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Discours et opinions de Jules Ferry

Après la séance inoubliable du 30 mars 1885, M* Jules Ferry était virtuellement dépossédé de la tribune de la Ghambr.e : il ne pouvait plus parler qu*au pays et aux citoyens éclairés qui ne partageaient ni les passions, ni les baines des politiciens professionnels et de la démagogie abusée.

Discoun d'Épinal, du 15 ayrii 1885.

Le cabinet Brisson avait été consUlué le 6 avril, à la suite de l'échec des combinaisons Fi*eycinet et Gonstans, et, le même jour, un décret de la cour de Pékin prescrivait l'évacuation du Tonkin. Après avoir entendu la courte déclaration du nouveau cabinet, qui se bornait à faire appel « à Tunion et à la concentration libre et naturelle des forces républicaines » et à promettre au pays « des élections libres, loyales et sincères », le Parlement s'était ajourné du 8 avril au 4 mai pour les vacances de Pâques.

M. Jul#« Ferry, qui était arrivé avec M. Méline le 15 avril à Épinal pour présider les séances du Conseil général des Vosges, trouva à la gare la plus grande partie des conseillers généraux et des conseillers d'arrondissements, le maire d'Ëpinal et la plupart des maires des divers cantons des Vosges. Il fut l'objet d'une ovation sympa- J. PsaRT, Diaeottn, VII. 1

i DISCOURS DE JULES FERRY.

Ihique. Le soir, il se rendit au Cercle du Commerce où avait lieu une nombreuse réunion. Accueilli par une triple salve d'applaudissements, l'ancien président du conseil répondit en ces termes^ aux souhaitS'de bienvenue du vice-président du cercle, M. Roby :

Mes chbbs oonoitoyens,

Je suis heureux de recevoir ici la bienvenue d'un vétéran du parti républicain d*Ëpinal {Applaudissements), et de me trouver au milieu de Télite de ces républicains vosgiens avec lesquels nous avons soutenu, depuis 14 ans, tant de luttes pour la liberté et pour la République. Je ne suis pas venu ici pour faire un discours, mais pour remplir un devoir de président du Conseil général d'abord, et aussi pour faire voir que je ne mets pas la frontière entre moi et mes accusateurs (Applaudissements), que je ne suis pas mort et que je ne recherche pas la paix du tombeau, et que je ne porte pas non plus le deuil du pouvoir que j'ai perdu. (Applaudissements.) Le pouvoir nous a été donné pendant plus de deux ans ; il nous a été retiré. Je n'ai ni l'intention ni le droit de faire ici une apologie : Tapologie du cabinet tombé, je charge les événements de la faire. (Vifs applaudissements,) Je songe encore moins à me plaindre de qui que ce soit : quand on a été si longtemps honoré de la confiance d'une majorité, il suffit que celte majorité fasse un signe pour que Ton courbe la tôle sans discuter. C'est ce que nous avons fait. J'ajoute que nous avons quitté le pouvoir sans regret pour deux raisons.

La première, c'est que nous laissons à nos successeurs une oeuvre terminée ; que nous avons résolu toutes les questions difficiles qui s'étaient imposées à nous quand nous avons pris les affaires, y compris cette grande entreprise du Tonkin que nous n'avions pas engagée et qui se termine à celte heure par une paix que nous avons su faire et négocier. {Applaudissements.) L'histoire jugera toutes ces choses.

La seconde raison qui nous empêche de regretter le pouvoir, c'est qu'il n'est pas possible de faire après nous une politique différente de celle que nous avons suivie ; en effet, il n^y pas à la Chambre une autre majorité possible que celle qui s'est un

l. \'. le Mémorial des Vosges du 16 avril 1885.

