‹ Discours et opinionsChapitre 4 sur 21 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Ijabriel -honoré Riquelti., comte de Mirabeau, né le 9 mars 1 749 , dans le château de Mirabeau , sur les bords de la Durance , à six lieues d'Aix et à trois lieues de Pertuis , était fils de Victor Riquetti , marquis de Mirabeau , et de Marie-Geneviève de Vassan , mariés en 1 -jt^h. Ses ancêtres s'étant enfuis de Florence , agitée par des dissensions civiles , furent recueillis en Provence dans le commencement du treizième siècle. Ils acquirent dans cette province des propriétés considérables, y contractèrent des alliances avec les familles les plus distinguées, et surent, à diverses époques, se montrer utiles à leur nouvelle patrie dans les charges dont ils furent revêtus. Le marquis de Mirabeau (*) , père de l'orateur, a mérité pendant sa vie une grande célébrité. Il était un des chefs de la secte des économistes, et peut-être celui qui se montra le plus fanatique à en soutenir les théories. Ses écrits avaient emprunté quelques principes à la philosophie du dix-huitième siècle; mais ces principes n'eurent aucune influence sur sa conduite ; il prenait le titre de Cami des hommes , et il sut profiter de ses liaisons avec les ministres pour tyranniser sa famille : » Que plu- » tôt l'état périsse , que si la main sacrée du souverain si- »gnait la plus petite injustice. » Voilà ce qu'il écrivait;

(*) Auteur de l'Ami des Hommes et de ta Théorie de l'Impôt.

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et cependant il obtenait contre son épouse et ses enfans soixante-sept lettres de cachet. Cet homme, dont les principes contrastaient si singulièrement avec les actions , précipita, par trop de sévérité, son fils, jeune homme ardent, né avec des passions brûlantes, et qui s'indignait contre l'oppression, dans des désordres vers lesquels il était d'ailleurs naturellement porté par la fougue de son tempérament. Car ou peut dire avec vérité que les faits les plus graves qu'on a reprochés à la jeunesse du comte de Mirabeau furent le résultat des circonstances, qu'il ne dépendit pas de lui d'écarter, et que la rigueur de son père avait fai t naître. Mais ce qui appartenait essentiellement à cet homme célèbre, si cruellement calomnié, c'est son amour constant pour l'humanité , c'est sa haine pour toute sorte d'adulation et de tyrannie : encore peut-être l'énergie de ces sentimens généreux était-elle due en partie h la violence des procédés dont il fut si long-temps la victime.

L'éducation du jeune comte de Mirabeau avait été confiée à un homme d'esprit, qui cultiva avec soin ses premières années. Dès son enfance , on put découvrir en lui le germe de ces passions violentes qui agitèrent sa vie tout entière, et de ce talent extraordinaire qui s'est développé avec tant d'éclat. Quelques faits particuliers sembleraient indiquer qu'au lieu de s'enorgueillir des heureuses dispositions de son fils, le marquis de Mirabeau, jaloux de la supériorité qu'il croyait avoir sur son siècle , aurait vu avec peine croître à ses côtés un talent qui alarmait sa vanité, et se préparer dans l'avenir une réputation qui pouvait éclipser la sienne. Il essaya néanmoins de donner à son fils quelque goût pour ses théories sur l'économie politique. Il dut sans doute être aigri par le dédain que montra dans tous les temps, pour ces théories, cet esprit indépendant qui ne devait suivre que ses propres lois.

Mirabeau fut destiné par son père à la profession des armes, et lui-même il tourna d'abord ses vues de ce côté.

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Quoique son esprit, avide de toutes sortes de connaissances, se fût appliqué à tous les genres, cinq années de sa vie furent consacrées aux études militaires. » Je puis «montrer, écrivait-il du donjon de Vincennes, des extraits » de trois cents auteurs militaires , et des mémoires de moi «sur toutes les parties du métier, depuis les plus grands «objets de la guerre jusqu'au détail de l'artillerie, du gé- «nie, des vivres même. »

Il était âgé de dix-sept ans lorsqu'il sortit de l'Ecole- Militaire; il fut fait officier, et jeté dans le monde sans guide , sans expérience , livré à ses passions. Quelques dettes , une intrigue d'amour qui fit craindre à son père une union mal assortie , furent les premières causes des persécutions dont il ne cessa depuis d'être l'objet. Une lettre de cachet fut obtenue contre lui , et il fut enfermé dans le fort de l'île de Ré. Il était alors dans l'âge où l'on sent vivement tout le prix de la liberté, et, plus qu'aucun autre, il était jaloux de la sienne. L'acte qui l'en privait révolta son âme ; et ses sentimens, irrités par la captivité , s'exhalèrent dans son Essai sur le Despotisme, ouvrage qui révélait déjà un grand talent , mais où l'on trouve de l'érudition sans ordre , et peut-être aussi sans goût. Au reste, dans un âge plus avancé, il l'a jugé lui-même avec beaucoup de sévérité, en disant qu'il se repentait d'avoir mutilé un si beau sujet.

Ce fut pendant cette détention que M. le marquis de Mirabeau conçut le projet d'envoyer son fils aux colonies hollandaises. C'est ainsi qu'il voulait punir quelques imprudences, et que celui qui affichait la philosophie dans ses .écrits croyait nécessaire d'épargner à sa famille ce qu'il appelait la honte d'un mariage mal assorti. Il fallut les instances les plus vives pour lui faire abandonner ce projet, dont l'exécution d'ailleurs l'aurait peut-être perdu dansl'opinion au momentoù sa conduite envers son épouse commençait à être connue dans le public.

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Mirabeau sortit du fort de l'île de Ré , et partit au même instant pour la Corse , comme volontaire dans une guerre que nos soldats allaient porter chez un peuple généreux qui défendait son indépendance. Plus tard , Mirabeau s'efforcera de réparer la participation qu'il prit alors a cette guerre injuste , en appelant sur les Corses les bienfaits de la liberté.

Son temps ne fut pas tout consacré aux exercices militaires pendant son séjour dans la Corse ; il fit sur cette île un travail immense , qui , livré à son père afin qu'il en facilitât la publication , a entièrement disparu depuis. La bonne conduite de Mirabeau , sa bravoure , son application , le firent distinguer honorablement par les officiers généraux qui purent le connaître , et il obtint de l'avancement ; mais il fut arrêté dans sa carrière par le refus que fit son père de lui acheter une compagnie de dragons. C'est à ce sujet qu'un de ses amis lui écrivait ces mots : » La nature vous avait fait pour être un héros , un avenq turier conquérant ; on vous a mis des entraves : eh bien , »vous serez un paisible philosophe, et vos veilles seront » plus utiles à l'humanité que n'eussent été vos exploits. » Ces entraves ne furent pas le seul motif qui éloigna Mirabeau de l'état militaire ; cet état ne convenait plus à ses idées. Et comment celui qui ne reconnut jamais de supérieur que la raison , et dont l'éloquence devait proclamer avec tant de force les droits des nations , aurait-il pu consentir à passer sa vie tout entière dans une profession qui ne reconnaissait d'autre loi que l'obéissance passive, et qui l'exposait à devenir un instrument d'oppression pour les peuples? Mirabeau quitta le service, rentra dans le sein de sa famille , et se réconcilia avec son père. Pour mieux s'attirer sa bienveillance, il consentit, pendant son séjour au château de Mirabeau , à faire à son tour des expériences d'économie rurale ; c'est au moyen de ces expériences que M. le marquis de Mirabeau , tout entier à ses

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ihéories, était parvenu à détériorer ses propriétés et à déranger sa fortune.

A cette époque , Mirabeau apprit qu'on annonçait son mariage avec mademoiselle Emilie de Covet, fille unique du marquis de Marignane, et qui devait être un jour une des plus riches héritières d'Aix. Il ne l'avait jamais vue; mais sa famille lui ayant témoigné le désir de voir se réaliser ce qui n'était d'abord qu'un bruit dénué de tout fondement, il se mit sur les rangs comme prétendant à sa main, et après sept mois d'assiduités parvint à écarter ses rivaux, à surmonter toutes les difficultés, et à conclure un mariage sur lequel il n'avait pas trop compté lui-même. Pendant les premiers temps de cette union , Mirabeau se livra à des dépenses considérables , et cependant les dettes qui l'avaient fait conduire au fort de l'île de Ré existaient encore , son père n'ayant pas voulu les payer. Il fallut en contracter de nouvelles , qui , de jour en jour, devenaient plus onéreuses par les grosses usures qu'on exigeait de lui. Le désordre de ses affaires allait croissant; il ne pouvait néanmoins se déterminer à faire connaître sa situation à son père , assez riche pour pouvoir le tirer d'embarras, mais dont il redoutait l'excessive rigueur, lorsqu'il devint père à son tour. Des sentimens nouveaux pour son âme firent naître en lui des idées d'ordre qui/lui avaient été inconnues jusqu'alors , et le courage dont il avait besoin pour dévoiler à son père le véritable état de sa fortune : il résolut de braver l'orage plutôt que de le laisser grossir sur sa tête par sa faiblesse ; il déclara à son père qu'il devait près de cent mille francs. M. le marquis de Mirabeau répondit à son fils en le faisant exiler d'abord dans le château de Mirabeau , et ensuite à Manosque. Peu satisfait de ces premières rigueurs , il intenta contre lui un procès en interdiction devant le châtelet de Paris. Mirabeau fut interrogé sur l'état de sa fortune, sur les motifs de ses dépenses; il lui fallut répondre catégoriquement, et subir

