ÉTATS DE PROVENCE
Discours prononcé dans l'assemblée des possédans-fiefs de Provence, sur la motion de M. de La Molle, tendant à ce que tout objet de délibération fût proposé vingt-quatre heures avant d'opiner. Le 2 1 janvier 1 789.
-[Messieurs, je pense, comme M. de La Molle, que les chefs de nos assemblées devraient annoncer d'avance les matières de nos délibérations. Proposer de délibérer sans nul délai sur des points inopinés, ce n'est pas recueillir les suffrages , mais les surprendre.
Cet usage n'est bon qu'à mettre une assemblée entièrement dans la main de celui qui la préside; à dépouiller les opinions de leur propre pensée, et à les circonscrire dans le cercle qu'on peut leur avoir astucieusement préparé.
Qet usage induit également en erreur et les es-
prits profonds et les esprits ardens; ceux-ci , parce que, forcés d'aller trop vite, ils ne se garantissent des chutes que par hasard ; ceux-là , parce qu'accoutumés à ne juger que lorsqu'ils ont tout vu , s'ils n'ont pas le temps de tout voir, ils ne jugent que par humeur.
Aussi cet usage , lorsqu'il n'est pas l'instrument du despotisme, est-il la torche de la discorde, qui est pour le despotisme un autre moyen de renverser tout ce qui lui déplaît , d'extirper tout ce qui lui fait ombrage. Tels hommes qui se seraient paisiblement rapprochés dans la discussion préliminaire de la conversation , se repoussent dans une délibération publique et imprévue, parce que personne ne veut avoir eu tort devant beaucoup de témoins; et l'irascibilité de l'amour-propre appelle la guerre là où la communauté d'intérêts , et plus souvent encore la nécessité de leur rapprochement, eût négocié la paix.
En un mot , messieurs , délibérer avec soudaineté , ne convient pas à des hommes occupés d'affaires graves et publiques. C'est cette manière de les traiter lestement qui , après avoir valu à notre nation des reproches très-fondés sur sa légèreté, a fait accuser notre ordre en particulier de vouloir décider de tout sans avoir rien appris. Peut-être eût-il été plus juste d'imputer nos torts à cette confraternité, d'ailleurs intéressante, qui nous laisse rarement la force de dire non , quand l'un de nous a dit oui.
DE MIRABEAU. i7
Quoi qu'il eu soit , il est temps d'être un peu moins complaisans , et beaucoup plus réfléchis. Eh ! pour décider la question qui nous occupe, ne suffitil pas de penser que l'usage qu'on nous propose de proscrire, fait de nous autant d'aveugles instrumens de l'autorité? car on ne se détermine pas librement quand on n'a pas le temps de délibérer. Aussi est-ce une coutume depuis long-temps établie chez les Anglais , qui vont apparemment devenir l'objet de notre étude, puisque nous voulons enfin être une nation, et qui du moins ont plus que nous l'habitude de discuter les affaires publiques , que les délibérations les plus importantes sont tellement interrompues par le premier membre qui le juge nécessaire , qu'on n'en continue aucune avant que la proposition d'ajourner la première n'ait été débattue.
Cependant tous les députés de cette assemblée, si intéressante parce qu'elle est vraiment nationale, sont essentiellement égaux; mais ils ont reconnu que l'homme avait par-dessus tout besoin de réflexion : que celui qui propose un avis peut en masquer si bien les inconvéniens, en fortifier si habilement les parties faibles, que les hommes les plus clairvoyans s'y trompent au premier coup d'œil; enfin, ils ont senti que l'éloquence était une puissance dont il fallait se défier comme de toutes les autres.
Peut-être dira-t-on que le délai de vingt-quatre heures demandé par M. de La Molle est trop court,
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et que l'expédition des affaires ne permet pas d'en accorder un plus long. Mais ces vingt-quatre heures se multiplient par le nombre de ceux qui prennent intérêt à la question proposée, et ce serait un hasard très -remarquable que chacun la considérât sous la même face , ce qu'on ne peut pas dire des deux ou trois instaus pendant lesquels elle est discutée publiquement. Car enfin, quelque intégrité que possède un président, un chef d'assemblée, il faut bien lui supposer l'adresse de fixer l'attention, au moins dans les premiers momens, sur la partie de son avis la plus à l'abri de la critique. En un mot, le choix des inconvéniens est la première des nécessités humaines; et je ne vois aucune comparaison entre les inconvéniens, si toutefois il en est, des propositions abandonnées aux réflexions préliminaires de vingt-quatre heures , et ceux des délibérations soudaines et inopinées.
Eh ! combien notre précipitation ne devient-elle pas plus dangereuse , plus condamnable quand il s'agit de ces questions aussi neuves qu'importantes, où nos intérêts, que nous passons pour si bien connaître, sont confondus avec d'autres intérêts que nous sommes accusés de connaître si mal; où nous pouvons être légitimement atteints de nous décider vite, de crainte de nous déterminer avec équité; où , plutôt que de faire un pas vers la vérité, nous nous en regardons comme les possesseurs inamovibles; où nous autorisons, par notre irréflexion, cette idée trop répandue, que, nés pour marcher
à la tête des armées, nous ne pouvons rien valoir hors de là, ce qui nous empêcherait, tôt ou tard, non-seulement de présider, mais d'assister aux conseils politiques; où enfin nous compromettons, pour des intérêts pécuniaires, dont nous recevrions mille dédommagemens avantageux , cet honneur auquel notre ordre doit son origine , et sans lequel il ne peut qu'insensiblement déchoir, et enfin périr tout entier!
( Cette opinion fut rejetée par la pluralité de 4°" v°ix contre 28. )
Les nobles non possédans-fiefs, exclus, par un usage injuste, de rassemblée de leur ordre, venaient de réclamer leur entrée aux états. Leur réclamation fut soutenue par Mirabeau : voici son discours, prononcé le 23 janvier 1789.
Messieurs , un des vices du corps social qui appellent le plus l'attention d'une nation, soit qu'elle aspire à se constituer, soit qu'elle se prétende constituée, c'est l'existence d'une classe d'hommes dont les droits sont impossibles à déterminer. Tels seraient des individus qui, ne pouvant défendre, ni par eux-mêmes, ni par quelques autres de leur choix, leur liberté, leurs propriétés, leurs intérêts quelconques dans les assemblées nationales, se trouveraient, en quelque sorte, en état de guerre avec la société; parce qu'ils seraient les seuls à ne point obtenir ce que la société, ce que la constitution accordent à tous les autres.
2o DISCOURS
Les nobles non possédans-fîefs , sur les réclamations desquels nous avons à délibérer, forment une grande partie de la noblesse provençale ; et ils ne jouissent , ni des droits du tiers-état , ni des prérogatives les plus importantes de la noblesse. Exclus des assemblées de leur ordre par je ne sais quelle fiction de nos règlemens , ils ne tiennent au tiersétat par leur fortune que pour être appauvris. Exclus du tiers-état par leurs propres prétentions , ou par la défiance naturelle du peuple , leur influence y sera nulle. Ils ne pourront être, dans aucun ordre , ni électeurs , ni éligibles , ni représentais, ni représentés.
