‹ Discours et opinions de Jules FerryChapitre 130 sur 130 · Le Temps du 12 août i86'J · texte numérisé non relu

Le Temps du 12 août i86'J

580 AI'PKNIUCE.

vous iii'indKiiK'z mi devoii' auquel j'espère ne jamais faillir. Quaud, d'autre part, vous caractéiisez la crise conslituliounelle dont nous sommes les spectateurs comme un phénomène d'opinion des plus remarquables, vous ne dites rien que je songe à contester. Où avezvous vu que j'ai nié les « forces de l'esprit public », la puissance de l'opinion? Comme vous le dites justement, nous ne procédons pas d'une autre source et nous ne pouvons compter sur autre chose.

Mais, sur ce terrain général, mon cher ami, vous pouvez vous étendre tout à votre aise sans toucher le point spécial de notre différend.

Dans loutes les étapes que l'Empire a parcouiues depuis une dizaine d'années, l'opinion publique peut, sans doute, se mesurer, et jusqu'à un certain point se reconnaître. Il n'en est point d'ailleurs depuis le commencement dont nous n'ayons tiré parti. Quelle déception que le 19 janvier! Et pourtant quels fruits de vie, quelles armes de combat la force des choses en a fait sortir! Le message du 13 juillet contient, lui aussi, dans ses lianes, plus d'une conséquence inattendue. L'inattendu est la loi du temps où nous vivons. Mais, là où règne l'inattendu, la défiance e^t de règle ou de prudence vulgaire. Je n'admets pas, comme vous, qu'on décourage le suffrage universel en lui prêchant la défiance. Nous sommes payés, à ce qu'il me semble, pour nous défier de nos mailles. Ce vote de confiance, que l'Empire implore, à l'heure qu'il est, du parti de la liberté, ce vote de confiance qui romprait la glace entre les gouvernants et une partie des gouvernés, cet acte de foi et d'espérance qui consommerait la réconciliation définitive, le séuatus-consulte ne l'implique pas, ne le justifie pas. Le sénatus-consulte est-il, oui ou non, la restauration de la liberté française? Non évidemment. Est-il la restitution du gouvernement parlementaire? Vous ne le soutenez même pas. Vous dites seulement : il contient des armes nouvelles pour ropi)Osition, et c'est à l'opposition d'appi'endre à s'en servir. Mais le droit d'adresse aussi était une arme et phisieurs ont su s'en servir. Tel qu'il se présente aujourd'hui, le droit d'initiative — à supposer qu'il reparaisse sans aucune entrave — n'est, à vrai dire, qu'un droit d'adresse plus large et plus constant. Il donnera à la Chambre un pouvoir plus étendu, plus profond sur l'opinion, une prise plus sérieuse sur les esprits, il n'enlève au Gouvernement aucun de ses droits; il ne nous donne contre ses retours, contre ses caprices, contre ses arrière-pensées (vous voulez bien admettre qu'il en pourrait avoir) aucune garantie; il perpétue, en un mot, cette séparation de la parole et de l'action qui, laissant au Pouvoir exécutif toutes les réalités de gouvernement, ne donne au législatif (ju'un droit de remontrances, bien plus raftproché des institutions de l'ancien régime que de l'idéal moderne des peuples libres.

C'est pourquoi, mon cher ami, je persiste à dire qu'il n'y aura, j)ar l'ac'te additionnel qui se brasse à cette heure, rien de fondamental de changé dans le second empire : le frontispice est modifié; le fond des choses reste le même. La nation ne se gouverne pas; elle

continue à être gouvernée. Elle le reconnaîtra, tôt ou lard, je n'en doute pas. Et ce troisième ou quatrième essai de monarchie parlementaire, commencé dans des conditions moins favorables que tous Jes autres, ne saurait avoir un meilleur sort. Ce l'ut, dans tous les temps, poursuivre une chimère que de superposer à l'édifice de la centralisation administrative, en ce pays, les dispositions savantes du régime parlementaire.

