Circulaire du 5 décembre
2, Circulaire du 8 mai 18G3.
LA LUTTE ELECTOHALE EN 18G;j. 47
la question foiidaraentale, redemandera tous les six ans aux populations fidèles le vote dynastique du 22 novembre!
Pour prendre celte attitude d'une orthodoxie monarchique et constitutionnelle assez douteuse, M. le ministre de l'Intérieur avait mieux que de bonnes raisons : il se sentait dans la main deux forces immenses :
Le peuple des paysans,
L'armée des fonctionnaires.
IL — Les paysans.
' Nous avons tous l'habitude de dire que la France, depuis soixante ans, s'épuise en vains efforts pour fonder la liberté ; cela est vrai de vous, de moi, du voisin, de la France que nous connaissons, que nous voyons, que nous touchons; de celle que nous composons, enfin, à huit ou neuf cent mille que nous sommes.
Mais il est une autre France, dont, il y a quinze ans, les libéraux ne s'occupaient guère, et que les libéraux de l'avenir sont payés pour n'oublier pas : c'est la France des paysans.
Quand les premiers raihvays sillonnèrent les campagnes, les paysans en eurent peur. Puis, ils se mirent à les ha'ïr comme des ennemis, aies maudire comme des fléaux; blés germes, vignes perdues, désordres du ciel et des saisons, c'est le chemin de fer qui fut le grand coupable. Aujourd'hui, cet effroi na'if a fait place à l'indiflerence. Quand la locomotive passe à toute vapeur, le paysan se lève sur le sillon, ses bras nus posés sur sa houe ; son regard accompagne un instant le bruyant phénomène, puis lentement il recourbe son dos vers la terre. C'est de ce regard vague, rêveur et las, où se reflètent tant de misères, que le campagnard voit passer les plus grandes choses de ce monde. La liberté est de ce nombre. Comme le railway, elle lui est inditïé rente. Elle ne le gêne pas, et il ignore encore qu'elle peut lui servir.
De la République, il n'a retenu qu'une chose : les 45 centimes, — rancune purement financièi'e. De la monarchie parlementaire, il ne garde rien, ni amour, ni haine, ni souvenir; comment l'aurai t-il connue? — Le jour où elle tomba, il se réveilla citoven, tenant dans sa main son huit-millionième de souverai-
48 DISCOLIiS I:T (UMMO.NS.
iiftr. 11 e^il permis do ci'oirc que le cadeau païul uiiHliocre au plus c:rand nomiire. Ils en usèrent avec leur douce apalliie, faisant autant de Constituants et de Létrislateurs qu'on leui' en (l( iiiandail, et n'en pensant qu'une chose: c'est qu'ils coûtaient bien cher.
Un jour pourtant, les masses agricoles montrèrent (ju'elles pouvaient, vouloir. Le paysan voulut couronner sa léizende, et d'un mot fit l'Empire. Ce mot-là fut passionné, libre, sincère. Il le répéta trois fois; — puis, quand vinrent les législatures, on lui fit facilement entendre que c'était toujours la même chose'. Avec le système des candidatures gouvernementales, d'une part, avec l'abstention insensée des partis de l'autre, les deux choses, en efTet, ne différaient guère.
Mais à épeler toujours la même syllabe, ni enfants, ni peuple n'apprennent à lire. L'élection devint comme un acte machinal. Qu'est-ce qu'un bulletin de vote? Un carré de papier qu'apporte le ganîe champêtre, avec recommandation de le rapporter au maire deux ou trois joui's après, à une heure marquée sur une carte. Fixés l'un à l'autre, bulletin et carte ne font qu'un. La quittance du percepteur est plus chère à solder; elle n'est, dans le fond des chaumières, guère plus impérative.