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mille formalités humiliantes qui «levaient blesser son caractère. On trouva ses réponses folles , et son interdiction fut prononcée par le châtelet de Paris. Exilé, interdit, privé de son fils, éloigné' de son épouse dont il croyait avoir à se plaindre , Mirabeau trouvait une consolation dans l'étude , lorsqu'une affaire malheureuse, qui aurait dû lui concilier la bienveillance de son père, le précipita dans un abîme de malheurs, et exerça sur toute sa vie une funeste influence. 11 était à Grasse, petite ville à peu de distance du lieu de son exil. Madame de Cabris, sa sœur, y fut insultée par un gentilhomme du pays, M. de Villeneuve Moans. Le frère veut venger sa sœur outragée; il provoque en duel M. de Villeneuve. Celui-ci se refuse a toute réparation. Mirabeau, indigné de cette nouvelle lâcheté, s'emporte contre lui jusqu'à des voies de fait. Le gentilhomme veut se venger à son tour ; mais il confie aux tribunaux le soin de sa vengeance, et obtient contre- Mirabeau un décret de prise de corps. Au lieu de venir au secours de son fils, à qui on ne pouvait reprocher que d'avoir trop vivement senti l'outrage fait à une sœur qu'il aimait, M. le marquis de Mirabeau obtint contre lui une nouvelle lettre de cachet. Mirabeau eut à peine le temps de serrer dans ses bras son enfant, qu'il laissait mourant et qu'il ne devait plus revoir; il fut arrêté et conduit au château d'If, situé sur un rocher au milieu de la mer, et à peu de distance de Marseille. Il avait alors vingt-six ans , et il semblait que sa jeunesse devait se passer au milieu des persécutions de tout genre qui s'accumulaient sur sa tête. Les rigueurs de sa détention furent adoucies par l'humanité du commandant , homme estimable qui traitait ses prisonniers comme un excellent père, et qui s'intéressa vivement à son sort. Il écrivit lui-même au marquis de Mirabeau pour le solliciter de rendre la liberté à son fils qui se consumait dans la captivité. Pressé par ces sollicitations, ce père trop sévère se détermina a adoucir la

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situation du captif, sans toutefois lui rendre la liberté. Il obtint l'ordre de le faire transférer du château d'If au château de Joux, dans la Franche-Comté, et situé h peu de distance de Pontarlier, avec injonction au commandant du château de laisser à son prisonnier la faculté de se rendre dans cette ville.

C'est à Pontarlier que s'était retiré, avec sa jeune épouse , Sophie de Ruffay, le marquis de Monnier, vieillard septuagénaire , et ancien premier président de la chambre des comptes de Dôle. Il reçut Mirabeau dans sa maison ; et son épouse , qui connaissait ses malheurs , l'accueillit avec intérêt : mais bientôt la bienveillance qu'elle montrait pour lui prit un tout autre caractère. Mirabeau et madame de Monnier furent unis l'un à l'autre par une passion violente qui , après les avoir rendus coupables , fut pour eux une source d'infortunes. Le commandant du fort de Joux, quoique âgé de plus de soixante ans, s'était aussi épris d'une belle passion pour madame de Monnier, dont il n'avait obtenu que le mépris. Il s'aperçut bientôt de la préférence qu'elle donnait à son prisonnier ; sa vanité en fut blessée , et il résolut de se venger de deux amans trop occupés l'un de l'autre pour songer à prévenir ses coups. Une occasion d'empoisonner des jouissances dont il était envieux se présenta bientôt; il ne la laissa point échapper. Mirabeau, depuis sa détention au château d'If , n'avait reçu aucune somme d'argent de son père. Arrivé au château de Joux, il fut forcé de souscrire un billet de îôoo liv., dont il devait rembourser le montant avec le prix d'un manuscrit , fruit de ses travaux pendant son exil à Manosque : ce billet tomba dans les mains du commandant, et lui offrit l'idée d'une persécution bien cruelle contre son prisonnier. Il s'agissait seulement d'informer de l'existence de ce billet le marquis de Mirabeau , que le seul nom de dettes mettait en fureur. La lettre fut écrite; elle avait été dictée par le besoin de nuire : le ré-*

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sultat devait en être nécessairement un ordre de consigner le prisonnier au château de Joux , et de rompre toute sorte de communication avec Pontarlier. Informé de ce qui se tramait contre lui , Mirabeau se détermina , après une explication très-vive avec le commandant , h ne plus rester sous les ordres d'un rival intraitable , et dont chaque jour il faudrait dévorer de nouvelles injures. Quoique son âme dût être déchirée par la seule pensée de se séparer de celle qu'il aimait de toutes ses facultés , sa raison sut pendant quelques instans enchaîner la violence de ses sentimens , et lui dicter une démarche généreuse sans doute , puisqu'elle exigeait de lui un grand effort sur lui-même. Résolu de s'arracher à sa passion , il écrivit à son épouse pour lui offrir de se retirer avec son enfant dans la Suisse, où ils pourraient vivre du produit de ses veilles, libres, paisibles et à l'abri des coups d'une autorité tyrannique. Quelques lignes glacées de madame de Mirabeau lui apprirent que leurs âmes n'étaient pas en harmonie , et bouleversèrent tous ses projets. Abandonné par son épouse , persécuté par son père , aigri contre la société dans laquelle il ne trouvait ni asile ni protection contre l'arbitraire , sa raison l'abandonna , la passion qu'il avait maîtrisée quelques instans devint plus impérieuse que jamais ; elle s'accrut de tous les efforts qu'il avait faits pour la combattre.

Avant que l'ordre de le consigner au château de Joux fût arrivé , il se retira à Pontarlier, où il vécut caché dans une retraite connue seulement de madame de Monnier , avec qui ses liaisons devinrent plus intimes.

Quelques rapports perfides vinrent alors troubler la sécurité de M. de Monnier, et lui firent soupçonner les relations de son épouse avec Mirabeau , que l'on croyait à Pontarlier, quoiqu'il eût grand soin de ne pas s'y montrer. L'inquiétude et la jalousie de ce vieillard , dont la *, confiance avait été trahie, furent portées à l'excès; il

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mit sa jeune épouse sous la tutelle de ses domestiques , l'environna de surveillans, et la déshonora lui-même par la publicité qu'il donna à ses plaintes et à ses soupçons. Abreuvée d'humiliations , elle se retira au sein de sa famille , qui habitait Dijon. Mirabeau la suivit dans cette ville ; mais bientôt il y fut découvert par madame de RufFay, et arrêté sur sa dénonciation. A peine M. le marquis de Mirabeau eut- il appris l'arrestation de son fils, qu'il obtint un ordre de le faire conduire dans un fort de l'Alsace. Mirabeau en prévint l'exécution; il s'enfuit de Dijon , et se retira en Suisse , où peu de temps après il reçut madame de Monnier, qui était parvenue à s'évader d'un couvent où on l'avait enfermée. Pour mieux se soustraire aux poursuites de la police française , les deux amans prirent le chemin de la Hollande , et se fixèrent à Amsterdam. Us y vécurent quelque temps tranquilles; mais les secours pécuniaires leur manquaient, et Mirabeau se vit forcé de se mettre aux gages d'un libraire qui lui imposait les plus rudes travaux. Il passait sa vie auprès de madame de Monnier , à étudier et à écrire pour le compte d'un homme intéressé qui abusait de sa situation. Il dit lui-même qu'il travaillait depuis six heures du matin jusqu'à neuf heures du soir. C'est ainsi qu'au sein même de ses égaremens ses talens se développaient par la culture, et qu'il acquérait cette facilité de composition qui s'est montrée depuis si prodigieuse au sein d'une assemblée nationale qu'il a éclairée de songénie. A Amsterdam, Mirabeau croyait sa sûreté suffisamment garantie par les lois : il se trompait. Ce n'était plus ce pays autrefois si fier de ses privilèges , jaloux de protéger contre toute atteinte les droits de l'humanité , et qui frappait de mort les agens de Louis XIV lorsqu'ils osaient poursuivre jusque dans son sein les malheureux qu'il avait recueillis : la liberté n'était plus pour ce pays dégénéré , et le droit d'asile avait péri avec elle. Mirabeau et madame de Monnier sont instruits qu'un agent

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de la police française est chargé de les arrêter, que leur* démarches sont épiées , et qu'à chaque instant ils peuvent être saisis : ils espèrent se sauver par une prompte fuite : afin de mieux échapper aux regards de leurs surveillans, ils prennent chacun une route différente pour arriver au lieu qui devait leur servir d'asile : mais bientôt madame de Monnier est arrêtée : Mirabeau l'apprend; il ne veut plus de sa propre liberté; déjà il s'est livré lui - même aux agens de la police française. On lui dit alors que M. de Monnier, furieux de se voir aban donné par son épouse , l'avait poursuivi comme coupable du crime de rapt; qu'il avait obtenu contre lui une condamnation à la peine capitale , et qu'à Pontarlier cette condamnation avait été exécutée en effigie. C'est vainement qu'il demanda qu'on lui permît de se présenter devant ses juges pour faire anéantir l'arrêt dont il était frappé. Toute sa défense était dans ce peu de mots : On l'accusait de rapt à l'égard de madame de Monnier, et il était en. Suisse lorsque madame de Monnier s'évada du couvent où elle était retenue captive. Ce ne fut point à Pontarlier qu'on l'envoya, ainsi qu'il le demandait; on aima mieux le jeter dans le donjon de Vincennes; là ses souffrances furent excessives, et il ressentit dans toute leur étendue les tourmens de la captivité. Heureusement il portait avec lui-même un consolateur qui ne le quittait point; c'était ce besoin d'acquérir des connaissances nouvelles , cette passion de l'étude qui ne l'abandonna jamais, au sein même des plus vives agitations; l'étude vint donc encore une fois adoucir sa captivité.