Quand le pouvoir administratif et le pouvoir exécutif, confondus dans la même main, font contrepoids au pouvoir parlementaire, la balance politique penche fatalement du côté de l'exécutif. Il domine alors par la corruption, comme sous la monarchie de Juillet; ou (' se fait place nette par la force », comme sous la présidence républicaine, si imprudemment organisée par la Constitution de 1848.11 faudrait pour rétablir l'équilibre que la centralisation administrative n'entrât pas en compte, c'est-à-dire que l'exécutif renonçât volontairement à la situation prépondérante que lui donne au milieu de nous la possession de cet organisme sans pareil, de cette machine aspirante et foulante qu'on appelle la centralisation administrative. S'il est des gens qui attendent sérieusement ce sacrifice décisif, ce sublime suicide de la dynastie à laquelle nous devons les institutions de l'an VIII, je les admire, mais je tiens à faire savoir que je ne suis pas du nombre.

Marcel RouUeaux et la Philosophie positive

M. Jules Ferry a publié dans le numéro de septembre-octobre 1867 de la Pldlosophic positive, une étude brillante et profonde, pleine d'émotion et de force sur Marcel Roulleaux, un polémiste mort à vingt-neuf ans, au moment où il commençait à conquérir une renommée qui ne devait rien au charlatanisme.

Nous détachons de cette monographie les passages où M. Jules Ferry a exprimé ses idées personnelles sur l'évolution de la philosophie positive et des doctrines économiques. Cette reproduction n'est pas dépourvue d'intérêt, au moment où le gouvernement de la République vient de donner à M. Pierre Laffîte l'hospitalité du Collège de France, et où le pays inaugure un nouveau système douanier, à l'élaboration duquel le président de la Commission sénatoriale des douanes n'a pas été étranger.

Au point où en est venue, dans la société contemporaine, l'évolution de la philosophie positive, rien n'est plus important, à notre humble avis, qu'un travail scientifique tendant à incorporer, d'une manière définitive, l'économie politique dans la science sociale. Il est impossible, au temps où nous sommes, de ne point reviser, interpréter ou compléter le jugement si bref d'Auguste Comte. Ce

.S8-2 APl'K.NDICE.

yiaiid es|iiila cxéi-uié récoiiomie politique en quelques pages. A\cc cette sapacité inordanle qui lui appartenait, il en avait, d'un coup d'oeil, mesuré tous les côtés faibles. Mais Auguste Comte, qui écrivait son quatiième volume il y a bientôt trente ans,n'eùt-il pu, aujourd'hui, rien changer à son arrêt? 11 condamnait alors la science des économistes pour trois raisonsprincipales : avanttout, pour son isolement systématique de la science sociale, pour sa i)rétention àconstituer à elle seule un corps de doctrines ne relevant ni de la morale, ni de l'histoire ; en second lieu, pour le caractère mélaphysi(iue de ses principales conceptions, celle de valeur parexemi)k'; et eulin pour ses tendances anarchiques, c'est-à-dire ses théories d'absolu /(«/sso/'am', qui excluent toute pensée de discipline industrielle et (]ui n'aboulissetit en somme, selon la fine observation fin fondateur de la politique positive, qu'à « nue démission solennelle de la science eu face de tous les cas difliciles ». Tout cela est vrai, ou la été. Oui, il existe, ou il a existé, une secte d'économistes stationnaires, race étroite et intraitable, courte de vues et légère de bagage, cachant, sous une scolastique pédante et creuse, son iucuiable banalité.

