PS. LXXIII
Ce qui nous manque à l'heure où nous sommes, ce qui nous manque, avec la religion, pour redevenir un grand peuple, ce n'est pas la gloire ; nous en avons eu assez pendant quatorze siècles pour souffrir qu elle soit un instant obscurcie. Ce qui nous manque, ce n'est pas la victoire; quels que soient nos désastres, quelque imprévus et quelque écrasants que les aient faits notre imprévoyance et notre orgueil, la victoire peut revenir. Elle revient tôt ou tard au drapeau que porte d'un bras vaillant une nation qui est digue d'elle. Ce n'est pas la richesse, nous pouvons donner l'or par milliards sans être réduits à l'indigence. Ce n'est pas la vérité; elle illumine toutes nos ruines. Ce qui nous manque, c'est la dignité, c'est la grandeur morale. Car, sachez-le bien, ce qui rend impuissantes les armées et toutes les ressources du génie de la guerre, c'est la faiblesse des caractères ; ce qui abaisse devant l'ennemi toutes les frontières et tous les remparts, c'est l'avilissement des âmes.
Mais pour accomplir cette œuvre difficile de régénération nationale, un des moyens les plus efficaces, est le rétablissement du dimanche chrétien*
Le dimanche est le jour de rame, le jour de la foi, des aspirations célestes et des espérances immortelles. Les six jours que la sagesse de Dieu a abandonnés an travail sont les jours de l'organisme physique, de l'action matérielle, des intérêts de la terre el du temps- L'homme, pendant ces six jours, est courbé sous le poids de sa tâche; son intelligence, son âme s'abaissent
dans la poussière d'où il est sorti. Rien ne répond aux tendances spirituelles de son être; rien ne lui rappelle la patrie éternelle. Tout étend en lui et autour de lui le règne de ses instincts et la domination incontestée de la matière.
Le dimanche donne le repos à son corps épuisé, il jette sur son àme des clartés divines, il purifie son cœur, il fortifie sa vertu, il l'arrache à la boue pour l'élever vers l'infini, qui est sa destinée.
Aussi un peuple qui viole la loi de la sanctification du dimanche est un peuple pour lequel les âmes ne comptent plus. Toute son activité, toutes les ressources de son industrie, toutes les puissances de son génie se concentrent dans l'horizon sombre et étroit des progrès matériels. Son ambition suprême est de multiplier ses jouissances et d'entasser des richesses. Alors l'abaissement et la dégradation sont partout. Les oscillations de la Bourse ont remplacé les joies et les angoisses du patriotisme. Les fêtes bruyantes et les triomphes de l'agiotage ont succédé au prestige des arts et aux éclairs delà parole. La littérature est un marché, les convictions se vendent et les consciences sont au plus offrant. Sur ce territoire où vivait un grand peuple,qui tressaillait sous tous les souffles généreux et sous toutes les brises du ciel, les cœurs ne battent plus qu'au son d'un vil métal; ou plutôt il faut redire les paroles d'un spirituel voyageur: « Les machines ont presque des âmes, et les chues ne sont plus que des machines. »
Le dimanche chrétien est encore la régénération du peuple dans son corps et dans son âme, par la pureté des mœurs et par la puissance de la vertu.
Mais quelle moralité, quelle vertu est possible pour
les peuples qui ne croient pas à l'existence de l'âme et qui nient la souveraineté de Dieu? La loi morale n'est que la loi éternelle, la volonté de Dieu imposée à la créature. En Dieu législateur, elle a sa force; en Dieu juge et vengeur, elle a sa sanction. Le bon sens le proclame: il n'y a pas de loi sans obligation; il n'y a pas d'obligation sans une autorité supérieure qui ordonne, et sans une âme libre qui obéit; et il n'y a pas d'autorité supérieure à l'homme, si ce n'est l'autorité de Dieu. Si le corps est tout, si les intérêts matériels doivent dominer notre vie, la croyance à l'existence de l'âme, à sa liberté et à sa grandeur, est à jamais détruite. Et c'est pourquoi nous affirmons que l'athéisme et le matérialisme pratiques qu'impose la profanation publique et permanente du jour du Seigneur, conduisent fatalement à la dégradation de l'homme et à la décadence des peuples.
