‹ Discours et panegyriques (volume 2)Chapitre 57 sur 84 · Heb., ix · texte numérisé non relu

Heb., ix

terre, quand elle apprend qu'elle a en son pouvoir Jeanne vaincue et captive.

La rédemptrice de la France a eu elle aussi, sa longue nuit du prétoire, nuit terrible et sombre de la captivité. Elle a passé sur le sol de la France enfermée dans une cage de fer, et dans les ténèbres de son cachot, seule et sans défense, elle a subi les outrages d'une barbarie qui déconcerte l'indignation et qui décourage le mépris.

Les Judas n'ont pas manqué à sa passion douloureuse. La perfidie est venue, sous les apparences de la piété chrétienne et du zèle sacerdotal, lui donner les conseils de la faiblesse et retourner contre elle les confidences de son cœur brisé.

Dans la solitude de sa prison, devenue pour Jeanne le jardin des Oliviers, elle a connu les angoisses de l'abandon, les frissons etles terreurs de l'agonie, et son âme a été triste jusqu'à la mort. En présence de son supplice et de l'ingratitude de son pays, elle a dit : « Que ce calice passe loin de moi; » maisj'ange protecteur de la France est venu la soutenir et la consoler, et après avoir espéré longtemps la délivrance, elle a dit la parole de la résignation et du sacrifiée: « Puisqu'il a plu ainsi à Dieu, je crois que c'était le meilleur pour moi. »

Ces réponses jettent le trouble dans l'âme de ses juges et arrachent à quelques-uns d'entre eux des accents d'admiration; mais les Caïphes de son temps déclarent qu'elle a blasphémé.

La sainte victime pleure sur Rouen, comme le Sauveur pleurait sur le sort de Jérusalem ingrate et aveugle: « Rouen, Rouen, dit-elle, j'ai grand'peur que tu n'aies

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à souffrir de ma mort. » Elle pardonne à ses juges et à ses bourreaux, et jusqu'au dernier instant elle affirme la divinité de sa mission.

Sur la croix sanglante du Rédempteur, les Juifs avaient placé une inscription dérisoire, et l'humanité y a lu le témoignage inspiré de la royauté de Jésus de Nazareth. Sur la tête de Jeanne, l'Anglais a placé une inscription infamante ; mais toutes les nations et tous les siècles y liront le témoignage de sa gloire et de l'iniquité de ses persécuteurs.

Jusqu'à la dernière heure, les princes des prêtres, les Scribes et les Pharisiens de la loi nouvellel'accablent d'accusations insensées et la poursuivent de leurs outrages. Seule au milieu de ces légions d'ennemis, seule entre la France qu'elle a sauvée et qui ne la sauve pas et l'Angleterre qu'elle a vaincue et qui ne sait que la brûler vive, quand les flammes montent et l'enveloppent, Jeanne pousse le cri de l'éternelle espérance et de l'éternelle amour: « Jésus, Jésus, Jésus! » Elle baisse la tête et tout est consommé.

Alors ses persécuteurs les plus acharnés ne peuvent retenir leurs larmes; la foule éclate en sanglots; plusieurs s'enfuient en se frappant la poitrine. Le bourreau qui, par un cruel défi, a jeté du bois sur le bûcher, est frappé de terreur: il affirme qu'au moment où Jeanne expirait, il a vu une colombe qui venait de France et qui montait vers le ciel. Le secrétaire du roi d'Angleterre, la tête inclinée sous le poids de son crime, les yeux hagards, s'en va à travers la ville en répétant: « Nous sommes perdus : nous avons brûlé une sainte. »

Le sang du Fils de Dieu est resté comme le signe de

Caïn au front des Juifs déicides ; les persécuteurs de Jeanne ont porté le signe de la malédiction : devant eux la foule s'écartait avec horreur, et la justice de Dieu les a frappés les uns après les autres des foudres de sa terrible vengeance.

Devant les flammes de son bûcher, bien plus qu'autrefois devant sa bannière, l'Anglais recule épouvanté, jusqu'à ce que, chassé de cité en cité, il disparaisse pour jamais aux horizons de la France, sauvée par l'épée et par l'immolation de Jeanne d'Arc.

Mais, à celte heure je ne puis contenir les pensées qui débordent de mon âme et qui montent jusqu'à mes lèvres émues. Ai-je pu parler devant vous de la France, de l'Église et de Dieu, sans que tout ce discours vous ait paru rempli d'allusions évidentes au Pasteur et au Père que vous pleurez, à l'illustre Pontife qui s^était appelé lui-même l'Évêque d'Orléans et de Jeanne d'Arc.

La France, l'Église et Dieu! N'est-ce pas tout ce qu'il a aimé, tout ce qu'il a servi sur cette terre? Nobles et saintes causes auxquelles il a consacré sa vie, qui enflammaient sa grande âme, qui inspiraient son incomparable éloquence.