L'humanité, sans doute, a peu de chose à attendre de ces vulgarisateurs de troisième ou de quatrième main, qui ressassent, dans l'ombre du grand Adam Smith, des abstractions usées et de vaines formules. Auguste Comte a raison de gourmander en eux la spécialité arrogante et la stérilité doctrinale. Il y a dix ans encore, toute la science économique se résumait, pour beaucoup de gens, dans la critique du système des prohibitions douanières; et quand la libei'té commerciale eut triomphé dans les conseils du pouvoir, plus d'un économiste se demanda naïvement s'il lui restait quelque chose à faire. Pour beaucoup, en enet,lebut était atteint. Il n'y avait plus qu'à se reposer dans son triomphe. Mais n'apparut-il point, même de nos jours, d'économistes d'une autre trempe"? Auguste Comte, dans sa vive satii'e des scolastiques de cette école, fait lui-même à Adam Smith une place et une gloire ;i part. Ne lui eùt-ii pas adjoint, s'il les avait bien connus, (juelques-uns des physiocrates, surtout l'immortel Turgot? Ce n'est pas à ceux-ci qu'on peut faire le reproche d'avoir séparé les problèmes économiques de l'ensemble de la philosophie politique. Auguste Comte n'a-t-il ])as lui-même rendu, à l'occasion, justice à M. Dunoyer? L'auteur de la détinilion de la libertii positive, de la libert(''-pni)^!<(tnce, n'était point, certes, un jinr ruétapiiysicien. Et J. Stuart Mill n'a-l-il pas, plus récemment, rei)ris, dans un véritable esprit scientifique, la tradition d'Adiim Smith? Les économistes de la vieille ornière tiennent sans doute ce publiciste éminent pour fort suspect, et l'on dit volontiers de lui que c'est un « socialiste ». Nous savons, nous, ce qui sépare le philosophe anglais de l'école positiviste; nous n'ignorons pas non plus (juels contacts mémorables, quelle parenté logique l'en rappi'pchent. Du moins, dans Stuart Mill, l'esprit positif marche tête haute etsaus lisières. l/écor)oniie ])olili(jue revendique, au lieu lie l'abjurer,

sa dépendance de lu science sociale ; la distinction entre les lois naturelles et les arrangements sociaux apparaît avec hardiesse, et lart est nettement distingué de la science. La pliilosophie positive ne peut pas renier un si illustre témoignage de ses progrès et de son influence.

Ces exemples suffiraient, ce semble, pour démontrer <|ue les dissentiments, justement signalés par Auguste Comte, entre la science sociale et réconomie politique, ne sont, en réalité, que des incompatibilités passagères. L'étude des phénomènes spéciaux qui se rapportent à la formation, à l'accroissement, à la conservation, à la distribution des richesses dans la société, peut être, sans inconvénient, abordée d'une manière distincte, à la condition d'être à temps rattachée à l'ensemble de la vie sociale. C'est ainsi que la biologie traite séparément des fonctions, sans pour cela porter la moindre atteinte à l'unité de l'organisme. Eu économie politique, l'organe observé et fonctionnant, si l'on peut dire, c'est le mobile de l'intérêt, mobile assez important, assez universel pour imprimer aux faits qu'il détermine le caractère d'homogénéité et de constance qui permet d'en tirer des lois. Seulement, l'abstraction économique dépasse la mesure ({uand elle ne veut considérer dans la société q\îe le mobile intéressé, à l'exclusion de tous les autres. Même dans le phénomène de la production, d'autres éléments interviennent. En définitive, on conçoit désormais, sans grand effort, une économie politique dégagée de tout alliage métaphysique, affranchie de toute tradition de secte, dominée, autant qu'il convient, par le point de vue social, et capable d'aborder avec méthode, avec gravité, avec maturité, l'immense problème que soulève, dans les sociétés avancées, le confiit du laissez-faire économique, qui est une règle, avec la discipline sociale, qui est une nécessité. Mais cette conception, il s'agit de l'approfondir, de la mettx'e en œuvre, de la développer. A cet égard, l'œuvre intellectuelle de Marcel Roulleaux, si brève qu'elle ail été, peut fournir des exemples et des enseignements.