Lorsqu'il fut arrêté à Amsterdam , les agens auxquels il fut livré ouvrirent ses malles , s'emparèrent de son linge . ainsi que de tout ce qui pouvait leur convenir; mais ils respectèrent des livres qui ne leur convenaient en rien. En s'applaudissant du choix qu'avait fait leur cupidité, Mirabeau écrivait ces paroles : » Je me trouverais beau-

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>coup plus riche tout nu au milieu d'une bibliothèque, >que couvert d'or et maître de tous les magasins de la «compagnie des Indes sans livres. » Mais si l'étude put le mettre au-dessus de ses besoins physiques, s'il put se résigner par son secours à la privation de ce qui était le plus nécessaire à son entretien, il était un besoin dont l'étude ne saurait distraire , et dont elle redouble peutêtre le sentiment : ce besoin, c'est la liberté; besoin qu'aucune âme humaine n'éprouva avec plus de force que celle de Mirabeau, et qui, devenu plus énergique par la longue oppression qui avait pesé sur sa jeunesse, était le tourment de chacun des instans de sa longue détention. La nouvelle de la mort de son fils, qu'il avait laissé mourant lorsqu'il fut conduit au château d'If, vint encore ajouter à l'amertume de sa situation. Quelle que fût la bonté de son tempérament , ses chagrins , ses travaux usaient ses forces , et lui préparaient peut-être une mort anticipée. Il se crut menacé pendant quelque temps de perdre la vue : ses yeux, échauffés par l'absence du sommeil, et par ses longues études , lui refusaient leur secours. Il consacrait alors une heure par jour à écrire les yeux fermés, afin de pouvoir encore écrire de sa propre main lorsqu'il serait aveugle. C'est au milieu des angoisses d'une si pénible captivité qu'il s'adressait à son père : il lui demandait la liberté, et consentit à s'expatrier, si ce père irrité croyait l'avoir trop près de lui en le laissant dans sa patrie. » Trouvez bon que je passe dans l'Amérique septen- » trionale; sans un événement relatif à mon amie, qui m'en- » chaîna à Amsterdam, j'y serais à présent, et je prouve- » rais peut-être que les passions les plus brûlantes n'excluent «pas les talens utiles. » Ces lettres ne produisaient rien de favorable; il oubliait trop peut-être que c'était à un père qu'il écrivait ; elles respirent toutes une grande indépendance de caractère. Mirabeau, en demandant sa liberté, ne parlait que de ses droits, n'invoquait que la justice : en

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général , ce n'est pas le langage qu'il faut tenir à ceux qui ont violé dans votre personne les lois les plus sacrées : pour obtenir d'eux quelque chose, il faut leur parler de pitié; c'est-à-dire qu'après vous avoir fait du mal , ils veulent encore avilir leur victime : Mirabeau ne parlait que de ses droits , et il restait prisonnier. Cependant , au sein de sa captivité , son génie savait donner un grand caractère à ses malheurs. 11 semblait s'oublier lui-même pour ne voir dans sa détention que la violation des principes protecteurs de la société, qu'un nouvel outrage fait à la liberté civile, dont l'existence sera toujours la condition essentielle de la légitimité des pouvoirs. Son propre intérêt disparaissait devant des intérêts plus élevés, et il composa son Essai sur les Lettres de cachet. Dans cet éloquent écrit, après avoir dévoilé la tyrannie intérieure des maisons d'état, il combat le principe qui en est la source. En protestant contre les lettres de cachet, cette arme si terrible du despotisme ministériel , il démontre que c'est au mépris de toutes les lois, au moyen d'une usurpation coupable", que des ministres avaient cru pouvoir arbitrairement exiler, ou priver de leur liberté , des citoyens dont tout le crime était quelquefois de n'avoir pas voulu consentir à leur propre avilissement. Non-seulement il déclare ces ministres coupables envers la nation, dont ils violent les libertés , mais aussi envers le prince , dont ils ébranlent l'autorité en la montrant oppressive, tandis qu'elle ne devrait être que protectrice. » Les ministres , dit-il, en changeant » ou affaiblissant les lois d'un état pour leurs intérêts parv ticuliers , ruinent la puissance et mettent en danger la "personne de leur maître, dont l'autorité ne peut se soutenir long -temps par la force. » Maxime qui sera vraie tant que des ministres prévaricateurs, ennemis des lois de l'état dont la garde leur est confiée, pourront éluder toute responsabilité.

Après avoir combattu les lettres de cachet par l'autorité

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des lois positives , Mirabeau invoque des principes d'une autre nature : en remontant a l'origine des lois et a leur véritable destination , il ne les trouve légitimes qu'autant qu'elles sont fondées sur la raison , et qu'elles assurent aux citoyens la jouissance des droits que la conscience révèle à l'humanité. Mirabeau a exprimé fortement ses pensées ; il combat l'arbitraire sous toutes ses formes, avec cette puissance de dialectique qui ne l'abandonnait point au sein même de ces inspirations éloquentes qu'il trouvait dans son âme , et aussi dans ses malheurs : son ouvrage est un beau monument élevé a la liberté civile.

Mais si le citoyen doit être respecté dans sa personne , il doit l'être aussi dans ses pensées et surtout dans ses opinions religieuses. Quoique la plupart des ordonnances dont Louis XIV avait persécuté les protestans fussent tombées en désuétude , quelques-unes avaient résisté à tous les efforts de la raison et traversé le dix -huitième siècle : ce n'était pas assez d'exclure les protestans de tous les emplois ; on leur refusait encore un moyen légal d'assurer l'état civil de leurs enfans. Par une fiction que l'on considérait comme l'effet d'une habile politique, tandis qu'elle n'était qu'une odieuse conception de l'intolérance religieuse , on ne reconnaissait point de protestans aux yeux de la loi, et on imposait au mariage de ceux qui professaient la religion rélbrmée les mêmes formalités qui donnaient l'existence a celui des catholiques. C'est ainsi que la loi plaçait des milliers de citoyens dans la cruelle nécessité ou de trahir leur conscience en rendant un hommage solennel à un culte étranger, ou de ne donner pour base au pkis respectable de tous les nœuds que les affections passagères de ceux qui les avaient formés. Déjà , dans son Essai sur les Lettres de cachet, Mirabeau avait signalé avec indignation ces déplorables abus : il crut bientôt devoir les attaquer jusque dans le principe sur lequel ils re-

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posaient , et il écrivit un Essai sur l'Intolérance en matière de religion, ouvrage inconnu encore aujourd'hui, mais qui bientôt sans doute sorlira de l'obscurité, car il est dans les mains d'un homme à qui la mémoire de Mirabeau est chère (*).

Après trois années d'une détention dont presque tous les instans furent consacrés à des études utiles à l'humanité, Mirabeau sortit de sa prison, son père ayant enfin cédé aux instances de sa famille qui depuis long-temps le sollicitait de mettre un terme à ses rigueurs. Le premier usage qu'il fit de sa liberté fut de se rendre à Pontarlier, et de demander à être jugé sur l'accusation de rapt portée contre lui par M. de Monnier. Il plaida lui-même sa cause avec un grand talent, et fut absous sans difficulté. De retour dans la Provence , il fut bien accueilli par sa famille , se réconcilia avec son père , mais il tenta inutile-

(*) Ce i'ut pendant sa détention au donjon de Vincennes que furent écrites' les lettres à madame de Monnier. Ces lettres, qu'"on a publiées après la mort de l'auteur sous le nom de Lettres à Sofhie, contiennent sans doute des détails dont la morale s'afflige : mais la publicité seule de ces détails fut un crime envers la société, et Mirabeau n'en est point coupable. J'ai sous les yeux une lettre du îodécembrei^S, écritede sa propre main, et dans laquelle je lis ces mots :» Je suis menacé de davantage encore : » des monstres qui infestent le pavé de Paris, tandis que tant d'honnêtes » gens gémissent à Bicêtre et aux galères, se vantent hautement qu'ils font » imprimer ma correspondance et celle de la malheureuse victime de mon » amour : ce coup est affreux, et si j'y survivais, ce serait pour la venger, idussé-je y périr. » La justification de Mirabeau n'est-elle pas tout entière dans ces mots? Si la morale publique a été outragée, qui faut-il en accuser? Est-ce le malheureux privé depuis long-temps de sa liberté, aigri par une injuste oppression, qui, pour se soustraire quelques instans à ses malheurs, s'abandonne à toute son imagination dans des lettres qui ne devaient être connues que de l'objet d'un amour violent? N'est-ce pas plutôt cette inquisition odieuse exercée par la police, qui s'efforçait de violer jusqu'au secret de la pensée des prisonniers, déjà victimes de l'arbitraire? N'est-ce pas plutôt ces spéculateurs avides qui ont attendu la mort d'un homme de génie, pour faire entrer dans leurs infâmes calculs la publication d'une correspondance sur laquelle personne n'avait des droits , et qu'on aurait dû enfermer dans la tombe avec son auteur?

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meut de ramener à lui son épouse : il en fut séparé à jamais par un arrêt fondé sur la publicité donnée par lui , dans un de ses Mémoires, à une lettre qui semblait établir l'infidélité de madame Mirabeau (*).

Ici Mirabeau commence une nouvelle carrière. Une expérience acquise par de longs malheurs avait mûri sa raison et calmé la violence de ses passions. Ses égaremens avaient expiré avec sa jeunesse et avec les causes d'irritation qu'il trouvait dans la rigueur de son père. On peut dire que jusqu'alors ses affections avaient été déplacées : désormais son âme ne devait plus connaître d'autre passion que le désir ardent de servir l'humanité. Mais , pour servir les hommes, il ne suffit pas de s'indigner contre les abus sous lesquels ils gémissent , et de sentir en soi ces nobles inspirations qui nous révèlent les lois de l'éternelle justice ; il ne suffit pas même d'avoir du génie : le génie qui ue s'appuie point sur l'expérience peut porter l'incendie au sein des nations qu'il doit éclairer , et les abstractions les plus sublimes peuvent devenir de sanglantes réalités. Mirabeau , nourri d'études spéculatives, convaincu de cette vérité, qu'il est des droits dont on ne saurait légitimement priver les hommes ; mais sachant aussi que les formes du gouvernement protectrices de ces droits peuvent varier selon les circonstances particulières à chaque pays, se transporta au milieu d'une nation où la liberté civile était respectée, et où la liberté politique existait pour la protéger, afin d'observer dans son action sur un grand peuple une constitution qui compte les hommes pour quelque chose dans la formation des lois qu'ils doivent observer : il vit l'Angleterre , et s'y livra à des observations dont bientôt

(*) M. Portalis avait plaidé avec un grand talent, pour madame de MiraLeau, devant le parlement d'Aix.

