‹ Discours et panegyriques (volume 2)Chapitre 12 sur 84 · LE SALUT DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

LE SALUT DE LA FRANCE

DISCOURS PRONONCÉ DANS L'ÉGLISE DE SAINT-BONAVENTURE, A LYON, LE 12 FÉVRIER 1874, EX FAVEUR DE L'OEUVRE DE LA SANCTIFICATION DU DIMANCHE.

Loquere fUlis Israël, et dices ad eos : Videte ut sabbatum meum custodiatls : quia sigmim estinter me et vos in generationibus : vestris ut sciatis quia ego Dominus, qui sanctifico vos.

Parle aux enfants d'Israël et dis-leur : Ayez soin d'observer mon sabbat, car il est un signe établi entre moi et vous pour toutes vos généra lions, afin que vous sachiez que c'est moi le Seigneur qui seul vous sanctifie. (Exod.3 xxxi, 13.)

Mes Frères,

Le siècle des grandes erreurs, des grands désastres et des grandes ruines est aussi le siècle des manifestations glorieuses de la foi, des victoires de la charité et dès œuvres incomparables de l'apostolat catholique.

Le sol de notre patrie, qui tremble sous nos pas, a le secret d'une fécondité merveilleuse, et ces horizons, que nous interrogeons chaque jour d'un regard inquiet, laissent venir jusqu'à nous des lueurs qui nous éclairent entre deux tempêtes.

Jamais l'audace des plus monstrueuses erreurs et la force divine de la vérité, le travail obstiné de la haine et Théroïsme de l'amour, le bien et le mal, la vie et la

mort ne se sont ainsi heurtés dans les entrailles de notre société. Jamais la lutte sans merci et sans trêve, qui est la condition essentielle de l'Église ici-bas, ne nous est apparuedans dételles douleurs et dans de telles clartés. Mais, grâces immortelles en soient rendues à Dieu, les légions innombrables de la négation, du blasphème et de l'anarchie rencontrent partout devant elles les apôtres des croyances augustes, de la paix et des saintes vertus !

L'inertie de l'indifférence, les défaillances de la peur, les trahisons de la lâcheté sont des crimes à cette heure des périls suprêmes. L'Église est persécutée : il faut la servir et la défendre avec un invincible amour. Jésus- Christ est repoussé et maudit: il fautsaisir sa'croix sanglante, l'élever au-dessus des sociétés qui périssent, et le proclamer en face de l'univers le vrai Roi des âmes et le seul espoir de l'avenir. La France est humiliée et vaincue, menacée par ses ennemis, plus menacée mille fois par les folies parricides de ses propres enfants. Il faut sauver la France, le soldat de l'Église et l'auxiliaire de Dieu.

Mais, pour sauver la France, il faut rétablir le signe de l'alliance entre le Seigneur et le peuple privilégié de la loi nouvelle, il faut rétablir l'observation fidèle du dimanche chrétien.

Et c'est pourquoi, moi que Dieu a choisi, malgré ma faiblesse et mon indignité, pour être un des conducteurs de son peuple dans ces jours d'orage, j'ai entendu dans la solitude de mes montagnes, j'ai entendu cet appel, qui me venait du cœur d'un vaillant chrétien (1) et de l'autorité de votre vénérable archevêque : Parle aux

i. M. Louis de Cissev.

enfants d'Israël, et tu leur diras : « Ayez soin d'observer mon sabbat, car il est un signe établi entre moi et vous pour toutes vos générations, afin que vous sachiez que c'est moi, le Seigneur, qui seul vous sanctifie.

Ce que je voudrais vous démontrer, pour accomplir cet ordre du Seigneur, c'est que la sanctification du dimanche sera, si vous le voulez, le salut de la France et le signe des victoires de Dieu.

0 Vierge de Fourrière, protectrice de cette ville !ô Marie, reine de la France ! bénissez-moi, bénissez cette grande assemblée ! Gardez mon cœur et gardez ma parole! afin que, défenseur de la vérité, je sois aussi le disciple de la justice et l'apôtre de la charité ! Ave, Maria.

Et d'abord, pour rétablir entre Dieu et son peuple le signe de l'alliance éternelle, il faut que la religion qui abaisse le Créateur jusqu'à l'homme, et qui élève les peuples jusqu'à Dieu, reprenne parmi nous sa céleste influence.

La religion catholique a fait, pendant quatorze siècles, la grandeur et la gloire de la France. Elle seule peut faire succéder les bénédictions de la miséricorde aux châtiments terribles de la justice, et replacer notre patrie infortunée à la tête des nations.

Mais, s'il est une vérité qui apparaisse au premier regard, c'est que le respect du jour consacré au Seigneur est, au point de vue pratique, comme un résumé de la religion tout entière, et que la violation de cette grande loi sera, toujours et partout, la destruction de la religion parmi les peuples.

La religion n'existe pas sans un culte public. Elle ne peut se manifester aux hommes et dominer les masses populaires, elle ne peut les réunir sous l'autorité des mêmes croyances, les soumettre au joug des mêmes devoirs, sans les lumières et l'influence des cérémonies sacrées.

