II. — Voltaire et M. Haussmann
Trois conseillers d'État, de la maison de M. le préfet ou à peu près, MM. Genleur, Alfred Blanche et Jolibois, vous ont fait savoir, Messieurs, ce que la Préfecture attend de vous. La Ville a emprunté, à la sourdine, 398 millions, qu'elle ne peut payer; elle veut prendre du temps et répartir sa dette sUr soixante ans. Voilà tout. Et l'on vous prie de voter sans phrases. Vous voterez peut-être, mais vous poserez, au préalable, à l'administration (le la Ville, quelques questions auxquelles elle ne peut pas se dispenser de répondre. Comment se trouve-t-on avoir emprunté 398 millions sans que le Corps législatif y ait mis le nez? L'a-t-on fait avec droit, l'a-t-on fait avec prudence? La Ville ne doit-elle que ces 398 millions? Le traité qu'elle a passé avec le Crédit foncier est-il une liquidation ou un expédient? Est-il nécessaire, indispensable, ou n'est-il, comme le disent les gens de M. le préfet, qu'un superflu de précautions? La Ville de Paris est-elle vraiment au-dessus de ses alTaires, ou serait-elle par hasard au-dessous?
Voilà ce qui importe, et ce de quoi MM. les conseillers d'État à la suite ne paraissent guère se soucier. Leur exposé est un
U6 DlSCdins KT (U'IMO.NS.
modèle de iliscréliuu cavalière, le clu'f-d'œuvre du sans-façon. Vraiment, Messieurs les députés, on vous tiaite en Géronles. Kxaniinez de près ce bel exposé, et vous verrez de quoi il est l'ait : dix li.unes extraites d'un écrit de Voltaire et dix pages tirées du deruier mémoire de M. le préfet de la Seine. Ces deux choses ne sont point nouvelles. Il n'est qu'un conseiller d'État pour découvrir, de cet air triomphant, un des pamphlets les plus connus du grand agitateur du dix-huitième siècle. Voici le passage de Voltaire : « Il serait facile de démontrer qu'on peut, en moins de dix ans, faire de Paris la merveille du monde... Une pareille entreprise ferait la gloire d'une nation et un honneur immortel au corps de Ville, encouragerait tous les arts, attirerait les étrangers du bout de l'Europe, enrichirait l'État... Il en résulterait le bien de tout le monde et plus d'une sorte de bien... » On lit encore dans le même écrit ces lignes que la modestie des amis de M. Haussmann a pu seule les empêcher de transciire : « Fasse le ciel qu'il se trouve quelque homme assez zélé pour embrasser de tels projets, d'une àme assez ferme pour les suivre, d'un esprit assez éclairé pour les rédiger, et (pi'il soit assez accréilité pour les faire réussir. >• On voit par là que M. Haussmann était clairement désigné dans les pro- .phéties.
Certes, ce n'est pas nous qui reprocherons au Conseil d'État d'élever Voltaire au rang de projjliète. Le Conseil pouvait plus mal choisir ses auteurs. Nous ne chicanerons même pas sur le sens de la prophétie. Voltaire, comme tous les gens de bon sens, était modeste dans son utopie; si bien que, dans ce même ai'ticle sur les embellissements de Paris, en l'année 1749, Taudacieux philosophe ne demandait pas plus de « quatre ou cinq mille ouvriers, pendant dix ans, » pour faire le nécessaire, avec cette condition: « que tout Targent soit fidèlement économisé; que les projets soient 7'eçus au concours; que V exécution soit au rabais. » Voyez, comme tout de suite Voltaire devient un faux pi-ophèle. Rabais, concours, économie, ces mots si chers au précurseur de M. le préfet, n'ont pas de sens dans ses bureaux. Les plans se font <;t se défont à la vapeur, sans réflexion, sans prévoyance; l'affaire actuelle en contient, à cha(|uc pas, des preuves inimaginables. Les concessions se distribuent sous le manteau, par centaines de millions : le prin-
cipe de radjiulication publique est relégué, comme celui de concours, parmi les mythes d'un autre âge. Quant à l'économie, le bilan de la Ville, que nous dresserons tout à l'heure, vous fera voir. Messieurs, que, sur ce point, l'instinct public demeure encore au-dessous de la réalité dos choses. C'est là toute notre querelle avec notre préfet. Et l'on voit que Voltaire est pour nous dans cette alTaire. et que nous ne sommes point contre Voltaire. Embellir Paris, mais qui vous en empêche? Étes-vous donc le premier qui y ait mis la main ? Tous les régimes n'y ont-ils pas travaillé l'un après l'autre, depuis tantôt quatrevingts ans? Mais vous n'embellissez pas, vous gâtez. Vous n'embellissez pas, vous démolissez, vous endettez; vous écrasez le présent, vous compromettez l'avenir, et ce sera une des énigmes de ce temps-ci que de telles fantaisies aient pu se tolérer aussi longtemps.
