XI. — Conclusion pratique
Que faire donc, Messieurs, et à quoi conclure ?
Vous avez trois partis à prendre :
1° Voter purement et simplement le projet de loi qui vous est soumis, c'est-à-dire donner à M. le préfet un bill d'indemnité pour le passé, un vote de confiance pour l'avenir;
2° Voter en prenant des gages, c'est-à-dire en revendiquant pour le Corps législatif le vote annuel du budget de la Ville ;
3° Voter de façon à liquider le passé et à sauver l'avenir, c'est-à-dire déclarer deux choses : premièrement qu'il faut arrêter incontinent la nouvelle campagne de démolitions qui commence; secondement, qu'il est nécessaire de commencer le plus tôt possible la liquidation du système.
Le premier parti est impossible : ce serait un acte d'abdication.
Le second est un moyen terme. Il laisserait M. Haussmann dans la place et n'aurait d'autre résultat que d'associer votre responsabilité à la sienne, et de vous mettre de moitié dans ses épreuves, sans vous fournir contre le retour des mêmes fautes aucune garantie sérieuse.
Le troisième parti est un parti énergique, mais un parti sauveur. Il consommerait votre rupture avec la préfecture de la Seine, mais il aurait pour conséquence, pour peu que vous sussiez vous y tenir, et par cela seul que vous affirmeriez vos inquiétudes et votre blâme dans un vote solennel de défiance, d'amener promptement la chute de M. le préfet de la Seine et l'avènement cfun liquidateur. Sinon, ce liquidateur. Messieurs, ce sera la force des choses, avec sa brutalité souveraine et sa justice, tardive parfois, mais infaillible.
18 mai 18CS.
166 DISCOURS ET OPhMOINS.
En trarani, d'une main à la l'ois légère et impitoyable le lableau de l'aclniinistration parisienne, sous le régime des commissions imposées, en dénonçant hautement les excès de pouvoir d'un préfet réliaclaire à tout contrôle, M. Jules Ferry avait posé sa candidature à Tun des sièges de représentant de la capitale ^ La période électorale s'ouvrit, de fait, près d'un an à l'avance, car tout le monde comprenait la gravité décisive du verdict qu'allait prononcer le pays.
Ce fut M. Jules Ferry qui lira le premiercoup de feu. Jules Favre, Hénon, Ernest Picard venaient de fonder, en vue des élections, un journal politique hebdomadaire, VÈkcteur, lequel s'était donné la mission « d'être, à côté du Moniteur des Communes, un organe indépendant, qui saurait le contrôler et le réfuter au besoin ». Mais les intrépides rédacteurs de la nouvelle feuille allèrent du premier coup bien au delà de ce modeste programme : car c'est dans le premier numéro de l'Electeur, daté du 23 juin 1SG8, que M. Jules Ferry dressa l'acte d'accusation du régime impérial, sous ce titre : Grandes munccuvres électorales. Voici ce curieux article :
« 11 fîst ass(3z (liflicile de classer rationnellement le Goiiver-: nemenl qui nous régit. Montesquieu distinguait les républiques (jui sont fondées sur la vertu, et les monarchies qui ont l'iionneur pour ressort. Le second Empire, qui ressemble à une républiiiue par la base et qui est une monarchie très monarchique
1. La campagne de M. Jules Ferry, contre M. Haussmann, qui constitue le principal titre de gloire du rédacteur du Temps, ne doit pas faire oublier les nombreux articles qu'il écrivit au cours de l'année 1868, dans le même journal, sur tous les incidents de la politique intérieure.
Il publia notamment de nombreuses études sur la loi relative à la presse (n^'desT.lâ, 19, 21 février, 7 et 10 mars) ; sur l'incident Kervéguen et le dossier La Var(!nne (n"' des 25 iév., 4, 9 mars) ; sur le projet de loi relatif aux réunions (n" des IJ, 16 et 19 mars); sur le projet de loi militaire (n°* des 12 janvier, 11} et 14 avril); sur la dissolution (n" du 27 mars); sur la pétition Léopold Giraud, relative à l'annulation de la thèse de M. Grenier (n° du .'il mars) ; sur le factum de M. Dupanloup contre la Ligue de l'enseignement do J. Macé et l'école professionnelle Lemonnier (n°' des 12 et 17 avril) ; sur la doctrine du Gouvernement relativement aux comptes rendus des débats législatifs (n"' des 11 janvier, 24 février, 18 avril); sur l'affaire André et le rôle des agents de police (n°' des 21 et 27 janvier).