Cependant ce sont des citoyens, des citoyens notables; et même il se trouve parmi eux des hommes dont les noms célèbres dans l'histoire brillent encore de l'éclat le plus pur. La plupart sont nos amis, tous sont nos parens. Si vous mettez à part les contributions , tous les liens du sang et de l'affection , tous les rapports d'ordre et d'état nous unissent à eux. Quelle barrière s'élève donc entre nous? Quel motif si puissant nous enchaîne à cette existence ambiguë que nous voulons conserver, et que nous ne saurions définir? Les simples gentilshommes se présentent-ils aux états, on leur répond qu'ils ne peuvent être dans le corps des possédansfiefs. Les possédans-fiefs non gentilshommes demandent-ils séance parmi nous, on leur oppose qu'ils ne sauraient être admis dans l'ordre de la noblesse.
Quel est donc ce corps unique dans l'Europe , ainsi que l'a dit un de vos écrivains , qui n'est ni la noblesse, ni les possédans- fiefs, qui veut être l'un et l'autre à la fois , et qui exclut en même temps certains gentilshommes et certains possédans-fiefs?
J'ose vous demander, messieurs, quels intérêts nous avons à ce qu'une constitution si bizarre subsiste. Car enfin ce mot usage , pour lequel on exige ici tant de respect; ce mot règlement 3 qu'on oppose si souvent à la raison, comme son implacable ennemi , doivent reposer sur un intérêt constant et démontré. S'il en est autrement, renonçons à l'usage, réformons le règlement , ou convenons que nous prenons des mots pour des idées, et que la raison humaine fait , relativement à nous , de vains progrès.
Que gagnerons-nous donc à l'exclusion des nobles non possédans -fiefs? quelque argent peutêtre. Et ne faudra-t-il pas le céder incessamment de gré ou de force?
Mais, si nous considérons l'intérêt des prérogatives d'honneur et de pouvoir qui lient notre ordre à la constitution de l'état, en l'intéressant à la conservation du gouvernement, pourquoi nous privons-nous d'amis et de frères d'armes dotés des mêmes prérogatives que nous?
Si nous considérons l'intérêt même du fief, pourquoi exclure de nos assemblées des hommes à qui la loi donne un intérêt à la conservation des fiefs,
puisqu'ils peuvent les acquérir sans payer la finance que l'on exige des membres du troisième ordre? Il importe aux nobles non possédans-fiefs de conserver cette prérogative; il n'est pas juste même dans nos systèmes de leur en ôter la surveillance; et puisqu'ils ont le droit de la partager avec nous, il serait injuste de la leur ravir.
Si nous considérons l'intérêt de notre postérité , la constitution contre laquelle on réclame nous est évidemment défavorable. Supposez en effet , et l'expérience du passé prouve que la supposition n'est pas très -exagérée, supposez que des négociais ou des financiers millionnaires accumulent sur leur tête une grande partie des fîefs de la province : celte partie des fiefs resterait sans surveillans , puisque les possesseurs n'auraient point les cent ans de noblesse exigés.
Voulez-vous apercevoir à l'instant l'erreur du principe? conduisons-le à ses derniers résultats : supposez que tous les fîefs passent dans les mains des roturiers; il ne faudrait plus admettre alors dans nos états , pour être conséquens , que le clergé et les communes; et cette province serait ainsi la seule du royaume où la noblesse, d'après nos prétentions, n'aurait aucune part à l'administration de la chose publique. Pour apprécier avec justesse ce qui dans une institution politique paraît peu raisonnable, il ne faut le plus souvent que remonter à son origine. Lorsque le fameux procès des tailles commença en i548 , les possédans-fiefs furent for-
ces de s'assembler en particulier. Ils se donnèrent des syndics :ce n'était là qu'un corps; mais comme il renfermait une grande partie de la noblesse , il s'accoutuma insensiblement à se regarder comme l'ordre entier de la noblesse.
Cependant nous n'osâmes point alors exclure les autres nobles de l'entrée aux états , et tous furent convoqués. Il est naturel de croire que les simples gentilshommes, qui étaient moins intéressés à nos assemblées nationales , s'y rendaient en moins grand nombre que les possédans-fîefs; mais ce fut seulement en 1620 qu'ils en furent exclus, et la réduction des voix que les communes demandaient depuis long-temps en fut seule le prétexte.
Je ne sais comment les nobles non possédansfîefs consentirent à cette exclusion, qui les rendait, pour ainsi dire , une classe métive , également étrangère à la noblesse et au tiers-état , également embarrassante pour tous deux. Mais , quoi que nous ayons pu faire, la possession des fiefs n'a ni augmenté ni diminué la qualité de noble ; et si les gentilshommes non possédans-fiefs ont dérogé en ne s'élevant pas plus tôt contre nos injustes prétentions, ce n'est pas à nous de leur en faire le reproche.
Nous-mêmes, dans les états de 1 787 , n'avons-nous pas indirectement abrogé cet ancien règlement d'exclusion? La nécessité de réduire les voix l'avait déterminé, et nous avons réduit les voix d'une autre manière. Les nobles non possédans-fiefs n'auraient-ils pas dû être consultés pour cette der-
nière, pour cette si importante réduction? Ne seraient-ils pas fondés à dire à ceux qui voudraient leur reprocher leur silence : Nous pouvions nous croire représentés par tous les possédans-fiefs , sans qu'on ait droit de nous forcer à letre par trentedeux membres de ce corps. Nous n'avions point à remplir le rôle d'électeurs, lorsque tous les possédans-fiefs entraient aux états; mais la nouvelle réduction, faite sans nous, consentie sans nous, suppose une élection. Votre propre conduite nous rend donc tous nos droits ; et ce qui est vrai pour nos simples états provinciaux, est bien plus évident s'il s'agit de députer aux états-généraux du royaume.
En vain nous répéterait-on , en grands mots toutà-fait vides de sens dans leur application moderne, que si l'hérédité des fiefs remonte à la fin de la seconde race, que s'ils furent la récompense du service militaire , ils sont devenus une vraie propriété pour ceux qui les ont successivement ac'quis; et qu'on ne saurait, sans sacrilège, toucher à de si honorables antiquités.
C'est avec des rapprochemens si vagues qu'on ne prouve rien, par cela même que l'on prouve tout. La féodalité serait tout à la fois de droit naturel et de droit divin, ce qui n'est pas encore toutà-fait démontré, que l'argument n'en serait pas meilleur. Personne n'ignore que le principe de tout fief ne soit l'obligation du service militaire ; et certes , si le législateur offrait à la noblesse cette alternative , de payer seule les dépenses du département de
la guerre, ou d'acquitter les mêmes charges que le tiers-état, elle ne balancerait pas à se décider pour une répartition égale des contributions publiques. Or, nous aurons beau nous débattre, jamais les prérogatives féodales ne seront sacrées, ou même supportables pour le reste des citoyens, que cette égalité ne soit universellement et incontestablement établie.
