‹ Discours et panegyriques (volume 2)Chapitre 56 sur 84 · Liv. des Juges, ch. v · texte numérisé non relu

Liv. des Juges, ch. v

les doctrines de la terre et du temps ? Cette loi n'estelle pas le point central du christianisme tout entier, l'explication des souffrances, des ignominies et de la mort de l'Homme-Dieu, le secret du cœur adorable de Jésus, le dernier mot de l'amour qui a sauvé l'humanité perdue ?

Oui, Dieu a tant aimé le monde, que pour lui il a livré son fils unique (1), l'agneau qui porte les péchés des hommes, et ce même Dieu, qui aime la France et qui veut la sauver, a choisi une victime innocente, agneau de douceur et de tendresse ; âme généreuse, capable de boire le calice amer de Gethsemani, le calice de l'ingratitude, de l'abandon et des derniers outrages; âme ardente et héroïque, qui embrassera dans un élan presque divin la croix sanglante sur laquelle il faut mourir...

Et maintenant, ô Jeanne la libératrice, ô Jeanne couronnée par la victoire, venez : la victime, c'est vous. Venez, Jeanne ; ne pleurez pas. Cette France rachetée par votre immolation, elle sera si grande, si puissante et si belle!

Jeanne est venue ; son autel a été le bûcher de Rouen et Dieu a accepté son sacrifice.

Les flammes de cet autel ont ranimé partout sur le sol de la France les ardeurs éteintes du patriotisme ; le sang de cet agneau immolé pour le salut de son peuple est le ciment qui désormais réunira tous les cœurs. De ses deux mains tendues vers le ciel et vers la France, dans l'horreur de son supplice, la sainte victime a resserré pour jamais les liens de l'unité natio-

i. Sic Dans dilexit mundum ut fdium suum unigenUum daret. (Kv. Joan. m, 16.)

nale ; de ses provinces divisées et rivales, de ses tronçons mutilés et impuissants elle a fait la patrie française.

D'autres sans doute ont travaillé à cette grande œuvre, mais personne n'y a travaillé comme Jeanne d'Arc. Elle a expié par sa mort les crimes de son pays ; elle a racheté la France par une sublime immolation.

Je vous en supplie, Messieurs, ne l'oublions pas, tout ce que la France a été depuis quatre siècles, tout ce qu'elle sera dans l'avenir par L'éclat de la parole, par la séduction des arts, par les merveilles de l'industrie, par les conquêtes de la science, par les succès des armes, par l'ascendant de la politiqne, par les prodiges de l'apostolat, par la fécondité surhumaine des œuvres chrétiennes, elle l'a été, elle le sera par la vertu de ce grand holocauste.

Et maintenant, je ne m'étonne plus que Dieu ait donné à cette jeune fille les qualités les plus brillantes de son peuple, et qu'elle-même ait laissé dans le caractère national comme une ineffaçable empreinte.

Cette fille des champs, qui ne connaît que son rouet et son troupeau, elle est née pour les combats. Sa valeur n'est pas le courage froid,impassible, qui résiste comme un mur d'airainaux efforts de l'ennemi, Non, c'est bien l'entrain, l'élan, la gaité, la fougue française qui se rit des périls,iqui s'exalte dans la lutte et qui, dans le feu du combat, trouve ces mots heureux qui enthousiasment et enlèvent le soldat. Son cri de guerre, c'est bien le cri de la vaillance, de l'audace française : « En avant, en avant ! tout est vôtre. »

Avec la valeur, elle a la générosité de ce peuple que le sacrifice séduit et attire. Elle a les tendresses de la

femme, les industries de la charité, l'ardeur des saints dévoûments, les flammes de l'enthousiasme, la foi énergique et active. Jusque dans ses défaillances passagères au jour de ses gloires, plus encore à l'heure des épreuves qui font jaillir de sa grande âme de fiers et incomparables accents, Jeanne est bien l'image de la France.