... Tout disciple qu'il fût, en commençant, de l'éloquent Bastiat, le plus sincère, le plus attrayant, le plus apôtre, si l'on peut dire, des économistes contemporains, Roulleaux considéra toujours les problèmes économiques d'un autre point de vue ; son esprit avait des exigences que l'individnalisme ne pouvait satisfaire. S'il était libre-échangiste, c'était pour les bonnes raisons sociales. Il attaquait les prohibitions industrielles, parce qu'elles faisaient obstacle à l'élévation des salaires ; il combattait les restrictions au commerce des blés, parce qu'elles favorisaient, au lieu de l'atténuer, l'accroissement de la rente du sol; ce qu'il aime dans la liberté commerciale, c'est, comme il le dit, la bienfaitrice du prolétariat, la providence dans les crises commerciales, la régulatrice de la production; il lui sait moins de gré de produire à bon marché — avantage que l'accroissemenl de la consommation tend bien vite à faire disparaître — que de délivrer les ouvriers de « ces industries débiles que le

« moindre trouble du marché compromet, forcément égoïstes et « avares, ne donnant qu'une paie insuffisante et jamais assurée )>. Individualiste, il ne l'avait jamais été; en 1857, dans une thèse sur /fs Fjni.i courantes, qui se recommande également aux légistes et aux économisles, il avait écrit : <( Je demanderai si l'obligation, dans « la vie sociale, est l'exception ou bien la règle, si le devoir n'est (' pas la condition constante et perpétuelle de l'homme en société. « Parmi ses devoirs, il en est que l'homme s'impose par ses actes, « qui naissent de sa volonté réfléchie ou de son fait imprudent. La « loi les consacre et les maintient. Mais il en est d'autres qui s'atta- « chent à l'homme à son entrée dans le monde, l'enveloppent « comme l'air qu'il respire ; qui le suivent, en se transformant, dans « tous ses développements et ne meurent qu'avec lui. Parmi ceux- « là, devoirs non voulus, il en est encore que la loi consacre et « maintient... Regardez l'homme en société : il est tout entier saisi « parle devoir... » Deux ans après, dans un article du Journal des Éconcnnistes sur les origines du régime prohibitif en France, plus nulr déjà, plus réfléchi, plus maître de sa propre pensée, il se prononce résolument contre « cette erreur fondamentale où sont « tombés plusieurs des économistes modernes, « contre » cette hypo- « thèse métaphysi(iue, antihistoricpie et, par suite, antisociale d'un « droit su])érieur, absolu, appartenant à l'individu, en quelque sorte, <( par institution divine; cette prémisse rend tout problème social (( insohdjje pour les esprits qui s'en laissent charmer )>. Il en conclut qu'il ne faut pas contester à la société <( le droit d'intervenir dans << les échanges internationaux », mais qu'il faut regarder « si l'in- « tervention, sous forme de tarifs compensateurs ou prétendus « compensateurs, des inégalités naturelles qui existent entre les « producteurs nationaux et les étrangers, convient à une société « industrielle bien organisée ».

Cela est fort bien dit. Non seulement l'individualisme pur, celui que l'école de Bastiat a mis à la mode, repose sur une base métaphysique, mais il y a dans son fait quelque théologisme. La Providence est le dernier mot de l'auteur des Harmonies. L'individualisme est, de plus, comme le dit Marcel Roulleaux, une doctrine antisociale, en ce sens qu'elle ne peut ni expliquer ni régler l'ensemble dos rajjports sociaux. Du droit individuel, il est impossible de faire sortir autre chose que le contlit interminable des égoïsmes et la négation même de la vie sociale. Il est très vrai que, dans la société, il n'existe que des individus, mais ces individus ne peuvent se pass(!r de la société : la sociabilité est à la fois la tendance naturelle (le leur organisation, leur garantie et la loi inévitable de leur développement. De là, des rapports nécessaires dont la doctrine purement individualiste est impuissante à rendre compte. Aussi, à vrai dire, n'en est-il pas de pire, et la première brèche au système vient de ceux qui réduisent le plus la chaîne du droit social. Ne faire de l'Etat qu'un juge de paix, c'est encore en faire quelque chose. On voit par là, du leste, bien clairement, quelle distance