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il enrichit sa patrie. Uni par l'amitié à quelques savans Anglais, il put étudier avec fruit les lois fondamentales sur lesquelles reposaient et l'autorité de leur gouvernement et les droits des citoyens; et tout en admirant ce quelles avaient d'utile , il sut en voir les défauts : il suivit ces lois dans leurs rapports immédiats avec la nation, et put se convaincre de l'influence qu'un gouvernement libre a toujours sur le bonheur des hommes. C'est ainsi que, prévoyant déjà pour la France la nécessité d'une régénération politique, Mirabeau appréciait les institutions d'après leurs résultats , et acquérait la connaissance des lois qu'il conviendrait d'élever un jour dans sa patrie, connaissance qui doit précéder toute destruction , et sans laquelle les peuples sont exposés à manquer la liberté au milieu des convulsions terribles et passagères qui peuvent bien détruire une vieille tyrannie , mais qui n'en préviennent pas toujours une nouvelle.

L'Amérique, libre au dehors, s'était donné une constitution dictée parle respect des droits de 1 homme. Mirabeau étudie les institutions naissantes de ces peuples nouveaux, heureux de pouvoir porter dans leur sein une liberté à laquelle des nations vieillies ne sauraient arriver peut-être que par une longue préparation ; il apprend que , sous le nom A' Ordre de Cincinnatus, une distinction entre les citoyens venait d'être consacrée par une de leurs lois. Effrayé des dangers dont cette source d'inégalité pouvait menacer leur constitution , il écrit des considérations sur l'ordre nouvellement établi, et les Américains s'empressent de rejeter loin d'eux une institution étrangère, dont l'existence pouvait corrompre les mœurs républicaines (*) .

Rendu h sa patrie, Mirabeau prouva, par ses écrits, que

(*) Quoiqu'il fût d'une i'amillc très-ancienne dans les privilèges, Mirabeau se montra constamment l'ennemi de toute sorte d'inégalité : un homme de Ic-itrcs voulait écrire l'histoire du patriciat. « Laissez-moi, lui

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rien de ce qui pouvait intéresser le bien public ne lui était étranger : l'activité de son âme s'était communiquée à son esprit, qu'aucun genre de connaissances utiles n'avait pu effrayer. Il écrit sur la caisse d'escompte (*) , fait connaître les vices qui la précipitent vers sa désorganisation, et indique les bases sur lesquelles elle doit reposer ; il dénonce la banque de Saint-Charles (**) , qui , au moment de s'élever dans la capitale d'une puissance étrangère , menaçait d'engloutir les richesses de la France; il s'indigne contre une compagnie qui semblait , dans ses spéculations, vouloir s'approprier ce que la nature a offert en patrimoine à tous les hommes (***) ; et ces productions si multipliées sont pleines de pensées , et elles présentent partout cette éloquence qui n'appartient qu'aux âmes fortement pénétrées. M. de Calonne en est importuné, et Mirabeau est relégué en Pm««e avec une mission secrète , qui convenait peu à son caractère , quoique ses résultats pussent être d'un grand intérêt pour la France : le grand Frédéric paraissait n'avoir que quelques mstans à vivre. Faire connaître à la cour de France le système d'administration qui serait adopté par les successeurs de l'homme de génie , telle fut la mission donnée à Mirabeau ; il en lait connaître tous les détails dans son Histoire secrète sur la cour de Berlin.

Cette mission le retint six mois à Berlin , où il recueillit les immenses matériaux qui devaient entrer dans la composition de son ouvrage, de la Monarchie prussienne sous Frèdéric-le-Grand, ouvrage qui n'est peut-être

•> dit Mirabeau, écrire cette histoire; comme patricien je connais mieux »le monstre , et on ne dira point que c'est par intérêt personnel que je ■•l'écrase. »

(*) De la Caisse d'escompte , i vol. in-4°.

(**) De la Banque d'Espagne, dite de Saint-Charles, brochure in-8".

(***) Mémoire sur la Compagnie des eaux de Paris , brochure in 8e

xx NOTICE

pas assez connu ; il conlient toutes les notions nécessaires à l'élude du gouvernement dune grande nation. En le lisant, on est convaincu que l'auteur avait toute l'étendue d'esprit qui doit caractériser le législateur. Frédéricle-Grand avait cessé de vivre : son âme et son génie n'étaient point passés avec sa couronne au prince qui lui succédait : Mirabeau adresse au nouveau roi (*) , le jour de son avènement au trône, des conseils qui, en lui rappelant les droits de son peuple , lui disent comment il pourra le rendre heureux. Mais bientôt ce prince est jugé ainsi que ceux qui l'environnent , et le système d'administration qu'il va suivre est connu de la cour de France.

Mirabeau avait rempli sa mission , lorsqu'il apprend qu'une assemblée des notables vient d'être convoquée à Versailles : cette nouvelle lui rappelle qu'il se doit à sa patrie; il prévoit déjà vjuo cotte convocation sera suivie d'une assemblée nationale; il y voit un nouvel ordre de choses qui peut régénérer la monarchie. » Je me croi- » rais mille fois honoré , écrit - il à M. de Calonne , le » i5 janvier 1787, d'être le secrétaire de cette assem-

» blée, dont j'ai eu le bonheur de donner l'idée

> Mais rester ici condamné au supplice des bêtes, à sonder » et remuer les sinuosités fangeuses d'une administration » qui signala chacune de ses journées par un nouveau trait » de pusillanimité et d'impéritie, c'est ce dont je n'ai plus la » force, parce que cela ne me paraît bon en rien : faites- » moi donc revenir (**) . » Il ne resta que trois jours à Berlin après l'envoi de cette lettre à M. de Calonne ; le 19 février 1787, il prit le chemin de Paris, où il signala son arrivée par de nouveaux écrits. Sa Dénonciation de l'Agiotage parut , et son courage à flétrir ce qu'il considérait comme

(') Lettre remise à Frédéric Guillaume H, roi régnant de Prusse j oroch. in-8°.

(") histoire secrète de la cour de Berlin, tome n, page 35o.

SUR MIRABEAU. xxj

la cause de la ruine de nos finances lui valut une lettre de cachet. Il fut assez heureux pour se soustraire a celle nouvelle persécution , qui , loin de l'abattre , sembla redoubler ses forces ; et il fit paraître la Suite de la Dénonciation de l'Agiotage. Mais son âme se montra tout entière dans son Adresse aux Bataves : la conduite du successeur du grand Frédéric prouvait déjà que Mirabeau, pendant son séjour à la cour de Berlin, ne s'était pas trompé sur le système qu'elle allait suivre; la Hollande avait vu les soldats du roi de Prusse accourir pour étouffer ses généreux efforts contre les usurpations du stathoudérat. A la terreur dont une invasion avait frappé l'âme des Hollandais , Mirabeau oppose son éloquence. Il s'efforce de réveiller en eux la haine de la tyrannie, et leur ancien enthousiasme pour la liberté. Il leur montre de tous les temps le stathoudérat ennemi des lois de l'état , d'une main imposant silence aux droits du peuple, et de l'autre appelant les armes de l'étranger au secours de ses oppressions; quelquefois allant remuer par ses agens les passions de la plus vile populace , afin de les armer contre les amis de la liberté, qui succombèrent trop souvent au milieu de ces émeutes populaires , excitées par le despotisme : ainsi périt de Witt, l'éternel honneur de la Hollande. Quelquefois, il montre le stathoudérat plus dangereux encore , s'efforçant , pour mieux établir un pouvoir usurpé, d'altérer le caractère national et d'introduire la corruption dans les mœurs. Mirabeau rappelle aussi aux Bataves les vertus de leurs ancêtres, leur amour pour la liberté, leurs magnanimes efforts pour protéger leurs lois contre toute atteinte, la gloire qui toujours couronna leur courageuse résistance : pacificateurs de l'Europe, arbitres des rois, maîtres de la victoire , l'humanité même se réjouissait de leurs succès. Il termine cette éloquente adresse en offrant aux peuples de la Hollande le tableau des droits qu'ils doivent s'efforcer de conquérir, et qui , scellés du

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sang de leurs ancêtres , sont la base éternelle de toute bonne association politique. C'est ainsi qu'il se vengeait d'un peuple malheureux qui lui avait refusé l'hospitalité, ou qui du moins l'avait livré sans défense aux agens d'une police étrangère.

Cependant , au sein de sa patrie , presqu'aux portes de la capitale, sous l'inspection immédiate de l'autorité, l'humanité recevait des outrages que l'on semblait voir sans indignation : Mirabeau dénonce le régime intérieur de la maison de Bicêtre (*) , à la fois hôpital et prison : il dévoile ces cachots affreux où le jour ne pénétra jamais, et qui , a vingt pieds sous terre , renfermaient des malheureux condamnés à attendre, dans une longue agonie, que la mort vînt les délivrer de leurs souffrances : il dénonce cette salle commune où , tous les âges étant confondus , les excès les plus infâmes se commettaient presque sous les yeux du public ; où des enfans , dont la police voulait punir quelques imprudences , allaient puiser tous les vices et toutes les corruptions. A côté de ce spectacle hideux, Mirabeau parle le premier à la France d'un projet sur la manière de punir les criminels , qui déjà couronné de l'estime publique en Angleterre, avait même été adopté par le corps - législatif. » Ce projet, dit -il, réunit le » double avantage d'un établissement de charité et d'une » institution pénale dirigée vers le but le plus important du «châtiment, que presque toutes les lois ont négligé, savoir »la réforme du criminel. Il fait espérer de dompter les caractères les plus intraitables et les âmes les plus féroces » par une détention solitaire et un travail continuel; ce se- » rail en outre une espèce d'asile pour ceux que le vice d'une » mauvaise éducation , des liaisons pernicieuses, le désespoir »ou l'indigence auraient seuls rendus coupables. » On voit que l'auteur veut parler de ces maisons de pénitence dont

(*) Observations sur la Maison de Bicêlre et sur l'Influence des lois finales, brochure t'n-8°.