D'un pende Voltaire et de beaucoup d'Haussmann, 3IM. les conseillers d'État ont fait leur exposé. M. Haussmann est tout simplement copié, copié textuellement, ou à peu près, et pas même paraphrasé. MM. Genleui-, Alfred Blanche et Jolibois n'y ont pas ajouté un mot, un chiffre, un argument, une idée de leur cru. Quel métier est-ce cela? Nous croyons avoir des conseillers d'État, etnous n'avons que des scribes, écrivant sous la dictée de la Préfecture. C'est ainsi qu'aujourd'hui l'on entend le contrôle. 3Iieux valait donc renvoyer tout simplement le Corps législatif aux mémoires du préfet de la Seine. Nous allons nous y reporter ensemble, si vous le voulez bien, puisqu'en toute chose il vaut mieux avoir afiaii-e à Dieu qu'à ses saints, et aux premiers sujets qu'aux doublures.
m. — La confession de M. Haussmann. — Grands travaux et grandes bévues.
Pour juger M. le préfet de la Seine, je ne vous demande. Messieurs, que d'étudier son dernier mémoire. Ce document a paru dans les derniers jours de l'année 1867, une année remarquable, comme vous le savez bien, année de désenchantement pour le pays, d'examen de conscience pour le pouvoir. Nous elions trop certains qu'elle arriverait, celte année juslicière,
128 DISCOUUS KT OPINIONS.
nous, liomiiics (ropposilion, voik's depuis si loiiutemps ;i la tàclio iiiurale d'aveilir dans le désert. Car le temps est le plus «irand cl le plus sur des liquidateurs. L'année 1867 a commencé la liipiidation de toutes les fautes du second Empire. Sa politique s'est licpiidée au dehors par cette double et immense déconvenue du Mexique et de Sadowa; sa prospérité s'est liquidée au dedans par une crise douloureuse (jui n'est pas encore près de linir; les institutions linancières qu'il avait créées, choyées, couvées avec le plus d'amour, ont eu le même sort que sa diplomatie : après avoir fait beaucoup de bruit dans le monde, essoufllées et boursouflées, elles s'affaissent et tombent. La catastrophe du Crédit moliilier fait pendant aux échecs extérieurs. Tous ces désastres poussent à la franchise, et, tandis que le chef de l'État exposait, avec une louable bonhomie, les mécomptes, les inquiétudes et les « points noirs », nous avons vu Tadministration de la Ville de Paris lever elle-même un coin (hi voile, et la tin de l'année nous apporta ce spectacle extraordinaire : M. le préfet de la Seine entrant à son tour dans la phase des aveux.
De toutes ces confessions, vous avez dû trouver, Messieurs, que la dernière était la plus extraordinaire. Pour que cette conliance imperturbable, la plus grande peut-être des temps modernes, hésite et s'ébranle; pour que cette volonté, lancée à toute vapeur, parle d'ajournement et de temps d'arrêt; pour (pie cet esprit si sûr de lui-même éprouve le besoin de mettre le public dans .sa conlidence ; pour que ce Mémoire annuel, (pii n'était jusqu'ici qu'un bulletin de victoire, ne mentionne cette fois que des déceptions, que s'est-il donc passé et quelle grande leçon l'orgueil préfectoral a-l-il })u recevoir?
C'est le mémoire publié par le Momieur du 11 décembre 1867 (pii va répondre.
Passez, Messieurs, sur la première partie, la plus hérissée de chilTres, celle qui établit le compte hnal de 1866, la situation provisoire du hudget de 1867 et les prévisions de 1868, et arrivez au chapitre intitulé: « Opérations de grande voirie. » C'est là que vous trouverez ce que nous appelons, n'en déplaise à M. le préfet, et pour lui en faire honneur, même malgré lui, l'amende honorable de ce grand administrateur. Pour choisir celte année et ce moment, M. le préfet a des raisons diverses:
celle qu'il donne nous suffira provisoirement. L'année 1868 est une année décisive dans l'histoire des travaux de la Ville. A la fin de 1868 expire le traité de dix années passé avec l'État le 3 mai 1858. La Ville doit avoir terminé, à cette époque, l'ensemble des travaux pour lesquels le Trésor lui paye, depuis dix ans, une subvention. La Ville aura également terminé, au 1" janvier 1869, l'œuvre qu'elle a entreprise sans subvention de l'État et par sesseules forces. C'est donc le cas de regarder en arrière, et de résumer à grands traits les grandes choses qui vont être accomplies.