Lui aussi, il était né sur une terre qui, alors, appartenait à la France et qui est redevenue française, dans un pauvre village, à l'ombre de cette église à laquelle il a légué son cœur. Dieu l'avait pris par la main, dans l'humilité de sa naissance, pour le placer parmi les défenseurs de l'Église et de son pays, parmi les princes de la parole et les maîtres de la science divine.

Il avait gardé, de la forte race de nos montagnes, le courage, l'énergie, la constance, le coup d'œil prompt

et sûr, l'inviolable loyauté et l'admirable bon sens.

Il avait, du caractère français, l'élan, la tendresse, la fougue irrésistible et les ardeurs chevaleresques.

La langue française, qui est la langue de saint François de Sales et de Joseph de Maistre, et dont il connaissait toutes les richesses; la langue française, avec sa clarté, sa précision, sa force et son harmonie, était bien la forme naturelle de ses hautes pensées, la langue qui convenait admirablement à son intelligence, à son âme tout entière.

Gomme votre vaillante Pucelle, votre Évêque était né pour les combats, et. quels combats ! Deux générations l'ont vu debout dans toutes les luttes de la doctrine, toujours au premier rang, la tête haute, le regard assuré, la démonstration prompte, vivante, emportant tout, la réplique terrible, foudroyante. Sa parole vibrait comme le clairon des batailles et frappait comme un glaive.

Jamais le chevalier de Dieu n'a songé au péril, jamais il n'a compté ses ennemis. Toutes les attaques l'ont trouvé prêt; toutes les brèches ouvertes dans les remparts de la France chrétienne et dans les murailles de la cité de Dieu l'ont vu accourir pour les défendre. Ainsi, il est allé un demi-siècle durant, sans repos et sans trêve, refoulant devant l'étendard de Jésus-Christ les ennemis de la France et de Dieu.

Il a aimé la France dans la gloire de son passé. Combien de fois, et avec quels accents, il lui a rappelé sa grandeur et ses devoirs ! Mais il l'a aimée plus encore dans les humiliations de la défaite et dans les angoisses de l'invasion. Levez-vous, Orléanais, etditesà la France qui ne le sait point assez, ce que ce Pasteur et ce Père

a été pour vous aux jours de vos malheurs. Vous l'avez vu soigner vos blessés, transformer son palais en ambulance, soutenir, par son indomptable espérance, les cœurs défaillants, exciter tous les dévoùments par sa prodigieuse activité, arracher à l'ennemi la vie de ses enfants, et faire entendre au vainqueur enivré de ses victoires le cri de sa conscience indignée. Calme dans toutes les épreuves, intrépide en face de tous les dangers,portant sur son noble visage toutes les tristesses de son pays, dans son cœur toutes les ressources de la charité française, couronné de la majesté de l'épiscopat, de Tâge, de la vertu et du génie, il apparut, aux regards des ennemis de la France, comme la personnification auguste et sublime de la patrie.

Et l'Église, Messieurs, comme il l'a aimée et comme il l'a servie!

Je cherche une cause chère au cœur catholique à laquelle il n'ait apporté son concours si dévoué et si puissant. Quel coup il a porté à l'impiété contemporaine, à l'athéisme, au matérialisme, à la morale indépendante, à toutes les négations honteuses de la libre pensée ! Et naguère encore, rendant impossible l'apothéose nationale qu'on préparait, il infligeait à Voltaire les flétrissures de sa parole vengeresse.

La cause trois fois sainte de la liberté de renseignement et de l'éducation de cette jeunesse qui l'ut, il nous l'a dit lui-même, son premier et son dernier amour, quels écrits elle lui a inspirés ! quelles victoires ont été obtenues par son courage, son influence et son admirable éloquence! Aujourd'hui, à l'heure oùces conquêtes de la liberté sont menacées, le vide qu'a laissé PÉvêque d'Orléans est plus douloureux, et le regard de tous

cherche encore à la tribune de nos Assemblées le vaillant et incomparable défenseur des droits des âmes, des familles et de la France chrétienne.

Je ne puis songer à vous redire ici les grands combats livrés pour la défenee de la papauté, depuis cette lettre qui foudroya la fameuse brochure Le Pape et le Congrès, depuis son grand ouvrage La Souveraineté pontificale devant le droit européen, jusqu'au dernier appel de sa tendresse filiale en faveur de l'auguste détresse du Saint-Père. « Parmi tous ceux qui, en ce temps se sont consacrés à cette laborieuse tâche (de la défense de la souveraineté pontificale), lui écrivait Pie IX, aucun ne paraît devoir vous être comparé (1). » Et plus lard, Léon XIII appelait l'Évêque d'Orléans « la gloire de l'Église et la consolation du Saint-Siège ».

Tous ses combats ont été des victoires. Je me trompe, Messieurs, il a été vaincu une fois ; mais il l'a dit luimême, et je veux répéter sur sa tombe et à sa gloire ces nobles paroles: il était le vaincu « de la foi et de Dieu dans sa volonté sainte (2) » .