Mais, à Dieu ne plaise que je considère nos assemblées comme de simples compagnies de finance ! elles sont aussi des assemblées politiques, où par conséquent tout noble a droit de voter. Malheur à ceux d'entre nous qui pourraient n'y apporter que de vils calculs ! Ils violeraient non-seulement la justice; et, pour moi personnellement, je ne considère que ce motif: mais ils manqueraient à leur propre prudence; car ce n'est pas quand on a la prétention de résister à tant de millions d'hommes du tiers-état, qu'il convient de s'isoler de ses égaux.
Mon avis est donc qu'au lieu de nous montrer les adversaires de nos frères au moment où ils commencent leur juste réclamation, nous remettions d'abord les nobles non possédans-fiefs dans nos assemblées de la noblesse, puisqu'ils s'en sont plutôt retirés qu'ils n'en ont été exclus, et que nous n'apportions aucun obstacle à ce qu'ils entrent avec notre ordre dans les états, qui seuls, lorsqu'ils seront légalement assemblés et formés , peuvent , après les avoir entendus, juger si leur admission est ou n'est pas légale.
Que tout soit juste aujourd'hui, tout sera légal demain.
(Cette opinion n'eut que la voix de son auteur. )
Discours sur la représentation illégale de la nation provençale clans ses états actuels, et sur la nécessité de convoquer une assemblée générale des trois ordres, prononcé le 3o janvier 1789.
Monseigneur *, après les difficultés qui, depuis trois jours, suspendent les opérations des états, chacun de nous, s'il n'est indifférent au bien public, a dû chercher dans ses lumières et dans son cœur les moyens de faire triompher la paix au milieu des discussions qui nous agitent.
Je ne suis point du nombre de ceux qui pensent que les communes se révoltent contre l'autorité : je crois plutôt, si j'ai bien deviné leurs représentai , que c'est le défaut de liberté qui rend dans nos états leur marche chancelante , irrégulière , incertaine. On n'est jamais plus porté à former des difficultés sur les préliminaires, que lorsqu'on n'a pas la force d'énoncer ce qu'on redoute dans les résultats.
Pour concourir comme les autres au saint ministère qui m'est confié, j'ai d'abord porté mon attention sur les usages et sur les formes de nos assemblées , croyant , et plût à Dieu que je ne me
* Mirabeau s'adressait au président des états.
fusse pas trompé ! qu'il n'existait de difficultés que dans les formes. Mais bientôt des protestations annoncées contre la légalité même des états; bientôt le cri public, quelquefois organe de l'erreur, mais ici trop fidèle interprète de la volonté générale, ont arrêté ma conscience et porté mon examen sur des objets bien plus importans.
Ce n'est pas, gardez-vous de le croire, ce n'est pas pour des formes minutieuses que les communautés sont agitées; et si elles pouvaient l'être, notre amour pour la paix saurait bien lui sacrifier ces frivoles obstacles. Il ne s'agit de rien moins que de savoir si nous sommes les véritables représentais ou les usurpateurs de ses pouvoirs : et cette question est véritablement faite pour arrêter tout citoyen qui, même en ne voulant que le bien, craint d'exercer quelque genre de despotisme que ce soit, fût-ce celui de la bienfaisance.
J'ai donc été forcé d'examiner la légalité de notre assemblée, et j'atteste ici notre honneur et mon devoir, que je ne me suis livré à cet examen qu'avec la plus extrême défiance. Je me suis tenu en garde contre mes propres résultats : je n'ai fait aucun pas sans sonder le terrain sur lequel je marchais. Le dirai-je? j'ai redouté jusqu'à l'évidence.
Je vais vous présenter mes réflexions, messieurs, et je n'aurai fait que devancer les vôtres. Mes principes n'étonneront point ceux qui ont étudié les titres des nations dans le code non écrit du droit universel; et celui-là seul est éternellement légi-
lime. L'application que je ferai de ces principes à l'assemblée actuelle de nos états , ne doit effrayer aucune classe de citoyens : j'apporte ici l'olivier de la paix , et non le flambeau de la discorde; et mes conséquences , dignes tout à la fois de nos devoirs et de mes sentimens, ne tendront qu'à réunir les esprits et les intérêts.
Il est inutile de nous le dissimuler : les difficultés que nous éprouvons , et les protestations qu'on annonce de toutes parts ne peuvent qu'inspirer à chacun de nous les craintes les plus justes sur la légalité de cette assemblée.
Représenter une nation, est le droit le plus auguste. Usurper cette représentation , serait un crime de lèse-nation.
Je ne veux préjuger ni les protestations, ni les réclamations. Cependant il est de la dernière évidence que lorsque la compétence est contestée, tout tribunal, dans tout pays où l'on n'est point esclave, doit par cela seul être arrêté.
Ainsi donc, continuerons-nous de délibérer, malgré l'opinion de ceux qui prétendent que nous ne pouvons point délibérer? députerons -nous aux états -généraux, malgré les protestations de ceux qui soutiennent que cette députation serait illégale? confierons-nous au hasard le sort d'une représentation dont le salut du royaume et de chaque province doit dépendre? j'ignore quelle sera l'opinion de l'assemblée sur ces questions; mais je sais que toute précipitation serait un crime.
Les règlemens mêmes de nos états ne permettent de délibérer sur rien, sans que les pouvoirs des membres qui les composent soient légitimés : or, s'il faut légitimer les pouvoirs de chacun de nous , ne doit-on pas également légitimer les pouvoirs de l'assemblée entière? Quoi! messieurs, ce qui serait vrai de chaque membre , ne le serait point de la collection de tous les membres ! si l'on peut récuser un juge, on n'a pas moins le droit de récuser tout un tribunal. Avant de délibérer, il faut savoir si l'on peut délibérer. Au physique , comme au moral , l'action ne vient qu'après la puissance. Il faut être , avant de savoir ce que l'on est.
Mais, pour examiner plus sûrement ce que nous sommes, voyons ce qu'incontestablement nous devrions être.
Lorsqu'une nation n'a point de représentons, chaque individu donne son vœu par lui-même.
Lorsqu'une nation est trop nombreuse pour être réunie dans une seule assemblée , elle en forme plusieurs ; et les individus de chaque assemblée particulière donnent à un seul le droit de voter pour eux.
Tout représentant est par conséquent un élu ; la collection des représentais est la nation , et tous ceux qui ne sont point représentans ont dû être électeurs par cela seul qu'ils sont représentés.
Le premier principe en cette matière est donc que la représentation soit individuelle : elle le sera s'il n'existe aucun individu dans la nation qui ne
5o DISCOURS
soit électeur ou élu, puisque tous devront être représentans ou représentés.
Je sais que plusieurs nations ont limité ce principe en n'accordant le droit d élection qu'aux propriétaires ; mais c'est déjà un grand pas vers l'inégalité politique.
Le second principe est que la représentation soit égale; et cette égalité, considérée relativement à chaque agrégation, doit être, tout à la fois, une égalité de nombre et une égalité de puissance.
La représentation sera égale en nombre , si chaque agrégation de citoyens choisit autant de représentans qu'une autre aussi importante. Mais comment fixer cette importance?
Elle ne résulte pas seulement de l'égalité qu'il pourrait y avoir entre le nombre des électeurs dans chaque agrégation. Cette égalité doit être combinée avec celle des richesses , et avec celle des services que l'état retire des hommes et des fortunes. L'incertitude des données ne permet peut-être pas une égalité parfaite; mais on peut du moins, et l'on doit en approcher.