M. le préfet divise cette histoire en trois parties, ou en trois réseaux. Le premier réseau peut s'appeler le percement central: il date de la Répubhque ; il est devenu le nœud, le germe le point de départ des deux autres. Le centre de Paris était impénétrable : les Tuileries, le Louvre, les Halles, l'Hôtel de Ville, formaient, avec les quartiers adjacents, un pâté énorme de rues étroites, courtes, sinueuses, qui coupaient, en quelque sorte, la capitale en deux. Avec l'aide de l'État, qui lui apporta, par les lois de 1849, de 1831, de 1835, de 1837, un concours en argent ou en exemption d'impôts, la Ville a percé ce massif, a détruit ces forteresses et ces obstacles, dégagé les abords des monuments qui viennent d'être nommés, et tracé ce qu'elle appelle « la grande croisée de Paris », en prolongeant la rue de Rivoli, en établissant le boulevard de Sébastopol sur la rive droite, en ouvrant le boulevard Saint-Michel sur la rive gauche. Ce premier réseau, qui représente 9.467 mètres de parcours, ajoutés à la voie pubhque, a coulé h la Ville 272 millions, sur lesquels 121 ont été fournis par les emprunts de 1852 et de 1853. Cette première partie des travaux de la Ville, la plus sérieuse, à notre sens, et la moins sujette à critique, est achevée, réglée depuis longtemps; elle n'a donné heu à aucune difficulté.
Le second réseau n'est pas achevé, mais il touche à sa fin. C'est celui que la Ville doit avoir terminé le 1" janvier 1869. Il comprend, en effet, — et par là même il se détermine et se limite de la façon la plus précise — les travaux qui font l'objet du traité passé entre l'État et la Ville, le 3 mai 1838, ratifié le 28 mai par le Corps législatif. Cette parlicipation, à laquelle l'État a dû fournir une subvention de 50 miUions, en dix années, s'est proposé pour but de relier le centre de Paris, — percé à
i:50 DISCOURS ET OPINIONS.
jour par los travaiiv du premier réseau, avec les extrémités; les quartiers île la cirronférence avec les édifices où siègent les pouvoirs publics, et la Ville entière avec les têtes de chemins (le fer. ^'ommons, parmi les principales voies de cette série, les boulevai'ds du prince Eugène et de Magenta, Maleslierbes et Haussmann, Saint-Marcel et Arago; l'achèvement du boulevard Saint-3Iichel et la rue Médicis. Tout cela représente un parcours de voie publique de 26,994 mètres. Cela fut extrait, clioisi, trié, nous dit-on, lors de la loi de 1858, par le conseil d'État et le Corps législatif, sur un vaste plan d'ensemble dressé de longue date « par une main auguste ». Les pouvoirs électifs, les corps délibérants ont encore, dans une certaine mesure, passé par là. Ce second réseau aura coûté 410 millions.
Autre est l'histoire, autre la constitution du troisième réseau. C'est exclusivement et proprement le réseau personnel de M. Haussmann. En font partie : les boulevard Richard-Lenoir, des Amandiers, presque toute la rue Réaumur, la plus grande partie de la rue Lafayette, le prolongement des rues Drouot, Le Peletier, OUivier, Neuve-des-Mathurins; la continuation du boulevard Saint-Germain, les 2* et ^^ sections de la rue de Rennes, le prolongement de la rue Madame, et de la rue des Saints- Pères, de la rue Bonaparte, de la rue du Vieux-Colombier, etc. Démolition colossale et redoublée, qui s'est abattue sur tous les quartiers de Paris, qui représente un développement de 38,000 mètres, et que la Ville a entreprise sans aucune subvention. Mais ce troisième l'éseau, trois fois plus considérable que le premier, et plus étendu encore que le second, n'était pas, suivant M. le préfet, moins nécessaire que les deux autres. Il fallait achever les grandes voies dont le traité de I8a8 n'avait ouvert que les amorces, niveler, raccorder, aligner, compléter le second réseau, et, pour quelques grandes voies nouvelles, céder au cri pid)lic. « Pour quelques-unes de ces voies, ce n'était pas une demande, une réclamation, c'était une sorte de cri public, s'élevant pour sommer la Ville de les exécuter. » M. le préfet estime les dépenses de ce troisième réseau à 300 millions^ Les trois réseaux font ensemble 64,500 mètres, plus de seize lieues anciennes; et, à eux trois, ils représentent, au plus bas mot, 982 millions, près d'un milliard. Restent d'ailleurs en dehors de celte carte à payer : et les dépenses nécessitées par l'annexion
de l'ancienne banlieue, lesquelles sont chiffrées par M. le préfet à 300 millions en nombre rond ; et les millions dépensés « par centaines » (c'est le mémoire de M. le préfet qui le dit) dans l'ancien Paris, en bâtiments publics, en marchés, en églises, en égouts, en jardins, etc., etc.
