LE MINISTÈRE DUFAURE. S
obstacles et les mécomptes, de l'opinion, que les riguenrs et les impatiences. Son grand, tort, aux yeux de la galerie, inattentive ou mal informée, était de ne pas être le ministre qu'on avait rêvé. Au lendemain des élections triomphantes du 20 février et du S mars, l'imagination publique attendait un grand ministère, un ministère de coups de théâtre et de coups de balai. Il fut bientôt visible que le ministère Dufaure-Ricard ne l'était pas. Mais il fallait se demander s'il pouvait l'être. Qui dira ses lattes intérieures, ses déboires de chaque jour, toute cette partie, nécessairement confidentielle, partant point glorieuse, de son œuvre quotidienne? Comme l'a dit hier le président de la gauche républicaine, la situation de M. Ricard était telle qu'il était condamné h être aussi incompris dans ses victoires ijue dans ses défaites. C'est après coup, quand l'homme n'est plus, quand le voile peut se déchirer sans rien compromettre, que les révélations arrivent et que la vérité apparaît. Saviezvous qu'il y eût une question Lizot? Vous saviez que M. Lizot, préfet de la Seine-Inférieure, un des pires soutiens du dernier régime, avait été envoyé à Lille avec avancement, et vous vous en étiez scandalisé, comme nous tous. Or, sur cette « défaillance », comme nous disions, M. Bicard jouait son portefeuille. Question de portefeuille, question de cabinet, question de gouvernement, pour un préfet, et pas même un préfet l'éVbqué, un préfet transplanté, avancé, favorisé! Ainsi allaient, dans ce conseil des ministres où s'essaye en trébuchant une politique constitutionnelle mal définie, les hommes, les choses et les nominations. Néanmoins, là aussi le temps faisait encore son œuvre; remorqueur ou remorqué, l'esquif avançait, et quand l'équipage mécontent voulut, après deuK mois, relever « le point », il s'aperçut qu'on avait marché. On le vit surtout, le jour, tout récent encore, où le ministre de l'intérienr, au nom de son droit et de sa responsabilité, de la bonne règle constitutionnelle et du bon sens, refusa net de SQpmeltre aux arguties et aux discours du conseil des ministres cette belle circulaire aux préfets, qui allait devenir son testament. Cela conquis, il était en selle : c'est à cette heure que la mort l'a pris- Mais ni l'humanité, ni les gouvernements ne s'attardent sur les lombes. L'œuvre humaine est essentiellement faite de
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»6 UlSCOCItS DE JULES fEHRï.
continuité et d'héritage; l'édifice se bitit de pièces et de morceaux; chacun y apporte sa pierre; heureux ceux qui l'y laissent durable, si petite qu'elle soit, avec la marque de lenr DOffl ! L'oeuvre de M. Ricard ne sera pas défaite ; elle va, dès à présent, continuer. Quand vous recevre? cette lettre, vous saurez déjà que le minisire qui remplace M. Ricard est l'associé le plus intime de son œuvre et de sa pensée, son collaborateur, son confident, son ami, son sous-secrétaire d'Ëtat: M. de Marcëre. Je n'hésite pas à dire que, de toutes les sololions, c'est la meilleure, — non la plus brilianle, la plus politique, au sens large du mol. La solution brillante et politique. vous l'avez devinée, indiquée, comme tout le monde : c'était l'entrée d'un homme nouveau, d'un seul, mais qui s'appelait Jules Simon. M. Jules Simon, qui ne s'était point senti de goilt, il y a deux mois, pour une combinaison Casimir Périer, eût accepté aujourd'hui, sans même se réserver le bénéfice d'inventaire, la succcession de M. Ricard. C'était son devoir, si elle lui était oITerte. J'aime mieux, je l'avoue, qu'on ne l'ait pas fait. Ainsi reconstitué, le ministère assurément était plus solide, il faisait plus grande ligure devant les Chambres; il était assuré d'une majorité formidable. M. Thiers promettait, à ce prix, d'oublier même le 24 Mai. M. Gambetta engageait son concours entier, loyal, non résigné, mais chaleureux. C'était séduisant; mais, à tout prendre, c'était trop beau. C'était un grand pas on avant, un relais accompli, une étape constitutionnelle