L'importance de chaque agrégation est bien plus difficile encore à déterminer pour une nation qui , comme la nôtre, est déjà divisée en trois ordres : car si l'intérêt politique de l'état exige cette distinction , le droit social n'exige pas moins que les divers ordres qui se réunissent en corps de nation n'entrent dans ce tout qu'avec la mesure relative de leur importance. Les états sont pour la nation
DE MIRABEAU. 3i
ce qu'est une carte réduite pour son étendue physique ; soit en partie , soit en grand , la copie doit toujours avoir les mêmes proportions que l'original.
Mais on n'a point encore touché à cette partie de notre droit public. L'égalité entre le nombre des communes et celui des deux premiers ordres , est le dernier état des choses relativement aux conquêtes que la raison fait sans cesse sur les préjugés. Je ne raisonnerai donc que d'après ce principe provisoire.
Enfin , j'ai dit que la représentation égale en nombre doit l'être aussi en puissance.
Elle le sera, si les suffrages des représentans inégaux sont inégaux, et si les suffrages des représentans égaux sont égaux. Elle le sera si, lorsqu'il s'agit de connaître la volonté d'une nation, les suffrages sont recueillis de manière que l'on ne puisse pas se tromper au point de prendre la volonté d'un ordre pour celle d'un autre , ou la volonté particulière de quelques individus pour la volonté générale.
Ces principes sont incontestablement les fondemens de tout droit public , et l'unique sauvegarde de la liberté du genre humain.
Voyons maintenant, messieurs, si nos états actuels représentent la nation provençale, ou ce qu'on appelle les trois ordres de cette nation; n'oublions pas surtout qu'en nous livrant à cet examen , nous devons mettre à l'écart la tyrannie des règîemens , le despotisme des usages et l'esclavage des préjugés.
Trois ordres sont dans les états ; mais la nation n'y est point, si ceux qui se disent ses représentans n'ont pas été choisis par une élection libre et individuelle.
La nation n'y est point , si les représentans des agrégations égales en importance ne sont pas égaux en nombre.
La nation ne peut être liée par un vœu, si les représentans des agrégations égales ne sont pas égaux en suffrages.
Ainsi, je demande d'abord si le roi a convoqué la noblesse ou les seuls possédans-fiefs. S'il n'a convoqué que les possédans-fiefs , il manque par cela seul un ordre dans les états , et la nation est incomplète. Si le roi a convoqué la noblesse, cet ordre, qui n'a pas même été assemblé , n'a point encore nommé pour ses mandataires les individus qui prennent ici cette qualité. Ceux-ci sont sans pouvoir : et comment se diraient-ils les représentans des gentilshommes qui ne les ont pas élus? cette prétention blesserait tous les principes de l'élection individuelle.
Nous ne pouvons plus même supposer aujourd'hui que les gentilshommes possédans-fiefs représentent tacitement toute la noblesse. La réclamation de cet ordre est connue ; les prétendus représentans, les donneurs de pouvoirs, réclament contre l'usurpation des mandats. Et comme on ne peut leur dire autre chose sinon que ce mandat a été donné depuis deux siècles, je ne sais s'ils ne pour-
raient pas répondre qu'il n'existe point d'aristocratie légale en France; qu'un ordre de la nation ne peut pas plus que la nation elle-même aliéner sa liberté ; et que le droit de représentation , c'està-dire le droit de se lier par la volonté d'autrui, est incessible sous un roi, et imprescriptible entre des hommes libres.
Je demande, en second lieu, si le roi a convoqué le clergé, ou seulement les prélats. S'il a convoqué le clergé, cet ordre a dû nommer ses représentans. S'il ne les a point nommés , les lettres de convocation n'ont point été remplies, les états ne sont pas formés.
Si le roi n'a convoqué que les prélats , un ordre entier manque dans l'assemblée : car la nation n'est pas composée des prélats, des possédans-fiefset des communes; mais du clergé, de la noblesse et des communes.
Enfin , je demande comment on a convoqué les communes , et qui sont les représentans de cet ordre tellement important, que, sans lui, les deux premiers ordres ne forment certainement pas la nation; et que, seul , sans ces deux premiers ordres, il présente encore une image de la nation.
Si, au lieu de convoquer les représentans des villes, l'on n'a convoqué que les consuls, par cela seul il n'y a point eu d'élection , ou l'élection n'a pas été libre. Les communes , dans les états , ne sont point une assemblée de simples députés, mais une assemblée de représentans. Ce n'est pas pour con-
MIBABEAU. TOME I.
naître la volonté des chefs, mais pour recueillir les voix des différentes agrégations, qu'une province entière se concentre dans des états ; les administrateurs des villes, réunis, forment, si l'on veut, une assemblée d'aristocrates; mais ils ne formeront jamais une assemblée de la nation.
L'élection des consuls eût-elle été libre, je demanderais quels ont été les électeurs. Si les prétendus représentans n'ont que les suffrages du conseil ordinaire de chaque municipalité, l'élection n'a donc point été individuelle; le mandat n'est que partiel : à moins qu'on ne soutienne que trente électeurs peuvent élire sans pouvoirs pour six mille; que le droit d'administrer la municipalité comprend expressément ce droit précieux, domaine sacré de la société entière , dont aucun citoyen ne peut se dépouiller que lorsqu'il est dans l'impuissance physique de l'exercer, le droit de dire : La volonté de tel autre sera la mienne.
Je suppose même que l'élection des consuls eût été faite dans une assemblée générale de la ville qu'ils prétendent représenter. Je demanderais encore si les membres seuls des communes y ont été électeurs, ou si des personnes nobles y ont également donné leur suffrage. Qu'un gentilhomme soit élu par le tiers-état, je pourrai ne voir dans ce choix que la preuve d'une confiance particulière, s'il résulte d'une élection libre ; mais si le gentilhomme s'est placé parmi les électeurs , il a donné des représentans aux communes, tandis qu'il ne
peut en donner qu'à son ordre; son vœu est illégal ; dans l'état actuel des choses , l'élection entière peut l'être.
Les mêmes objections s'élèvent contre les représentai des vigueries. Là. le nombre des électeurs doit être réduit. Mais par qui l'a-t-il été ? est-ce par chaque bourg, par chaque village, et pour tous les membres des communes dans ces municipes si intéressans? D'après nos usages éternellement absurdes, vingt, trente, cinquante consuls forment une assemblée de viguerie, comme si les vigueries, essentiellement composées des communautés , n'étaient formées que des consuls ! ainsi nous voyons toujours tels individus : quand verrons-nous sans distinction des agrégations de citoyens?
Je demande d'ailleurs si l'élection des vigueries a été parfaitement libre ; si elle n'a point été gênée par je ne sais quel tour de rôle qui n'est qu'un véritable tour d'adresse imaginé pour forcer la conscience des électeurs à députer sans élire; à confier la représentation de cent mille citoyens à celui que dix individus seulement ont nommé consul, que l'on se repent peut-être même d'avoir choisi, et qui, par une conséquence digne des siècles les plus barbares, se trouve le représentant forcé de cent communautés, par la seule raison qu'il se trouve, à telle époque , à telle année, l'administrateur de la sienne.