sépare une théorie d'économiste, quelle qu'elle soit, d'une vraie théorie sociale. En face de l'ensemble des faits sociaux, l'individualisme est ridiculement impuissant. Sa valeur est essentiellement restreinte et relative. C'est une arme de combat. L'individualisme est la formule excessive et passionnée de la lutte honorable que soutient, depuis des siècles, l'indépendance du citoyen contre les empiétements du pouvoir social. Le laissez-faire est la machine de guerre qui a servi à battre en brèche les corporations, les monopoles, les règlements industriels, toute l'organisation du travail qui fut le propre de l'ancien régime; le laissez-falrr a porté, de nos jours, des coups mortels au système des prohibitions douanières et des sociétés privilégiés. L'individualisme n'est donc point inutile comme agent de controverse; mais s'il critique, il n'organise pas. Sa fécondité doctrinale n'est pas à la hauteur du service transitoire qu'il a rendu. Nous lui devons nue part de notre affranchissement dans le passé; nous ne pouvons lui remettre exclusivement le gouvernement de l'avenir.

....La question de l'intervention de l'État n'était qu'une question de procédé, les économistes en firent une question de principe. 11 ne leur suffit pas que l'abstention de l'État fut le meilleur, ils voulurent que ce fût le droit, ce Alors on a vu se produire ce fait singulier: « l'abstention de l'État proclamée comme principe , comme base « de la doctrine économique; le progrès, l'utilité, le développe- « ment moral, intellectuel, industriel, donnés, en quelque sorte, « secondairement et comme arguments à l'appui du principe du « laissez-faire: Avant toutes choses, ne vous mêlez de rien, disait- « on à l'Etat : vous n'avez pas le droit d'intervenir. Et lorsqu'on X demandait comment les choses iraient, alors seulement ils son- <c geaient à démontrer qu'elles iraient mieux, mais ils cherchaient « et présentaient leurs preuves en avocats d'une cause que leur « unique souci était de faire triompher. Les raisons, pour et contre « l'action sociale, n'étaient point par eux examiuées et débattues « avec l'impartiale volonté de découvrir quel système convenait le « mieux au triple progrès de l'humanité; la thèse était posée « d'avance: laissez-faire; et toute la sagacité de leur esprit, toute « 1 habileté de leur dialectique, toute la vigueur et toutes les grâces « de leur talent étaient employées à la faire prévaloir. Telle fut la «^ destinée de Bastiat, qui a passionné et vulgarisé cette thèse. » S'ensuit-il que, sur beaucoup de points, l'on doive conclure autrement que Bastiat? Non, la liberté pratique est au bout des deux systèmes. Que l'on place la liberté exclusivement dans l'abstention de l'Etat, comme avaient fait Bastiat et son école, ou qu'on la conçoive comme le développement complet de la puissance de l'homme, non seulement à l'encontre des maîtres qui le dominent, mais à l'encontre de toutes les fatalités naturelles et sociales qui l'eiitourent, ainsi qu'a fait M. Dunoyer, on arrive toujours à la liberté. J'insiste sur ces commencements, qui font voir le point où le jeune écrivain, sans rien devoir encore à la philoso]ihie positive.

586 APPENDICK.

avait été poité j»ar le mouvement propre de son esprit. C'est alors (]nil lut et comprit Aiifmste Comte, riiiand ce jour se leva snr lui, il put (lire : je l'attendais.