Cette campagne de presse valut à M. Jules Ferry les chaudes félicitations de M. Thiers qui lui avait écrit dès le 5 mai 1866 : « Votre talent d'écrivain grandit tous les jours et je vous engage à vous en servir beaucoup dans le Tonps. C'est une puissance qu'une plume et qui est bonne à employer avant qu'on puisse se servir de la langue... Le Temps, s'il le veut, remplacera les Déljiits auprès des gens éclairés, et croyez-le bien, les masses crient, mais les gens éclairés mènent, et il faut les avoir avec soi : c'est non seulement plus sûr, mais plus agréable. »
au sommet, embarrasserait fort Montesquieu. 11 ne fait, en somme, aucune consommation exceptionnelle d'honneur, ni de vertu; il n'est d'ailleurs ni absolument militaire, ni absolument progressif, ni absolument rétrograde, ni entièrement libre, ni tout à fait despotique. Il a pourtant son trait caractéristique, son ressort fondamental dominant et duquel toutes choses dérivent. C'est son système électoral. Cela n'est peut-être pas très philosophique, mais cela est vrai. La candidature officielle est le principe et la source, le moyen et le but, le commencement et la fin. On y a tout employé, tout subordonné, tout sacrifié. Il en est résulté une simplitication extraordinaire dans les rouages administratifs. A dislance, l'administration française paraît difficile, compliquée; l'esprit recule devant les devoirs innombrables dont la centralisation se compose ; tant d'affaires et de si grandes affaires, des intérêts si nombreux, si divers, si hauts ou si minimes, tant de milliards à remuer, tant de volontés à diriger, tant de projets à suivre; de loin, la tâche paraît immense, écrasante, grandiose. Il y faut, pourrait-on croire, une instruction profonde, un labeur infini, une aptitude variée et solide. Ceux qui se le figurent encore reviennent de l'autre monde ou bien ont habité au fond des bois depuis vingt ans. Il n'y a plus chez nous qu'une affaire et qu'un intérêt, plus qu'une aptitude et qu'une science : l'affaire électorale, l'aptitude, la science ou, pour mieux dire, le tour de main électoral. Du moment que tout est électoral, depuis le budget des cultes jusqu'à la caisse des travaux publics, depuis Técole jusqu'au bureau de tabac, depuis le conseil de revision jusqu'au Conseil d'État, depuis les pompiers jusqu'aux orphéons, tout est simple, tout est clair, tout est facile à résoudre. On ne demande plus aux préfets s'ils savent administrer, mais s'ils sont « heureux » au jeu des élections. Or, être heureux, ici, veut dire comme chacun sait : mettre, d'adresse ou de force, tous les atouts dans son jeu. De là une double conséquence : premièrement, le type administratif, les dehors, les façons d'être des représentants du pouvoir central, se sont modifiés avec les aptitudes. Secondement, fautorité elle-même s'est déplacée. Comparez un préfet du premier Empire avec un préfet du second Empire : l'homme d'autrefois, si grave, si appliqué, si laborieux, qui connaissait les grandes afïaires, qui souvent
ir.R DISCOURS ET OPINIONS.
inrmc .avail vu les Ltrandes assemblL'es, avec l'homme d'aujour- (l'iiiii, le capilaint! Fracasse déparlemeiUal, à moitié militaire, à moitié sportsman et mauvais sujet par-dessus le marché, aussi dépourvu jrénéralement d'éducation administrative que de goût pour le travail. Pourquoi celui-ci est-il tout à la fois si bruyant et si frivole et fait-il voir dans toute sa personne ce faux air charlatan? C'est qu'il est avant tout un agent de charlatanisme électoral, un entrepreneur de candidatures. Il a même le droit de faire des dettes, s'il réussit les élections. A ce prix, il est le vrai maître et fait dans son département à peu près tout ce qui lui convient. Les observateurs superficiels ne s'en doutent pas, mais, de fait, en ce pays de France, le pouvoir a glissé aux mains de quatre-vingt-neuf préfets. Jadis, au temps du sulTrage restreint, les ministres étaient quelque chose; mais le sulTrage restreint pouvait se guider de loin, tandis que le suffrage univi'csel ne se triture bien que de près. Au temps de la corruplioa [)arlementaire, les candidatures se fabriquaient au centre ; à l)i-ésent, c'est aux extrémités qu'elles s'élaborent. Plus les ramifications administratives sont menues, plus l'élaboration électorale est active; tout comme les vaisseaux capillaires sont ceux (pii recèlent le grand mystère de l'assimilation et de la vie. IJi bon sous-préfet a, par le temps qui court, plus de valeur électorale qu'un grand ministre.