Voilà quels sont les représentans de la nation ,
dans nos états actuels, relativement au principe que j'ai établi sur l'indispensable nécessité de l'élection individuelle : j'en ai trop dit pour ceux qui veulent se laisser convaincre; je n'en dirais jamais assez pour ceux qui ne le veulent pas.
Si j'examine maintenant notre représentation, relativement à l'égalité , soit de nombre ou d'importance , soit de puissance ou de suffrages , je trouve encore partout les abus à la place des principes , et les règles absurdes d'une formation, ou dégénérée ou faite au hasard.
Trente-cinq villes envoient des députés aux états : mais pourquoi ces trente-cinq villes seulement? ou pourquoi celles-là, plutôt que tant d'autres? Si telle agrégation de citoyens a droit de se faire représenter, pourquoi telle qui est son égale en population , en richesses, en contributions, n'a-t-elle point ce droit? Quelques villes députent aux états: d'autres plus importantes sont confondues dans les assemblées des vigueries. Ici l'élection est directe; là, sans raison, sans motifs, elle est concentrée, et par conséquent inégale, et par conséquent injuste.
Cette violation des droits du citoyen est bien plus forte encore , si je l'applique aux vigueries. Une viguerie de vingt mille habitans , d'une médiocre étendue territoriale et d'une faible contribution, a autant de députés qu'une viguerie de deux cent mille individus et d'une grande richesse. En arithmétique, on ne représente pas les
glands nombres comme les unités, par un seul signe. En économie politique, lorsqu'on respecte les hommes , on n'assimile pas cent individus à dix individus. Si le despotisme ne connaît point de nuances, la justice en exige. Ne voulûl-on consulter que les probabilités humaines sur la corruption des hommes ou sur leurs faiblesses, on ne trouverait pas qu'il soit égal d'être représenté par dix députés ou par un seul , lorsqu'on a le droit d'en avoir dix, pour se mettre en équilibre avec les agrégations qui n'en ont qu'un.
Si j'examine l'égalité de la représentation, par rapport à légalité de puissance ou de suffrages , je découvre encore que, sur ce point, comme sur tous les autres, nous nous sommes écartés de tous les principes.
Je ne dirai pas que l'ordre de la nation doit l'emporter sur les ordres qui ne sont pas la nation; je léguerai ce principe à la postérité. Je ne veux être, du moins dans les assemblées politiques, ni plus juste ni plus sage que mon siècle.
Mais je demande s'il est juste, même dans le siècle où nous sommes, que les deux ordres, qui ne sont pas la nation , l'emportent sur la nation. Cet abus, je le sais , existe ailleurs que chez nous; mais j'aimerais autant que l'on dît : Puisque l'on est injuste ailleurs , nous avons le droit de l'être.
Je sais encore que cet abus existait autrefois parmi nous; mais du moins nous le reconnûmes l'année dernière. Nous fîmes des réserves; les corn-
mimes n en firent pas : mais la nation a-t-elle besoin de se réserver ses droits? Ne sont-ils pas éternels comme elle ?
Qu'est-ce, d'ailleurs, que la réserve qu'un ordre a faite d'entrer plénièrement aux étals dans toutes les occasions importantes? Soyons de bonne foi: ou la réduction consentie n'était qu'un vain nom, et dès lors l'abus qu'on voulut corriger ne l'a point été; ou , si la réduction était juste, la réserve, dont il dépendrait toujours d'un seul ordre d'user à son gré, serait nécessairement injuste.
Je n'entre point dans les détails qu'il est facile de suppléer. Voilà quels sont nos états : les voilà tels qu'ils seront toujours, si nous ne prenons pas des moyens efficaces de les réformer. Je dis, voilà nos états; mais je me garde bien de dire, voilà la nation. Je croirais outrager votre conscience et la mienne, si j'osais imaginer que quelqu'un de nous pût seulement penser que la nation provençale est légalement représentée.
Or , si elle ne l'est pas , qui sommes-nous ici ? La nation est encore tout entière là où il ne devrait plus se trouver que des électeurs. Nous nous dirions en vain les chargés de ses pouvoirs : six cent mille voix nous désavoueraient; six cent mille voix nous désavouent.
Je sais , je prévois du moins ce que l'on pourra répondre, non pour renverser les principes que j'ai établis, mais pour tenter de les éluder.
Des états, dira-t-on sans doute, quoique irre-
fifulièrement constitués , non sont pas moins dos états; la nation peut les réformer , mais les délibérations provisoires leur appartiennent ; ils voteront aujourd'hui d'après la formation existante, par cela seul qu'ils ont eu jusqu'à ce jour le pouvoir de délibérer d'après la même formation. On voudra distinguer ainsi outre une constitution qui n'existe point, quoique plus parfaite, et la constitution qui seule est en vigueur, quoique vicieuse. On soutiendra même qu'une assemblée convoquée par l'autorité ne peut qu'être légale, si elle est telle qu'elle a été convoquée. On dira que si les états n'étaient pas légalement assemblés , ils n'auraient pas même le droit de se réformer; qu'il est évident néanmoins, que s'ils n'avaient point été suspendus depuis i63g, ils auraient profité du progrès général des lumières pour se donner une meilleure constitution, et que ce provisoire ne leur aurait pas été contesté. Enfin , on ajoutera que des protestations, que des réserves peuvent sauver l'intérêt de tous les ordres; que c'est au roi seul à prononcer sur ces protestations et sur ces réserves; mais que l'assemblée n'a pas le droit de se dissoudre , sans manquer à l'obéissance qu'elle doit à l'autorité légitime qui l'a convoquée.
Je ne chercherai point à répondre à toutes ces objections, qui entraîneraient des débats interminables.
Mais je voudrais que l'on me dît si un pouvoir
4o DISCOURS
provisoire n'est pas réellement un pouvoir absurde , lorsqu'il s'agit d'accorder des impôts au nom d'une nation. Où en serions-nous, si les parlemens, qui votaient les impôts depuis des siècles, avaient cru pouvoir continuer provisoirement cette fonction illégale? Où en serions-nous, s'ils n'avaient pas eu le courage de dénoncer leur incompétence à la nation elle-même , seule dépositaire de tous les droits et de tous les pouvoirs ? Eh quoi ! ce que la nation , ce que l'Europe entière a loué dans la conduite des parlemens, ne serait-il illégal que pour nous seuls ?
Je voudrais que l'on me dît si un état provisoire est véritablement légal dans l'instant où il s'agit de l'état définitif de la uation , de sa crise de vie ou de mort.
Je voudrais que l'on me dît, puisque les succès de la raison dans les étals-généraux ne peuvent dépendre que de la représentation parfaite de la nation, si nous pouvions sans danger, je dirais presque sans crime, sacrifier les droits d'une province entière, et compromettre la légalité même des états -généraux , pour conserver, nous personnellement, une représentation provisoire que l'on nous dispute.