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Bentham a offert le plan, et dont l'idée a été si bien comprise et réalisée a Philadelphie, où, respectant l'humanité jusque dans ceux-là mêmes qui en ont méconnu les lois, et n'arrachant à la société les hommes qui l'avaient outragée que pour les lui rendre meilleurs et capables de la servir, on a donné aux prisons le nom de maisons d'amélioration (bettering houses). Après avoir exposé ce que devaient être les maisons de détention , Mirabeau expose dans le même ouvrage sur quelles bases doivent reposer les lois pénales. Quoique l'Angleterre ne fût point affligée alors des vices de ces procédures criminelles qui , chez d'autres nations , torturent les citoyens , et qui , par leur lenteur, frappent d'avance les accusés d'une peine sans condamnation; quoique l'institution du jury fût chez eux une garantie de plus en faveur de la véritable justice, qui ne s'accorde jamais avec l'inhumanité , leur législation pénale renfermait des vices qui étaient autant d'outrages pour la liberté civile (*). Mirabeau attaque celte multiplicité de lois qui ne semblent introduites que pour tendre au citoyen des pièges qu'il ne peut ni apercevoir ni éviter ; quelques-unes de ces lois, nées dans des temps de troubles et d'orages, fruit des besoins du moment et des caprices du législateur, dormaient, selon l'expression de Bacon, oubliées des citoyens, mais pouvaient, dans des temps malheureux, s'éveiller pour les opprimer. Les Observations sur Bicêlre et sur l'Influence des lois pénales, présentent les véritables bases sur lesquelles doit reposer toute législation criminelle. Cet ouvrage est la production d'un homme profondément sensible, et dont une pénible expérience de la plupart des maux qu'il dénonce à la censure publique avait redoublé l'énergie : il peut aujourd'hui même être utile aux hom-

(*) C'est de la bonlé des lois criminelles que dépend principalement la liberté des citoyens. (Montesquieu, Esprit des lois.)

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mes; car les vices qu'il signale dans les lois anglaises sont encore tout vivans dans le code qui nous régit; tandis que les fautes qui accompagnèrent la jeunesse de l'auteur ne retombèrent que sur lui seul, et s'évanouirent avec l'effervescence de l'âge. Des passions haineuses déchaînées sur le tombeau d'un homme célèbre ne voudraient laisser vivre de lui que le souvenir de ses égaremens; l'homme juste accorde quelque respect à sa mémoire, si pendant sa vie il fut attentif aux besoins de l'humanité, et s'il consacra ses talens à faire haïr des abus qui trop longtemps vieillirent sur sa patrie.

Comme écrivain, Mirabeau était déjà homme public; ses relations avec plusieurs savans étrangers, ses ouvrages, dont les principes élevés méritaient de devenir la propriété de toutes les nations, peut-être aussi la singularité des événemens au milieu desquels s'était écoulée sa jeunesse, avaient contribué à lui donner une grande célébrité , lorsque la révolution française éclata et vint donner à son nom une importance nouvelle : il en embrassa les principes avec transport.

Régner, c'est protéger les droits de l'homme, a dit La Bèotie. Si ce mot est exactement vrai, combien peu de princes ont véritablement régné sur la France! Des violations multipliées du droit de propriété par l'établissement arbitraire d'impôts onéreux qui n'atteignaient jamais la partie la plus opulente de la nation; l'intolérance religieuse se déchaînant avec toutes ses fureurs contre des milliers de citoyens dont tant de fois elle répandit le sang; la liberté civile outragée chaque jour par des exils sans condamnation, par des emprisonnemens arbitraires, rendus plus odieux encore par le régime qui s'était introduit dans les prisons; la pensée rendue esclave par la censure des écrits, cette auxiliaire de toutes les oppressions : tel était le code ministériel, quelquefois sous des princes doux et humains, mais rendus étrangers aux maux

SUR MIRABEAU. xxv

de la patrie, et trop faibles pour se défendre contre les séductions dont ils étaient assaillis : tel devait être le résultat de l'absence d'une loi fondamentale qui, tout en réglant l'autorité des rois, assurât aux droits de la nation, par la liberté politique, des garanties contre les envahissemens de ce pouvoir même trop porté à méconnaître et son origine et sa destination. Le défaut d'une constitution fixe, fondée sur le consentement de la nation, (il serait en effet déraisonnable de vouloir imposer à une nation un mode d'existence qui ne lui conviendrait pas) , devait ouvrir la carrière des révolutions pour la France éclairée : car l'ignorance seule d'un peuple peut s'accommoder d'un état de choses dans lequel i! ne trouverait ni respect pour la dignité de l'homme, ni garantie certaine pour ses droits : l'époque de son instruction est aussi celle de sa liberté.

La nature a fait l'homme libre; et cependant autant il est facile à une grande nation de perdre sa liberté, autant il lui est difficile de la recouvrer lorsqu'elle a vieilli sous une longue servitude : les préjugés les plus humilians pour l'humanité, les abus les plus contraires à la raison, se soutiennent par eux-mêmes, sans efforts, lorsqu'ils ont en leur faveur une longue existence ; ils établissent leur siège jusque dans le cœur de ceux qu'ils oppriment; chaque jour de leur durée ajoute à leur puissance. La raison a besoin de longs efforts pour ramener des peuples vieillis dans l'oppression à la connaissance de leurs droits; il lui faut, par une éducation nouvelle, détruire une longue éducation de mensonge et de servitude.

Le dix-huitième siècle a été pour la France le siècle régénérateur; il opéra dans les esprits une révolution qui devait un jour se placer dans les choses mêmes : la raison et le génie s'unirent pour la ruine des abus et des préjugés qui les soutiennent; la philosophie prit toutes les formes pour les combattre; quelques hommes de génie ne

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dédaignèrent point de donner à la raison, pour auxiliaire, l'arme du ridicule : ils firent rougir les hommes de leurs préjugés, portèrent ainsi le doute au milieu de toutes les croyances, et mirent les esprits en défiance à l'égard de ce qu'ils avaient le plus respecté : heureuse la nation , si la morale, qui seule peut préserver les révolutions des excès qui les déshonorent, avait pu échapper à un scepticisme général. D'autres, plus moraux peut-être que les premiers, ennemis comme eux des préjugés qui dégradent l'humanité, avaient tout attaqué, hors la vertu; et leur éloquence, allumée par l'amour des hommes, avait su faire naître le germe d'un sentiment plus élevé de leurs droits, une haine plus profonde de toute espèce de servitude. Tel fut Roussseau, le philosophe de la nature; nul ne connut mieux que lui le creur humain, ni les vices des institutions sociales : ses écrits élèvent l'âme en fortifiant la raison; ils eurent une grande influence sur ses contemporains, qui y apprirent l'amour de la liberté, mais qui, comme lui, ne désespèrent point de pouvoir l'établir tout entière au milieu des sociétés de l'Europe.

L'instruction avait pénétré toutes les parties de la France ; partout une fermentation générale annonçait l'approche d'une grande époque, lorsqu'un déficit dans les finances de l'état amena des événemens qui donnèrent à la nation une activité nouvelle. C'est du sein des parlemens , ces antiques dépositaires du peu de libellé que la France recelait dans son sein, que sortit la voix qui demanda les états- généraux; cette voix fut recueillie de toutes parts. Le gouvernement céda aux vœux de la nation, à qui il offrit ainsi l'occasion d'une nouvelle organisation sociale. Il demandait de l'argent pour combler un déficit immense dans les finances de l'état; la nation demandait des lois qui pussent prévenir un déficit nouveau : elle demandait l'égalité des citoyens aux yeux de la loi : elle voulait être libre.

SUR MIRABEAU. xxvij

Comme dans l'enfance des nations, au milieu des révolutions qui agitent les empires, les hommes prennent le rang que leur avait assigné la nature : parmi ces grands orateurs , ces publicistes distingués , ces citoyens généreux , dont la l'évolution vit se développer et les talens et l'énergie, Mirabeau, par la force de son caractère, par son éloquence, et parla profondeur de ses idées, se montre comme le génie supérieur de cette grande époque.

La convocation des états-généraux était fixée pour le 27 avril 1789 : Mirabeau, qui l'avait hâtée de ses voeux, avait aussi annoncé combien il serait ambitieux d'être compté au nombre des députés de la nation (*). Dans l'absence d'une loi fondamentale, une assemblée des étatsgénéraux pouvait devenir l'arbitre des destinées de la France : et il pressentait déjà l'influence qu'il exercerait un jour sur cette assemblée. Il arrive en Provence précédé par une grande réputation : ses écrits avaient à la fois fait connaître ses principes et donné une haute idée de ses talens : le peuple l'accueillit avec joie, le parti aristocratique le reçut avec effroi. En sacrifiant à un patriotisme éclairé des prétentions que l'opinion publique repoussait avec force, la noblesse du Dauphiné , réunie au tiers -état pour poser les bases des états de cette province, avait offert un bel exemple à la France. Les nobles possédans-fiefs de la Provence ne surent point l'imiter; unis à quelques prélats et aux consuls des communautés, ils se disaient les représentais delà nation provençale dans ses états, refusaient de reconnaître les droits des habitans nombreux de la Provence qui protestaient avec force contre l'usurpation de leurs pouvoirs, et s'efforçaient, dans leurs prétentions, de fermer les yeux sur

(*) Voyez la lettre qu'il écrivait à M. de Calonne, page xx de cette notice.

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la fermentation qu'ils jetaient eux-mêmes au sein d'une

population dont toutes les affections sont si violentes.