C'est aux lumières qu'elle répand sur les principales difficultés sociales du temjts présent, fpu' la philosophie positive a du ses principales conquêtes. Les f;randes déceptions politiques qui abreuvent les hommes de notre i;énéralion lui suscitent des disciples ou des adhérents. La plus accablante de toutes a contribué pour une forte part à cette invisible propagande. Peu écoutée au milieu des orales et des incohérences de la période révolutionnaire, la doctrine d'Auguste Comte fit son chemin dans le grand silence (|ui suivit. C'est quelque chose, au lendemain des grandes déroutes de la liberté politique, et dans les heures de doute et de ténèbres qui les suivent, d'apporter avec soi la théorie du progrès, et de relever, par la science, les esprits que l'action a mis à terre. La génération à laquelle appartenait Marcel Uoulloaux n'avait pas agi, et, selon le monde, elle n'avait pas soull'ert. Mais c'est là que réside précisément la source de son infortune. Son éducation la portait vers les choses de l'esprit; les souvenirs dont elle avait été bercée, l'histoire (pi'on lui avait apprise, l'atmosphère politique où elle avait grandi et dont elle restait comme imprégnée, tout la portait vers la liberté. Le destin voulait pourtant qu'elle ouvrit les yeux à la lumière, en un temps où la part n'avait jamais été si petite pour les espi^its et pour la liberté. Beaucoup succombèrent à cette épreuve, et se plièrent aux idées régnantes. L'élite résista, et, au lieu de céder au courant, regarda d'où il venait et où il pouvait conduire. Il leur parut d'abord que ce mouvement en arrière ne pouvait être durable. Mais quel en était le mot, la raison d'être, et par où pouvait-on en sortir? Ici, une philosophie politique était indispensable. Celle d'Auguste Comte répondait mieux qu'aucune autre aux conditions du problème. 11 me souvient de l'efTet immense produit, dans cette ci'ise morale, par la lecture du Diaconra mr rensemblc du j^o^itivhmc. Ces pages qui avaient posé, dans la fièvre de 1848, les conditions rationnelles du problème social, restaient, au milieu du désarroi général (jui avait suivi, avec leur haute et rassurante sérénité. Elles nous répétaient — ce que nous savions bien — ({u'il y avait des questions sociales, et qu'il ne dépendait pas plus de la réaction politique que de la réaction économique de les supprimer; mais elles nous donnaient — ce que nous n'avions pas — la méthode suivant laquelle il convient de les aborder. De ce jour, nous avons su qu'il existe un art social, également distinct de l'observation impassible des économistes, satisfaits de décrire et voués au fatalisme, et <le rutojiie irrationnelle et maladive qui caractérise la plupart des écoles socialistes. Les phénomènes sociaux ne sont point indéfiniment modifiables; ils ont leur permanence, leur stabilité, leur fatalité : c'est l'honneur éternel des économistes de l'avoir démontré. Mais les phénomènes sociaux ne sont non plus immuables et incorrigibles. Où est la mesure? Où trouver le procédé et la limite? Non

seulement dans l'analyse sociologique, mais dans l'histoire. L'histoire est rélémeut nouveau et décisif que le positivisme introduit dans l'étude des questions sociales.

Le problème social, ou, pour parler plus exactement, la partie du problème social qui touche aux rapports de la classe qui possède avec la classe qui ne possède pas, aux rapports des capitalistes avec les salariés, n'est pas seulement empirique, elle est historique. Dans mon opinion, comme dans celle de Roulleaux, Auguste Comte a posé une des conditions fondamentales, inéluctables du problème, lorsqu'il a formulé ainsi la loi historique de l'industrie moderne : séparation progressive du capital et du travail, distinction inévitable et toujours croissante entre la fonction du capitaliste et celle du travailleur, concentration inévitable et croissante du capital dans certaines limites.

C'est de là qu'il faut partir. 11 faut résolument placer h la base de toute étude sociale cette notion toute d'expérience : on ne se révolte pas contre ce qui est ; on ne substitue pas, dans la pratique sociale, ce qui pourrait être à ce qui est. La concentration des capitaux est un fait certain. Qui ne le voit? Qui ne le sent? Ce fait nous entoure, nous domine, nous assiège. 11 ne faut pas l'adorer, mais pour le tenir sagement en bride, il faut d'abord le reconnaître, l'our s'incliner devant un fait, la science sociale, croyez-le bien, ne se coupe pas les ailes.

