‹ Discours et opinions de Jules FerryChapitre 57 sur 130 · o9o.l57 Ib · texte numérisé non relu

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l'.ois de construction. . .

Combustibles

à la sagesse, à la mesure, à la raison les éteindra. Réduisez de moitié l'atelier national créé par la préfecture, vous n'y perdrez point sans doute la moitié de vos recettes: mais vous en laisserez une grosse portion sur le carreau. Cela est évident, palpable, brutal. Donc, pour sauver les recettes, il faut maintenir les travaux. Ou si l'on arrête les travaux, il ne faut plus parler de plus-value.

Nous connaissons un autre budget cpie celui de la Ville qui a longtemps vécu sur la doctrine des plus-values : c'est le budget de l'État. Mais la crise est venue, et le déficit est apparu. Les receltes de la Ville paraissent, il est vrai, à l'abri de la crise générale qui déprime celles de l'État. Il ne faut pas trop en triompher. Il y a entre l'État et la Ville cette ditïerence, que la Vdle lient dans ses mains le grand moteur de ses recettes. Placée au centre d'un monde économique factice, c'est elle-même qui fait la hausse, à coups d'expropriations, démolitions, compagnies d'entrepreneurs, bons de délégation, toutes choses qui naissent d'elles-mêmes, sans efforts, sinon sans frais, de la signature de M. le préfet de la Seine. S'il est des gens que ce spectacle rassure et enchante, nous le trouvons, quant à nous, le plus effrayant du monde. C'est un artifice colossal, mais ce n'est qu'un artifice. Il n'y a que les conservateurs pour dormir en paix sur la pointe d'une hypothèse, et mettre la fortune pubhque à la merci d'un accident. Il faut appartenir au grand parti conservateur pour voir d'un œil li-anquille quatre cent mille ouvriers de la terrasse et du bâtiment, vivant sur une hausse factice, sur des spéculations factices, dans le tourbillon des prospérités factices, qu'un souffle peut emporter. Est-ce donc la condition fatale des amis du pouvoir de perdre toute vue du lendemain ? Quand les conservateurs prirent les affaires après la Révolution de 1848, ils n'eurent de cesse qu'ils n'eussent dissous les ateliers nationaux : l'histoire dira s'ils y mirent la mesure, la prudence, l'humanité, la science qui facilitent les transitions et qui conjurent les catastrophes ! Mais l'immense atelier national dont M. Haussmann est le créateur, ces chantiers sans pareils au monde, auprès desquels ceux du Champ de Mars n'étaient que des jeux d'enfant, les hommes qui se disent conservateurs ne semblent en prendre ni ombrage ni inquiétude. Ils ont fait un pacte avec la fortune ; ils croient à une providence spéciale qui

Ipo DISCOURS ET OPIMOiNS.

voilli' sur lu Ville ol qui a l'ail pour elle un ciel sans nuages, un avfiiirsans points noirs!

Mais ce n'est pas seulement par ce côté que le système peut faillii'. 11 porte en lui-même le principe de sa ruine ; et la crise finale lui viendra non du dehors, mais du dedans. Il est, en elîet, de l'essence même de la politique économique et financière de M. le préfet de la Seine, de ne pouvoir ni reculer, ni rester stalionnaire. Il ne faut pas seulement que la bâtisse se maintienne, il faut qu'elle se développe, qu'elle s'accroisse incessamment. Sinon, adieu les plus-values ! Voilà pourquoi il nous est donné de contempler, depuis tant d'années, ce chantier qui s'étend peu à peu sur tous les points de la grande Ville, ce cercle de, démolition qui s'élargit autour de nous, et qui monte comme une marée sans fin. Voilà pourquoi M. le' préfet a fait, à la sourdine, le troisième réseau, et emprunté cinq cents millions au moins, au mépris des lois. Mais avec l'année 1868, le troisième réseau va finir. Avec lui aussi, finira cette énorme plus-value dont la Ville se fiatte de faire éternellement état dans ses budgets; Or, si la plus-value s'arrête, la crise commence. Inexprimable angoisse ! Quel parti va-t-on prendre? Prépare-t-on un quatrième réseau, un second milliard d'emprunts? L'avenue Napoléon est-elle un commencement ou une fin, un premier acte d'une pièce nouvelle ou un dénoûment? Si c'est une quatrième campagne qui commence, il faut le dire résolument à la Chambre, au pays ; il faut reconnaître que l'on est, par la logique du système, condamné à ne jamais finir; qu'on démolit, non pour transformer, mais pour démolir ; que, pour soutenir ce régime de travaux forcés à perpétuité, on a besoin d'emprunter, non plus sous le manteau, en escomptant des excédants de recettes, qui sont, dès à présent, mangés d'avance, mais à découvert, et comme on pourra, à la façon du Grand-Turc, ou du bey de Tunis, quelque chose comme 300 millions tous les deux ans; que le traité du Crédit foncier n'a d'autre but que de dégager une portion des recettes qui pcimettra d'asseoir de nouveaux empnmts ; en un mol. (pie si l'on consolide, c'est pour recommencer.