brûlée. Mais est-il sage, dans l'état présent, de brfller les étapes sur ce rude chemin? La République est pauvre en hommes : qu'elle en soit économe et se garde de les user prématurément. Qu'elle ménage sa réserve et ne néglige aucun des éléments que le sort lui fournit. iW. de Marcëre est un de ces ëlément.s nouveaux, transitoires, si l'on veut, mais appropriés au jour et à l'heure ; ce n'est qu'un à-peu-près, mais cet à-peu-près a l'avantage incomparable de combler le vide sans dépense de force, et de marquer la route sans changer l'horizon. Il est curieux que cette vue, tout à fait pj-atique et gouvernementale, ait touché spontanément l'instinct public, même avant de s'imposer à la sagesse du Conseil et du Président. C'est que l'esprit public, en veine de bon sens, comprend à merveille qu'en ce temps de crise et d'hésitation, où les
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LE HIMSTËHE DUFAURE. 317
forces gouvernemenlales balancent encore entre le bien et le mal, entre le chemin qui va devant et qnl mène à la République, et celui qui retourne en arrière et conduit droit au coDflit, la solution la plus heureuse, la plus politique, la plus républicaine enfin, est celle qui tiendra le moins longtemps la République en suspens.
M. de Marcère a de moins que M. Ricard l'ampleur tribunitienne, la massue oratoire, la grande voix et la grande vaillance; M. Ricard était un ministre en dehors, un orateur exubérant, un procédurier politique de premier ordre. M. de Marcère était le ministre du dedans, l'homme du travail et de l'action. Il est Tacile de reconn^tre dans la circulaire aux préfets la plume habile et forte qui produisit naguère, au grand scandale de l'Assemblée de Versailles, certain rapport où la loi des maires et le régime de l'ordre moral étaient fustigés de main de maître. Aussi M. de Marcère arrive-t-il au pouvoir avec une double consécration : la vive sympathie des gauches, la répugnance et la haine de tout ce qui survit de l'ancien régime.' S'il rencontre à droite, et particulièrement dans la droite du Sénat, des aversions que la rare souplesse et la bonhomie extraordinaire de son prédécesseur avaient su désarmer. Il trouvera dans ia Chambre des députés cette nuance particulière de cooriance et de cordialité que les répubhcains avaient le tort de marchander à M. Ricard, M. de Marcère n'est pas un orateur, mais c'est un caractère. La solidité d'esprit, la fermeté de volonté, le désintéressement et 1» droiture sont ses traits dominants. S'il est moins éloquent, il n'en sera peut-être que plus écoulé. Moins brillant, il sera moins menacé. On le soutiendra sans arrière-pensée. Vous en aurez prochainement la preuve dans les deux seules discussions qui aient l'air de porter un conflit dans leurs flancs : la loi des maires et l'am- Distie, M. de Marcère est l'homme le plus propre ù amener une transaction sur la question des maires. Quant à l'amnistie, tenez pour certain qu'il n'en va sortir aucune tempête. Ce sera peut-être un débat : grâce à la fermeté du Gouvernement et à la sagesse de la gauche, ce n'est plus, à cette heure, une question,
A l'ouverlare de la séance de ta gauche républicaine, M. Iules
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!ie D1SCUUIIS DE JULES FEHRY.
Ferry prononça le discours suivant, qui renouvelait, sous une aulre forme, l'éloge de H. Ricard et de son successeur désigné.
MessiEDRS,
Depuis notre dernière réunion, un événement tra^qne. dans lequel les esprits i-éflcdhis ont senti un malheur public, est venu jeter le deuil dans nos coeurs et l'inquiétude dans le pays. Ij& mort de M. Ricard ne nous met pas seulement une fois de plus sous les yeux l'ironie du sort, qui délait sans pitié tout ce que nous Taisons : ce coup de foudre nous rappelle les conditions particulièrement délicates de notre équilibre politique. Il en est du dernier ministre de l'inlèrieur comme de tous les hommes qui tiennent le pouvoir en temps de crise : on ne mesure bien ta nécessité de leur rôle qu'au vide immense qu'ils laissent après eux.
