‹ Discours et opinions de Jules FerryChapitre 1 sur 130 · Anoidd, veut dire agneaux, moutons · texte numérisé non relu

Anoidd, veut dire agneaux, moutons

2. Voici une touchante anecdote sur l'un des arrière-grands-pères de M. Jules Ferry : Fils de fondeur de cloches comme son père lui-même, il avait treize ans lorsqu'il perdit ce dernier. La veuve se désolait d'autant plus que le défunt avait déjà engagé de grosses dépenses pour exécuter une commande de cloches faite par l'abbaye d'Andlau (Alsace). La mort du père, c'était la ruine, car le travail n'était pas achevé. Mais l'enfant, intelligent et courageux, se chargea de sauver la famille. Il partit à pied pour Andlau, et se présenta bravement à l'abbé, le priant de lui conserver la commande qu'il se faisait fort de mener à bonne fin. L'abbé le trouva de si belle mine et si résolu qu'il accueillit sa requête. L'enfant tint parole : la cloche fut fondue, et le grand-père de M. Jides Ferry racontait souvent qu'il avait vu cette cloche à Andlau, bien et dûment signée.

3. M. Jules Ferry a eu le temps de bien connaître son grand-père, qui n'est mort qu'en 1«47.

2 DISCOURS ET Ol'IMONS.

fui niaiie de Saiiit-L)ié ])OU(lanl toute la durée du Directoire, du Consulat et de ll^nipiie. L'aîné de ses fils entra daus rarmée : il vit. comme sous-lieutenant, le désastre de Waterloo, refusa de servir les tJourbons et prit, avec un de ses amis, de Saint-Dié comme lui, le général de Ligniville, la direction d'une papeterie qui, vingt ans plus tard, devint la grande papeterie du Souche d'Anould. Le second fils. Charles-Edouard, fut le père de M. Jules Ferry. C'était un <les avocats les plus distingués et les plus occu- })és du i)arreau de Saint-Dié, alors important. Membre du Conseil général des Vosges, d'opinions très libérales, il mena contre le ministère Guizot l'opposition la plus vive. Les discussions politiques et philosophiques emplirent les oreilles d'enfant de Jules Ferry, passionnèrent et formèrent son adolescence. Il apprit à lire en épelant le Siècle et le National. La santé de Charles-Edouard Ferry, altérée par l'excès de travail, l'obligea prématurément à quitter le barreau et l'empêcha de se faire, avant et après 1848, la place que tout le monde s'attendait à lui voir prendre. Resté veuf de bonne heure' il résolut de se consacrer tout entier à l'éducation de ses deux fils Jules et Charles, et vint s'établir à Strasbourg" en 1846 pour les confier aux maîtres excellents qui faisaient alors Flionneur du collège royal, devenu bientôt après collège natioual de Strasbourg (1848). C'est à Strasbourg que M. Jules Ferry, après avoir été en rhétorique et en philosophie un lauréat exceptionnel, car il remporta presque tous les prix, fut reçu bachelier à fàge de seize ans, et commença ses études de droit. Ces souvenirs d'adolescence, des alliances ultérieures de famille' et des liaisons multiples avec les personnalités les

1. Mailumc Ferry, mère, morte en 1830, était fille cruii jirésklent du tribunal de Rethcl.

2. Le mariage de son cousin germain, rin'riticr du cabinet de son père, avec nne strasbourgeoise, une Scliiitzembergcr: sa propre union avec mademoiselle Uisler, pelite-rdle de madame Kestner, et nièce de V. Chautlonr et du colonel Charras, ont créé depuis de nouveaux liens entre M. Jules Ferry et l'Alsace.

plus distinguées de Golmar et de Schlestadt, ont fait de M. Jules Ferry presque un xVlsacien et rendu profondément douloureuse pour son àme de patriote la confiscation par l'Allemagne de la plus française de nos provinces.