« Ce (pii est vrai du pouvoir qui administre, ne l'est pas moins du corps qui légifère. Si l'on ne savait pas que la machine gouvern*Muentale est avant tout, en France, une machine électorale, comprendrait-on quelque chose à cette fin de session, dont la Chambre élective nous donne l'incroyable spectacle? En trois semaines, le Corps législatif vient de voter, au pas de course, la plus grosse averse de millions qui se soit jamais répandue sur une terre française. C'est par centaines de millions que nos finances sont engagées. Après les millions de la caisse des invalides civils, on a vu pleuvoir les llo millions de la subvention des chemins vicinaux, puis les 200 millions de la caisse. Les six grandes compagnies qui exploitent le monopole des chemins de fer ont reçu 240 millions; 24r3 millions sont promis à dix-sept autres lignes, que le Gouvernement pourra concéder quand il voudra. C'est plus (pie jamais le cas de s'écrier ipie les ressources de la France sont inépuisables. Mais
LÉr.ECTEUH. 169
d'où vient cette pluie d'or? Où nos députés l'ontils prise? Est-ce le trésor de Henri IV qui s'est retrouvé quelque part? Avons-nous fait la conquête d'un nouveau Mexique ou d'une vraie Sonora? Point; le déficit est avéré, public, énorme; on va jeler au goufïre 440 millions d'emprunt sans avoir Tillusion de le combler. Qu'est-ce à dire et quel métier faisons-nous de jeter par les fenêtres l'araenl que nous n'avons pas? Cela veut dire seulement que les élections sont proches.
Dans cette immense distribution de lettres de change sur l'avenir, le projet des 2o4 millions et des 17 chemins mérite une mention particulière. L'opposition a souvent parlé depuis six ans des chemins électoraux. On lui a répondu que, selon son habitude, elle calonniiait le Gouvernement. Mais cette fois, les voici, dans toute leur splendeur, dans toute leur naïveté, tranchons le mot, dans toute leur impudence, les chemins de fer électoraux. Ces 17 lignes, le Corps législatif ne les vole pas, le Corps législatif ne les concède pas. C'est le Gouvernement qui les a déclarées d'utilité publique ; c'est le Gouvernement qui seul a le droit de les concéder. Que fait donc le Corps législatif? Il les classe, les enregistre, il les promet aux populations, il leur sert d'enseigne. Il distribue entre ces 17 tronçons une subvention éventuelle de 2.^4 millions. Quant à l'époque où ces chemins s'exécuteront, aux ressources fiscales avec lesquelles on y fera face, aux concessionnaires qui les demandent, aux tracés qu'ils doivent suivre, le Corps législatif n'en sait rien, n'en dit rien, n'en veut rien dire ni rien savoir. Ce qui est caractéristique, c'est que, pour la plupart de ces chemins, il existe généralement deux tracés : mais le Corps législatif n'a garde de se prononcer pour l'un ou pour l'autre. Il abandonne à la sagesse de la haute administration le soin de choisir la ligne définitive. Il ne vote dès à présent qu'une chose : un crédit de 300,000 fr. à dépenser l'année prochaine en études complémentaires.