Et si vous en doutez, interrogez les faits. Regardez de près l'âme de cet homme qui a fait du dimanche le jour du travail sacrilège, et du lundi le jour de la débauche. Cet homme, il n'a pas, entre ces deux labeurs maudits et entre ces deux orgies honteuses, il n'a pas une demi-heure dans la semaine pour faire descendre sur son frontle souvenir et les bénédictions de Dieu. Toutes les barrières sacrées sont tombées une à une devant ses passions en révolte; toutes les souillures sont sur son âme, tous les vices dans sa volonté, toutes les infamies dans sa vie.
C'était peut-être le fils de nos montagnes... 11 avait quitté sa chaumière, vous apportant,avec ses vingt ans, la pureté de sa jeunesse, la vigueur de son corps et l'énergie de sa foi. Il a trouvé, au sein de vos grandes
villes, il a trouvé, dans vos ateliers et vos usines, la liberté du blasphème, la liberté de la débauche ; il n'a pas trouvé la liberté d'accomplir les conseils de sa mère et la loi de son Dieu. La chasteté s'est enfuie avec ses visions et ses clartés célestes. L'indifférence l'a livré comme une victime à l'impiété ; l'impiété et la corruption ont mis sur son front, avec des rides prématurées, la pâleur de la mort... Fils de nos montagnes, le regard de ta mère ne te reconnaîtrait plus. Les fêtes quecélébrait la foi de tes pères le font sourire de pitié. La charrue que leurs bras robustes conduisaient sous la chaleur et le poids du jour, te donnerait des terreurs d'enfant ; fils des races vaillantes et pures, va, tu n'es pas un homme! Regardez encore, et vous verrez toutes les barbaries et tous les désespoirs au foyer de la famille. Cet ouvrier qui abandonne les fêtes de la religion, il est fidèle au rendez-vous de la débauche; et là il dépense en quelques heures le salaire de la semaine entière. Il rentre, violent, furieux, souvent abruti par l'ivresse, dans cette mansarde où il retrouve son épouse épuisée par les privations et par les souffrances et ses enfants qui pleurent en lui demandant du pain.
Et ainsi se forment, au milieu de nous, des familles avilies et des races dégradées, et ainsi se transmettent, non plus la vigueur du corps et l'héritage des vertus, mais, avec des traditions de déshonneur, un sang appauvri, qui s'en va à travers les générations, comme un fleuve qui laisse chaque jour une partie de ses flots à la fange de ses rivages.
Et croyez-le, ce qui est à redouter pour ce peuple, ce ne sont pas les défaites sanglantes et les guerres sans pitié; ce sont là des épreuves où il pourrait se retrem-
per comme dans une fournaise ardente. Les grandes catastrophes ne lui donneront pas la mort; ce ne sont pas ses ennemis qui lui porteront le coup suprême, ils le laisseront s'éteindre dans la décrépitude d'une vieillesse déshonorée.
Le dimanche chrétien, c'est la dignité et la grandeur du travail, non pas seulement sanctifié, mais divinisé. La première consécration du travail est celle qui lui vient de la loi du dimanche par l'imitation de Dieu. Cherchez dans les pages inspirées des Livres saints, et vous trouverez à l'origine de cette loi l'imitation du Tout-Puissant dans l'œuvre créatrice. Écoutez le précepte de Dieu: « Vous travaillerez six jours, et vous accomplirez tous vos ouvrages. Mais le septième est le repos du Seigneur votre Dieu. Ce jour-là vous ne ferez a iicu ne œwore, ni vous, ni votre fille, ni votre serviteur, ni votre servante, ni les animaux qni vous serrent, ni l'étranger admis à votre foyer... » Et quelle est la raison de ce précepte? Écoutez: « Car le Seigneur a fait en six jours le ciel, la terre, la mer et tout ce qu'ils renferment, et il s'est reposé le septième jour. Voilà pourquoi le Seigneur a béni le jour du sabbat et l'a sanctifié : Idcirco benedixit Dominas dieisabbati et sanctifieavit l'Uni (1). »
Et l'Évangile ajoute ses gloires et ses enseignements aux gloires et aux enseignements de la loi ancienne pour élever et consoler l'ouvrier et le pauvre.