M. Jules Ferry vint achever à Paris ses études de droit'. Entre autres maîtres, il affectionna particulièrement l'éminent professeur Valette dont l'Histoire a retenu la belle réponse aux gens de- police du 2 décembre : « J'ai deux titres à être arrêté aujourd'hui : je suis représentant du peuple et professeur de droit ». Les séances de l'Assemblée législative, en lutte réglée avec i'ÉIysée, suivies bientôt du spectacle du Coup d'État dans les rues de la capitale, firent la plus vive impression sur l'esprit du jeune étudiant et décidèrent de sa vocation. Jusque-là, son père l'avait poussé du côté des concours qui ouvraient la porte du Conseil d'Etat; mais après le 2 décembre, le père et le fils étaient trop bons républicains pour attendre quoi que ce fût des fonctions publiques.

M. Jules Ferry se fit inscrire au barreau de Paris le 20 décembre 1851, le jour même du scrutin plébiscitaire et trois ans, date pour date après le serment solennel par lequel Louis Bonaparte avait juré de défendre la Constitution républicaine.

1. Pendant qu'U faisait son droit, M. Jules Ferry suivit assidûment, de 1850 à 1854, des cours de peinture, et mit une telle ardeur à étudier les maîtres de l'art qu'il songea un moment à devenir peintre. De nombreux voyages, notamment le séjour qu'il fit à Venise avec son frère, en 1853, contribuèrent à développer ses goûts artistiques. 11 est resté un amant passionné de ritalie et, plus lard, à travers les crises de son âge mûr, il a toujours profité de ses rares moments de loisir pour courir au delà d?s Alpes. C'est ainsi qu'en 1861, il passa l'automne à Rome et, en 1800, après son entrée au Corps législatif, alla se l'eposer à Florence des fatigues de la lutte électorale.

DISCOUUS KT (IIM.MU.NS.

Conférence des avocats.

Le stagiaire de ISlil iiiar(nia rapidement saplace et, nommé secrétaire de la Couféreno' on 1No4-oo, sous le bâtonnat de Belhmont, il fut chargé, sur la désignation de Berryer, de prononcer le discours de rentrée 1.

Voici ce discours, qui avait pour tilre : « De l'Influence des idées philosophiques svr le barreau au dix-huitième siècle ».

Messiei'es et chers confrères,

Il y a des moments de lassitude et d'épuisement où l'esprit humain semble, comme les vieillards, n'aimer plus qu'à se souvenir. C'est ainsi qu'aujourd'hui, las d'interroger l'avenir, nous évoquons de préférence le temps de nos pères. Fils du dix-huitième siècle, tantôt fidèles, tantôt liostiles à sa mémoire, nous étudions avec passion ses mœurs, sa législation, sa philosophie.— J'ai, dans ce discours, à considérer son barreau dans ses rapports avec le mouvement philosophique. C'est, à coup sûr, une restauration curieuse, mais c'est peut-être aussi une œuvre de reconnaissance. Car, tout ce (lu'est aujourd'hui le barreau, et cet éclat dont il est, à bon droit, si lier, et cette importance qu'on ne lui pardonne pas, c'est au dix-huitième siècle qu'il le doit.

Essayons de dire ce qu'il était au début de ce grand mouvement intellectuel, quelles idées le faisaient vivre, quelles idées l'ont transformé, et l'ont conduit pas à pas jusqu'aux agitations de l'âge moderne, jusqu'aux grandeurs de la vie publique.

L'histoire du barreau au dix-huitième siècle comprend deux époques : dans la première, qui embrasse cinquante années du siècle, le passé i-ègne en maiti-e, au milieu de sérieuses et modestes études, de travaux profonds, m;iis circonspects. La seconde, au contraire, regarde l'avenir; elle a les passions de réforme et les témérités généreuses de la philosophie — et elle va se perdre dans la Révolution française.

1. Co7if(''rencc des avocat.t, séance du 13 décembre 1855. Paris, ïhunot, 1855, broché in-S" de 37 pag-es.

Les rappi-ocher l'une de l'autre, c'est mettre en présence, sur une scène restreinte, deux âges de l'esprit français.

Le dix-septième siècle n'avait pas connu le retentissement et la liberté des débats judiciaires. 8i grand partout ailleurs, il n'avait produit au barreau que froideur et stérilité : des praticiens obscurs, perdus dans les formules de la chicane, ou de beaux diseurs dont le goût littéraire n'allait pas au delà de l'élégance fleurie d'un médiocre prédicateur. Le barreau, comme une terre paresseuse où les semences sont longues à germer, suivait péniblement le développement du génie français. Mais aussi, quand le dix-septième siècle se fut évanoui, lui seul en conserva quelque image. On y vit s'élever alors, pleine de cette sève vigoureuse qu'avait perdue la société nouvelle, une génération d'avocats qui perpétua, jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, l'esprit et les traditions de l'époque précédente.

