CHAPITRE X
DU BUDGET DU MINISTRE DE l'iNTÉRIEUR.
SUR LA aOUTmiXS DBSTOIATIOH DS I.'KGLIfB DB SAlVTB-GKHmTliYB.
siUhcb du aS MAES i8aa.
Messieurs,
Les observations que j'ai à vous soumettre sur le chapitre lo, portent uniquement sur la somme demandée pour l'église de Sainte-Geneviève : elle était l'année dernière de 65,ooo fr., et cette année ette s'élève à 80,000 fr. Avant de voter cette somme, je désire obtenir des renseignemens de M. le ministre de l'intérieur, et j'espère qu'il voudra bien consentir à me les donner.
S. Exe. sait comme moi que l'administration de Paris présenta, en avril 1791 , une pétition à l'assemblée constituante , pour demander que l'église de Sainte^Geneviève fût destinée à recevoir les cendres des grands hommes; cette demande a été convertie en loi, le 10 avril de la même année. Cette loi porte que le corps législatif décidera seul à quels hommes cet honneur sera réservé.
Mirabeau est le premier qui l'ait obtenu , et vous savez , messieurs , que la monarchie constitutionnelle, en le perdant, a été privée d'un de
CHAMBRE DES DÉPOTÉS. l3l
ses plus éloquens défenseurs, et d'un de ses plus fermes appuis.
(Légers murmures à droite*)
Un article de ce roéme décret indique que les exceptions qui pourront avoir lieu pour quelques grands hommes morts avant la révolution , ne pourront être faites que par le corps législatif. C'est en vertu de cette disposition que Voltaire et Rousseau ont été placés au Panthéon.
J droite : Ah I ah !
Rousseau, vous le savez, messieurs, est mort en 1778.
Mon père avait annoncé , dans son ouvrage classique sur les jardins , qu'il élèverait dans l'ile des Peupliers un monument philosophique , à l'homme dont le génie éckiira le monde ^ et c'est dans cette espèce d'élysée que , par un hasard singulier, Jean -Jacques demanda à être enterré^ et que mon père lui fit élever un tombeau.
Le 31 décembre 1790, l'assemblée constituante rendit à Rousseau les premiers honneurs publics en lui décernant une statue, avec cette inscription : La nation française libre y à J.-J. Rousseau.
Une loi du 16 avril 1794 ordonna que les restes mortels de Jean -Jacques seraient transférés au Panthéon. Le décret qui ordonnait la translation du corps de Rousseau , fut exécuté le 1 1 octobre
^794- Mon père a fait des fientatives inutiles auprès de
tous les gouvernemeus , qui se sont succédé si
j33 discours et opiirioirs.
rapidement depuis cette époque, pour obtenir que le corps de son ami fût replacé dans sa sépulture, dont ii n'aurait jamais dû sortir.
Un décret du 20 février 1806 ordonne que l'église de Sainte-Geneviève sera terminée, et qu'elle sera rendue au culte , conformément à Tintentioa de son fondateur , sous l'invocation de Sainte-Geneviève , patrone de Paris.
Ce décret, messieurs , est l'ouvrage de celui qui,, quoi qu'on en puisse dire, a relevé les autels en France, et rendu à la religion toute sa majesté.
Ce grand homme eut souvent fe bonheur d'attacher les hautes pensées de la philosophie à des conceptions d'un ordre supérieur; aussi dans cette circonstance , en rendant Sainte-Geneviève au culte catholique, lui a-t-il, non moins religieusement, conservé la destination qui lui avait été donnée par l'assemblée constituante.
Il avait voulu que la France eût aussi son West" minstery et que les tombeaux déposés au musée des monumens français fussent transportés à Sainte-Geneviève, pour y être rangés par ordre de siècles; ces dispositions honorables pour la France, utiles à l'histoire, n'ont point encore reçu leur exécution ; l'on assure même qu'elles rencontrent maintenant un obstacle insurmontable, dans une ordonnance rendue le 12 décembre dernier, que j'ai cherchée vainement dans le Bulletin des lois. Cette ordonnance met l'église de Sainte-Geneviève à la disposition de l'archevêque de Paris , pour être consacrée au culte divin ; à quel culte
CHAMBRE DES DÉPUTÉS. l3i3
avait-elle donc été rendue par le décret du 20 février 1806?
Si Tordonnance ne dit autre chose que ce qu'a dit le décret du ao février 1806, elle était sur perflue.
Mais il est présumable, il est hors de doute qu eUe détruit au moins la disposition relative aux grands hommes, prescrite par le décret du a avril 1 79 1 et maintenue par celui de 1 806. Ici se présente la question de savoir si les dispositions législatives peuvent être annulées par une simple ordonnance , et si ime ordonnance peut ravir à des hommes illustrés par de grands services, les honneurs qui leur avaient été rendus au nom de la patrie. {Murmures à clrvite.) C'est à vous , messieurs, qu'il appartient de prononcer dans une matière aussi grave, de savoir jusqu'à quel point la responsabilité du ministre signataire de l'ordonnance a été comprise.
(On rit à droite.)