Quoi d'étonnant, dès lors, que dans les petits villages il se répande, en temps électoral, des proclamations ainsi conçues:
l.e maire de la commune de Soulaines a l'honneur d'inviter pénératement les électeurs de la commune à se rendre a la mairie le dimanche, 31 du courant, ou lundi 1<^'' juin, munis de leur carte et de leur bulletin de vote, qui leur seront remis cette senuiine, pour réélire M. Segris, député, le méritant ajuste titre....
Ou des avis de ce genre, écrits sur la carte même :
Vous êtes pi'évenu que l'assemblée des électeurs de la commune est convoquée pour le 31 mai et le l"juin 1863, en la salle pi'incipale de la mairie, à l'efTet de réélire M. O'Quin, député au Corps législatif. Vous êtes invité, en qualité d'électeur, à venir déposer votre vole.
Le maire, Roizane.
Couchy, le 2.S mai 1S63.
1. « Pleins de confiaiKH! dans l'homme de leur choix, ces électeurs s'en rapportaient à lui et s'abstiendraient volontiers do prendre part aux votes que leur demande le jeu réiiulier de la Constitution.» [Circulaire du ministre de l'Intérieur (.M. liil'iaultl du 3U mai 1857].
et qu'on cite un maire des montagnes du DouIds, qui, au moment du vote, faisait prêter le serment de fidélité aux électeurs. Question de mauvais chemins et d'altitude! invraisemblance en deçà du mont Jura, vérité au delà.
Un procès récent, qui prête moins à s'égayer qu'à réfléchir, a donné la parfaite mesure de l'état d'innocence où vivent, en fait de droit puhHc, les plus éclairés des campagnards. Rien de plus énorme, et pourtant, le milieu étant donné, rien de plus simple.
Un membre du bureau électoral de la commune de Saint- Hilaire (Indre), conseiller municipal, et, ce qui ne gâte rien, grand propriétaire, est arrêté sur son siège par un garde champêtre, enlevé de la salle du vote et conduit, à deux lieues de là, au chef-lieu de canton, où, examen fait, il est vrai, on le relâche. Qu'avait donc fait de si noir M. de Chergé? Indiqué à un électeur, qui ne sait pas lire, le bulletin qu'à haute voix celui-ci réclame. Il est vrai que c'est un bulletin du candidat de l'opposition. Et Tautorité, qui comptait là deux représentants, le président de bureau et le maire, encourageait ou laissait faire.
Je puiserai plus d'une fois dans ce petit drame de village; ce (lue j'en veux à présent retenir, c'est l'entière candeur des personnages. Devant la Cour d'assises (car notre loi qualilie de crimes ce genre d'inadvertances), l'interrogatoire du garde champêtre est un aveu plein de bonhomie :
Monsieur le maire m'a dil : « Lépine est entré dans la salle ; il a demandé un bulletin de M. de Bondy, et aussitôt M. de Cliergé s'est levé; il a emmené Lépine dans le couloir, puis il est rentré; Lépine est rentré après et il a voté... « Voilà ce que monsieur le maire m'a dit.
M. LE PRÉsinENT. — Et s'il ne vous a dil que cela, vous saviez bien qu'il n'y avait rien à faire pour vous et qu'il n'y avait pas de quoi ari'èter M. de Chergé ?
Silence de Vaccmé.
Voyons, qu'avez-vous dit à M. de Chergé?
l'accusé. — Je lui ai dit : Monsieur, je suis fâché d'être forcé de vous inviter à me suivre à Belâbre.
M. LE PUÉsiDE.NT. — Est-ce que vous ne saviez pas que M. de Chergé faisait partie du bureau ?
l'acclsk. — Je ne pourrais pas bien lépoudre là-dessus.
.f)0 DISCOURS ET UPlxMONS.
M. Li: PHKSiDK.NT. — Il clait assis au bureau?
LACf.USl-. — Oui.
M. LE PRKSiDE.NT. — Coniiin'iit VOUS, ffarde champcMre, avez-vous pu croire avoir le droit d'entrer dans la salle de vole et d'arrêter un des assesseurs?
l'accisi';. — Il faut croire ([ue je me suis trompé, mais je vous dis que j'ai cru faire mon devoir. »
Quant à Tadjoint, président du bureau, il a conseillé au garde champêtre de dresser procès-verbal. Procès-verbal de quoi? — « Un électeur avait dit qu'il se passait des alrocités...