Nier la nécessité du culte, c'est nier la nature même de l'homme, c'est nier cette tendance universelle a traduire par des actes, par des paroles, par des chants, par des signes extérieurs les sentiments et les émotions de l'âme ; c'est repousser, condamner dans nos relations avec Dieu, dans l'expression de notre amour, de notre reconnaissance et de notre adoration envers notre Père qui est aux cieux, ce qui est juste, nécessaire,souverainement éloquent dans les relations qu'établissent entre les hommes les liens du sang, les affections vives et le respect de l'autorité.

Le culte n'est pas seulement l'expression naturelle des sentiments religieux, il en est l'inspiration et l'impulsion toute-puissante. Quand l'homme tombe à genoux, quand il joint ses mains dans le recueillement de la prière, quand il s'unit, même d'une manière imparfaite, à l'assemblée des fidèles,quandil suit d'un regard attentif les cérémonies augustes de nos fêtes religieuses, une impression, dont il ne saurait se défendre, arrive jusqu'à son âme; cette âme monte vers Dieu avec les parfums de l'encens, elle monte avec la foule recueillie. Et cet homme, fût-il le dernier de tous, aura dans une heure bénie son sursum corda.

Le culte est le résumé admirable de la religion tout entière, le grand et populaire enseignement des vérités les plus hautes ; et quand le culte disparaît, ces vérités

s'éteignent une à une dans Fàme des peuples. Partout où le culte s'abaisse, la religion est détruite ; partout où le culte se perfectionne, où les fêtes religieuses sont célébrées dans l'élan delà piété, la religion affermit et étend son empire.

Mais le culte est impossible sans l'observation du dimanche. Le peuple qui ne respecte pas le jour du Seigneur, estunpeuplequi ne prie pas. S'il refuse d'accepter ce repos salutaire et de consacrer à Dieu une demiheure dans une semaine, abandonnée tout entière aux intérêts et aux plaisirs de la terre, c'est qu'il méprise la religion elle-même.

Croyez-vous que le profanateur obstiné de cette loi sainte fasse dans toute sa vie un seul acte religieux ? Quoi I vous pensez que cet homme adorera Dieu, dans le silence de sa demeure, avant de reprendre le fardeau de ses tristes journées ; et, le soir quand il reviendra brisé par son labeur ingrat, lui qui refuse le repos qui réparerait ses forces, qui rafraîchiraitet consolerait son came ! Vous pensez que la prière s'élèvera vers le ciel du sein de ce peuple qui ne pénètre plus dans le temple du Seigneur, dans la maison de la prière? Non, mille fois non ! Une lamentable expérience nous l'atteste dans une irrésistible clarté.

Et avec le culte, ce qui est atteint par la violation de la loi du dimanche, c'est la pratique de tous les devoirs qui constituent une part essentielle de la religion chrétienne. La religion impose des devoirs qui sont lourds, écrasants quelquefois, pour la faiblesse humaine. C'est une morale que la philosophie païenne, que les plus puissants génies de l'antiquité n'avaient pas pressentie, et qui dirige de son autorité souveraine tous les actes

- fifi -

de la vie. Morale sublime, qui a pour couronnement ces béatitudes évangéliques qui glorifientla pauvreté, la douceur, la miséricorde, la souffrance, la pureté, la paix, et qui ont fait passer depuis dix-neuf siècles à travers les obscurités et les égoïsmes de cette terre, des générations innombrables portant dans leurs cœurs le trésor incomparable de tous les héroïsmes et sur leurs fronts toutes les lumières du ciel. Code divin, qui a pour fondement le décalogue immortel, la loi gravée parla main de Dieu dans la conscience humaine et proclamée sur les sommets brûlants du Sinaï, loi sans laquelle il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais de vraie civilisation et de vrai progrès. Base éternelle, qui, lorsqu'elle est ébranlée par les négations et les blasphèmes, entraîne fatalement dane sa ruine les plus fortes et les plus fières nations.

Mais comment l'homme pourra-t-il accomplir celte loi ? Comment pourra-t-il gravir les pentes de ce Thabor sur lequel les disciples fidèles contemplent le Fils de Dieu dans la transfiguration de sa gloire ?

Ah ! nous le savons tous, par les défaillances de notre nature corrompue ; nous le savons par les annales du passé et par l'histoire douloureuse de notre propre viej nous savons ce que peut l'homme abandonné à sa propre faiblesse. Il faut évidemment une force surnaturelle pour accomplir cette loi surnaturelle ; il laul une force surhumaine pour réaliser ce code divin. Il faut donc la prière, l'adoration, le cri de notre misère vers la toute-puissance de Dieu et sa miséricorde infinie; et, une fois encore, l'aveu humble et confiant de notre faiblesse, l'adoration et la prière n'existent pas sans le dimanche chrétien*

D'ailleurs, pourquoi le peuple qui refuse d'accomplir

une loi si facile, une loi qui répond à tous les besoins de son corps et à toutes les aspirations de son âme, accomplirait-il ces devoirs dont l'austérité effraie quelquefois les plus généreuses natures? Et où donc avez-vous vu la religion chrétienne, je dis mal, une religion quelconque, pratiquée par les peuples qui méprisent le jour du Seigneur?