DISCOURS DÉPINAL. ^ 3

instant dissoute dans la séance du 30 mars, et la politique de cette majorité correspondait à la volonté de Timmense majorité du pays. Nous avions entrepris de démonirer que la République peut avoir, à l'intérieur, un gouvernement ferme et résolu, inflexible dans le maintien de Tordre, plus fort que toutes les factions et à Tabri de tous les désordres ; à Textérieur, une politique pacifique, mais active et digne de la France. { Vift applaudissemenu.) Les partis monarchiques contestaient à la République le droit d'avoir une politique étrangère : sous le nom de politique de recueillement, ils prêchent l'abdication peureuse et volontaire de cette grande personne morale qu'on appelle la République française. [Double salve d" applaudissements,) Nous pensons, au contraire, que notre pays a son rôle marqué dans toutes les grandes affaires de l'Europe, dont il a conquis, par sa sagesse, l'estime et la confiance, et que la politique républicaine doit poursuivre par-dessus tout la grandeur de la Fi-ance. [Applaufiissements,)

Aussi sommes-nous bien convaincu que le ministère qui nous succède ne représentera ni le laissez-faire au dedans, qui livrerait l'avenir du pays à la coalition des monarchistes et des intransigeants ; ni l'abdication au dehors. C'est pourquoi nous apporterons au nouveau cabinet le concours le plus loyal et le plus sincère. {Applaudissements. ) Il a promis au pays des élections loyales ; nous aussi, nous acceptons ce rendez -vous : c'est devant les comices électoraux, devant le suffrage universel que nous pourrons traiter toutes les grandes questions qu'il ne convient pas de toucher aujourd'hui.

Mes chers concitoyens, c'est à préparer les élections prochaines que doit désormais s'employer notre activité ; il faut donner au scrutin de liste, dont le triomphe devant le Sénat est désormais assuré, les moyens d'action nécessaires ; le scrutin de liste serait un grand danger si la France républicaine ne se mettait pas à la hauteur des devoirs qu'il impose. Je sais bien que la République est fondée, qu'elle est plus forte que les factions qui la menacent, mais il serait d'une souveraine imprudence de s'endormir sur cette pensée et de compter indéflniment sur la force des choses.

Vous êtes, vous républicains, les véritables tuteurs de la liberté de ce pays ; vous avez vraiment charge d'âmes. L'avenir

appartient aux vigilants ; c'est par le travail, c*esi par la lutte qu*un parti conquiert et conserve le droit d'être et de gouverner. (Applaudissements.) Vous avez pris avgourd'hui, dans la première réunion des délégués, de très bonnes mesures ; vous avez compris qu'il fallait défendre le scrutin de liste contre le principal argument qu'on a coutume de lui opposer ; qu'il ne devait pas sortir, d'un comité du chef-lieu, une liste toute faite, imposée au reste du département ; mais que le travail préparatoire et l'accord des volontés devaient se faire d'abord dans les cantons; que là devait être le siège de la propagande, et que la volonté du département remonterait ensuite, plus claire et plus forte, des extrémités vers le centre. Apportez, messieurs, à cette œuvre, toute l'activité dont vous avez donné tant d'exemples, tout le crédit dont vous jouissez auprès des populations rui*ales qu'on va essayer encore une fois d'arrêter dans leur ascension vers le progrès et vers la liberté.

Vous avez affaire à des partis puissants, riches, organisés, et nous ne sommes pas un parti riche, mais nous avons le nombre et tout le monde a plus d'argent que quelques-uns. Il faut tout mettre en œuvre contre ce retour de la réaction monarchique qui a vraiment cru, le 30 mars, tenir la République à la gorge etrétouffer. [THple salve (V applaudissements,)

Agissez et unissez-vous, et conviez à cette œuvre patriotique, tous les républicains soucieux non de détruire, mais de fonder. [Applaudissements prolongés.)

Les Vosgiens accueillirent par des applaudissements vengeurs ces fermes paroles qui, dans leur simplicité, constituaient un éloquent appel à la justice de Tavenir : « L'apologie du cabinet tombé, je charge les événements de la faire. » Elles événements Tout faite! M. Jules Ferry constatait en même temps que le nouveau cabinet, pas plus que ses successeurs, ne pourraient faire « une politique diiïérenle de celle qu'avait suivie le cabinet démissionnaire ». El cela était également vrai. Toulefois, il n'était au pouvoir d'aucune force humaine d'arrêter, au point de vue de notre action au dehors et de la force du parti républicain au dedans, les désastreuses conséquences de la journée du 30 mars. Après M. Jules Ferry, on entendit M.Méline,qui rappela ce que devait Tagricullure à Tancien président du conseil; M. Brugnot, dépulé d'Épinal, qui exprima le profond regret que l'homme auquel on devait la conquête de la Tunisie et du Tonkin « n'ail pu mettre sa signature au bas d'un traité dont tout l'honneur lui appartenait ». L'honorable dépulé ajouta ceci :

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