‹ Discours et opinions de Jules FerryChapitre 10 sur 130 · I. — La politique de M. de Persigny · texte numérisé non relu

I. — La politique de M. de Persigny

La situation du Gouvernenient, dans les premiers jours du mois de mai 1863, était nouvelle ; nul n'a jamais cru sérieusement qu'elle fût péiilleuse.

Deux routes se présentaient : il fallait choisir. Mais ce n'était point alïaire d'audace ni de génie: il n'arrivait rien qu'un gouvernement sage n'eût pu prévoir et ne dût être depuis longtemps préparé à suhii-.

Le Corps législatif venait de se dissoudre. En 1857, il ressemblait plus à un grand conseil général qu'à autre chose; il s'en allait, en 1863, bon gré, mal gré, assemblée parlementaire.

Les événements extérieurs, le lent progrès de l'opinion, et par-dessus tout, il faut le reconnaître, l'initiative gouvernementale, s'étaient chargés de la métamorphose. On avait vu. pour la première fois, la majorité de la Chambre troublée, divisée, chancelante. La vie avait reparu sous ces voûtes endormies. Dans un petit groupe d'hommes — désormais entrés dans l'histoire — la Liberté s'était reconnue. Le Gouvernement luimême, à l'universelle surprise, quittait les chemins couverts de la dictature, livrait à la controverse publique sa politique, sa diplomatie, ses finances; l'Empire constitutionnel s'entre-

1. Paris. Dciitu, 18G3. 1 vol. iii-12, de 375 \)., dont 109 p. de texte et 262 de docuiiKMils. Il est (lédii; « aux cinq députés dt!'mocratos et libéraux qui ont reeonstitu('' en l-'rance ropposilion légale », ce qui indique que la siissiou entre Fauteur et OUivier n'était pas encore consonnnée au nionient de la publication du livre.

voyait à l'horizon : on semlilait alïamé de lumière et de contrôle.

Il était naturel de prendre pour terrain électoral ces précédents et ces espérances. C'était logique, habile et simple. La minorité en donnait l'exemple. Après avoir reconstitué, à force de sagesse, de caractère et d'éloquence, l'opposition légale dans la Chambre, les cinq n'avaient h cœur que d'y rallier les libéraux de toutes provenances. La majorité elle-même, prête à paraître devant les électeurs, changeait instinctivement, quelque chose à sa vieille attitude. Le mot de liberté, proscrit depuis dix ans, se glisse dans l'Adresse de 1863. Il allait se retrouver, — non sans quelque gaucherie, — dans la plupart des harangues des candidats recommandés. Ces productions électorales ne parlaient, en 18o7, que d'affermir l'Empire; il n'est question aujourd'hui que de lui donner le fameux couronnement*. Quant au Couvernement, puisqu'il veut un contrôle, quoi de plus naturel que d'accepter des contrôleurs?

L'événement montra bientôt que la question électorale pouvait être autrement compi'ise. La direction de la campagne pacifique qui allait commencer fut exclusivement livrée à la politique de M. le comte de Persigny, ministre de l'Intérieur,

Intelligence ouverte, esprit vif mais confus, volonté absolue, humeur militante ; successivement soldat, journaliste, conspirateur; dévouement à toute épreuve, fidélité constante: M. de Persigny appartenait, par certains côtés, à des temps différents lies nôtres. Bonapartiste de la veille, portant fièrement parmi la foule mêlée des serviteurs du lendemain son attachement chevaleresque et sa poli tique de sentiment; paladin dynastique, égaré dans un siècle de fidélités courtes et de trahisons l'écom-

1. « Aujourd'hui, dit M. de Rambourgt (député sortant et recommandé). « dan» sa proclamation aux électeurs de l'Aube, chacun fait profession » d'être libéral, il n'y a nul mérite à cela. « En effet, ôtez de la niasse des circulaires officielles :

Les circulaires cavalières,

Les circulaires furibondes (M. de Cassagnac, M. Mathieu),

Les circulaires qui ne parlent pas politique,

Les circulaires qui ne parlent de rien, ce qui reste, et c'est le très grand nombre, fait sonner les mots » d'indépendance, de contr(Jle, d'économie, de politique libérale et progressive, de couronnement de l'édifice ». La présence d'un candidat de l'opposition arrache aux plus timides des déclarations hardies, dont l'expansion croît ou décroît à peu près comme les chances de l'adversaire.

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pensées, la natun' s('nil)l;iil Tavoii' l'ail pliilôl pour servir un Sluart gueiToyant cl di-cliu qu'un Hanovre Iriomplianl. C/élail un homme de foi, ce qui est trop peu pour un homme d'État.

Son aihninislralion fut la consé(|uence logique de son Icmpérament : il y a dans sa polilique un homme, un caractère, non un système. Les paroles étaient libérales, et, malgré lui, les actes ne relaient guère. Il était revenu d'Angleterre, les mains pleines de promesses, le cœur doucement écliauiïé de bonnes pensées pour la presse, cette affligée de dix ans: la libre parole aurait désormais son champ et sa limite, on laisserait sommeiller ravertisscmrnt. Voilà la théorie; en fait, jamais les journaux n'ont tremblé sous une main plus inquiète et plus sévèi'e.

Admirateur sincère des institutions anglaises, on sait l'étrange leçon d'histoire qu'il imagina pour nous en refuser indéfiniment les garanties rudimentaires. Napoléonien conciliant en 1860, il entend que l'Empire ouvre les bras aux hommes notables des anciens partis^; en 1863, il va les repousser avec colère du terrain légal où, de toutes parts, ces hommes s'empressent d'accourir.

Entre le suffrage universel et son élu couronné, M. de Persigny n'admet pas d'intermédiaires. A ses yeux, pour les assemblées comme pour les peuples, la verlu politique essentielle, c'est la discipline; le premier titre, le dévouements

Par malheur, trente ans de vie polilique ont laissé sur le sol de la France des générations raisonneuses, esprits critiques, volontés libres, minorité bi'uyante, remuante, considérée : alluvion des temps de libei'té qui s'appelle « les partis » en langue vulgaire. Trop exclusif pour les accepter, trop passionné pour chercher à les conquérir, le ministre ne veut de ceux-ci ni serment, ni contrôle. Les écarter devient l'unique afl'aire. On prendra un moyen radical: le Gouvernement désignera luimême les hommes assez purs pour porter ses couleurs ; au front de tous les autres, il écrira ces mots: « Ennemis de l'Empire et de rp^mpereur^ » De la sorte, c'est l'Empereur qui choisira, l'Empereur qui recommandera, l'Empereur qui portei"a le choc de 283 batailles électorales, et qui, posant dans chaque élection

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