C'est assez clair, j'imagine, et l'on voit bien que, bien plus que la Constitution, la pratique électorale est perfectible. La période électorale de 1863 avait eu, elle aussi, ses chemins de fer électoraux. Quel département n'a connu la comédie des deux tracés, les piquets sortant de tei're le 28 mai pour y rentrer le 31, les ingénieurs, conducteurs et piqueurs des ponts et
i^o inscKiiis i;t opinions.
clianssc'C? promenant à travers champs, sur des lignes imaginaires, celle réclame éleclorale d'un nouveau genre, an grand applaudissement des populations naïves? A ce jeu, les jalons sNMairnl un peu usés : on les remplace par un projet de loi. M.Mu'-e (le plus loin, mieux apprise, la pièce sera mieux jouée : on pense surtout qu'elle paraîtra nouvelle. Aux campagnards sceptiques qui n'auraient pas oublié leur déboire de 1863, on dira : il y a une loi. Cette loi sans doute ne fait rien, ne tranche rien, ne "donne rien ; mais c'est une loi. Et ce mol est encore quelque chose, en France, malgré ceux qui ne craignent pas d'abaisser jusqu'à la manœuvre éleclorale la dignité de la loi. )^
Cet article fat immédialemeiit poursuivi et inaugura l'applicatiou (le la nouvelle "loi sur la presse, promidgaée le l""- juillet 1868. Daus le numéro du 2 juUlet, M. Jules Ferry prit acte de ces poursuites et leniercia le (louveruemeut de la faveur insigne qu'il accordait au journal naissant :
Notre procès.
Le Gouvernement nous tait 1" insigne honneur d'essayer sur nous la lorce répressive que la loi du 9 mars 1868 remet entre ses mains. A peine nés, on nous frappe, et c'est un journal d'un jour qui étrennera la nouvelle loi de la presse.
Si c'est là, comme nos amis lassui-ent, un beau déliul pour l'^'fecfeM?, c'est pour la loi nouvelle un fâcheux coup d'essai. Elle donne par là sa mesure, qui n'est pas large, à ce qu'il paraît, et le public apprend ce que vaut celte grande patience dont l'administration faisait étalage en promulguant la loi. Sa patience, nous le voyons bien, est au niveau de celle de tous les gouvernements passés, car la voilà qui verse, du premier pas, dans l'antique ornière des procès de presse, où ces gouvernements ont tous, l'un après l'autre, piétiné, tâtonné, pataugé, avec le prolit que l'on sait. Vraiment, nous le regrettons plus pour le Gouvernement que pour nous. Il semblait qu'un peu d'air, un peu de jour nous avaient été rendus : une vraie liberté de langage commençait à reparaître ; on se croyait débarrasse de cet énervant régime de réticences et de demi-mois, qui a pesé sur l'esprit français pendant quinze ans. A celle renaissance du franc-parler gaulois, l'autorité avait l'air de se prêter d'assez
bonne grâce. Mais ce qu'un gouvernement peutle moins supporter, c'est la vérité.
Quel est notre délit? Nous avons « excité à la haine et au mépris du Gouvernement ».
Franchement, cela n'est pas impossible, et si nos juges nous demandent, comme c'est leur devoir, si nous avons commis le délit qu'on nous impute, nous n'aurons qu'une chose à répondre : c'est que nous n'en savons rien.
Ce délit d'excitation à la haine et au mépris du Gouvernement, qui de nous, hommes de l'opposition, peut se flatter de ne pas le commettre sept fois par jour? Qu'on nous indique le moyen de parler du Mexique, de Sadowa, de la loi militaire, des budgets incessamment accrus, de la dette qui monte toujours, du déficit à l'état normal, de l'emprunt en permanence, de toutes les fautes du passé, de tous les périls de l'avenir, sans faire naître dans l'esprit de ceux qui nous lisent des sentiments un peu dilférents de l'admiration et de l'amour? Mais si ce n'est pas un piège, c'est un enfantillage que ce système ! Un gouvernement sensé a intérêt à savoir la vérité, n'est-il pas vrai? Et il est à présumer qu'elle ne lui arrive pas tout entière par les rapports de la gendarmerie et des préfets? Évidemment. Telle est d'ailleurs la manière de voir du gouvernement actuel, puisqu'il a, de lui-même, senti le besoin d'une certaine liberté de la presse. Eh bien ! ces poursuites pour excitation à la haine et au mépris du Gouvernement ne peuvent avoir qu'un eft'et: c'est d'arrêter au passage la vérité. Plus la faute du Gouvernement sera grande, plus la vérité lui sera dure à entendre.
