Hebr. xi
2. S. E. le cardinal de Bonnechose, discours prononcé la veille à la catliédrah'.
Providence et la miséricorde de Dieu. Saint François de Sales, proclamé docteur au penchant de ce siècle troublé, est un maître que Dieu nous donne pour ranimer la foi et la piété, pour répandre les torrents de la vie surnaturelle, pour éclairer et sauver nos sociétés menacées par des doctrines funestes, des divisions criminelles et des révoltes sans pitié.
Saint François de Sales est d'abord un docteur et un maître dans les combats qu'il faut livrer aux erreurs du xixe siècle.
Parmi les erreurs de notre temps, il en est une qui naquit ou se développa sous l'inspiration de l'orgueil de Louis XIV, sous le prestige de sa puissance et sous la pression de son despotisme. Cette erreur refuse le privilège de l'infaillibilité au successeur de Pierre, au Vicaire de Jésus-Christ, qui doit porter comme un fondement inébranlable l'édifice de l'Église, confirmer ses frères dans la foi et paître avec une autorité souveraine les pasteurs et les brebis. Notre siècle a vu des catholiques qui, après avoir défendu les droits de Dieu et de son Église avec le cœur le plus vaillant et l'éloquence' la plus ardente,ont subi dans une certaine mesure l'influence de cette erreur que le xvne siècle nous avait léguée.Le concile du Vatican a jugé cette doctrine ; et, il faut le reconnaître, il fut un moment où un certain nombre des membres de cette auguste assemblée, sans rejeter la vérité qui était l'objet même de cette controverse, contestaient surtout l'opportunité d'une définition solennelle déclarant l'infaillibilité pontificale un dogme de notre foi. A ce moment décisif apparut l'autorité de saint François de Sales. On découvrit dans une bibliothèque de Rome, un manuscrit du saint Docteur.
et, dans ce manuscrit, ces paroles lumineuses : « L'Eglise a toujours besoin d'un confirmateur infaillible auquel on puisse s'adresser, d'un fondement que les portes d'Enfer, et principalement l'erreur, ne puissent renverser, et que ce pasteur ne puisse conduire à l'erreur ses enfants (1). »
Cette affirmation énergique, ces mots substantiels, cet écho vénéré de la tradition catholique ramenèrent à la doctrine de l'infaillibilité pontificale plusieurs des membres du concile. Saint François de Sales avait parlé, il avait enseigné comme docteur dans le concile même du Vatican.
D'ailleurs, dans le livre des Controverses et dans le sermon pour la fête de saint Pierre, le privilège de l'infaillibilité pontificale est établi par le grand évêque avec une abondance de preuves et une vigueur de démonstration qui suffisent aujourd'hui encore à écarter tous les doutes et à confondre toutes les négations.
Aussi le Saint-Siège, dans le décret du doctorat, loue la science de l'évêque de Genève, principalement dans la démonstration de l'autorité du Pontife romain, de sa primauté dejuridiction et de son infaillibilité, « vérités, dit le décret pontifical, vérités que saint François .de Sales a défendues avec tant de force et d'éclat, qu'il semble avoir préparé les définitions du concile du Vatican: m definitionibus ipsis Vaticani synodi pr>vlnsisse werito videatur. »
Notre siècle entend chaque jour une presse hostile jeter à la face de l'Église l'accusation d'envahir les droits de F autorité temporelle et affirmer la nécessité de
l. Disc ko, édit. Vives. — Ce manuscrit, envoyé par l'ordre de la Visitation an pape Alexandre VII, esl conservé dans la bibliothèque delà famille Chigi.
la séparation absolue de l'Église et de l'État. Parmi les problèmes agités de nos jours, il en est peu qui soulèvent contre l'épouse de Jésus-Christ plus de haines aveugles et qui soient d'une influence plus décisive. L'union ou la lutte des grandes forces sociales et, par conséquent, l'avenir de nos sociétés, la décadence ou la prospérité de notre pays dépendent évidemment de la réfutation victorieuse ou du triomphe de ces erreurs fatales.
Mais on dirait que le doux évêque de Genève a prévu ces périls de notre époque. Il a réfuté à l'avance ces accusations odieuses. Avec quelle énergie et avec quelle précision il affirme la distinction des deux pouvoirs, le domaine spécial réservé à l'Église et à l'État, et leur entente nécessaire I « Le Pape, dit-il , le Pape et l'Église « sont aux rois, pour les nourrir, conserver et défendre « envers tous et contre tous spirituellement. Les rois. « et les royaumes sont à l'Église et au Pape, pour les « nourrir, conserver et défendre contre tous temporel- « lement, car les pères sont aux enfants et les enfants « aux pères.