Ce travail qui fatigue ses bras et qui épuise sa vie, c'est le travail que Dieu lui-même a voulu accomplir. Et ce travail, ce n'est pas l'acte tout-puissant qui a l'ail
i. Exode, xx, 9, 10, 11.
sortir les mondes des abîmes du néant et qui a semé les astres dans l'immensité des espaces; non, c'est le travail d'un ouvrier vulgaire.
Ah! laissez un jour par semaine, l'ouvrier regarder vers Nazareth et voir dans les mains du fils de Dieu le rabot du charpentier ; laissez-lui contempler,à Bethléem, l'abandon et l'indigence de cette famille héritière des prophètes et des rois. Laissez-lui suivre, du regard de la foi, cette famille qui fuit la persécution sur la terre de l'exil. Laissez-lui, dans les clartés d'antiques traditions, contempler la Mère de Dieu, vivant de son travail, et Jésus, le maître du monde, tendant sa main au pain de l'aumône.
Ah ! laissez ces visions consoler le travailleur et le pauvre, quand il arrête un regard avide sur vos somptueuses demeures, quand il entend le bruit de vos pas joyeux dans le tourbillon de vos fêtesîLaissez la religion dire â cet ouvrier qu'il est l'imitateur et l'associé du Fils de Dieu dans son labeur obscur et ingrat. Laissez la religion et les fêtes chrétiennes sanctifier, transfigurer, diviniser ses souffrances.
Le dimanche est encore la régénération du peuple dans la vraie liberté ; et la violation du jour du Seigneur, telle qu'elle est pratiquée, surtout à notre époque est la plus hypocrite et la plus abjecte des servitudes.
Nous pouvons parler de liberté : c'est nous, fils du Calvaire, qui l'avons donnée au monde. Nous pouvons maudire l'esclavage : c'est le sang tombé des mains meurtries, des pieds sanglants, du Cœur ouvert du Fils de Dieu, ce sont les gouttes de ce sang qui tombant et tombantencore,ontbrisépartout les chaînesdes esclaves-
Nous parlons de liberté; mais où donc la voyez-vous?
De quel droit cet ouvrier est-il enchaîné à son travail le jour où sa foi lui commande le repos?Dequel droit estil attaché comme un serf à cette glèbe déshonorante? Quelle liberté lui accordent les profanateurs de la loi de Dieu? Il n'a ni la liberté de son travail, ni la liberté de son repos, ni la liberté de son corps, ni la liberté de son âme, ni la liberté de ses convictions religieuses, ni la liberté des joies pures de la famille. Vous parlez des droits de la conscience; mais ils sont violés ici dans ce qu'ils ont de plus sacré.
Et qui donc ne le voit au premier regard? Jamais il n'a été plus nécessaire de rétablir parmi nous l'observation fidèle de cette grande loi, parce que jamais la liberté du pauvre, du serviteur, de l'ouvrier, n'a été menacée, comme elle l'est aujourd'hui, par la profanation du dimanche. Dans les siècles passés, l'industrie, le commerce et les relations qu'ils imposent, n'avaient pas cet essor qu'ils ont obtenu et qui se développe chaque jour.
Ah 1 les merveilles de l'industrie, les prodiges de vos progrès matériels, nous ne les maudissons pas... Allez, étendez et multipliez vos conquêtes; allez, poussez vos chars de feu à travers nos montagnes. Ouvrez des chemins à vos navires au milieu des sables brûlants du désert ; que votre parole se fasse entendre d'un continent à un continent et d'un monde à un monde. Que votre pensée parcoure la terre et vous revienne avec la rapidité de la foudre. Allez, et si vous le pouvez, par les forces centuplées du génie et de la science, retrouvez une part de notre souveraineté perdue sur la nature entière... Mais avec vos conquêtes, ne multipliez pas vos servitudes, ne devenez pas les esclaves de la ma-
tière que vous prétendez soumettre à votre empire!
Vos magasins sont toujours remplis, vos fournaux sont toujours ardents, vos chaudières sont toujours bouillantes, vos ateliers ne se ferment plus, vos convois passent sans cesse avec l'impétuosité de l'orage; et votre société,saisie dans cet engrenage de fer, auquel rien n'échappe, est emportée d'un mouvement uniforme, universel, irrésistible, et toutes les libertés sont broyées sous son passage.
Et remarquez-le, ce n'est pas la liberté de quelques âmes que nous réclamons au nom de Dieu, c'est la liberté de multitudes innombrables, c'est la liberté pour le peuple de France.