... Marcel Roulleaux admet la grande industrie comme un fait nécessaire, aboutissant à la constitution d'une classe d'entrepreneurs, ou, comme disait Auguste Comte, de chefs industriels. Il n'engage pas contre cette tendance générale, qui opère à la façon d'une force mécanique, une lutte impossible et dérisoire. Mais plus sage et plus pratique, il cherche à constituer le contrepoids. Le contrepoids, il est, d'une part, dans une action croissante de l'opinion, agent de la moralité sociale, sur les chefs industriels : l'étude de la société anglaise olTre à cet égard de précieux exemples. Ce contrepoids est, d'autre part, dans l'organisation collective et l'éducation croissante des masses ouvrières. On comprend que c'est de la coalition qu'il s'agit. « Le droit de coalition, disait Marcel Uoul- « leaux, est la première liberté des travailleurs. Sans elle, toutes « les autres ne sont qu'une apparence vaine. Que les hommes « timides, effrayés à chaque nouvelle force sociale qui i-éclame sa « place, se rassurent sur le danger des coalitions. L'expérience auia « vite appris aux ouvrieis que, même coalisés, ils ne doivent pas « s'engager à la légère dans une lutte contre le capital. La coalition « est une arme d'attaque dangereuse pour les ouvriers ; mais elle « estune arme utile pour la défense, et il est d'autant plus urgent « de la réclamer que c'est l'arme unique... »

Aujourd'hui que la liberté des coalitions est entrée dans nos lois, ces idées sont devenues courantes; en juin 1860, elles étaient neuves, hardies, et dans un journal de Paris elles ne paraissaient pas inoffensives. L'article du Courrier de Paris, dont on a extrait

r.88 APPENDICE.

los li^'iies qui précèdent, fut, frappé cKim avertissement. Quatre ans plus tard, le Gouvernement s'inclinait devant la force des choses. Il donnait, ainsi que Marcel Rouileaux le demandait seul dans la presse, quatre ans plus tôt, la liberté des coalitions pour couronnement à la liberté commerciale. Marcel Rouileaux n'était plus là pour assister à cette justification solennelle des idées qui lui étaient chères. Mais nous notons ce fait, au ^'rand honneur de sa mémoire.

....Nous disions en commençant que Marcel Rouileaux arrive, dans ses rapides écrits, à donner plusieurs exemples de ce que peut l'esprit positif appliqué à la conciliation difficile de la discipline sociale et du laûsez- faire, ou, si vous aimez mieux, du socialisme et de la liberté. Mais ce respect des faits et de l'histoire, cette faculté d'embrasser des points de vue divers, des réalités complexes, cet art d'extraire l'avenir des flancs du passé, ce n'était chez Marcel Rouileaux ni timidité ni empirisme. Il avait, en ce qui touche l'intervention de la société dans les phénomènes sociaux, une bonne théorie; c'est tout le secret de sa sage réserve. Cette théorie, il la poursuivait depuis longtemps. Nous l'avons vu tout à l'heure, n'étant encore qu'un disciple de M. Dunover, aboutir à un système d'équilibre entre la liberté individuelle et la liberté sociale, d'une précision philosophique insuffisante. La philosophie positive avait écarté ces derniers nuages. Ce qui obscurcit, en effet, dans beaucoup d'esprits, ce point fondamental de toute philosophie sociale : a-t-on le droit d'intervenir? comment peut-on intervenir? c'est l'idée étroite qu'on se fait de l'intervention sociale, trop souvent envisagée sous sa forme la plus grossière : l'intervention de l'État, de la loi, de la contrainte. Auguste Comte montre à merveille qu'il y a pour la société d'autres moyens d'intervenir, que toute société renferme dans son sein un pouvoir moral qui gouverne les volontés individuelles sans tribunal et sans gendarmes, pouvoir concentré dans les sociétés théocratiques et confié à une caste ou à un corps, pouvoir répandu, dispersé, pour ainsi dire, dans la société tout entière, et qu'on appelle Vopinion dans les pays libres. C'est sur cette action morale que la philosophie positive fonde son espérance, c'est par là qu'elle s'attache à réformer les idées et les mœurs, bien plus que par la loi, dont le champ d'intervention doit être aussi limité que possible, et qui n'est jamais, en face des grandes évolutions de la société, qu'oppressive ou impuissante.

Page 1