Je voudrais que l'on me dît s'il est bien vrai que ce soit au roi seul à former la constitution de la nation provençale ; si ce n'est point à une nation, et surtout à celle qui s'est donnée en corps d'état, à corriger ses lois, puisqu'elle se les est primi-
DE MIRABEAU. 4i
tivement données elle-même. Le principe est-il faux pour nous , il le serait pour la France entière: et dès lors, ou la tenue des états - généraux serait inutile , ou leur convocation ne serait que le simulacre d'un vain pouvoir.
Et pourquoi la nation provençale , qui d'ailleurs a sur tant de points une constitution très-libre , ne pourrait-elle pas corriger les abus qui la déparent? Serait-ce défaut de pouvoir dans une nation qui a placé sur le trône ses anciens rois? serait-ce défaut de pouvoir dans une nation qui , plus récemment prise pour arbitre suprême entre ceux qui se disputaient le droit de la gouverner, a placé librement la couronne sur la tête du compétiteur qu'elle a voulu choisir? Qu'on ne cite plus ce testament, qui léguait des hommes comme un héritage. Je ne vois le titre de notre union à la couronne de France, que dans l'élection libre, faite par un peuple qui a usé de ses droits. La liberté de peu de nations repose sur un aussi beau monument.
Je voudrais encore que l'on me dît s'il est vrai que des protestations et des réserves puissent réellement conserver l'intérêt de toutes les parties. Ce principe, exact peut-être pour des intérêts privés et entre de simples particuliers , serait certainement faux , lorsqu'il s'agit de la chose publique. Une nation ne se réserve point ses droits contre ses membres; elle les exerce, ou elle est esclave. Nous connaissons tous, d'ailleurs, le mortel abus de ces protestations éternelles qui se répètent d âge en
âge, de siècle en siècle, et perpétuent également et les réserves et les abus. Est-on plus libre en effet, parée qu'on a protesté du droit de l'être?
Enfin, je voudrais que l'on me dît s'il n'est pas tempsaquc nous sortions de ce gouffre de difficultés où notre formation nous entraîne, qui favorisent peut-être l'intérêt personnel , mais qui s'opposent à tout bien public. Si notre état n'est que provisoire, pourquoi laisser à d'autres temps, à d'autres hommes, la gloire d'établir l'état permanent?
Est-il bien vrai d'ailleurs que nos étals actuels, tels qu'ils sont formés, ressemblent parfaitement à ceux qui, dans d'autres temps, ont paru constitutionnels? C'est sous ce rapport surtout, messieurs, que m«'S objections sont invincibles.
Dans les autres termes d'états , nulle réclamation ne se faisait entendre. Les députés des communes n'avaient que les pouvoirs ordinaires; et la foi publique couvrait du moins de son voile les prétendus représentans de la nation.
Mais ces temps ne sont plus. Dans les deux premiers ordres , une grande partie du clergé , et la noblesse qui n'a point de fiefs, demandent d'entrer aux états. On dirait vainement que ce n'est là qu'une prétention : je dis, moi, que c'est un droit; et que ce droit, tenant à une question de représentation nationale, est d'une si haute importance, que, seul, il compromettrait la légalité de l'assemblée.
Si nous considérons la députation des commu-
ues, l'ordre actuel des choses est encore bien différent de celui des anciens états. Il n'est presque aucun député à qui ses coinmettans n'aient donné le pouvoir formel de protester contre la légalité des états. Il n'en est aucun qui ne soit chargé de protester contre la députation que les états actuels voudraient faire aux états-généraux du royaume. Il n'en est aucun à qui ses instructions ne fassent un devoir de s'opposer même à la régénération que nous voudrions faire de nos états. Or, que l'on me dise, puisque l'on veut comparer l'ancien état à l'état nouveau , si jamais de pareils obstacles s'étaient présentés pour la tenue des autres assemblées.
Il n'est pas jusqu'aux subsides, qui, d'après les principes des communes, ne fussent illégalement \olés dans les états, je le sais; le zèle irréfléchi de cette partie de la nation est sans bornes, comme ses maux. Les députés ont reçu le pouvoir de voter les impôts royaux, même dans l'assemblée illégale contre laquelle ils sont chargés de protester. Mais cette contradiction , qui ne prouve que le dévouement des communes au bien public, ne prouve pas pour cela notre compétence. Sans doute chaque individu doit être prêt à immoler sa fortune et sa vie au bien de l'état ; mais un corps de nation ne sacrifie pas sa liberté, sa constitution, sa puissance.
Les impôts royaux fussent-ils volés, que d'obstacles resteraient encore ! Des députés qui ont reçu des pouvoirs contraires, accorderaient-ils des impôts pour les intérêts de la dette provençale, pour
les travaux publics, pour les frnis de l'administration? Et si ces impôts ne sont pas votés, comme ils ne peuvent pas l'être, pour cela seul toutes les opérations ne seront-elles pas arrêtées?
Personne n'ignore, d'ailleurs, qu'une grande partie de la nation demande une assemblée générale des trois ordres. La capitale en a formé le premier vœu; des vigueries entières et des plus nombreuses l'ont adopté; des députés le portent en ce moment au pied du trône. Or, rien n'est plus contradictoire que de prétendre représenter compétemment la nation, tandis qu'une grande partie de celte nation soutient qu'elle ne peut être représentée que dans une assemblée générale de ses trois ordres.
C'est là seulement que la nation veut députer aux états-généraux : le pourrions-nous ici ?
C'est là seulement que la nation vent réformer la constitution des états : pourrions-nous exercer un pouvoir auquel elle ne nous refuse pas de concourir, mais auquel elle veut concourir elle-même dans une assemblée tout à la fois plus légale et plus nombreuse?
Enfin, messieurs, voulez-vous une autre preuve que nos états actuels sont essentiellement difFérens des anciens états? Je tire cette preuve des délibérations sans nombre qui ont été prises par les communautés de la province , et où l'on ne cesse de se plaindre de la formation projetée dans les états de l'année dernière : j'ai lu toutes ces réclamations ,
premier fruit de la liberté du moment , mais qui peuvent nous en amener une plus durable pour l'avenir; et qu'ai-je découvert?
Les communes prétendent que les états de l'année dernière ne furent tenus tels qu'ils étaient en 1609, que d'une manière provisoire; que l'intention du gouvernement fut seulement de connaître le vœu de tous les ordres pour un projet de formation , mais que cette intention fut trompée ; que les communes n'eurent pas la liberté de se faire entendre , et qu'on leur refusa même pendant longtemps le droit sacré de protester , droit si souvent exercé par ceux qui le refusaient.
Les communes prétendent que le roi leur permit de s'assembler séparément à Lambesc, pour donner le vœu que les états avaient refusé d'écouter; mais que là, les instructions du gouvernement leur interdirent encore la faculté de délibérer sur presque tous les objets qui devaient le plus les intéresser; et qu'ainsi cette assemblée, qui aurait dû être l'asile de la liberté , et qui devint inutile par la contrainte , ne fut qu'une contradiction de plus de la part du précédent ministère, dont les fautes sont assez connues.
Si j'en crois même le bruit public ( et pourquoi n'y croirai- je pas quand il honore?), une motion fut faite dans les chambres assemblées des gardiens de nos lois ; et cette motion teudait à demander au gouvernement que les communes ne fussent pas plus long -temps privées de la plus
importante des propriétés, du droit de se faire entendre.