Dans l'assemblée des possédans-fiefs, Mirabeau osa s'élever contre ces prétentions injustes qui ne prouvaient que trop que la raison humaine avait fait de vains efforts relativement à quelques hommes que leurs intérêts semblaient retenir en arrière de la nation. Il combattit l'exclusion des états de la province , prononcée par les nobles possédans-fiefs contre les membres de la noblesse qui ne réunissaient pas à leur titre la possession d'un lief. Sa voix se fit surtout entendre en faveur du tiers-état, qu'il appelait déjà la nation. On crut se soustraire à ses principes en proscrivant sa personne , et les privilégiés résolurent de l'exclure de leur assemblée. Déjà, dans une protestation contre ses discours , sa motion sur la nécessité de provoquer une assemblée générale des trois ordres était appelée incendiaire, et lui-même représenté comme l'ennemi de la paix.., le perturbateur de l'ordre; qualifications odieuses, dont, dans tous les temps, on a voulu flétrir les hommes généreux qui ont eu le courage de protester contre des usages vicieux qu'une longue oppression ne saurait légitimer. La réponse de Mirabeau à cette protestation de l'aristocratie est un de ses plus beaux discours: elle est (*) remarquable par l'engagement solennel qu'il y prend entre les mains des communes, d'être à jamais ïlwmme de la liberté publique , l'homme de la constitution. Malheur aux

(*) Un écrivain distingué a cru trouver dans ce discours l'éloge des proscriptions de Marius : nous renvoyons pour toute réponse au passage du discours de Mirabeau dont cet écrivain a parlé. Voyez la page 54 de ce volume ; voyez aussi l'Histoire de la Révolution française fendant le 18e siècle, par M. Lacretelle , tome vi, page 254. Si nous osions nous permettre une observation, nous dirions qu'on n'a jamais fait le reproche d'avoir loué les assassinats de Louis XI, aux écrivains qui n'ont vu d'heureux dans son règne que l'extinction de la féodalité.

SUR MIRABEAU. xxix

ordres privilégiés, ajoute -t -il, si c'est là plutôt être l'homme du peuple que celui des nobles! car les privilèges finiront, mais le peuple est éternel,

Mirabeau fut exclu de l'assemblée des possédans-fiefs : on a dit qu'il s'était jeté dans la cause du peuple, parce qu'il avait été rejeté par la noblesse; ce n'est point là connaître le caractère de celui qui, à la cour de Berlin, parla des droits des nations au successeur du grand Frédéric le jour de son avènement au trône. Mirabeau ne se montra pas l'homme «du peuple parce qu'il avait été rejeté par la noblesse; mais il ne fut rejeté par la noblesse que parce qu'il s'était montré l'homme du peuple, et qu'on ne pouvait espérer de faire fléchir ses opinions.

Exclu de l'assemblée des possédans-fiefs, il devint l'idole du tiers-état; on l'aimait déjà pour ses principes populaires ; on l'aima davantage depuis l'injuste exclusion dont on avait voulu le flétrir. Sa présence excitait des transports dans un pays où un soleil plus ardent semble ajouter à Ja violence des passions. A Aix, la jeunesse lui offrit une garde d'honneur ; a Marseille, le peuple traîna lui-même sa voiture, et se livra aux démonstrations de la joie la plus vive : on lui assigna au spectacle une place particulière, et, pendant une représentation à laquelle il assistait, une couronne fut placée sur sa tête : ils devaient être bien odieux à cette population passionnée, ces privilèges dont Mirabeau avait prédit la ruine! Après avoir été l'idole de ses concitoyens, il eut bientôt l'occasion de s'en montrer l'arbitre : au moment où une effervescence générale régnait dans toute la Provence, le peuple de Marseille se plaignait du prix excessif du pain : cette ville paraissait menacée des plus grands désordres : Mirabeau s'adresse aux Marseillais par un écrit où la raison est mise à la portée de tous les esprits; et, ce que n'avait pu la puissance du gouverneur de la province, sou intervention suffit pour l'opérer : le calme se rétablit dans Marseille.

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Cependant 1 illégalité des élats de la province avait été reconnue par le gouvernement, qui autorisa le tiersétat h s'assembler par sénéchaussées, afin de nommer des députés aux états -généraux. Aix et Marseille élurent Mirabeau , qui , publiquement , avait abjuré sa qualité de noble en faisant inscrire sur un magasin ces mots : Mirabeau, marcliand de draps. Il opta en laveur de la ville d'Aix; et ce fut en qualité de député du tiers-état de cette ville qu'il se présenta aux états-généraux, devenus bientôt assemblée nationale. Là , son éloquence se développa dans tout son éclat; et ses travaux, qui furent immenses, y attestèrent à la fois et l'étendue de ses connaissances dans la science politique , etla profondeur de ses vues, et la fermeté de ses principes. Son nom se trouve attaché honorablement à tous les actes de cette assemblée. Dans les premiers temps, lorsque les esprits restaient encore incertains en présence de ces formes que la raison avait bien ruinées, mais qui étonnaient encore par l'influence des habitudes, nul ne montra, selon les circonstances, plus d'intrépidité et de grandeur d'âme ; et dans tous les temps, à toutes les époques, alors que tant d'attaques diverses menaçaient la liberté naissante, nul ne se montra plus zélé défenseur des droits du peuple, plus ennemi de ces désordres contre lesquels la liberté devait nécessairement échouer.

Si j'avais à peindre la révolution comme il me semble qu'elle devait se montrer, je tracerais l'image d'un génie qui d'une main renverse les institutions vicieuses que l'opinion publique repoussait avec trop de force pour qu'il fût possible de se servir de ménagement h leur égard, et de l'autre écrit des lois énergiques destinées à maintenir l'ordre au sein même de la destruction , et à préparer dans l'avenir la ruine insensible des abus que l'humanité et peut-être aussi la sagesse ne permettaient pas d'arracher avec violence. Bien des hommes , à la fin du dernier

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siècle , avaient appris à connaître , pour les détruire , les institutions qui avaient pendant long-temps opprimé la nation ; et l'on peut dire que la première partie de la révolution devait s'opérer par la seule force des choses. Le mouvement communiqué aux esprits devait emporter nécessairement et les privilèges et tout ce que l'opinion publique désignait comme oppressif; mais pour faire sortir des ruines de l'ancien ordre social la paix avec la liberté, il fallait des lois que quelques hommes profondément versés dans la connaissance des choses humaines pouvaient seuls fonder : Mirabeau me paraît être du petit nombre de ceux qui comprirent bien la question tout entière, et qui avaient assez d'étendue d'esprit pour la résoudre.

Je n'essaierai point de le suivre pas à pas dans sa carrière politique. 11 me faudrait pour cela présenter le tableau de tous les travaux de l'assemblée nationale, ce qui ne conviendrait ni à mes forces, ni à la nature de cet écrit; je retracerai seulement quelques-uns des faits essentiels qui peuvent servir a caractériser Mirabeau comme citoyen, et quelques-uns des principes qui le caractérisent comme législateur.

L'ordonnance du roi qui accordait au tiers -état une représentation égale (*) à celle des deux autres ordres réunis, était décisive pour la révolution, si les communes pouvaient obtenir la délibération par tête dans une assemblée générale des députés des trois ordres; mais l'aristo-

(*) On sait que Louis XVI avait convoqué les notables pour les consulter sur le mode d'organisation des états-généraux. — Il n'y eut qu'un bureau (le sixième, présidé par Monsieur, aujourd'hui Louis XVIII) qui fut d'avis d'accorder au tiers-état un nombre de députés égal à celui des deux autres réunis. L'opinion de ce bureau, soutenue par M. JVecker, fut adoptée par le roi le 27 décembre 1788.

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cratie, qui avait protesté avec force contre cette ordonnance, redoubla d'efforts pour s'opposer à toute délibération par tête dans une assemblée commune; elle prévoyait déjà la ruine des privilèges, et elle s'agitait comme si la patrie était sur le point d'expirer. Les communes, après avoir montré cette modération que leur recommandait un des députés dont elles avaient le plus à s'honorer (*) , crurent enfin avoir besoin d'une mesure énergique pour faire rentrer les privilégiés dans la nation ; elles se constituèrent sous le nom d'ASSEMBLÉE nationale. Mirabeau leur avait proposé de se constituer sous la qualification de représentans du peijple. Le second discours qu'il prononça en faveur de cette qualification est remarquable par les traits de la plus belle éloquence, et surtout par les vérités courageuses que recèlent les inspirations sublimes de l'orateur. La vieillesse des abus ne saurait les rendre sacrés aux peuples, et une oppression qui s'est soutenue pendant des siècles n'est point légitimée par cela seul qu'elle a pesé sur un plus grand nombre de générations. C'est en vain qu'afin de pouvoir refuser à la nation la jouissance des droits dont elle avait été trop long-temps privée , les ordres privilégiés s'efforçaient de diviniser leurs privilèges et d'étouffer la raison sous le poids d'une autorité sainte : la raison s'indignait contre ces coupables efforts. C'est elle qui disait aux représentans des communes , que puisque l'homme trouve au fond de son âme, gravé en traits de feu, l'amour de la liberté, c'est la liberté seule, et non l'oppression, qui doit être placée sous une protection sublime; c'est elle qui leur disait qu'au sortir d'un état de choses où les privilèges seuls avaient des codes, le peuple français avait enfin des droits à exercer, et un grand exemple

(*) M. Boissy-d'Anglas. — "Vous avez pour vous la force et la raison, 'il vous faut encore la modération. » ( Séance du 12 mai 1 7H9. )

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à donner aux nations dont une constitution ne garantissait pas les droits. Mirabeau , le premier dans l'assemblée des députés des communes , révéla au peuple français son existence morale, trop long- temps méconnue, en proclamant ses droits et sa puissance. Il parle de ce peuple uni existe, de ce peuple qui est tout ; dans ces paroles se trouve tout entier le principe de la souveraineté du peuple, qui couvrit de sa protection le pouvoir qu'exercèrent les élus de la nation, et leurs efforts pour donner une constitution à la France : principe qu'il ne faut pas entendre dans ce sens , qu'une majorité quelconque peut opprimer à son tour ceux dont elle fut opprimée longtemps; caria justice, qui doit régler toute puissance bumaine , condamne le despotisme exercé par un grand nombre , tout aussi-bien que le despotisme d'un seul : il signifie seulement que le bien-être des nations est le but de toute autorité, comme c'est dans leur volonté que toute autorité prend sa source, il consacre aussi le droit des peuples à se donner les lois dont ils ont besoin , et qu'une fausse politique leur refuserait; et à défendre les institutions qu'ils chérissent , lorsque les usurpations du pouvoir s'efforcent de les anéantir. Mirabeau osa quelquefois sanctionner ces vérités par une résistance courageuse aux ordres de l'autorité. On se rappelle la séance royale du 25 juin 1 789, et les paroles qu il adressa à M. de Brezé,qui était venu notifier à l'assemblée l'ordre de se séparer : » Allez » dire à votre maître, s'écria-t-il, que nous sommes ici par la n puissance du peuple , et qu'on ne nous en arrachera que » par la force des baïonnettes. » Ces paroles retentirent dans le cœur des députés- des communes; elles y portèrent le sentiment de leurs droits et de leurs devoirs.