Dès lors, d'autant plus grave sera le déht, d'autant plus sévère le châtiment. Il en est de l'excitation à la haine et au mépris comme de la diffamation. La diffamation est d'autant plus dommageable qu'elle est plus rapprochée de la vérité, et le diffamateur qui a dit vrai doit être, dans la logique de la loi, plus cruellement puni que l'artisan de calomnie. Interrogeonsnous donc, quand la foudre nous atteint, écrivains, journalistes, tirailleurs de la polémique ; si notre conscience ne nous reproche rien, si nous avons dit la vérité, si nous avons touché quelque plaie bien vive, bien béante et qui crève les yeux, si tout notre crime est d'avoir dit tout haut ce que tout le monde murmure
tout bas. noire alTairc est claire, nous irons en police correctionnelle.
Mais les juges, dira-l-on. il y a des juges.
Assurément, nous avons des juges, et nous qui vivons si pi'ès d'eux, nous n'aurions garde d'en rien dire qui ne fût profondément respectueux. Mais, en face de cette inculpation si arbitraire d'excitation à la liaine et au mépris du Gouvernement, ce sont nos juges surtout que nous plaignons.
Pour nos juges, pas plus que pour nous-mêmes, le délit n'est délini. Ils n'en connaissent pas plus que nous la mesure, le trait distinctif. Ils n'en sauraient, pas plus que nous, dessiner les frontières. Or, j'imagine que c'est là, pour des hommes chargés de juger, le pire des tourments. Je ne vois pour eux qu'écueils de toutes parts. Quand ils sont saisis d'un déht d'attaque à la Constitution, de provocation à la révolte, même de fausse nouvelle, ils peuvent condamner ou absoudre dans l'entière sécurité de leur conscience. Mais quand l'administration leur défère un délit d'excitation h la haine et au mépris du Gouvernement, voyez bien leur embarras. Je suppose un écrivain qui accuse le ministère de fausser les élections. Et je suppose un juge qui fût, dans le fond, de l'avis de l'écrivain, par la raison très simple que cela serait vrai, notoire, et que tout le monde le pourrait voir. Que faire? Condamner? Quoi! pour avoir dit vrai? c'est bien dur. Accpiitter, d'autre part, c'est bien grave. Acquitter, c'est déclarer que l'écrivain a eu raison, c'est condamner le Gouvernement. Étrange conflit! à cette heure-là, je suis tenté de préférer pour mon compte, le banc du prévenu au fauteuil du juge.
J'ai vu beaucoup de procès de presse, et le sentiment qui m'a toujours paru dominer chez le juge, c'est la résignation. Je ne sais quelle atmosphère triste et pesante plane ce jour-là sur l'audience. Généralement, ces affaires s'expédient assez vite. Le ministère public lit l'article incriminé — plusieurs de ces messieurs lisent fort bien — il le commente un peu, sans colère, sans violence, et en quelque sorte aveciésignation. Le prévenu ne dit rien, ou peu de chose, car il est rare (ju'on l'interroge : lui aussi est résigné.
L'avocat plaide, comme on sait plaider ici; mais qu'est-ce qu'une plaidoirie sans publicité, et qui doit vivre et mourir dans
LÉLECTEUH. . 173
celte cave de la sixième chambre? L'avocat, dans les procès de presse, c'est réloquence qui se résigne. Quant au Tribunal, il écoute toutes ces choses avec une résignation mélancolique qui m'a toujours été au cœur.
Reste à savoir quel profit le Gouvernement s'imagine tirer de tout cela?
Il sait bien qu'il n'y a pas pour nous danger, de mort, et que nous serions tort l'idicules de nous poser en martyrs.
Il sait bien qu'il n'est pas en son pouvoir iVem\wchevV Électeur de paraître, avec un éclat et un succès dont la meilleure part reviendra à la poursuite.
11 sait bien que ces petites vexations ne nous empêcheront pas de recommencer, c'est-à-dire d'exprimer, sans violer aucune des lois du pays, mais aussi sans faiblesse, sans périphrase, dans la langue des hommes libres, ce que nous pensons de lui, de ses hommes et de son système.