Résumons-nous. J'ai posé les principes d'une représentation égale. Je les ai appliqués comme une mesure à nos états actuels , et cette mesure ne leur convient sous aucun rapport. Je me suis demandé à moi-même, comme pour me tenir en garde contre mes conséquences , si les états ne pourraient pas du moins délibérer d'une manière provisoire; et je me suis convaincu qu'ils ne le pourraient pas. Quel est donc le parti qu'il nous reste à prendre? un seul, messieurs , et je le regarde comme le gage du salut et de la concorde; un seul, et certes j'ai le droit d'en faire l'éloge : car je ne le puise pas dans mes propres idées , mais dans la volonté publique , qui doit être ma loi , comme celle de tous ceux qui m'écoutent.
Je veux parler de la convocation générale des trois ordres de la Provence, que provoquera votre magnanimité. Oui, messieurs, que la nation provençale doive ce bienfait à l'élite de ses gentilshommes ! qu'un jour de méfiance et de discorde se change en un jour de reconnaissance et d'allégresse I et qui de nous ne sent pas le besoin d'établir autrement nos rapports avec le reste de la nation?
La plus haute considération, l'estime la mieux sentie , le respect le plus inviolable, devraient être attachés à notre ordre, et surtout à l'importance et à l'étendue de nos fonctions : cependant tout est
munie à notre aspect, et nous ne recevons aucun témoignage de la bienveillance publique. Par quelle fatalité l'autorité législative a-t-elle perdu dans cette enceinte la confiance universelle qui fait sa force? et pouvons-nous croire, au milieu des réclamations, des murmures , et bientôt peut-être des malédictions , qu'il nous appartienne de peser les destinées de la Provence?
Délibérons nous-mêmes, ou de convoquer ou de demander une assemblée des trois ordres, et bientôt des acclamations se feront entendre. Bientôt tous les droits seront conciliés; notre députation aux états-généraux du royaume sera le fruit d'une véritable représentation; l'édifice de notre constitution , ce grand ouvrage national , s'élèvera couronné de tous les attributs de la puissance politique; le génie bienfaisant de la paix s'unira par les doux liens de la liberté et de l'égalité : tous les citoyens , tous les intérêts , tous les cœurs , et les noms de ceux qui auront fait recouvrer à la nation ses droits , ne resteront pas sans gloire !
Réponse aux protestations faites au nom des prélats et des posséda ns-fiefs de l'assemblée des états de Provence, contre le discours précédent ; et contre-protestation (i).
A Aix , le 5 février 1789.
Monseigneur , à l'attaque aussi imprévue que violente dont les deux premiers ordres m'ont accueilli dans la dernière séance, je n'ai répondu que par le cri d'une juste indignation, que provoquait la conscience de mes intentions travesties , et par la demande d'une communication particulière de ces écrits remplis de faits notoirement calomnieux.
(1 ) Cette réponse , et la contre-protestation qui la suit, devaient être prononcées le 3 février dans l'assemblée des états; mais la séance ayant été prorogée à un terme indéfini , ce terme n'étant point arrivé , et Mirabeau voyant qu'il ne pouvait obtenir communication des écrits protestatoires de la noblesse et du clergé, il prit le parti de les déposer chez un notaire, et de les publier. On lit en tête la note que voici :
- » On m'accuse, au nom des deux ordres privilégiés, de » pousser le peuple à la guerre, et de professer des principes » attentatoires à l'autorité du roi
» Mes pères, proscrils d'une ville agitée, furent, il y a » Ô20 ans, recueillis dans cette province; ils ont toujours » tâché de s'y rendre utiles, selon les occasions, leurs forces » et leur notabilité.
y> Mon cinquième aïeul, premier consul de Marseille,
J'ai été fidèle à mon serment, de donner l'avis que je croirais le plus utile au service du roi, de
l'état, et au bien du pays Voilà ma défense, si
pourtant je ne dois pas dédaigner de me défendre, quand ceux qui me dénoncent n'osent pas m'accuser, ou plutôt quand j'ai des accusateurs et point de juges, quand mon crime est celui de la nation , et qu'il faut l'insulter pour me trouver coupable.
Cependant je me suis obstiné à connaître plus particulièrement la dénonciation formée contre moi : cinq fois je vous ai requis de me la procurer ; cinq fois vous avez tenté des efforts inutiles pour
» sauva celle ville importante (i56a), en étouffant et cal- > niant des dissensions.
» Mon quatrième aïeul, syndic de cette même noblesse, » qui semble s'élever contre sa postérité , eut l'honneur de » paroître à sa tête au siège de Montpellier, où étoit le roi, » et d'y porter le vœu des trois ordres.
i Mon trisaïeul, aidé de ses enfans, fît tête à l'insurrec- » tion et apaisa les troubles derniers de Marseille.
» Mon bisaïeul, premier procureur du pays, en '.'année » 1678, mémorable par les calamités qui assaillirent la Pro- » vence, apaisa les troubles, sauva la ville d'Aix de son » propre pillage, contint les troupes envoyées pour la pu- » nir, et finit par être approuvé de la cour même, souvent >' trop tard instruite de ce qui se passe au loin.
» Mon grand-père consuma sa vie à la guerre : retiré, » criblé de blessures, il ne put offrir des services civiques » à sa patrie; mais il n'en fut pas moins bon patriote, et » honoré de tous ses concitoyens.
» Mon père a vécu éloigné de la province ; mais il n'a pas
MIRABEAU. TOME I. j
5o DISCOURS
que justice ne me fût pas déniée. Tantôt les procureurs du pays s'étaient transportés aux archives pour y trouver des protestations que chacun savait bien n'y pas être. Tantôt on ne pouvait m'en donner une communication légale qu'après l'inscription. Tantôt on devait garder sur ces pièces importantes et réservées au seul procès verbal, le même secret que sur mon dire , lequel , au moment où l'on tenait ce langage, circulait imprimé. J'ai représenté qu'à linstant où les protestations ont été lues, l'injure a été consommée, ma réclamation faite, la demande des écrits protestatoires accordée ; et qu'ainsi , rien ne pouvait légitimement arrêter la communication de ces écritures.
Vaines réclamations! Dans ce moment même, ces protestations , si publiques lorsqu'on a voulu
» seulement été un respectable citoyen du monde, il a été « encore spécialement utile à son pays. Quand, en 1 739, la » noblesse provençale lui fit l'honneur de le charger de sa » députation àla cour, relativement aux dissensions élevées » entre les différens corps de la province sur la répartition » du nouvel abonnement des vingtièmes, il se déclara l'ami » des hommes, et ne voulut que proposer un accommode- » ment qui l'ut accepté, et qui termina les divisions.
» Voilà quels furent mes pères.
» Ce n'est pas sur leur tombe que je serois venu démen- » tir leurs principes. J'ai voulu, je veux, je voudrai la paix. » Mais je ne crois ni qu'une paix durable ait d'autre base 0 que la justice, ni qu'une révolution puisse être empêchée, » qui est déjà faite dans l'opinion publique. »
DE MIRABEAU. 5i
m'outrager, si mystérieuses quand il s'agit de les défendre, ne m'ont pas encore été remises. Ce sont les traits du Parthe, décochés d'une main rapide et cauteleuse , mais décochés en fuyant.