Au même instant il proposa de décréter l'inviolabilité des membres de l'assemblée nationale, et de déclarer coupables du crime de lèse-nation ceux qui oseraient porter atteinte à cette inviolabilité. La résistance de l'assemblée

M1BABEA C. TOME I.

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nationale aux ordres du gouvernement qui voulait la dissoudre , et le décret sur l'inviolabilité de ses membres , sont deux faits extrêmement remarquables: ils donnèrent une grande activité à In révolution; ils apprirent au pouvoir que la force seule pouvait arrêter la marche de l'assemblée nationale; mais la force était dans la nation; et la nation se prononçait pour ceux qui avaient fait serment de ne se séparer que lorsqu'elle aurait une constitution.

Mirabeau donna bientôt un nouveau gage de son amour pour la liberté dans ses efforts afin de prévenir les désordres qui pouvaient sortir chaque jour de l'inquiétude et de l'effervescence qui s'étaient emparées de tous les esprits depuis la séance royale du 2 3 juin : il fit adopter par l'assemblée nationale un projet d'adresse aux Français, dans laquelle les députés de la nation, au nom de la patrie et delà liberté naissante, demandaient à leurs commettans du respect pour les lois et pour leurs ministres , et cette douce modération, qui seule pouvait leur concilier tous les esprits et déjouer les projets de la malveillance : » Qu'il sera glorieux pour la France et pour » nous que celte grande révolution ne coûte à l'humanité »ni des forfaits, ni des larmes! les plus pelits étals n'ont «souvent acheté une ombre de liberté qu'au prix du sang »le plus précieux... Et nous, messieurs , nous verrons la « même révolution s'opérer par le seul concours des lu- «mières et des intentions patriotiques; nos combats sont »de simples discussions, nos ennemis des préjugés par- * donnables ; nos victoires ne seront point cruelles , nos "triomphes seront bénis par ceux qui seront subjugués » les derniers. » Vaines chimères d'un cœur généreux ! Une longue oppression avait amassé dans la nation trop de haine contre les privilégiés : cette haine, excitée chaque jour par l'aristocratie elle-même , qui n'espérait plus que dans les excès qu'elle pourrait faire naître , n'a pas connu tou-

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jours les lois de la justice : du sein des désordres qui vinrent se placer sur le passage de la France à un nouvel ordre de choses, l'anarchie a levé sa tête hideuse, et la liberté a fui d'une terre où elle recevait des sacrifices de sang humain.

Vainement on a essayé de flétrir la«némoire «le Mirabeau , en attachant à son nom l'odieuse responsabilité des événemens des 5 et G octobre; il fut étranger aux excès commis dans ces malheureuses journées , et les manœuvres de ses ennemis ne servirent qu'à faire briller davantage son innocence. M. l'abbé Maury, dont celte fois le témoignage ne saurait être suspect , parla lui-même pour Mirabeau , et qualifia d'absurde une accusation qui n'avait pour base que quelques dénonciations ridicules. Mirabeau avait annoncé , dès ses premiers pas dans l'assemblée nationale, ce qu'il devait être jusqu'à la fin de ses travaux, c'est-à-dire jusqu'à sa mort , l'ami de la liberté et de l'ordre. C'est lui qui, en demandant le renvoi des troupes, dont la présence menaçait l'indépendance de l'assemblée nationale , proposa de confier à des milices composées de citoyens le soin de veiller au maintien de l'ordre; ces milices lui paraissaient d'ailleurs un équilibre nécessaire aux armées permanentes, dont le pouvoir se sert trop souvent pour se jouer des nations et de leurs droits. Le premier il parla de l'organisation des municipalités : » Elles sont la »base du bonheur, disait-il, le plus utile élément d'une «bonne constitution , le salut de tous les jours , la sécurité «de tous les foyers, en un mot, le seul moyen possible «d'intéresser le peuple entier au gouvernement, et de ré «server les droits autour des individus. «Il montra dans toutes les circonstances le plus grand respect pour la liberté individuelle : dans une révolution qui n'était légitimée que par le besoin de rendre aux hommes la jouissance de tous leurs droits, il ne croyait point que ces droits pussent jamais être sacrifiés à r e qu'on appelait la nécessité des cir-

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constances , et il demanda que la liberté de s'expatrier fût accordée à quiconque ne serait pas retenu dans sa patrie par des obligations particulières. Dans cette circonstance il adressa à l'assemblée nationale, sur l'émigration, les mêmes paroles qu'il avait adressées au despote le plus absolu de l'Europe : car il pensait que la justice est placée au-dessus des assemblées nationales tout aussi -bien que des rois. Il parla pour l'inviolabilité des lettres: » Est- » ce à un peuple qui veut devenir libre , disait-il , à em- » prunter les maximes et les procédés de la tyrannie? Peut-il » lui convenir de blesser la morale , après avoir été si longi temps victime de ceux qui la violèrent?» La liberté des opinions fut toujours sacrée pour lui ; il protesta contre toute espèce de dictature que l'assemblée nationale pour rait vouloir exercer sur ses membres : » Décider que l'as- » semblée a le droit de prononcer l'exclusion d'un de ses » membres , de le flétrir aux yeux de la nation qui lui a •> donné sa confiance , c'est porter un décret avilissant pour «l'assemblée, attentatoire à sa liberté, et contraire aux

• droits de la nation, qui seule est juge en dernier res- » sort de la conduite de ses représentans. Ce serait consacrer, ajoutait-il, le dogme de l'inviolabilité des mi-

» NISTRES, ET DE LA RESPONSABILITE DES DEPUTES. » On Se

rappelle ses discours en faveur de la liberté des cultes, et de leur égalité devant la loi , contre les efforts que faisait une partie de l'assemblée pour faire déclarer nationale la religion catholique : » D'ici , de la tribune où je » parle , s'écriait-il , je vois la fenêtre du palais dans lequel a des factieux, unissant des intérêts temporels aux intérêts

• les plus sacrés de la religion , firent partir de la main » d'un roi des Français l'arquebuse fatale qui donna le » signal du massacre de la Saint-Barthélemi. « Cette inspiration éloquente étouffa les derniers cris <ie l'intolérance. 11 exprima en ce peu de mots son opinion sur le droit des citoyens de se réunir pour discuter leurs intérêts :

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I rs hommes non armés ont le droit de se réunir en tel «nombre qu'ils veulent pour communiquer leurs lumières, leurs vœux, leurs titres. Les en empêcher, c'est s attaquer les droits des hommes et des citoyens. » Il s'efforça de relever la morale publique , et voulut que le 'respect en fût enseigné par les lois de l'état. C'est dans ce but qu'il proposa de consacrer par une loi expresse une incapacité d'être élu membre de l'assemblée nationale . pour les faillis, ou ceux des enfans des faillis qui n'auraient pas acquitté leur portion virile des dettes de leur père mort insolvable .* loi éminemment morale, qui honore à la fois et le citoyen qui en présenta le projet, et l'assemblée qui la plaça dans la constitution dont elle construisait l'édifice.

Cependant, au milieu de ses travaux pour assurer des garanties aux droits de la nation , de ses efforts contre la corruption qui pourrait un jour atteindre ses mandataires, Mirabeau fut accusé de n'être lui-même qu'un agent corrompu du pouvoir, et d'avoir consacré les derniers temps de sa carrière politique à détruire ce qu'il avait fait pour la liberté, lorsqu'il agissait sans intérêt et d'après sa propre conviction. Mais ces accusations ne font qu'attester que Mirabeau a subi la destinée de tous ceux qui viennent se placer , avec des principes , au milieu des exagérations des partis : dans un temps , il combattit avec courage ces privilèges qui dégradent l'homme, et qui semblaient ne réserver les droits de cité que pour quelques-uns; et l'aristocratie voulut le flétrir des noms de perturbateur et d'ennemi de la paix : dans d'autres temps, lorsque les privilèges n'étaient plus , lorsque les droits du peuple trouvaient déjà leur garantie dans la constitution dont l'ouvrage était commencé, au moment où toutes les passions déchaînées exigeaient peut-être des lois plus répressives , il pensa qu'il fallait accorder au pouvoir exécutif quelques-uns des droits dont la constitution anglaise n'a pas

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craint d'armer la royauté ; et l'on cria , dans les rues* de Paris, à la trahison du comte de Mirabeau ; et le sanguinaire iMaral ne craignait pas d'écrire qu'il fallait le frapper d'un poignard , comme traître à la patrie. La passion et l'ignorance sont de mauvais juges; ni les cris de l'aristocratie expirante, ni ceux d'une populace égarée, que trop imprudemment on introduisit dans des discussions sur des questions constitutionnelles, ne seront point pour Mirabeau le jugement de la postérité.