La 6« ctiambre correctionnelle, par jugement du S juillet, condamna André Pasquet, le secrétaire de la rédaction du journal et Jules Ferry, l'auteur de l'article poursuivi, ctiacun à aOOO francs d'amende. L'imprimeur fut gratifié, en outre, d'une amende de 500 francs. Le délit relevé était l'excitation à la haine et au mépris du Gouvernement, prévu par l'article 4 du décret du H août 1848. M. Jules Ferry fut si peu intimidé par ces rigueurs judiciaires que, dans ce même numéro du 9 juillet qui reproduisait le jugement prononcé la veille, il publia un article fort vif, intitulé : Ce que paie la France et prit vigoureusement à partie le ministre Pinard dans le numéro du 16. Celui du 23 juillet contient une note portant que MM. André Pasquet et Jules Ferry sont appelés devant la Chambre des appels correctionnels. C'était la seconde fois que l'Électeur paraissait devant les juridictions répressives, et il n'en était encore qu'à son cinquième numéro ' ! M, Jules Ferry, avec une activité incroyable et un talent qui se plie à toutes les formes de la politique, continue ainsi chaque semaine sa guerre acharnée contre l'I^lmpire. Souvent, il emprunte le langage des paysans pour démontrer aux
1. Le numéro du 30 juillet 1868 contient deux arrêts de la Cour impériale de Paris, dont l'un condamne André Pasquet à .50 fr. d'amende pour inobservation de la formalité du dépôt administratif (loi du 11 mai 1838, art. 7) ; et dont l'autre confirme le jugement de la 6' Chambre, relatif à l'article de M. Jules Ferry : Grandes manœuvres électorales. Total : 12 000 fr. d'amende, frais compris.
Dans le numéro du 24 décembre 1868, VÉlecteiir annonce que la Cour de cassation a rejeté son pourvoi, et qu'il a payé 12131fr. montant de la condamnation.
171 DISCOURS ET OPIMONS.
gens des campa;,Mies qu'on abuse de leur candeur. On croit lire du Paul-Louis quand on parcourt celle jolie lettre du rural qui a pris des obligations du Mexique :
« Monsieur, je suis élocteur d'un pros bourg proche de Dijon que j'aime mieux ne point nommer pour raison à moi connue. J'ai lu sur le Petit Moniteur que ceux qui ont pris, il y a trois ans, du Mexicain, n'allaient pas tout i)erdre et que l'État leur faisait îles rentes. Pourquoi donc cela, iMonsicur?' »
A propos de l'emprunt de 440 millions, qui avait pour but de combler un déficit s'élevant à 145 millions par an, depuis trois années, le rédacteur se fait écrire par un paysan qui, à coup sûr, veuait des Vosges, que si le taux dudit emprunt est très avantageux pour les préteurs, le contribuable finira toujours par payer la carte de ces largesses électorales :
« Surtout je ne suis point aise qu'on les fasse si bons [ces emprunts) pour les prêteurs : car tant meilleur est l'emprunt pour celui qui prête, tant pire est-il pour celui qui reçoit, et m'est avis qu'un beau jour c'est nous, gens de culture, qui payerons tout ça chez le percepteur-. »
Une autre fois, à la suite de l'élection de M. Grévy dans le Jura contre M. Iluot le candidat officiel, M.Jules Feri^y employa encore le style familier pour féliciter les électeurs ruraux de ne plus vouloir des candidats reconnus que leur expédiait le Gouvernement :
« La campagne sent finalement qu'on la mène comme des moutons, et elle est lasse d'envoyer aux Chambres de beaux messieurs, fils de tel ou tel, qu'elle n'a jamais vus ni connus, ou de certains qu'elle connaît trop et qu'on met à toutes les sauces ^ »
Nul polémiste n'a plus finement mis en relief le vide et la fausseté des déclarations contradictoires de Napoléon III et les périls que faisaient couiii' à la France les fantaisies de ce rêveur couronné.
1. iNuinéro du .'iU juillot : Les Ndlvetés d'un contribuable.
2. Numéro du 6 août 1868. ISEmjyrunl aux champs. Ce même nuuiéro contonait im article de M. Laferrière, aujourd'hui vice-président du Conseil d"Etat, et un autre d'André Pasquet, sur les élections du Gard. Une réunion privée avait été dispersée par hi troupe et un jeune homme, nommé Sanieri, avait reçu un coup de baïonnette. L'Élecleur y gagna encore une condamnation à 1 000 fr. d'amende, plus 200 l'r. pour l'unprimeur.