C'est la première fois, croyons-nous, que ces gros chiflVcs se sont étalés et groupés sous les yeux du public. Et nous pourrions nous arrêter là et redire après tant d'autres : Quoi ! tant de millions aux mains d'un seul ! Mais deux milliards, c'est le budget de la France, et M. le préfet, depuis quinze ans, n'a dépensé guère moins de deux milliards! Et voilà la puissance qu'exerce, depuis quinze ans, une administration sans contrôle, un pouvoir irresponsable, un seul homme, doublé d'un conseil municipal non élu ! En vérité, en aucun lieu, en aucun temps, pareille chose s'est-elle jamais vue?
Mais la plainte est banale, à force d'être juste. Nous avons aujourd'hui mieux à dire. Jusqu'à présent, aux adversaires du gouvernement personnel de la Ville de Paris, on avait coutume de répondre que ce gouvernement faisait de grandes choses à bon compte, qu'il avait l'art de ne grever ni le présent ni l'avenir ; qa'il prévoyait juste, calculait à propos, et que d'ailleurs, quoi qu'on en dît, il respectait les lois. Le mémoire de 1867 prouve avec éclat deux choses : c'est que, dans la pratique de M. le préfet de la Seine, l'oubli de la légalité n'a d'égal que l'imprévoyance.
L'imprévoyance ? Jugez-en, Messieurs.
En I808, on dessine et on arrête le second réseau. M. le préfet de la Seine en évalue les dépenses à 180 millions. Le Corps législatif vote 50 millions de subvention. En 1867. on fait son compte, et l'on s'aperçoit que le second réseau ne coûtera pas moins de 410 millions, toute défalcation faite du produit des ventes de terrains et de matériaux. La Ville croyait n'avoir à dépenser, sur le devis de 180 millions, que 130 millions, puisque l'État lui en a donné 30; elle se trouve en face d'une dépense effective de 360 millions. Premier mécompte et premier aveu. Le mécompte est énorme, mais, quelle qu'en soit l'explication, sur laquelle nous reviendrons dans un instant, il faut que l'on sache bien que l'aveu est tardif. Depuis neuf ans, c'est le chiffre primitif, le devis de I808, que la Ville prenait pour point de
]32 Discoulis i:t opinions.
(Icpaii lit' tous SCS calculs; c'est et; cliilTrt' t|ui ligui'ait dans ses Itrévisious. ijiii était iuiiilifiliMuent ou expressément aflirnié ilans Icscommwiifjiiés qu'elle adi'essait aux joui'naux, dans les discours des avocats qui la défendaient devant la Chambre, dans les mônioii-esilu préfet, connne dans les rapi)orts de M.Devinck. Ainsi, le mémoire du pi'éfet inséré au Moniteur du 11 décembre 1864, il y a trois ans de cela, parcourant, comme aujourd'hui, d'un long regard, mais d'un regard alors tout à fait triomphant, le passé et l'avenir des travaux de la Ville, évaluait à 330 millions la dépense de toutes les opérations de voirie engagées : — celle du premier réseau, qui s'achevait; du second, en voie d'exécution; du troisième, qui commençait à poindre, — que dis-je ? M. le préfet, il y a trois ans, dans cette somme totale de 350 millions, faisait entrer, en outre de l'achèvement des trois réseaux, l'ensemble des travaux nécessités par l'annexion ! Aujourd'hui, M. le préfet nous apprend que l'annexion, à elle seule, aura coûté 300 millions. Aujourd'hui, le mécompte sur le second réseau que, dans son rapport du 19 décembre 1863, M. Devinck estimait à environ 100 ndllions, apparaît dans son énormité de 360 millions.
En 1864, M. le préfet de la Seine s'engageait âne consacrer, dans les dix années suivantes, à la transformation de Paris, qu'un capital de 330 millions, et, à ce prix, il promettait d'achever son œuvre. Trois ans après, il est forcé de reconnaître qu a la fin de 1868, c'est-à-dire en quatre ans seulement, il aura iiêpt?nsé 710 millions. Et comme M. le Préfet nous a donné luimême, en 1864, le chiffre des sommes alors dépensées sur le premier et le deuxième réseau, 76 millions en nombre rond, nous voyons qu'à la fin de 1868, la Ville aura dépensé 710 millions moins 76 millions, ou 634 millions— en quatre années — alors qu'elle s'était publiquement et solennellement engagée à n'en consommer que 330 en dix années. Et 634 millions, ce n'est pas assez dire.
C'est de 900 millions environ qu'est l'écart des réalités de 1868 sur les prévisions de 1864, puisque le devis de 1864,1e devis de 330 millions, comprenait les dépenses de l'extension des limites de Paris, évaluées aujourd'hui à 300 millions': elles n'avaient