M. Ricard, par les qualités complexes de sa nature, était riiomrae d'une situation essentiellement complexe et difficile: à une remarquable souplesse, il unissait une volonté forte et une profonde résistance.
11 n'avait pas seulement les dons de la parole, chez lui si amples, et qui se développaient de jour en jour; pas seulement le sens politique, dont il a donné tant de preuves pendant cinq ans, et la bonté du cœur, qui faisait de lui un ami fidèle et chaleureux, un homme d'Ëtat bienveillant, qui pouvait avoir des adversaires, mais qui n'avait pas d'ennemis; sa qualité maîtresse était le courage : il en fallait beaucoup pour prendre le pouvoir dans des conditions aussi peu définies; il en fallait plus encore pour soutenir une lutte obscure, mais quotidienne, contre des obstacles que le public n'apercevait pas, contre les préjugés, les rancunes et les survivants du dernier régime.
Avoir toutes les responsabilités sans avoir la totalité du pouvoir, se condamner a être aussi incompris dans ses défaites que dans ses victoires, vivre de demi-mesures et de demisuccès, tels furent ses débuts pénibles, pendant près de deux mois, dans l'exercice du pouvoir. Mais il était soutenu, au milieu de ses mécomptes, par une fenne volonté républicaine. M, Ricard avait toujours été républicain, et, de même qu'à la dernière Assemblée, il avait été un des principaux instruments de la politique qui tendait ù placer la République au milieu du
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LE MEMSTËHE DUFAUllf:. 919
centre gauche, il vonlait, dans les Chambres nouvelles, porter la politique du centre gauche au sein du Gouvernement. C'était là l'unité de sa vie, et il entrait déjà dans la phase victorieuse. Il avait a,ssis son influence et son crédit. Il venait de signer une circulaire qui restera comme un des plus grands actes dont an républicain puisse se faire honneur, quand la mort l'a foudroyé.
Assurément, Messieurs, pour lui, l'heure était belle pour mourir ; mais elle est triste pour nous, car elle laisse l'œuvre constitutionnelle subitement inteiTompue,au milieu d'un mouvement administratif qui allait se faire, à la veille d'une loi municipale qui allait fUre présentée dans un moment d'hé.'iitation et de crise.
Il est pourtant permis. Messieurs, d'espérer une solution favorable. Il est parfaitement exact que le conseil des ministres s'est réuni et qu'après avoir discuté un certain nombre de combinaisons, il s'est arrêté à celle qui modifie le moins l'état actuel des choses. Les ministres conseillent à M. le Président de la République de conHer le portefeuille de l'intérieur à H. de Marcère, le collaborateur le plus intime de M. Ricard, l'associé de ses actes el de sa pensée. Si cette combinaison remporte, àl'accneil favorable que lui font tous les organes de l'opinion libérale, nous sommes assurés de pouvoir joindre l'appui non résigné mais chaleureux de tous les républicains de l'Assemblée, tant la conliance est générale dans la fermeté dQ caractère, la solidité d'esprit, la droiture simple et désintéressée dont a fait preuve l'honorahlc sous-secrétaire d'État au ministère de l'intérieur, ( Kiee et unanime approbation.)
H. de Harcére fut omciellement nommé ministre de l'intérieur, le I o mai IS76 {Journal offlciel du 16).
Lea propOBitions d'amnistie.
La discussion des propositions d'amnistie «'ouvrit h In Clmmbr^ le 16 mai. Au plaidoyer de H. Clemenceau, (]ui insislu sur la cruauté de la répression et rappela que la lïoiiveution avait amniâtié les Vcndéeus, coupables d'aussi (graves excès que les condamnés d<: la Commune, M. Lamy répondit par une éloquente pliilippique loiitre cette insurrection qui opposait un drapeau au drapeau sacré de la patrie, et recevait à coups de canon les débris de l'armée nationale.