Mais il y a plus : la violation de la loi du dimanche est la négation de la souveraineté de Dieu; elle atteint dans sa source première la religion, parce qu'elle nie l'autorité qui en est le principe. L'homme qui, chaque semaine, outrage ainsi la majesté du Législateur suprême, l'homme qui, courbé sous le poids de son travail, refuse de lever, une fois par semaine, son regard vers le ciel, méprise la justice éternelle et l'autorité souveraine de Dieu. Il affirme par l'évidence des faits que la puissance et la sagesse du Créateur ne veillent pas sur nous, ou que c'est en vain qu'il nous impose des lois et qu'il en établit la sanction. Et ainsi la profanation du dimanche est une révolte déclarée, obstinée, contre Dieu lui-même ; elle est par la force des choses l'athéisme pratique.

■ Et ne l'oubliez pas : cette lutte contre Dieu n'est pas ensevelie dans le silence et dans les ombres de la nuit ; elle se manifeste au grand jour dans les ateliers des villes et dans le travail des champs. Et partout elle est l'affirmation publique, audacieuse de l'impiété et de la révolte.

Traversez les rues de nos villes , habitées par des chrétiens, et voyez les magasins ouverts et les ateliers sans repos ; entendez le bruit incessant des machines. Parcourez ces campagnes où la loi de Dieu est méprisée;

voyez le laboureur conduisant son attelage et traçant ses sillons. Partout c'est le scandale, et, si je ne craignais de souiller ce nom, réservé aux conquêtes de la foi et de la charité, partout c'est V apostolat de l'athéisme, non pas seulement par la puissance de la parole, mais par la puissance mille fois plus redoutable d'une profanation presque universelle.

Et ainsi la foi disparaît, et ainsi la violation de cette grande loi est la négation, est la ruine de la religion elle-même.

S'il est vrai que tous les peuples qui violent cette loi sainte deviennent fatalement des peuples athées, et si les peuples athées sont condamnés à la décadence et à la servitude, ah ! laissez-moi vous le dire dans l'orgueil et aussi dans les terreurs de mon patriotisme: cela est mille fois plus vrai du peuple de France! La France sans la religion, la France sans l'Église, la France sans Jésus-Christ, sans son Évangile et son amour, ce n'est plus la France, ce n'est plus la France glorieuse et forte, la France des Croisades, la France des grandes œuvres catholiques; c'est la France trahissant sa mission providentielle) la France dégénérée et broyée pour jamais sous les pieds de ses vainqueurs.

Aussi ne vous étonnez pas que Dieu nous ait frappés de châtiments terribles. Si vous me demandez quel esl le crime qui a, plus que tous les autres, attiré sur nous les coups de foudre de la justice, le crime qui porte les caractères les plus manifestes d'une apostasie nationale écoutez le Roi-Prophète: « Seigneur, ceux qui vous haïssent se sont fait gloire de vous insulter an milieu île eus solennités. — Gloriati sunt qui <><lenint te in medio solemnitatis tuœ. — Ils mit forme des conjurations! et

ils ont dit dans leur cœur : Faisons cesser sur la terre tous les jours de fête consacrés à Dieu. — Dixerunt in corde suo cognatio eorum simul: Quiescere faciamus omnes dies festos Dei a terra. — Jusques à quand, à Zh'e^ajoute le Psalmiste, jusques à quand votre ennemi vous jettera-t-il l'outrage'? Votre ennemi blasphèmerat-il votre nom jusqu'à la fin?.... Vous avez affermi les mers par votre puissance, et brisé la tête des dragons au fond des eaux... Vous avez fait jaillir des fontaines et des torrents du sein de la pierre, et vous avez séché les grands fleuves.... Le jour vous appartient, et la nuit est à vous. Vous avez formé de vos mains l'aurore et le soleil. Vous avez fixé à la terre toutes ses limites. Vous avez fait Vête et le printemps.... Levez-vous, 6 mon Dieu, et jugez votre cause. — Exurge, Deus, judica causam tuam. — Souvenez-vous des outrages qui vous sont faits tout le jour par un peuple insensé; n'oubliez pas les cris de vos ennemis, car l'orgueil de ceux qui vous haïssent monte sans cesse. — Superbia eorum qui te oderunt, ascendit semper (1). »

Et Dieu s'est levé, et sa justice a passé sur la France. Il a envoyé contre elle les désastres de la guerre, la rigueur des saisons et la stérilité du sol, les humiliations de l'heure présente et les terreurs de l'avenir. Il a paralysé l'industrie, la fortune publique est chancelante, le commerce hésite et s'arrête.... Ah! revenons à la pratique de la religion, revenons à Dieu; c'est lui qui pardonne et qui sauve !

Page 1