Ce barreau. Messieurs, se groupe autour de deux hommes dont les noms seuls suffiraient à peindre sa physionomie : d'Aguesseau, et api'ès lui Cochin. La postérité leur a fait à tous deux une part fort inégale dans les admirations classiques : elle a épuisé pour le premier toutes les complaisances de l'éloge, et n'a guère pour le second qu'une estime froide et contrainte. Et pourtant, s'il y a sous les voûtes paisibles du Palais un type de grandeur morale et de soUde éloquence, ce n'est peut-être pas ce magistrat au pompeux langage, à la vertu timide, écrivain sans originalité, philosophe sans vigueur. Sans doute il a vécu dans la familiarité du dix-septième siècle, mais il n'en a, pour ainsi dire, retenu que les dehors, et il lui manque, des grands esprits de ce temps, le naturel et la vérité. — Cochin, formé comme lui à cette école, en a, ce me semble, sous des formes moins ambitieuses, conservé bien plus pure la tradition. Il ne nous reste de ses plaidoiries, dont les contemporains ont vanté la puissance, que de courts résumés, écrits pour les juges au sortir de l'audience. — Mais, dans ces images décolorées dont sa main traçait avec un soin religieux les lignes grandes et sévères, on retrouve le caractère imposant qu'avaient toutes les choses de l'esprit au dix-septième siècle. Jamais la philosophie du droit ne s'est montrée au barreau avec plus d'ampleur : c'est la puissante généralisation de Domat, c'est le spiritualisme chrétien, élevant les conceptions juiidiques de la

Rome païenne à des hauteurs métaphysiques, que la philosophie stoïcienne n'avait pas connues. Et ce jurisconsulte a encore cela de commun avec les grands esprits auxquels le rattache une si étroite parenté, qu'il passe au milieu des écueils de la vie et du bruit des uflTaires avec leur sérénité, leur candeur, leur bonhomie : rare et belle natui-e qui garda, jusque dans sa vieillesse, la naïveté des enfants dont il allait, tous les jours, chez le bon Rollin, son ami, partager les jeux et les plaisirs !

Il y a loin de là, Messieurs, aux discussions orageuses dont l'âge suivant sera témoin. Le génie du dix-septième siècle, ployé de bonne heure au joug de la règle, n'avait songé à remuer ni les idées religieuses, ni les idées politiques ; à peine s'il avait osé, dans des questions de discipline ecclésiastique, s'essayera est esprit de critique et d'indépendance que l'homme ne peut jamais faire taire en lui. Ai-i'èlé par la main d'un maître impitoyable, mais non pas étoulïé, ce mouvement s'était propagé des ruines de Port-Royal aux voûtes du Palais : magistrats et gens de robe, faisant du jansénisme un parti dans l'État, suscitent à la royauté, sur le terrain d'une bulle fameuse, quarante années de soucis et de combats.

Les avocats s'attachèrent à cette cause avec une chaleur toute révolutionnaire. La première qualité requise pour être janséniste, dit un contemporain qui était du barreau S « c'est d'être avocat au Parlement ». C'est en effet à qui signera, à. tous propos, contre les prétentions ultramontaines, des consultations où l'érudition canonique de Cochin s'unit à la verve mordante d'Aubry dans un fougueux gallicanisme. Un évêque appelant de la bulle Unigenitus au futur concile, un synode provincial qui le condamne, une consultation de quarante avocats sur la légalité du synode : c'en est assez pour soulever une bruyante querelle où les consultations répondent aux mandements, les arrêts du conseil aux consultations, où les avocats, élevés soudain au rang d'une puissance dans l'État, se font exiler, tout comme un parlement du Royaume ; mais, plus heureux que les parlements, sont rappelés en triomphateurs, sans avoir faibli, sans s'être rétractés^!

1. Barbier, avocat au Parlement de Paris, dont la Société d'histoire de France a publié, pour la première ibis, le curieux Journal.

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