PRONONCÉE, LORS DE SES FUSER AILLES , DANS L'ÉGLISE DE SAINT-EUSTACHE
Manibus date lilia plenis,
Ut spargam tumulo
Virgil. yEneidos lib. 6.
JDans les temps de despotisme où la basse flatterie pouvait seule &e l'aire entendre , et n'encensait que les vices des grands, ouvrir la bouche pour louer le mérite eût été un crime. Mais aujourd'hui que la vertu est enfin tirée des ténèbres , honorée , respectée , ne point célébrer la mémoire de celui à qui nous devons ce bienfait serait une ingratitude. Autrefois il était des gens assez vils , assez impudens pour vanter les destructeurs du genre humain, pour vouloir nous persuader que les restes infects d'un cadavre usé pendant sa vie par la débauche et la crapule exhalaient les odeurs pures de la vertu. Lestalens,au contraire , étaient ou méprisés , ou poursuivis , condamnés , flétris et oubliés; mais le voile du mensonge est enfin déchiré; et puisque nos yeux sont ouverts, que notre langue est en liberté, ouvrons sans crainte notre cœur, et donnons quelques éloges a la mémoire du grand homme que la France entière pleure en ce jour.
Je ne m'arrêterai point h la vie privée de Mirabeau :mais
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je considérerai dans le fils de l'ami des hommes , l'homme public , l'homme du peuple dont il a si bien fait reconnaître les 'droits : en un mot, Mirabeau a rempli fidèlement ses devoirs de député de l'assemblée nationale.
La tristesse peinte sur tous les visages, les pleurs que je vois couler, me font assez connaître l'intérêt que vous prenez tous à cet homme vertueux, et me répondent de votre attention...
Écrasée long-temps par le poids des victoires chèrement achetées d un roi conquérant, long-temps épuisée par la faiblesse de son successeur , la France était un triste héritage pour un prince ami de ses peuples ; son cœur brûlait de les soulager. Mais, malgré sa surveillance et son génie , sans ressource dans les conseils des personnes qui l'environnaient, intéressées à le tromper pour sucer avec plus de délices le reste du sang d'un corps sans énergie, la maladie augmente de jour en jour, et le corps va périr. Louis XVI redouble ses soins , et résolu de mourir avec son peuple plutôt que de régner sur ses ruines, il veut enfin consulter son peuple lui-même. Dès ce moment les provinces sortent de leur léthargie; les lumières se répandent, les génies s'éleclrisent , le peuple sent renaître ses forces : il sait déjà que c'est lui seul qui porte tout le fardeau de la couronne , qu'elle est prête à tomber , que lui seul peut la remettre sur la tête de son roi , que lui seul est le maître absolu : mais il lui faut des défenseurs, organes de ses volontés.
C'est alors, ô Marseille , que tu sus distinguer dans tes murs un citoyen honnête homme , digne interprète de tes désirs , et des vœux de toute la France. Quel trésor tu possédais alors! quel présent tu fis à tous les Français! ce choix seul t'assure L'immortalité. Tes anciennes plaies étaient cruelles , mais les maux qui t'aflligent maintenant sont encore plus cuisans, et Mirabeau va les guérir. Déjà de toutes parts les enfans se réunissent auprès de leur père.
