régné. Montesquieu écrit le roman dUArsace etd'Isménie, où le despotisme légitimé par la vertu , orné des plus puissantes séductions , l'amour et la gloire , se consacre et s'enchaîne au bonheur des humains.

Le despotisme ! Un législateur a-tr-il employé son génie à l'éloge d'une pareille puissance? Était-ce un caprice de son imagination, un mensonge de sa conscience? Pour lever ces doutes , il faut rappeler ce désespoir involontaire dans lequel sont topabés de grands et nobles génies , qui , mécontents de l'usage que les hommes faisaient de leur liberté , leur ont souhaité des maîtres , et ont invoqué contre nos erreurs et nos crimes la terrible protection du

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pouvoir absolu. Ce vœu s'est rencontré dans les cœurs les plus bienfaisants , comme dans ces âmes austères qui , en jugeant l'humanité, semblaient la haïr. Platon S qui

' Montesquieu a dit que les anciens n'avaient pas une idée bien claire de la monarchie, « parce qu'ils ne connaissaient pas le gou- « vernemenl fondé sur un corps de noblesse, et encore moins le gou- « yernement fondé sur un corps législatif formé par les représen- « tants d'une nation. » Cette seconde assertion est d'une exactitude rigoureuse. On a souvent cilé le passage .dans lequel Tacite parle de la réunion des trois éléments du pouvoir, comme d'une belle idée dont la réalité lui paraissait impossible; et M. de Chateaubriand n'a pas craint d'avancer que , « chez les modernes , le sys- « tème représentatif était au nombre de ces trois ou quatre grandes « découvertes qui ont créé un autre univers. » Cependant on se ferait une fausse idée de l'antiquité , si l'on supposait qu'elle n'a connu que la république ou la tyrannie. Aristote, dans ses ouvrages politiques, a parfaitement distingué la royauté de la tyrannie. 11 est vrai qu'il établit cette différence plutôt par le caractère des princes et par la force des mœurs, que par des institutions fixes et réglées. L'antiquité, en reconnaissant la monarchie héréditaire et tempérée , n'a jamais essayé de mettre en pratique cette distinction de trois principes qui se mêlent et se modifient dans un seul gouvernement. Cependant on trouve dans les écrivains grecs de belles idées sur la nature du pouvoir monarchique. Les philosophes de la Grande-Grèce s'étaient particulièrement occupés de cette question; comme Fénelon, ils s'adressaient surtout à l'âme des rois. Ils faisaient de la royauté une sorte de providence terrestre qui devait suppléer à l'imperfection et à l'imprévoyance des hommes. Ces idées étaient prises sur le modèle de la puissance paternelle , ennoblie par une bienfaisance plus étendue et par une sorte de vocation divine.

M. Hume, dans un de ses traités, a réuni toutes les vengeances, tous les meurtres, toutes les proscriptions, tous les supplices qui souillèrent le plus bel âge des républiques de la Grèce; et ce calcul confond l'imagination et fait frémir l'humanité. On conçoit sans peine que des esprits calmes et doux, témoins de tant de crimes produits et excusés par les passions de la liberté , aient v^ dans la force d'une autorité tutélaire la perfection idéale de la société, et que la philosophie ait réclamé dans l'antiquité l'ordre et le repos , comme elle demandait parmi nous l'indépendance. D'ailleurs , de-

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s'était si longtemps flatté du projet d'une république par* fidte, ne savait plus enfin désirer pour l'espèce humaine qu'un bon tyran aidé d'un bon législateur. Quelle injure pour le genre humain qu'un pareil vœu ait pu sortir d*une bne vertueuse , en présence de Sparte , à la vue des côtes de la Perse !

Dans cet ouvrage immortel que l'on a calomnié comme séditieux, parce que les maux des peuples y sont déplorés, Fénelon admet les monarchies absolues , et se réduit à enchaîner par le charme de la bonté ces rois auxquels il abandonne la puissance illimitée du bien et du mal.

puis Taxiome vulgaire de Platon , la philosophie se croyait intéressée au maintien des trônes dont elle devait hériter tôt ou tard. Stobée nous a conservé des fragments de trois traités sur la monarchie , composés par des philosophes de Técole italique. Tous ces morceaux respirent la sublimité morale que l'on remarque dans Platon. Je n'en citerai qu'un seul, tiré de Slhenida, pythagoricien. Je le traduis avec une rigoureuse fidélité.