M. LE PRÉSIDENT. — Mais, ces atrocités, les avez-vous vues ?
LU TÉMOIN. — J'ai vu que M. de Chergé est sorti avec Lépine.
M. LE PRÉSIDENT. — Eh bien! est-ce que M. de Chergé n'a pas le droit de sortir? Est-ce qu'un électeur n'a pas le droit de parler à un autre ?
M** BOTTARD, défenseur de l'accusé. • — Monsieur l'adjoint croit-il qu'on ait eu le droit de voter pour M. de Bondy et de distribuer des bulletins à son nom?
M. LE PRÉSIDENT. — Ah! permettez.... c'est là une question.... dirai-je, pohtique?... Mais entiii elle est inutile dans la cause.
m' BOTTARD. — Hélas ! monsieur le président, je ne fais pas de politique, mais c'est l'ignorance politique que je tiens à faire conslater... »
Ignorance, en effet, et, par-dessus tout, timidité. Ces campagnards, si héroïques dans les batailles, tremblent chez eux comme le lièvre au gîte. Il n'y a pour le travailleur des champs ni petits pi'ofits, ni petites pertes, ni petites peurs. Apre au gain, isolé, défiant, il passe sa vie sur ia défensive. Le danger pour lui est partout, dans le ciel qui se charge, dans le voisin qui empiète, dans le passant qui l'interroge. Mais ce qu'il redoute le plus, après la grêle, ce sont les procès-verbaux.
La notion de la légalité n'étant chez lui qu'à l'état sauvage, il ne fait guère de différence entre l'autorité et l'arbitraire. Il sait à peu près ce qu'est un tribunal, parce qu'il y plaide, mais il croit aux épices, comme il y en a cent ans. Vis-à-vis du pouvoir local, son état d'esprit habituel est un fatalisme naïf, très difficile à convertir. Parlez-lui de recours et de garanties, il vous écoute, mais sans vous croire. La loi pour lui est chose de chair et d'os : on lui parle, on la salue, on lui plaît ou on lui déplaît. La loi, c'est le garde champêtre qui veille sur la berge des chemins et sur la vache des pauvres gens ; c'est le forestier
LA LUTTK ELliCTOlULE EN 1863. 51
(fiii a l'œil sur l'usager; c'est le percepteui- avec qui Ton est en ictard; le commissaire qui siège au canton; c'est le gendarme enfin, qui ne fait que passer, mais qui vient, comme le dénouement, séparer l'ivraie du bon grain, en menant l'ivraie en prison. Je ne dis rien des maires : nous les retrouverons.
Un dernier trait de cette race excellente, c'est sa parfaite crédulité. On sait quel crédit trouvent dans le peuple des villes les niaiseries, si elles sont impiimées.
Ce qui, là, est vrai des choses qui se lisent, est vrai, dans les campagnes, des choses qui se disent. Bien les connaissent ceux qui les font voter! Aux arguments se juge l'auditoire, comme la soupape au poids qu'elle peut porter. On sourit de voir tant de gens paisibles, conservateurs endurcis, impérialistes avérés, représentés comme portant en croupe la Révolution. Tel député, choisi, il y a dix ans, pour son humeur inolTensive et sa parfaite insignifiance, veut aujourd'hui saper l'Etat. Ici, c'est « le sel à cinq sous la livre, et le fromage à 30 francs le cent\ » sans compter les vignes arrachées, les ouvriers privés de vin, les curés consignant « les horlogers - » à domicile. Celui-là rétablira le servage, et fera, comme au bon temps, battre les grenouilles des fossés du château^. Cet autre fera manger au paysan du pain de paille : bruit sérieux et qui porte coup, puisque les juges le châtient et font afficher le jugement à titre de réparation *.