« Les rois et tous les princes souverains ont pourtant « une souveraineté temporelle, en laquelle ni le Pape ni « VÉglise ne prétendent rien ni ne leur en demandent « aucune espèce de reconnaissance temporelle, en sorte « que, pour abréger, le Pape est très souverain pasteur « et père spirituel, le roi est très souverain prince et « seigneur temporel. L'autorité de l'un n'est point con- « traire à l'autre, mais elles s'entreportent l'une « l'autre (1).
d. Ces 'paroles sont extraites d'une lettre contenue dans les Œuvres complètes de saint François de Sales, de Camliis. t. II. p. 309.
Saint François de Sales ne veut même pas qu'on agite parmi les catholiques les questions brûlantes qui ne peuvent que créer des divisions funestes et inspirer la défiance et la haine aux princes et aux hommes d'État contre l'Église de Dieu. Et il s'exprime ainsi à l'occasion de la controverse engagée de son temps au sujet de l'autorité du Pape sur le temporel des rois : « 11 ne semble pas que ce soit un remède de faire discuter la question par d'habiles théologiens; car plus la discussion sera animée , plus les esprits s'échaufferont et la division grandira (1). » Et plus loin il ajoute : « La meilleure réponse qu'on puisse faire aux esprits turbulents, c'est de ne pas les juger dignes de réponse,de sorte qu'il faudrait qu'à présent, en France, tous les prédicateurs inculcassent avec douceur et sans agitation l'union entre tous les membres de l'Église et la soumission de taus les catholiques au pasteur suprême, sans discuter en particulier de son autorité sur les princes (2). »
Puisse notresiècle recueillir avec docilité de si hautes et de si sages leçons et assurer ainsi, par la soumission à l'autorité de l'Église, par la douceur et la prudence, par l'entente parfaite des deux pouvoirs, le salut des âmes et la prospérité des peuples t
Oui, ces deux autorités, ces deux grandes forces sociales, sans lesquelles tout s'écroule dans le désordre et dans l'anarchie, doivent plus que jamais s'unir par une indissoluble alliance. Ces deux autorités ainsi unies, l'une portant l'épée et l'autre portant la croix, et travaillant à la grandeur et à la gloire delà patrie, referont une France plus heureuse et plus forte, multiplieront les
i. Mémoire adressé au cardinal Borghèse. %. Mémoire adressé au cardinal Borgbèse,
ressources incomparables de ce noble peuple et le replaceront à la tête de la civilisation chrétienne. N'est-ce pas là un désir et une espérance dignes d'un cœur catholique et dignes d'un cœur français?
François de Sales est le docteur du xixc siècle non-seulement dans la lutte contre ses erreurs funestes, mais dans ses dévotions les plus chères. Cet aimable saint, qui vit s'achever le xvie siècle et s'ouvrir le xviie a eu comme l'intuition des dévotions qui embaument l'Église à cette heure et qui sont la consolation et l'espoir de nos temps malheureux.
Dévotion tendre et confiante de saint François de Sales à l'égard de la Vierge Marie, à laquelle notre siècle a consacré le mois de mai et aussi les manifestations si éclatantes de sa piété. Le saint Docteur enseigne dans ses écrits et dans ses discours l'immaculée Conception de Marie que l'auguste Pie IX a proclamée comme un dogme de la foi; et en quelques paroles il donne de cette, vérité une démonstration lumineuse. « Quant à Notre-Dame , la sainte Vierge , écrivait-il, « elle a été mise dans la mer de ce monde par la voie « commune ; mais en même temps elle a été préservée « des eaux infectes de la corruption du péché. Ce pri- « vilège singulier lui convenait ; car il n'était pas rai- « sonnable que le démon pût jamais reprocher à « Noire-Seigneur d'avoir (lui le démon) d'avoir reçu « tout d'abord un tribut d'esclave de la femme dans le « sein de laquelle Dieu était venu s'incarner. » .
Avec quelle onction pénétrante il parle des prérogatives et des vertus de saint Joseph ! « Il n'est pas seulement patriarche, disait-il, mais coryphée de tous les patriarches ; il n'est pas simplement confesseur, mais
plus que confesseur; car dans Sa confession sont encloses toutes les dignités des évêques , la générosité des martyrs et de tous les autres saints (1). » Après Jésus et Marie, saint Joseph occupait la première place dans le cœur du saint évèque. La veille de sa fête, il jeûnait au pain et à l'eau ; il célébrait cette fête avec une grande solennité et il prêchait à l'office du soir. Saint François de Sales préparait ainsi, par les inspirations de sa piété, cette explosion admirable de la dévotion catholique envers le glorieux patriarche que notre siècle honore d'un culte plus éclatant et que nous invoquons comme le protecteur de l'Église.