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SaO DISCOURS t)E JULES FERRV.
Il établit la nécessité de prouver que la République peut être l'ordre, et que la République voulue par la France eu 1876, u'élail pas celle qui avait figuré sur les barricades de 1871. Malgré les discours, plus ou moins violents, de MM. Georges Périn el Raspail, la niolion d'amnistie fut rcjelée, le 18 mai, par 392 voix contre SO et 58 abstentions, notamment celle de Gimbelta {Journal oUkiel du 19].
M. Dulaure se chargea de répondre à la motion plus modérée de H. Marcou, qui léclamait l'amnistie pour tes crimes ou délits politiques et crimes de droit commun manifestement connexes aux événements politiques. Il est curieux de lire, sur ce discours, assez ro|<ue et cassant de M. Uufaure (18 mai), les appréciations de M. Jules Ferry :
C'est un grand acte, un acte de grande décision et de grande conséquence, «^ue la Chambre des députés vient d'accomplir. On peut animier hardiment que, dans cette carrière qui s'ouvre devant elle, elle ne se trouvera jamais en présence d'une réso- Inlion qui importe davantage au salut de la République, Par là, elle marque sa voie et son avenir; elle Tait son choix, sans faiblesse comme sans colère, entre les deux politiques qui se partagent nécessairement toute Assemblée républicaine : la politique de réflexion et la politique d'entraînement ; la politique rai^suraRle et la politique d'aventure; la politique positive, définie, qui sait ce qu'elle veut et ne va qu'où elle veut, et la politique sans frontières, sans contrepoids, qui sacrifie l'intérêt public au sentiment, l'esprit de gouvernement à l'esprit de parti, les résultats pratiques à la popularité bruyante, et qu'on a vue tant de fois, depuis quatre-vingts ans, rouler de pente en pente, de faiblesse en faiblesse, d'impuissance en impuissance, jusqu'au néant, c'est-à-dire à l'anarchie. Voici une Assemblée républicaine qui rompt enfin le charme néfaste, qui échappe au fatal atavisme, librement, spontanément, et non, comme cela s'est vu en d'autres temps, au lendemain d'une de ces leçons cruelles que donne l'émeute aux Assemblées complaisantes; celle-ci n'aura pas à apprendre, comme plus d'une de ses devancières, par de douloureuses expériences, que, sous la République légale et régulière, les éléments anarchiques s'éliminent tât ou lai'd.
La Chambre nouvelle, si jeune qu'elle soit, n'a pas eu besoin de cette leçon ; elle ne s'y est pas exposée, elle a eu le courage
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LE MIMSTËRE UUFAUHE. 991
et la sagesse de la prévenir. La majorité réptiblicaine a éliminé l'anarchie du premier jour. Les iJeux cents républicains nouveaux venus qui tiennent dans leurs mains ses destinées, se sont classés, sous l'œii de la France attentive ; ce grand inconnu, qui renferme tout notre avenir, celte majorité a dit son mol, à la grande confusion des proplièles de malheur qui la calomniaient d'avance, et des docteurs en révolution qui se flattaient de l'intimider ou de la séduire. Ils en sont pour leurs frais les uns et les autres. Aussi les faux docteurs jettent-ils feu et flammes. La colère est extrême dans le camp anarchique. Le Corsaire, les Droits de l'homme, tous les ressuscites de la cohue bonaparlO' communalislc, toute la queue des affolés et des incorrigibles, s'emportent en violences impuissantes, en menaces retentissantes, mais — croyez-le bien — sans écho. Quant aux détracteurs du nouveau régime, aux prophètes démodés du péril social, les voilà réduits à chercher dans le Sénat, qu'ils croient à eux, le conflit qu'ils désespèrent de se voir fournir par l'autre Chambre. M. Rocheforl injurie, M. Paris interpelle. Cliacun, à sa manière, atteste qu'un temps nouveau a commencé.