Eh! qu'importe, après tout, pour répondre à ces protestations, que je les aie sous les yeux, ou qu'on me les dérobe ? Il ne s'agit point d'en réfuter les objections ; pas une objection ne s'y présente. Il faut uniquement repousser une allégation profondément fausse et plus injurieuse pour les députés des communes que pour moi. J'entends cette calomnie : V accord était conclu et juré , quand un ennemi de la paix est venu le rompre par une motion incendiaire.
Je dis que cette circonstance serait plus injurieuse pour les députés du tiers que pour moi. En effet, à qui donc ai-je laissé le droit de douter que, dans l'engourdissement universel , je n'eusse le courage de m'opposer à la paix de la servitude, et d'en faire gloire ? Mais les mandataires des communes mériteraient de grands reproches , si , contre l'intérêt du pays et le vœu de leurs commettans, ils avaient laissé échapper une seule occasion de faire les protestations dont ils étaient expressément ehargés.
Cependant, jamais la lutte de l'opinion publique contre les prétentions des classes privilégiées ne s'était développée avec plus d'énergie que le joui où j'ai fait ma motion, dans la persuasion invincible que, pour rendre le peuple tranquille , et même
5a DISCOURS
généreux, il no faut que reconnaître ses droits ou respecter ses réclamations. Ce jour-là même, la seule modération des députés du tiers , leur seule déférence, ou plutôt leur prévoyante sensibilité empêcha des excès, des voies de fait, des catastrophes. Eh! si tout était calmé, pourquoi ce réquisitoire si hâtif? pourquoi cet arrêt du parlement si subit? pourquoi la séance commença- 1- elle par une explosion si bruyante, et par des acclamations sur l'illégalité de l'assemblée?
Mais un mot suffit : j'atteste le procès verbal , dont la rédaction sera exacte ; la déclaration soudaine et solennelle des députés du tiers ; leur vigoureux élan au moment où l'on n'a pas rougi de me dénoncer; l'ardeur avec laquelle ils ont revendiqué l'honneur d'avoir porté les premiers mon vœu.
Qu'ai-je donc fait de si coupable? J'ai désiré que mon ordre fût assez habile pour donner aujourd'hui ce qui lui sera infailliblement arraché demain ; j'ai désiré qu'il .s'assurât le mérite et la gloire de provoquer l'assemblée des trois ordres, que toute la Provence demande à l'envi... Voilà le crime de l'ennemi de la paix ! ou plutôt j'ai cru que
le peuple pouvait avoir raison Ah ! sans doute
un patricien souillé d'une telle pensée mérite des supplices ! Mais je suis bien plus coupable qu'on ne suppose; car je crois que le peuple qui se plaint a toujours raison , que son infatigable patience attend constamment les derniers excès de l'oppres-
sion pour se résoudre à la résistauee; qu'il ne résiste jamais assez long-temps pour obtenir la réparation de tous ses griefs ; qu'il ignore trop que pour se rendre formidable à ses ennemis , il lui suffirait de rester immobile ; et que le plus innocent comme le plus invincible des pouvoirs est celui de refuser
à faire Je pense ainsi ; punissez l'ennemi de la
paix.
Mais vous , ministres d'un Dieu de paix , qui , institués pour bénir et non pour maudire , avez lancé sur moi l'anathème , sans daigner même essayer de me ramener à d'autres maximes !
Et vous, amis de la paix, qui dénoncez au peuple , avec la véhémence de la haine , le seul défenseur qu'il ait trouvé hors de son sein I
Qui, pour cimenter la concorde, remplissez la capitale et la province de placards propres à armer le peuple des campagnes contre celui des villes , si vos faits ne réfutaient pas vos écrits;
Qui , pour préparer les voies de conciliation , protestez contre le règlement provisoire de convocation des états -généraux , parce qu'il donne au peuple un nombre de députés égal à ceux des deux autres ordres réunis;
Et contre tout ce que fera l'assemblée nationale , si ses décrets n'assurent pas le triomphe de vos prétentions , l'éternité de vos privilèges !
Généreux amis de la paix , j'interpelle ici votre honneur, et je vous somme de déclarer quelles expressions de mon discours ont attenté au respect
dû à l'autorité royale, ou aux droits de la nation?.... Nobles Provençaux , l'Europe est attentive ; pesez votre réponse. Hommes de Dieu , prenez garde ; Dieu vous écoute.
Que si vous gardez le silence , si vous vous renfermez dans les vagues déclamations que vous avez lancées contre moi, souffrez que j'ajoute un mot.
Dans tous les pays , dans tous les âges , les aristocrates ont implacablement poursuivi les amis du peuple; et si, par je ne sais quelle combinaison de la fortune , il s'en est élevé quelqu'un dans leur sein , c'est celui-là surtout qu'ils ont frappé, avides qu'ils étaient d'inspirer la terreur par le choix de la victime. Ainsi périt le dernier des Gracques de la main des patriciens ; mais , atteint du coup mortel , il lança de la poussière vers le ciel , en attestant les dieux vengeurs; et de cette poussière naquit Marius : Marius , moins grand pour avoir exterminé les Ombres, que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de la noblesse.
Mais vous, communes, écoutez celui qui porte vos applaudissemens dans son cœur sans en être séduit. L'homme n'est fort que par l'union, il n'est heureux que par la paix. Soyez fermes, et non pas opiniâtres ; courageux , et non pas tumultueux ; libres, mais non pas indisciplinés; sensibles, mais non pas enthousiastes. Ne vous arrêtez qu'aux difficultés importantes, et soyez alors entièrement inflexibles; mais dédaignez les contentions del'amourpropre, et ne mettez jamais en balance un homme
et la patrie. Surtout hâtez autant qu'il est en vous lepoque de ces états -généraux qu'on vous accuse d'autant plus âprement de reculer, qu'on en redoute davantage les résultats; de ces états-généraux où tant de prétentions seront déjouées, tant de droits rétablis , tant de maux réparés; de ces étatsgénéraux enfin où le monarque lui-même désire que la France se régénère.
Pour moi, qui dans ma carrière publique n'ai jamais craint que d'avoir tort ; moi qui , enveloppé de ma conscience et armé de principes , braverais l'univers : soit que mes travaux et ma voix vous soutiennent dans l'assemblée nationale , soit que mes vœux seuls vous y accompagnent, de vaines clameurs , des protestations injurieuses , des menaces ardentes, toutes les convulsions, en un mot, des préjugés expirans, ne m'en imposeront pas. Eh ! comment s'arrêterait-il aujourd'hui dans sa course civique celui qui, le premier d'entre les Français, a professé hautement ses opinions sur les affaires nationales , dans un temps où les circonstances étaient bien moins urgentes , et la tâche bien plus périlleuse? Non, les outrages ne lasseront pas ma constance; j'ai été, je suis, je serai jusqu'au tombeau l'homme de la liberté publique, l'homme de la constitution. Malheur aux ordres privilégiés, si c'est là plutôt être l'homme du peuple que celui des nobles ! car les privilèges finiront , mais le peuple est éternel.