Ce serait franc, au moins, ce serait une politique, ce serait un langage. Au lieu de cela, M. le préfet écrit, dans son dci'nier mémoire : « Il me paraît sage d'ajourner, après l'achèvement

(les opérations en cours, la suite du plan Iracé par une main auguste.» Qu'est-ce à dire? est-ce une promesse? est-ce un mirage? Voulez-vous rassurer ou endormir? Songez-vous à liquider ou seulement à leprendre haleine?

Pour liquider, il est déjà bien tard !

Si la Ville n'avait, depuis l'emprunt de 1865, accru sa dette que des 400 millions qu'elle consolide à cette heure, il lui resterait, comme nous l'avons fait voir, 15 millions de marge dans ses finances. Or, ces 15 millions remplissaient dans son budget un office deux fois sacré. En premier lieu, c'était le patrimoine de l'avenir, le bien des générations futures. Les générations futures auront, elles aussi, leurs besoins extraordinaires, leurs grandes entreprises, leur luxe, leurs fantaisies. Si nous leur léguons un budget étroit, qui ne noue qu'à grand'peine les deux bouts ensemble, un équilibre si difficile et si précaire qu'il leur interdise toute autre ambition que celle d'entretenir modestement, bourgeoisement, ce que nous avons fait, — comme si le Paris d'aujourd'hui avait concentré, prévu et satisfait d'avance tous les besoins du Paris de l'avenir, du Paris qui sera dans cinquante ans ; — si nous avons fait cela, nous avons imprudemment sacrifié l'avenir au présent, exploité, dévoré les générations futures. Mais les 15 millions de disponible étaient plus que le bien de l'avenir; ils étaient la garantie, la sécurité du présent. C'était la lisière qui séparait la ville de Paris du gouffre du déficit, (le ce point fatal aux États comme aux particuliers, où les dépenses ordinaires et obligatoires ne sont plus couvertes qu'à coups d'emprunts.

Avec cette marge de 15 millions, la liquidation des travaux de Paris pouvait encore être entreprise. La baisse des recettes qu'amènera nécessairement l'arrêt des travaux était conjurée dans une certaine mesure. La Ville pouvait supporter une perte d'un dixième de son revenu. C'était trop peu, sans doute, mais c'était (juelque chose.

Aujourd'hui, ce débris des excédents splendides, que, durant quelques années, la Ville a pu, en toute vérité, aligner orgueilleusement dans ses budgets ; cette réserve nécessaire et ce gardefou, on le jette dans les inutilités somptueuses de la place du nouvel Opéra, de l'avenue Napoléon, de la rue Réaumur. Pour donner du recul au monument de M. Garnier, la ville enfouit ses

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(lorniors rriis. La pioche est mise aux grandes l)àlisses qui formaient la tête (le la plus belle avenue du monde : mais ce n'est pas seulement des maisons neuves qu'elle arrache du sol, c'est aussi — sachez-le bien — les dernières réserves de la Ville, les dernières assises de son crédit qui s'émiettent sous le marteau des démolisseurs.

En résumé, la situation (inancière de la Ville de Paris, telle que l'a faite le régime du bon plaisir, repose actuellement sur les bases suivantes :

1" Il est impossible de maintenir les travaux de Paris sur le pied où on les a mis depuis 1861 . On ne le pourrait qu'en empruntant résolument 300 millions tous les deux ans. Ce serait l'emprunt et la démolition à perpétuité, c'est-à-dire une monstrueuse utopie, avec une catastrophe au bout.

2° Une réduction considérable et progressive est nécessaire ; l'adminisli-ation municipale elle-même paraît en convenir.

3° Par conséquent, il n'y a pas de plus-values nouvelles à faire entrer en ligne de compte. Les recettes ne dépasseront guère le point où l'exercice 1868 les aura portées, et après cela elles ne pourront plus que décroître.

4° Il ne faut non plus parler de dégrèvement. Quand M. le préfet déclare « qu'il aurait peine à renoncera cette démonstration éclatante de la fécondité de son système », M. le préfet croit pai'ler à des Béotiens. On ne dégrève pas quand on ne sait pas si, dans trois ans, on aura de quoi payer ses dettes et son entrelien de chaque jour. On est beaucoup plus prêt d'établir de nouveaux impôts que de réduire les anciens.

5° Si le présent repose sur une base fragile, l'avenir est mangé d'avance, et nos successeurs les plus prochains auront peine à y faire face. A peine s'ils pouri'ont entretenir la dette que nous leur léguons, et le Paris transformé que nous leur avons fait. Quant aux grandes entreprises, quelles qu'elles soient, elles leur seront interdites jusqu'en 1928.

6° Pour atténuer ces déplorables conséquences, il eût fallu tout au moins laisser là l'avenue Napoléon et le reste, et commencer immédiatement la liquidation de l'immense atelier national. Mais si cela est évidemment nécessaire, il n'est pas moins évident que, tant que M. Haussmann sera là, cela ne se fera pas.

LES COMPTES FAMASTIQUES DHAUSSMA>.\. 1C5

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