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III. — Les fonctionnaires

On ignore généralement, à Paris, ce que c'est ([ii'un préfet en province.

Non qu'on n'y ait besoin de l'autorité, comme ailleurs ; — mais la foule y est si grande, si diverse, si mouvante, les intérêts indépendants s'y rencontrent en si grand nombre, les gens qui pensent y forment une minorité si respectable, l'écbange des idées y est si rapide, l'opinion si ingouvernable, qu'on y a toujours été, en somme, plus libre de penser, de parler, de vivre à sa guise, qu'en tout autre lieu du monde. La terreur n'y a jamais été que superficielle et passagère ; les plus vieux despotismes s'y sont brisés contre deux forces insaisissables, la causerie et les cbansons. L'autorité n'y pourra jamais prendre ce laisser-aller indiscret et paternel qui est le lléau de la province. Il y a bien un peuple de petits boutiquiers, d'étalagistes, de gens de la halle et de débitants, qui aurait, s'il pouvait parler, quelque chose à dire, mais il ne pai'le pas.

Depuis dix ans, l'unique aflliction municipale du Parisien, c'est une démolition infatigable, un déménagement forcé, incessant, systématique : il s'en plaint, — et s'en venge. A part cela, et à la condition de n'être ni journaliste, ni avocat, ni homme d'État, ni moraliste austère, ni orateur d'estaminet, de respecter la Police, ses règlements et ses fonctionnaires, et de ne pas faire de politique, il a le droit d'être Athénien tout à son aise.

D'ailleurs, il y a à Paris deux préfets, le préfet de police et le préfet de la Seine, — et c'est quelque chose d'avoir deux maîtres; les départements n'en ont qu'un.

Il n'était point commode d'être préfet, au temps des « incorrigibles i-héleurs ». Le chef-lieu avait .ses journaux, ses salons, ses meneurs : aiil.iiit d'Aristarques pour la préfecture. Il y avait

(les influences à caresser, des adversaires à ménager, des mécontents à conquérir. En vingt ans, tout a bien changé. Les secousses politiques ont usé les résistances, la centralisation a fait son œuvre. Les aristocraties locales se sont fondues, les têtes rétives n'ont pas eu de successeurs, l'esprit provincial n'est plus qu'un souvenir. L'administration préfectorale, qui louvoyait jadis parmi les écueils, fend avec majesté des ondes apaisées.

Le clergé seul pouvait être un obstacle : il se livra au début de l'Empire. Puis vint la brouille des deux pouvoirs. L'Église n'est ni fière dans ses rancunes, ni impatiente dans ses revanches. Mais, aux élections générales, l'occasion était unique : elle s'empressa de la saisir. Corporation respectée et forte, malgré trois cents ans de décadence ; hiérarchie savante, personnel immense, discipliné, infatigable; action souterraine; politique imperturbable, qui ne désespère jamais, qui attend toujours et qui n'oublie pas : le clergé est à lui seul le plus grand gouvernement, la monarchie la mieux ordonnée, la première police qui soit au monde. La Bretagne vit ce duel étrange: les curés d'un côté, les maires de l'autre. Mais hélas ! la vieille garde catholique a laissé battre son archevêque, et conduit au Capitole le bouillant préfet d'Ille-et- Vilaine.

Cherchez maintenant des contre-poids à cette centrahsation triomphante !

Les journaux? Les uns ont péri de mort violente, les autres se sont faits thuriféraires. Quelques-uns demeurent debout, portant leur franc parler à travers toutes les épreuves : ils sont en trop petit nombre. Ceux qui suivent la presse départementale peuvent remarquer que dans les affaires d'État elle est assez libre, beaucoup plus libre qu'on ne poui'rait croire. L'indiscrétion, l'ironie, la critique même lui sont permises. Mais pour ce qui est du pouvoir local, des petits abus et des fonctionnaires, ces « sentinelles avancées de l'opinion », comme elles s'intitulent, abandonnent l'opinion à ses propres lumières.

Les conseils généraux? S'ils eurent en un temps des velléités parlementaires, ils ont prouvé depuis qu'on en revient, comme de toutes choses. Leurs atïaires se font maintenant en quelques jours. Par une fine attention des bureaux, jaloux du temps de ces notables, le travail est fait d'avance. Le préfet parle, le

H DISCOURS ET OPIMONS.

conseil vole : de temps en temps, on fait passer, au travers ilc l'entretien, le spectre des « discussions stériles »...

L'opinion locale? Comiiien de maisons en province accepteraient à cette lieui'c que la préfecture les mît en interdit?