Quant à moi , messieurs , lorsque j'ai appris par les journaux que le corps de Jean Jacques serait enlevé du Panthéon , j'ai dû écrire à M. le ministre de l'intérieur pour lui demander de m'autoriser, ainsi que mon frère Louis , à faire replacer le corps de Rousseau dans l'île des Peupliers, où il serait encore, si sa dernière volonté avait été respectée.
Ma première lettre à M. de Corbière est du I*' janvier; la seconde du 1 7 février : c'est celle-là, messieurs , qui est restée sans réponse ; ( rires ira-
]34 blSCOURS ET OPINIONS.
niques à droite) et ce silehèe, que rien ne justifie a pu et dû servir à accréditer les bruits plus ou moins vraisemblables qui se sont répandus relativement aux dépouilles mortelles de Voltaire et de Rousseau.
Je dois maintenant , comme député de la France, sommer le ministère de dire enfin ce qu'elles sont devenues ; il en est responsable , non-seulement envers la nation , mais aussi envers les étrangers.
A droite : Oh ! oh ! Éclats de rire.
Oui, messieurs, envers les étrangers, car les hommes de génie ont l'univers pour patrie^ et le respect qu'on leur porte , la vénération que l'on a pour eux est si grande, que vous saurez , messieurs , que c'est le souvenir de Jean-Jacques qui a protégé Ermenonville en 1 8 1 5 , et que c'est la réputation européenne de cet immortel écrivain , qui a préservé ce village des excès auxquels se sont portés les troupes étrangères dans plusieurs villages voisins.
(Kumeur à droite.)
Le général Bluchersieix, pendant quelques instans, son quartier- général au Plessis- Belle -Ville, commune située à une lieue de celle que j'habite. Ce général , en jetant les yeux sur la carte du pays, voit le nom d'Ermenonville, et demande si c'est là où se trouve le tombeau de Rousseau : on lui répond affirmativement ; il déclare alors qu'aussi long-tems qu'il y aura des troupes prussiennes dans le royaume, aucun détachement de ces trou-
CHAMBRE DES D^PUTiS. l35
pes ne sera cantonné à Ermenonville, et ce qui a été dit a été fait.
(MoDvemetit d'approbation à gauche.)
Les généraux et les militaires prussiens , qui occupaient les villes ou villages des environs, tinrent presque tous vbiter l'île des Peupliers ; aussitôt qu'ils apercevaient le tombeau de Jeati-Jacquesy ils ôtaient leurs chapeaux (^tifés à droite), marchaient lentement, en gardant un silence re^ ligieux ; parvenus au pied du monument , ils le saluaient respectueusement.
(Les édats de rire se renouvellent à droite.) Le générai Fojr : Quel contraste !
Une voix à gauche : Ces messieurs sont encore/ moins français que les Prussiens.
Stanislas Girardin reprend: Pourquoi faut-il qu'un rapprochement pénible se présente ici à ma pensée?
Pourquoi faut-il que ce soient les Prussiens qui aient donné l'exemple d'un respect que la nation cherche en vain dans un ministère français ? Au nom de ce même respect, au nom de la France, au nom des hommes éclairés de tous les pays , je demande au ministère de vouloir bien nous dire enfin ce qu'il a fait de Voltaire et de Rousseau ? {Éclats de rire à droite^ Je suis surpris d'entendre des rires aussi déplacés que ceux qui accompagnent cette question.
Je lui demanderai aussi pourquoi l'autorité a
l36 DISCOURS ET OPINIONS.
cru pouvoir se permettre de faire effacer cette inscription, si touchante et si noble :
Aux grands hommes la patrie reconnaissante ! *
M. Piet : Ils n'ont fait que du mal.
Stanislas Girardin, avec chaleur, se tournant vers le côté droit : Si les grands hommes ont fait du mal à la France , M. Piet peut être parfaitement tranquille, jamais il ne fera de mal à son pays.
(Éclats de rire à gauche. Rameur à droite.)
Stanislas Girardin. Et il y en a encore beaucoup d'autres.
(Plusieurs membres de la droite s'agitent sur leur banc)
La patrie aurait-elle cessé d'être reconnaissante envers les grands hommes qui ont contribué à son illustration et à sa gloire ?
Je déclare donc, messieurs, ne pouvoir voter les fonds demandés, avant que M. le ministre de l'intérieur n'ait donné les explications que la chambre a droit d'attendre de S. Exe.
On demande l'impression du discours à gauche; ta droite s'y oppose avec fureur.
L'impression mise aux voix est rejetée par le côté droit
M. Corbière, ministre de rintérieur, essaie de répondre à Stanislas Girardin. Il dit,entr'autres choses^quela famille de Stanislas Girardin a fait des démarches en 1791 , qui n'ont obtenu aucun résultat.
Stanislas Girardin^ malgré les efforts du côté droit , obtient la parole pour répondre au ministre de l'intérieur.
> Celte inscription eit de BL le mtniDis de ftsCoret, peir de Fimnee.
chambre des deputes. 1 37
Messieurs,
J*ai demandé la parole pour rectifier une erreur avancée par M. le ministre de Tintérieur, qui a dit que les demandes de ma famille n*avaient point été accueillies par l'assemblée constituante.
(Murmures et cris à droite.)
L'assemblée constituante y a fait droit.
(Les cris et les murmures du côté droit redoublée t.)
M, le Président. Si vous rentrez dans la discussion y je vais mettre la clôture aux voix.