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La famille est assemblée , et Louis lui déclare tout ce qui déchire son cœur. Chacun s'attendrit à ce récit ; chacun jure de mettre en œuvre tous les moyens de le consoler. Mais ce serment n'est pas généralement sincère. Deux corps puissans, engraissés de la substance du peuple, offrent, pour leur part, l'un des prières et des bénédictions, l'autre son épée et ses titres de noblesse. Le peuple offre ses bras. Ces deux corps boullis d'orgueil et de préjugés ne croient pas que celui-ci soit un composé d'hommes de la même espèce. Mirabeau le premier, quoique né dans le second rang, reconnaît dans tous les hommes ses frères. Nous n'avons, leur dit-il, qu'une même patrie, qu'un même intérêt qui nous rassemble. Ces hommes que vous mépri sez , et auxquels vous dédaignez de vous unir, sont du même limon que vous; ils sont autant que vous; que dis-je ? ils sontplusque vous. Ce sont leurs sueurs que vous buvez dans vos coupes d'or ; jusqu'ici ce sont eux qui vous ont nourris, ce sont leurs bras qui retournent vos champs, leur industrie qui pare vos palais et entretient votre mollesse. Daignez vous élever jusqu'à eux, vous honorer comme eux en partageant le fardeau des impôts qui les écrasent. N'êtesvous point comme eux citoyens de cet empire ? Payez donc autant qu'eux. \ous, nobles, vous payez de votre sang : mais le sang de ce peuple est-il moins pur que le votre ? Dans les combats, qui défend vos jours? qui vous fait gagner des batailles ?
Ministres des autels, vous attirez sur ies royaumes les bénédictions du ciel; eh bien , attirez-les sur vous-mêmes en soulageant ce même royaume par voire or. Pourquoi et comment avez- vous amassé tant de richesses? Ne savez-vous pas que votre maître et le mien vous a mille fois répété que son royaume n'était pas de ce monde? Versez donc à grands flots des biens qui ne vous appartiennent pas , et dont vous n'avez pas le droit de jouir. A ces mots Mirabeau entraîne les esprits : quelques-uns cependant,
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attachés à de vieilles et douces habitudes, ont peine à suivre le parti de la raison :mais bientôt ils cèdent, et la France en apparence n'a plus qu'un cœur. Mais l'hydre de l'aristocratie , toute tremblante , voit venir de loin l'Hercule qui doit abaltre ses têtes renaissantes. Elle frétait en secret de rage, et préparc sa vengeance. Tel le sanglier blessé aiguise dans la forêt ses défenses sur un chêne pour déchirer les chasseurs. Pour mieux réussir, autre protée, elle prend mille formes : tantôt il faut des troupes pour assurer les délibérations de l'assemblée nationale ; tantôt c'est un camp que l'on veut dresser , ici des soldats qu'il faut former; contre qui? ah ! barbares, contre le peuple! Où sont donc vos sermens ?\ ous venez de jurer avec eux une paix éternelle , et vous allez les égorger! Pour qui ces canons, ces appareils de guerre ? Arrêtez , cruels , arrêtez ! ils sont vos frères. Allez dire à votre maître , répond Mirabeau à l'envoyé d'un roi ( indignement trompé ) , allez dire à votre maître que les représentans du peuple français sont sans crainte au milieu du peuple : c'est pour lui qu'ils travaillent; et ils ne peuvent en avoir aucune défiance. Sire , où sont vos ennemis ? nous irons sur-le-champ les combattre. Est-ce pour voire propre sûreté que vous avez appelé ces étrangers? Et n'êtes-vous pas assez entouré de l'amour de vos sujets? Faites fuir loin de votre peuple ces soldats qui causent ses alarmes ; seul et sans gardes , au milieu de ce peuple , venez ,et vous verrez s'il est aussi effréné qu'on vous le dit : je vous réponds sur ma tête de sa soumission et de sa fidélité.