Ce résultat était prévu. IL ne s'est pourtant pas produit sans péripéties. C'est dans la séance d'hier seulement que l'action s'est nouée, compliquée un instant, puis enfin dénouée dans un universel assentiment. Il faut bien constater que si un moment d'incertitude a ébranlé les rangs de la majorité républicaine. c'est à M. Dufaure que la responsabilité en remonte. M. le président du Conseil semble ignorer que dans une République parlementaire, dans une Assemblée jeune, qui a besoin d'être conduite, mais qui est toujours prête à se laisser conduire, l'orateur du cabinet doit être le vrai leader, c'esl-à-dire le porteparole, de la majorité, l'organe de ses sentiments, l'expression de sa moyenne politique et intellecLuelle, non le porte-férule d'un gouvernement placé en quelque sorte en deboi-s d'elle, dans d'autres courants, sous d'autres inspirations. Dans sa réponse ii M. Marcou. M. Dufaure a parlé comme le chef des parquets de France ; il n'a pas parlé comme un homme politique, comme un leader de majorité. Il a méconnu, découragé une fois de plus cet étonnant bon vouloir, cet instinct gouvernemental qui caractérisent à un si haut point la majorité nouvelle. Il a été amer, irrité, sans ampleur, sans générosité, là où la
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condescendance dans les paroles, la largeur dans les promesses étaient espérées, attendues, nécessaires. Plus la majorité républicaine était décidée sur le point de l'amnistie, plus elle avait tiesoin d'être rassurée sur le chapitre de la clémence. Un large exercice du droit de grâce peut seul ôter à rallitude de la Chambre celte apparence implacable qui n'est ni dans le coiur des députés, ni dans l'intention du Gouvernement, ni dans rame de la France. Un large exercice du droit de grâce peut liquider en un an tout ce qu'il y a d'intéressant, tout ce qni resie digne de pilié dans les bandes de la guerre civile. Le Gouvernement l'entend bien ainsi; le président du Conseil en avait fait la promesse, l'attitude de la gauclie républicaine s'élait réglée là-dessQS.
Quelle surprise, quel désai'roi, on le devine, quand à cette Assemblée, alîamée de bonnes paroles et qui voûtait bien s'en contenter, le ministre, aigre et rogue, n'a su jeter que des formules non seulement insuffisanles, mais restrictives, comme s'il eût voulu retirer solennellement, â la tribune, ce qu'il avait promis dans le demi-jour de la commission I Jamais gouvernement sut-il moins faciliter la tâche, ingrate parfois, de ceux qui le soutiennent? Parler de >• quelques » grâces en un moment pareil ; poser — ou paraître poser — une question de conPiauRe, une question de cabinet, à une Assemblée aussi remplie de bon vouloir, et dans laquelle la proposition de l'extrême gauche venait de cueillir tout juste 50 voix : c'était, en vérité, à n'y pas croire, si les antécédents, les lacunes, les faiblesses de l'homme émloent qui est à la tête du cabinet n'étalent connues de vieilJH date, et si les vieux parlementaires n'avaient pu rappeler aux jeunes cet apologue du chien de garde, fidèle à la maison, mais funeste aux mollets de ceux qui l'habitent, qui courait sur M. Dufaure il y a bientôt trente ans... Ni l'homme ni l'apologue n'ont vieilli, et le talent a gardé la même verdeur, mais aussi la même mauvaise grâce. Combien de fois le gouvernement de M. Thiers n'eut-il pas, dans la période qui s'étend du ^ février au 24 mai, à soutTrir de celte humeur ironique et bilieuse, qui est une force dans l'opposition, mais une faiblesse, un péril au pouvoir l Que de blessures faites à la gauche, que la souplesse intinie du chef de t'Ëtat, le grand crédit républicain qui lui était accordé, parvinrent seuls à adoucirl Aujourd'hui, de lieutenaot