Le 22 juillet 1789, pendant la discussion sur les divers projets de déclaration des droits, il vit pour la première fois des doutes jetés dans l'assemblée sur la pureté de ses intentions. Ce fut sans doute une époque à jamais mémorable pour l'humanité , que celle où des peuples entiers, secouant le joug d'une domination étrangère, proclamèrent leur indépendance conquise au prix de leur sang , et la placèrent sous la protection de la divinité. La déclaration des droits de l'homme, mise en tête des constitutions des États-Unis, avait retenti dans tous les cœurs, et la France devait répondre à son tour, par une déclaration semblable, à ces peuples, que l'Europe n'avait conquis que pour leur communiquer des vices, et qui nous offraient en échange l'exemple des plus généreux efforts, elle tableau vivant d'une grande association composée d'hommes libres. Mais peut-être, lorsque dans l'assemblée nationale se discutait la question de la déclaration des droits , le moment de cette discussion n'était pas encore venu; peut-être n'était-il pas prudent de jeter quelques principes abstraits au milieu d'une fermentation générale , lorsque la force publique n'existait plus , lorsque surtout la constitution, qui seule pouvait définir entièrement les pinneipes dont devait se composer la déclaration des droits, était à peine commencée : n'était-il pas à craindre qu'armée de cette déclaration, une population entière ne vînt se jeter au travers des questions

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constitutionnelles, et porter atteinte à la liberté des délibérations? Mirabeau proposa d'ajourner la rédaction de la déclaration des droits de l'homme à l'époque où les autres articles constitutionnels seraient terminés. Cette proposition fut rejeléc par la majorité de l'assemblée : l'expérience a appris qu'elle aurait pu prévenir de grands désordres.

Lors de la discussion de la question importante de la sanction roi/aie, Mirabeau ne craignit point de compromettre sa popularité en se déclarant pour le veto indéfini , qui semblait heurter de front le principe de la souveraineté du peuple, et que repoussait alors l'opinion de la majorité de l'assemblée ; trop de rois avaient abusé deleur pouvoir contre la nation, pour que la nation ne traitât pas à son tour la royauté comme une ennemie : le peuple semblait s'enrichir de tout ce qu'on enlevait au pouvoir exécutif; et l'on s'écriait que lanalionava.it gagné contre le roi, toutes les fois que la royauté perdait quelqu'une de ses prérogatives : il semble que la science politique ne se traîne qu'au travers de terribles expériences. Une oppression de plusieurs siècles nous avait appris à nous défier du pouvoir des rois. Nous avons eu besoin de traverser d'autres excès pour apprendre que si le pouvoir exécutif doit être impuissant pour renverser les lois de l'état , il doit du moins être armé pour les protéger. L'assemblée nationale livra la royauté sans défense aux factieux qui voulurent la détruire, moins dans l'intérêt de la liberté que dans celui de leur ambition ; mais gardonsnous d'insulter à des erreurs qui reposèrent toutes sur des sentimens généreux. Mirabeau parla avec la plus grande force en faveur du veto indéfini ; et dès ce moment il se sépara du parti démocratique de l'assemblée, qui se plut trop dans la suite à accueillir les calomnies dont il fut l'objet.

Plus tard, dans une des discussions les plus solennelles

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dont la France eût été témoin , il se vit plus particulièrement en butte à tous les traits, calomnié par d'infâmes libelles , insulté par ce même peuple dont il avait été l'idole (*) , et qui, bientôt revenu d'un moment d'erreur, devait lui offrir le Iribut de ses larmes et de ses regrets. On disputait pour savoir h qui serait délégué le droit de faire la paix et la guerre ; c'est-à-dire qu'encore une fois on mettait en question l'existence constitutionnelle de la royauté : mais le déchaînement de toutes les passions qui au dehors de l'assemblée menaçaient l'orateur, les talens mêmes de ceux de ses collègues que Mirabeau eut à combattre , ne servirent qu'à rendre son triomphe plus éclatant. Jl parvint, par des efforts de dialectique et d'éloquence , à poser les bases du décret rendu par l'assemblée nationale : il fut décidé que le droit de faire la paix et la guerre appartiendrait concurremment au roi et au corpslégislatif : décision qui , seule , était conforme aux véritables principes de la monarchie constitutionnelle.

Lorsque Mirabeau s'efforça , dans les derniers temps de sa carrière politique, de relever la royauté, traitée avec tant d'hostilité par la majorité de nos premiers législateurs, il ne cédait qu'à sa propre conviction; car jamais aucun genre de corruption ne put le détourner de la voie que sa raison lui avait tracée. 11 avait long-temps médité sur les constitutions des Etats-Unis et sur la constitution d'Angleterre , et cette dernière lui paraissait convenir davantage à la France. Il ne croyait pas, disait-il, en répondant à M. Sieyes, qu'tm peuple vieilli au milieu d'institutions antisociales pût s'accommoder des principes philosophiques dans toute leur pureté. II n'attendit point pour adopter ces idées que les désordres , tristes résultats

(*) Ce fut dans cette occasion qu'en montant à la tribune , il fit entendre ces paroles si souvent répétées: » Et moi aussi, messieurs, je » sais qu'il n'est qu'un pas du Capitole à la roche Tarpéienne. »

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ou de la faiblesse des lois , ou de celle du pouvoir qui doit les protéger, vinssent lui donner une expérience tardive : le jour où pour la première fois il disait aux communes , encore séparées des deux ordres privilégiés , que le peuple est tout , il prononçait aussi ces paroles : » Et moi aussi , messieurs, je crois le veto du roi tellement nécessaire, que j'aimerais mieux vivre à Gonstantinople qu'à Rome, s'il ne l'avait pas. » Ce rapprochement de principes me paraît expliquer toute sa politique.

Il est vrai que, dans les derniers temps de sa carrière, il eut quelques relations avec la cour. C'est qu'alors la cour avait compris qu'une plus longue résistance à la révolution pouvait occasioner la chute du trône, en donnant par l'irritation une trop grande activité au mouvement révolutionnaire; et elle se jetait dans les bras d'un homme de génie qui voulait à la fois la liberté et la royauté, et qui seul peut-être pouvait les concilier toutes deux.

Quoique son opinion sur le droit de la paix et de la guerre lui eût fait perdre sa popularité, quelques traits d'éloquence la lui rendirent bientôt; et dans l'assemblée, ceux qui s'étaient montrés le plus éloignés de ses vues , s'en rapprochaient chaque jour : il aurait fini par exercer sur ses collègues une espèce de dictature qu'il n'aurait due qu'à la puissance de sa raison et de ses talens. Le 2 février il fu t porté à la présidence de l'assemblée, et cet honneur lui donna une occasion nouvelle de prouver et la vivacité de son esprit , et ses qualités comme orateur : on remarque ses discours à la municipalité de Paris, aux Quinze-Vingts, aux quakers, qu'il prononça pendant sa présidence. Mais cette belle fonction , qu'il avait reçue de l'estime de ses collègues , semblait destinée à couronner sa vie. Les passions qui avaient agité sa jeunesse, les tourmens de la captivité qui avait consumé ses plus belles années, ses longs travaux, la violence des impressions qu'il reçut dans toutes les époques de sa vie, avaient consumé ses forces, et l'a-

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vaient conduit h une mort anticipée. Le 28 mars, il fut retenu dans son lit par la maladie qui devait bientôt l'enlever a la France. Les progrès du mal lurent si rapides, qu'en apprenant qu'il était malade, Paris apprit qu'il était mouvant. Cette nouvelle jeta la consternation dans cette ville immense : de tous côtés on se portait vers sa demeure; on écartait les voitures dont le passage bruyant pouvait l'incommoder ; et les bulletins, qui se renouvelaient d'heure en heure, ne suffisaient pas à cette alarme universelle , qui comptait les minutes qui pouvaient ajouter aux craintes ou aux espérances (*). Au milieu de celte sollicitude de tous les citoyens , Mirabeau était tranquille pour lui-même; il entendit de la bouche du célèbre Cabanis, son médecin et son ami, qu'il n'avait que peu de temps à vivre. «J'emporte, dit-il, le deuil de la monarchie; des factieux «s'en partageront les lambeaux. » Sa fermeté ne l'abandonna pas un seul instant ; dans un intervalle où il avait perdu l'usage de la parole , sa main traçait ces mots : » Croyez-vous que le sentiment de la mort soit si doulou- «reux? «Mais bientôt, les douleurs devenant plus aiguës, il écrivit pour Cabanis : » Quand un malade est sans es- «poir, et qu'il a pour médecin son meilleur ami , celui-ci «est un barbare s'il lui refuse un peu d'opium pour le « tirer des angoisses de la mort. » Peu d'instans après , la parole lui étant revenue, il s'entretenait avec ses amis, lorsqu'il éprouva une nouvelle crise de douleur : il jeta un cri, et expira. C'était le 2 avril 1 79 1 , à huit heures et demie du matin. Il était alors âgé de quarante-deux ans. Quelques jours auparavant , il s'était écrié : »-/e combattrai les facétieux, de quelque côté qu'ils soient. «Vœux impuissans ! la mort a tout détruit : en frappant un seul homme, c'est elle peut-être qui précipita dans l'anarchie notre malheureuse patrie.

(*) Expressions de M le comte Garât.

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Pendant que la population de Paris se livrait tout entir re à sa douleur, dans l'assemblée nationale, chacun def membres s'empressait par quelque motion de payer aux mânes de Mirabeau le tribut de ses regrets et de son estime. L'un avait demandé qu'une députation fût envoyée à ses funérailles : Nous irons tous — tous, s'écria -t- on; un autre, que les regrets de l'assemblée fussent exprimés dans le procès verbal de la séance , et à l'unanimité cette proposition fut adoptée par l'assemblée. » Hier , dit M. de » Reaumetz , au milieu des souffrances , il a fait appeler » M. l'évêque d'Autun, et, en lui remettant un travail sur les «successions, il lui a demandé, comme une marque d'ami »tié, qu'il voulut bien le lire à l'assemblée; » et aussitôt , sur l'invitation de l'assemblée, M. l'évêque d'Autun monta à la tribune. La lecture du dernier discours de Mirabeau fut souvent in tcrrompue par de vifs applaudissemens : c'étai l déjà la postérité qui se faisait entendre. Ce discours est peutêtre le plus bel ouvrage de l'homme de génie qui venait d'expirer. Le lendemain, 3 avril, l'assemblée décréta que le nouvel édifice de Sainte- Geneviève serait destiné à réunir les cendres des grands hommes; sur le fronton de l'édifice devaient être gravés ces mots : Aux grands hommes la patrie reconnaissante. C'est là que les cendres de Mirabeau furent jugées dignes d'être placées : c'est là qu'elles furent mises en dépôt par la patrie en deuil ; en 1 79,3, elles en furent enlevées par ordre de la convention sur la proposition de Robespierre.

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