Quelle noblesse! quelle intrépidité dans cette conduite de Mirabeau ! Il me semble voir Codrus au milieu des piques ennemies pour sauver son peuple. Oui, chers concitoyens, rendons à notre héros cet hommage: il fui en ce moment notre libérateur, nous lui devons tous la vie. Mais qu'est-ce qu'est la vie sans la liberté? Nous étions encore esclaves . et les droits de l'homme vont nous ren-
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dre notre dignité; Mirabeau va enfin faire connaître a ces dieux de la terre, qui se jouaient a leur gré de la vie de leurs semblables , que les hommes ne sont point de vils troupeaux. Tous les hommes sont égaux, leur crie-t-il , aucune puissance n'a de droits sur leurs pensées. Chacun peut en liberté exprimer ce qu'il a dans le cœur, sans craindre un despote ou un ministre dont on découvre les déprédations. INul ne peut être inquiété sur ses opinions religieuses; enfin l'homme est libre dans ses actions et dans ses paroles (pourvu qu'il ne trouble pas la tranquil- //'/( publique ni la. propriété de son voisi/i). Comment, chers citoyens, des vérités aussi palpables ont-elles été si longtemps méconnues? Ainsi un riche insolent ne pourra plus s'emparer impunément de la vigne de iNabolh; ainsi tous les forfaits seront au grand jour : je suis donc autant qu'un monarque ! on ne peut donc plus , d'un seul mot, me précipiter au fond d'un cachot, pour avoir osé dire à l'un : Tes profusions ont ruiné ma patrie; à l'autre : i on amour pour le jeu, les intrigues secrètes ont achevé sa perle : enfin, je suis homme! Nations voisines, qui vivez sous la loi du despotisme, de l'ignorance et du fanatisme, vous, qui ne pouvez, sans crime, respirer même l'air dans tous les lieux de votre pays , soyez témoins de mon bonheur : je vis, je marche, je pense, je parle quand je veux, je suis homme, en un mot, et vous êtes au-dessous des bêtes qui paissent en liberté vos pâturages ! Jusques h quand encenserez-vous des idoles de chair et de boue? Ne naîlra-l-il jamais parmi vous des Mirabeau ! Voyez comme ce titre d'homme, que nous lui devons, nous donne de l'énergie ! Quel empressement , quel concours prodigieux à l'autel de la patrie! Tous les citoyens y vont offrir leurs dons, tous se dépouillent à l'envi; nos dames françaises, bien au-dessus des anciennes Romaines, courent en foule imiter leurs époux et leurs pères, et présenter leurs joyaux; le clergé lui-même devient généreux.
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Autrefois, comme l'avare, chacun cachait son trésor, parce que mille brigands nous le dérobaient; mais aujourd'hui nous donnons, et nous donnons à la patrie. Cependant mille abus ravagent encore la France : ici , ce sont des hommes qui ont fait vœu de pauvreté, et qui nagent dans l'abondance; là, des impôts ambulans qui assiègent sans cesse la capitale et les provinces ; plus loin , de riches pasteurs qui tondent leurs brebis pour changer leurs dépouilles en délices loin du troupeau qu'ils abandonnent aux loups; d'un autre côté, les droits féodaux écrasent le laboureur utile. Les titres font encore baisser les yeux , et l'on prostitue à des hommes l'encens qui n'est dû qu'à la Divinité : l'homme pauvre est encore dégradé, et porte les livrées de la bassesse. Les riches financiers pillent le trésor public , et ambitionnent les mêmes honneurs , que leur or bientôt leur procure ; les ministres , couverts de dettes , trouvent encore le moyen facile de les acquitter en peu de temps, et de posséder de nouvelles richesses; mais la lumière va pénétrer enfin dans ces noirs labyrinthes. En vain Cerbère aux trois gueules béantes voudra t-il empêcher Orphée de pénétrer dans ces gouffres affreux, le flambeau du génie dissipe les ténèbres. Chaque jour Mirabeau tonne, encourage, effraie les coupables, soulage les malheureux ; chaque jour voit naître une loi salutaire, voit disparaître un abus. Semblable à cet empereur romain qui marquait chaque jour par des bienfaits, notre nouveau Titus croit avoir perdu une journée quand elle n'a point été signalée par quelque décret utile au peuple français.
Qui peut ici m'accuser d'imposture ? Vous l'avez entendue vous-mêmes cette voix fulminante qui terrassait les vices. Est-il une seule discussion importante à laquelle il n'ait eu la plus grande part ? Souvent n'entraîna-t-il pas tous les suffrages par la sagesse de ses opinions? Génie profond et sublime, tous les sujets lui sont familiers. Bien
MtR tBBAI'. TOMIÎ I. J\