LE MIMSTÈHE UUt'AURE. 393
passé commandanl pd chef, privé du concours de M. Ricard à la veille d'un débat oil le minisire île l'inlérieur aurait apporté précisément ce que le ministre de la justice n'y mettait pas, M- Dufaure a railli mettre en péril Tesquif, si fragile encore, dont il a la direction. Non que personne ait jamais pu craindre qu'une mîyorité se rencontrât pour l'amnistie : le péril n'était pas dans le vote final, mais dans la division des gauches. Si le mécontentement légitime qui a suivi le premier discoui-s de M. Dufaure avait eu toutes ses conséquences, un nouveau groupement des suffrages pouvaits'eiisuivrerlademiéreproposilion portée à la tribune pur M. Lisbonne, l'amnistie politique avec exceptions, pouvait rallier un fort appoint de voles républicains, et la majorité Unale devenait peut-être une majorité de droite et de centre gauche. Le danger était immense. Il a été conjuré par le bon esprit des groupes républicains, la fermeté de ceux qui possèdent leur confiance, rhabileté du rapporieur qui a su faire accepter au ministre une rétractation muette, mais d'autant plus signiUcative qu'elle était plus insolite; par le ministre, enfin, qui lui-mérae a clos le débat conirae il aurait dA l'ouvrir, par un-bon langage, clément, expansif, équitable, n'hésitant ni sur le fond ni sur les termes des engagements pris devant la Chambre, comme il convient à un cabinet responsable devant la majorité dont il procède.
C'est sous celte salutaire impression qu'a fmi ce tournoi de quatre jours, que je n'ose appeler une balaille, — on apporte à se battre plus de passion vraie et de sincère ardeur, — et qu'on pourrait nommer pluLdt une passe d'armes de liquidation électorale, instituée pour l'acquit des promesses imprudentes et des candidatures aventureuses. Tout est bien qui finit bien.
Mais, comme le reconnaît M- Jules Ferry à la Un de son article, ce n'était \k qu'une série de passes d'armes, et le rësullat n'en pouvait être douteux. La Chambre rejeta par dus majorités considérables les motions d'amnistie, restreinte ou non, de MM. Marcou, Margae et Lisbonne, et, sur des déclarulions de M. Durum-c, plus conciliantes que son premier discours, M. Allain-Targé relira sa proposition de cesser toutes poursuites ultérieures pour faits insurrectionnels.
La question de l'amnistie revint, il est vrai, quelques jours plus tard au Sénat (22 mai). Mais, après avoir écouté avec respect un discours écrit de Victor Hugo, qui comparait l'impunité du coup
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m DISCOURS DE JULES FERRÏ.
d'Ëlat de décejnbre à la répression implacable de laCotMinune {dont le grand poète ne prétendait pas d'ailleurs .ijatifier les crimes), la haute Assemblée rejeta l'amnistie & l'unan imite, moins une dizaine de voii.
Toutefois, les droites n'avaient pas désarmé. Onlevitbien lorsque H. de Franctieu adressa, le 19 mai, une question à M. de MarcËre sur la circulaire de M. Ricard qui qualiliaît de factieuses les espérances des partis monarchiques, et lorsque M. de Broglie poussa M. Paris à interpellnr leGouTernement, au Sénat, sur l'iule rp relation à donnera l'arlicte 8 de la loi du 25 Tévrier 1873, qui ouvrait la porte à la revision des lois constilutionoelies. firàce à l'attitude correcte des constitutionnels du Sénat et de M. d'Audiffrcl-Pasquiei-, cette brusque attaque contre les institutions ri^pulilicaines n'aboutit qu'à fournir ft M, de Murcére l'occasion d'un grand succès personnel, auquel M. Duraure s'associa en obtenant du Sénat l'ordre du Jour pur et simple '.
L'interpellation Dorfort de Cirrac.