Étrange contradiction de notre nature ! Inconcevable aveuglement des passions ! Mystérieux châtiments de la vengeance divine ! Je vois au sein de cette nation, qui s'est proclamée le berceau de toutes les libertés, et qui a eu l'ambition de les porter au monde daus les plis de son drapeau et par l'ascendant de son prosélytisme, je vois un esclavage qui nes'était jamais vu ; des ouvriers, des femmes et des enfants condamnés aux travaux forcés par une cupidité sans frein et privés du repos qu'aucune loi ne refuse aux criminels des prisons et des bagnes." Je vois, au penchant de ce siècle, que nul autre n'a égalé dans l'horreur de toute domination, je vois le joug déshonorant que l'impiété fait peser sur la multitude des pauvres, des petits et des faibles. Je vois la servitude antique, la servitude païenne reparaissant parmi nous avec cette avidité qui ne connaît pas le repos, avec ses dégradations qui font frémir, avec son oubli des âmes, son mépris de la vie humaine, avec toutes les horreurs de sa tyrannie sans entrailles.
Et ne pensez pas que j'aie cherché, pour les besoins de ma parole, ce rapprochement entre la liberté et la sanctification du dimanche; ce raprochement, c'est Dieu qui l'a fait. Après avoir imposé à son peuple le repos et la sanctification du sabbat, il terminait par cette adjuration solennelle : Souviens-toi que tu as servi en Egypte, et que le Seigneur t'a tiré de là avec une main puissante et un bras étendu. Et c'est pourquoi il t'a ordonné d'observer le jour du sabbat.
Et ainsi, c'est Dieu lui-même qui a fait de cette grande loi du repos et de l'adoration, la charte première et fondamentale de toute liberté....
Ah ! puisque je parle de liberté, de dignité et de grandeur morales, je ne puis plus contenir dans mon âme la prière de mon patriotisme désolé 1
Si nous sommes vaincus, si l'humiliation pèse sur nous, du moins, je vous en supplie, n'abaissons pas nos âmes ; reprenons dans le silence, dans cette solitude que nous imposent nos malheurs, reprenons le travail de notre régénération et de notre grandeur nationale.
Allons à Dieu, qui seul refait les nations. Et ego reficiam vos (1). Il nous refera dans la foi, dans la liberté vraie, dans la puissanceque donnent la vérité, l'union, la discipline et les fortes vertus.
Et alors l'Église catholique, l'Épouse du Christ, vainqueur du monde, prendra dans ses bras de mère la France tombée sur les champs de bataille, elle l'emportera sur son cœur, surle Cœur du Fils de Dieu vers de nouvelles destinées, et alors l'histoire, mieux que le génie de l'art, gravera sur un airain impérissable
i. Matt., xi, 28.
paroles immortelles : Gloire aux vaincus. Gloria métis (1).
La profanation du dimanche n'est pas seulement la ruine de la Religion parmi nous et la cause de notre décadence,elle est encore la première puissance de l'anarchie qui nous menace ; car sur ces pentes fatales que nous descendons, l'athéisme pratique engendre la corruption et l'esclavage déshonorant ; l'athéisme et la corruption produisent l'anarchie.
Je ne vous démontrerai pas que l'anarchie est là, qu'elle vous regarde, qu'elle organise ses légions et qu'elle attend son heure. On ne démontre pas les grondements de la foudre, les mugissements du volcan et les raffales de la tempête.
Cette anarchie, elle a son principe dans l'erreur, son impulsion dans la haine et son action dans une révolte qui ne respecte rien.
Nous sommes à l'heure des grandes batailles ; il ne faut pas nous laisser vaincre par le mal, il faut vaincre le mal par le bien. « Noli vinci àmalo, sed vince in bono malum (2). » Il faut vaincre l'erreur parla vérité, il faut vaincre la haine par l'amour, il faut vaincre la révolte par le respect de l'autorité, qui vient de Dieu.
L'erreur a acquisde nos jours une incomparable puissance ; elle s'attaque avec une audace satanique, non
1. Allusion à la statue de la Gloire emportant un soldat mourant. Ce groupe, qui a obtenu le premier prix décerné aux élèves de l'Ecole Française de Rome ou 1873, porte sur le piédestal cette inscription : Gloria victis.