« Un roi doit être un sage : à ce prix seulement il sera vénérable « et paraîtra Témule de Dieu lui-même. L'un est le premier roi, le « prenaier maître ; l'autre le devient par naissance et par imitation. «L'un commande partout, l'autre sur la terre; l'un règne et vit « toujours, possédant la sagesse en lui-même; l'autre n'a qu'une «science passagère. Il imitera surtout Dieu, s'il est facile, ma- » gnanime, satisfait de peu de chose pour lui-même, tandis qu'il « montre à ses sujets une âme paternelle. En effet, si Dieu est re- « gardé comme le père des dieux , comme le père des hommes , « c'est particulièrement à cause de sa douceur pour tout ce qui « respire sous sa loi , c'est parce que Jamais il ne se lasse et ne né- « glige son empire ; c'est parce qu'il ne lui a pas suffi d'être le « créateur de l'univers, s'il n'était encore le nourricier de toutes « les créatures , le précepteur de toutes les vérités et le législa- « teur impartial du genre humain. Tel doit paraître le mortel des- « tiné a commander sur la terre et parmi les hommes , le roi. Rien « n'est beau sans doute hors de la royauté, et dans l'anarchie; « mais, sans la sagesse et la science, il ne peut exister ni roi ni • pouvoir. L'imitateur véritable, le ministre légitime de Dieu, c'est « un sage sur le trône. » (Stobée, page 332.)

Sésostris n'est qu'un despote , modéré par la justice et l'amour de la gloire ; Idoménée n'est qu'un tyran corrigé par le malheur. Croira-t-on, cependant, que l'âme élevée de Fénelon ne conçut rien de préférable à l'usage tempéré du pouvoir absolu? D'autres écrits de sa main* attestent les vœux qu'il formait pour un ordre politique plus conforme à la dignité de l'homme. Mais en attendant

^ On a voulu faire de Fénelon un politique rêveur et dangereux. J'avoue qu'il m'est impossible de concevoir quelle espèce de danger pouvaient offrir ces belles imaginations de justice, de sagesse et de bonbeur qui, dans le Télémaque , s'accordent avec toutes les formes de gouvernement » et se réalisent presque toujours par les vertus d'un roi. Sans dbute Fénelon ne partageait pas les idées politiques de Bossuet. Chacun de ces deux grands hommes portait dans ses systèmes l'empreinte de son caractère. Fénelon , plein de douceur et d'insinuation , aurait souhaité que l'unité du pouvoir souffrît quelques tempéraments salutaires au peuple. Dans ses directions pour la conscience d'un roi , ouvrage d'une politique sublime autant que d'une religion éclairée, il dit , en s'adressant au Dauphin : « Vous savez qu'autrefois le roi ne prenait jamais rien < sur ses peuples par sa seule autorité ; c'était le parlement, c'est- « à-dire l'assemblée de la nation , qui lui accordait les fonds néces- « saires. Qui est-ce qui a changé cet ordre , sinon l'autorité absolue « que les rois ont prise ? » Plus tard , lorsque les maux de la France firent douter qu'il y eût assez de force dans la main seule de Louis XIV pour sauver l'État , Fénelon proposa le retour de ces assemblées dont il avait regretté la perte dans les jours les plus glorieux de la monarchie. Ce ne sont plus ici les spéculations d'un cœur vertueux. Fénelon s'arrête à des idées précises; il veut que la nation soit appelée à se défendre elle-même , et pour cela, il n'a point recours à l'ancienne et unique représentation de la noblesse et du clergé. 11 demande un choix de notables dans les classes industrieuses de la société. Cette politique était sage , était noble : je conçois cependant que l'on admire Louis XIV d'avoir pu s'en passer. Ce roi connut bien alors le principe de la monarchie qu'il avait créée : en donnant lui-même l'exemple de l'héroïsme, il ne s'adressa qu'à l'honneur, et il sauva la France. Ces illusions ne sont ni de tous les peuples , ni de tous les temps, et elles ne valent gas une sage et forte liberté.

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