Rappelez-vous ce grand évêque, mis au ban des fonclionnaii'cs. Demandez aux députés indociles, transformés d'un coup de plume en députés hostiles, s'ils reçurent beaucoup de saints dans leurs bourgs d'autrefois, après que l'administration eut dénoncé, sous leur fidélité apparente, le pied fourchu parlementaire.

Ce n'est pas le Gouvernement, c'est la centralisation que j'accuse; non l'héritier, mais l'héritage. La pohtique n'a fait (|ue lutter ce qui était dans la force des choses. A ce point de son développement, la centralisation porte des fruits étranges. Il lui arrive que tout doucement, à son insu, elle se démembre. Le Pouvoir glisse aux mains des quatre-vingt-neuf préfets. Au centre, on ne voit que par leurs yeux; la vérité est suspecte venant d'autre source. Un pi'éfet peccable, — s'il pouvait y en avoir, — serait jugé sur son rapport. Tout ce qui s'est fait, depuis dix ans, sous le nom pompeux de décentralisation administrative, s'est malheureusement fait dans ce sens. Ni les communes, ni les déparlements n'en sont plus libres: il n'y a que les pi'éfets d'émancipés. On a mis dans leurs mains plus d'autorisations, plus de nominations, plus de faveurs; et, par une nécessité logique, dont on ne s'est pas même rendu compte, on a laissé à leur jugement, à leur prudence, à leurs caprices, le maniement de cet instrument politique qui est l'âme du système, et qui s'appelle les candidatures administratives.

M. Plichon disait, à ce propos, cette année, devant la Chambre, qui ne le démentait pas : « C'est, dans la plupart des cas, d'après les renseignements des préfets que le ministre se décide. » Dans leurs moments d'épanchement, les préfets n'en disconviennent pas ; ils s'en vantent même avec une aimable bonhomie. Haranguant l'an dernier les électeurs de Monastier (Haute-Loire), M. le préfet leur tenait ce discours, qu'il faut citer, car c'est une page d'histoire :

Sous le dernier gouvernement, les électeurs, pour suppléer à la direction qui leur manquait, avaient iniaijiné les réunions préparatoires, où les candidats venaient exposer leurs principes et se sou-

mettre à une décision première d'admission ou de rejet. Souvent ils convenaient entre eux que le moins favorisé se retirerait et céderait ses voix ; mais ces réunions étaient souvent tumultueuses et la plupart du temps inefficaces. L'administration remplit aujourd'hui, pour ainsi dire, l'office des réunions préparatoires. Nous autres, administrateurs, désintéressées dans la question, et qui ne représentons en définitive que la collection de vos intérêts, nous examinons, nous apprécions, nous jugeons les candidatures qui se produisent, et après un mûr examen, avec l'agrément du Gouvernement, nous vous présentons celle qui nous paraît la meilleure et réunit le plus de sympathies, non pas comme le résultat de notre volonté et encore d'un caprice, mais comme l'expression de vos propres suffrages et le résultat de vos sympathies'.

Ainsi parlent, ainsi pensent, ainsi font ces hauts fonctionnaires. Ils n'administrent plus seulement les populations, ils les représentent. Vous croyiez peut-être que le Corps législatif avait été, l'année dernière, pour quelque chose dans le retrait de l'impôt du sel? Non ; le bienfait venait des préfectures. — Qu'on en renvoie tout le mérite à l'Empereur, rien de plus simple ; tout pouvoir qui cède, en pareil cas, s'honore. — Mais ceci ne fait point l'affaire de M. le préfet de la Haute-Saône : il nous apprend que l'Empereur ne s'est décidé que « sur les « rapports de ses fidèles fonctionnaires, et particuHèrement « sur ceux des préfets de l'Empire- ».

Ailleurs, le préfet prend l'élection à son compte, et se met personnellement en cause: « Les ennemis de l'Empereur et de « mon administration, écrit M. le préfet d'îlle-et-Vilaine, se " proposent de combattre de concert les candidats du Gouver- « nement. » Et le jouinal dévoué de l'endroit annonce aux populations émues, pour le cas où elles se donneraient le tort d'une élection indépendante, deux catastrophes épouvantables : une révolution d'abord, puis « la destruction du crédit de M. le « préfet d'IUe-et-Vilaine ».

Ici l'on commande, là on adjure. « Faites cela pour moi, s'écrie 31. le préfet de l'Eure (le même qui est connu pour ses virements et ses pompiers) :

Dites-moi, vous, agriculteurs des plaines du lioumois et du Lieuvin, ouvriers de la vallée de la Risle, amis que j'ai trouvés à Brionne

1. Ce discours a paru tout au long dans le Journal de la Haute-Loire,

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