A la Chambre, le ininisire de l'iiLtérieur ne Tut pas moins heureux, en répondant, le 20 mai, â l'interpcllatian de U. Durfort de Civrac, qui critiquait les nominations de maires faites par le ministre ou les préfets en remplacement de maires destitués ou démis^ouuaires. Par 323 voix de majorité, la Chambre adopta l'ordre du jour de H. Bardoux, par lequel l'Assemblée se déclarait satisfaite u de trouver dans le laiigagi^ du ministre l'expression d'une politique libérale, conforme aux vutux du pays-».
Voici en quels termes énergiques M. Jules l'erry raconta dans ses lettres parlementaires le petit complot de MM, ilc Brof-Iie, Dej>ejre et BulTet. On a rarement manié l'ironie avec une verve plu^ terrible.
Versailles, !3 mai 1876.
La guerre est déclarée, les hostilités sont ouvertes, les vaincus ilu 20 février ont repiis position. Us n'avaient pas (fésarmé. Ce sont eux qui, depuis deux mois, mènent cootre le ministère de l'inlérieur, renouveit^, et rajeuni, cette campagne souterraine dans laquelle M, Bicard s'est dépensé jusqu'à la mort; ce sont eux qui. d'intrigues incessantes, de dénonciations sourdes, de lamentations intimes, de lettres à eiïel, d'arlictes à scandale, ont fait autour de la présidence comme un nuage d'équivoque et de malentendus, un brouillard de regrots gui ne s'avouent pas, et de mauvais vouloirs inconscients que la volonté la pitts ferme a peine à déchirer, et qui
t. Journal officiel du S5 mai {séance du 31).
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LE MINISTËfiK DUFAUHE. Sï5
plana dbuloureasement sur la situation parlementaire jusqu'aux belles circulaires qui nous ont réconfortés. Il faut que nul n'en ' ignore, pour que le public ne déplace pas les responsabilités et que le mécontentement aille à son adresse. La légende du 24 Mai n'apos cessé d'élre pieusement nourriedans tes salons de l'Elysée. Chaque préfet révoqué est venu, depuis deux mois, porter sur cet autel sa larme et sa goutte de Tiel, attester son martyre, inscrire son holocauste. Chaque fonctionnaire nouvellement nommé y a trouvé l'étamine d'une enquête sournoise et malveillante, dirigée par un cabinet occulte, à l'afTât de toutes les rancunes et de toutes les diiïamations, incessamment hanté par les trois plus redoutables revenants du dernier régime. Ce cabinet est celui de M. d'Harcourt. Ces revenants sont M. Depeyre, M, de Broglic, M. Buffet. Vous croyiez M. Depeyre évanoui? Vous vous flallie^ de ne plus rencontrer sur votre chemin cette nullité nasillarde et malfaisante qui a incarné, plus encore que le pauvre Beulé, les fureurs policières, la politique frauduleuse, les passions et l'impuissance de la coterie dn 24 Mai? Détrompez-vous : il est debout, il vit, nasille, fait l'important, mêle ses larmes aux larmes des préfets, et s'en va contant aux belles dames des salons présidentiels l'histoire et les malheurs des anciens Girondins. C'est le beau parleur, c'est le policier, c'est le jurisconsulte du parti. Il avait inventé, après le 25 février, la théorie de la Constitution ajournée, du gouvernement personnel du Maréchal et des ministères pris en dehoi's de l'Assemblée, par cette belle raison que la Constitution comportait deux Chambres, et que l'Assemblée de Versailles était uniquel Il enseigne et prêche aujourd'hui la Constitution faussée, le Président s'appuyant sur le Sénat contre la Chambre des députés, gouvernant sans elle, contre elle... jusqu'au fond da fossé. Plus réservé, plus adroit, mais non moins dévoré d'amhition, le duc de Broglle se prodigue moins, joue ta sérénité détachée et souriante, hypocritement conseille de laisser faire, de tout céder, de brûler, s'il le faut, les relais ministériels, d'aller le plus vite possible aux confins de la gauche habitable... aTm d'en voir plus tût la fin. M. Buffet complète te trio des masques; il en fait la partie solennelle et lamentable, il en -est la corneille de sinistre préside ; tout meurtri des coups de