Dieu, comme il a été le souverain de ce cœur, de cette àme toute consacrée au devoir, le maître de cette vie si remplie par de prodigieux travaux, si simple, si austère, et il faut le reconnaître, si sainte, malgré les imperfections inséparables de notre pauvre nature !

Quel dévoûment pour les âmes, même les plus humbles, qui sollicitaient les lumières de sa direction! et cette direction, comme elle était active, pressante, énergique et vraiment surnaturelle !

i. Lettre du 27 juin 1860.

2. Mgr Dupauloup a écrit ces paroles dans une lettre pastorale du 29 juillet 1870, publiée à l'occasion de la guerre, à l'epoipie de son retour à Orléans après le Concile.

Quelle fidélité inviolable aux exercices de la piété, malgré le torrent de ses occupations quotidiennes, malgré ses labeurs et ses luttes, malgré le fardeau d'une correspondance universelle qui eût suffi à absorber toute une vie !

Quelle bonté touchante pour ses amis, et dans ses derniers jours,quels appels incessants à la paix,à l'union, au pardon, à toutes les effusions de la charité !

Il meurt loin de cette ville si chère, — et ce fut sans doute une des grandes tristesses de ses derniers moments ; — mais il meurt sur le sol de la France, en vue des montagnes de la Savoie, près des frontières de l'Italie, à laquelle il avait si souvent reproché ses attentats contre l'Église et rappelé ses vraies grandeurs. Il meurt le regard tourné vers Rome et vers le Pontife auquel il voulait porter encore le témoignage de son amour et de ses espérances. Il meurt sur les hauteurs pareilles à ces sommets divins qu'habitait sa grande âme (1), debout dans le travail et la prière, le chapelet à la main, la croix du Sauveur sur ses lèvres glacées; il meurt debout, comme le défenseur invincible des causes qui ne meurent jamais.

C'est ainsi, sans doute, que le génie de l'art le fera apparaître sur le tombeau que lui préparent la reconnaissance et l'admiration. C'est ainsi que la postérité le verra quand les dernières ombres seront dissipées devant les clartés de l'histoire impartiale, et sous ces rayons que Dieu envoie tôt ou tard, du sein de l'infaillible justice, au front de ses grands et héroïques serviteurs.

1. Mgr Dupa n loup est mort chez M. Albert Du Boys, au château de Lacombe, qui domine la belle vallée du Grésivaudan.

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L'Évêque d'Orléans avait dit à Jeanne d'Arc : « Fille généreuse, désormais nous ne sommes plus étrangers l'un à l'autre; nous nous retrouverons, nous nous reconnaîtrons quelque jour. » Ce jour est venu. Au seuil des parvis sacrés, Jeanne a reçu l'Évéque d'Orléans; elle l'a reconnu; lui-même l'a reconnue telle qu'il l'a représentée à vos regards dans deux discours immortels, et Dieu a posé sur son front la couronne de justice (1).

Mais ici d'autres visions m'apparaissent, et il faut gémir sur l'impuissance de la parole humaine. r; Quand Jeanne eut disparu dans les flammes, tout fut consumé, sauf le cœur, et ce cœur fut balayé par le bourreau dans les eaux de la Seine. Mais ce cœur a été transfiguré dans les félicités et les splendeurs de la vraie patrie.

Messieurs, le cœur de la France est semblable au cœur de Jeanne d'Arc. Les flammes des passions viles et des persécutions impies ont essayé de le détruire : il a résisté. Les ennemis de sa mission divine ont voulu le livrer à d'ineffaçables souillures et le balayer dans le mépris ; il est resté fort, intact et pur. Les flots de l'erreur et de l'iniquité ont pu le submerger un instant et le pousser vers les abîmes ; il a surnagé tût ou tard, et il a gardé pour son salut la consécration qui lui est venue du cœur de l'Église et du cœur adorai île de Jésus-Christ.

Un jour, dans les lumières de l'éternité bienheureuse, les générations, les siècles, tous les mystères de la vie des âmes et des peuples nous seront révélés. Alors le

l. Bonum certamen eertavi, fidem servavi. in reliquo rqposite rai mini corona justitlw (Timotliéej oh. iv, 7-8).

cœur de la France nous apparaîtra, résumé admirable de tous les cœurs généreux de ses enfants, de ses héros, de ses saints.

Alors le cœur de la France vivra dans le temple de l'Église triomphante du ciel, et ce temple, c'est le cœur de Jésus, le cœur de l'Agneau divin ; Dominus enim Deus omnipotens templum ejus est, et agnus (1).

Alors ce que nous balbutions ici dans les fêtes de la terre, nous le chanterons dans le ravissement des fêtes éternelles ; avec les louanges du lion de Juda et de l'Agneau vainqueur du monde, nous chanterons les louanges des grands serviteurs de la France, de l'Église et de Dieu. Ainsi soit-il.

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