Mais saint François de Sales a été surtout le docteur et l'apôtre de la dévotion au sacré Cœur de Jésus, cette dévotion que Pie IX a proclamée Vespérance du monde. Sans doute, avant le doux évêque de Genève, d'autres saints et d'autres docteurs avaient rappelé dans un magnifique langage et avec une piété ardente les trésors de ce Cœur adorable, mais cette dévotion était renfermée dans le secret des cloîtres, dans le sanctuaire de quelques âmes privilégiées, et le Cœur de Jésus n'avait point encore obtenu un culte public et universel.
Où donc cette dévotion a-t-elle eu son berceau ? Ah 1 laissez-moi vous le dire, c'est dans notre chère Savoie, dans cette ville d'Annecy, c'est dans le cœur de notre grand et saint Docteur. Il est vrai, la bienheureuse Marguerite-Marie a été l'instrument que le Fils de Dieu s'est choisi pour répandre dans l'Église entière le culte de son cœur adorable, mais il faut remonter à Tinspi-
1. Entretien 19e. Voyez aussi : Sermon pour le Vendredi-saint, sermon pour l'Assomption, Sermon pour la Présentation, Traité de l'Amour de Dieu, li\. Vil, chap. un,
ration première. Et où donc cette pieuse fille de la Visitation a-t-elle appris à connaître les délices et la puissance du Cœur de Jésus, sinon dansles traditions mêmes de son ordre, sous l'influence bénie et dans les écrits de son maître et de son père?
Le 10 juin 1611, le vendredi après l'octave du Saint- Sacrement, c'est-à-dire le jour même choisi de toute éternité pour être consacré au Cœur de Jésus, le saint fondateur écrit à sainte Jeanne de Chantai : « Dieu m'a donné cette nuit la pensée que notre maison de la Visitation est assez noble et assez considérable pour avoir ses armes, son blason, sa devise et son cri d'armes. J'ai donc pensé, ma chère Mère, qu'il nous faut prendre pour^armes un unique cœur percé de deux flèches, enfermé dans une couronne d'épines, ce pauvre cœur servant d'enclavure à une croix qui le surmontera et sera gravés des sacrés noms de Jésus et de Marie. » Et l'aimable saint ajoute: Vraiment notre petite congrégation est un ouvrage du Cœur de Jésus et de Marie, le Sauveur mourant nous a enfanté par l'ouverture de son sacré Cœur. » Le but de cette congrégation est de rendre un continuel hommage à ce Cœur divin et elle sera « le sanctuaire de ce Cœur adorable » . Les filles de saint François de Sales doivent être « les adoratrices, les servantes , les imitatrices du sacré Cœur » . Le Cœur de Jésus sera « leur séjour, la racine de l'arbre dont elles seront les branches, le fondement de leurs espérances et la raison de leur être (1). »
La Bienheureuse elle-même affirme que son père bien-aimé est « le principal moteur de ce don salu-
1. Ces paroles sont extraites de diverses lettres de saint François de Sales.
taire Cl) », de cette dévotion si consolante et si douce. Elle voit dans la propagation du culte du sacré Cœur le triomphe de saint François de Sales. « Jamais, dit-elle, la gloire accidentelle de notre saint père ne s'est tant augmentée comme elle fait par ce moyen (2). »
Et le couvent de Paray-le-Monial où le Fils de Dieu ouvrait sa poitrine adorable et manifestait son cœur divin, a été fondé par des religieuses venues du couvent de Bellecour, à Lyon, dont la supérieure était la mère de Blonay, qui appartenait à une des plus anciennes familles de notre noblesse savoisienne. La bienheureuse Marguerite-Marie a été formée aux vertus de la vie religieuse et aux saintes traditions de son ordre par la mère Greyfié, une autre enfant de la Savoie que Dieu combla de grâces et de faveurs extraordinaires.
Le doux évêque de Genève est donc bien le premier apôtre du Sacré-Cœur, le docteur de cette dévotion toute de confiance, d'espérance et d'amour.
Saint François de Sales est enfin le docteur du
1. Vie etœurres de la bienheureuse Marguerite-Marie, t. I, p. 191.