Cette France rachetée par Jeanne d'Arc, elle m'apparaissaithier dans les visions de votre fête catholique et nationale. Du seuil de cette basilique je voyais se développer la procession splendide du peuple orléanais,etdu regard de l'esprit, entraîné par de grands souvenirs par de là l'enceinte de votre cité, par delà les horizons de votre pays, je contemplais une grande vision. Je voyais dans une procession plus splendide encore, la France de sainte Geneviève et de sainte Clotilde, la France de Charlemagne et de saint Louis, de Godefroy de Bouillon et de Bayard, la France de saint Vincent de Paul,de Bossuet et de Fénelon, la France de Ravignan, de Lacordaire et de l'immortel Évoque d'Orléans. Cette France glorieuse et forte, vaillante et radieuse, elle portait dans sesmains la croix triomphante du Christ; elle chantait l'hymne de la foi et de l'amour, de la victoire et de la délivrance ; elle venait dans le temple de Dieu conduite par la bannière de Jeanne d'Arc !

Cependant, Messieurs, la France quelque grande et glorieuse qu'elle soit, n'est pas la seule patrie. Au-dessus la France, il y a l'Église; au-dessus de la patrie resserrée dans les frontières des nationalités et les

limites du temps, il y a la patrie universelle des âmes, la patrie des victoires éternelles.

Je ne vous dirais, Messieurs, qu'une faible part de la gloire de Jeanne d'Arc, si je ne vous disais pas ce qu'elle a été pour l'Église et ce que l'Église a été pour elle. D'ailleurs, il est impossible d'étudier les annales de notre pays sans rencontrer l'action etles bienfaits de l'Église. Jamais aussi il n'a été plus opportun, plus nécessaire d'affirmer l'alliance des deux patries, cette alliance qui révèle les grandeurs du passé, qui console dans les angoisses du présent et les prévisions sombres de l'avenir.

Et d'abord, Jeanne a cru à l'Église; elle a invoqué avec une confiance sans borne son autorité et réclamé son secours.

Cette bergère ignorante donne de la grande société surnaturelle de l'Église catholique une notion que les plus illustres docteurs ne récuseraient pas, et qui est bien l'expression précise et lumineuse de la vérité. Écoutez : «Je suis chrétienne, bonne chrétienne; je n'ai pas failli en la foi; je crois en l'Église : l'ÉgliseetNotre- Seigneur, c'est tout un. »

Ses vils bourreaux essaienten vain de troubler sa confiance et de lui arracher une parole de révolte contre l'autorité catholique. Cet évêque vendu aux Anglais, ces théologiens infâmes (quel autre nom pourrais-je leur donner ?) unissent contre la pauvre captive toutes les perfidies de la haine, toutes les subtilités de la science et la terreur des supplices ; ils opposent à sa mission et à la voix de ses saintes l'autorité doctrinale. « L'Église, c'est nous, disent-ils ; vous refusez donc de croire à l'Église, d'obéir à l'Église. »

Elle est seule, sans appui, sans conseils, pour se dé-

fendre contre ces docteurs de mensonges, contre l'Université de Paris, elle-même, qui la poursuit de ses accusations et de ses anathèmes.

Comment la douce et simple colombe échappera-telle à ces vautours sans pitié ? Elle échappera par les révélations célestes accordées auxàmes pures qni voient les clartés de Dieu. Par l'élan indomptable de sa foi, elle brisera d'un coup d'aile, dans ses réponses inspirées, le réseau dans lequel on l'enserre.

«Vous me parlez d'Église militante et d'Église triomphante, dit-elle. Je n'entends rien à ces termes, mais je veux me soumettre à l'Église comme le doit une bonne chrétienne. » Et quand on lui a expliqué ce qu'est l'Église militante, elle ajoute : « Je crois bien que l'Église militante ne peut errer ou faillir. »

Écoutez encore : « Menez-moi au Pape, et je lui répondrai. Je tiens et je crois que nous devons obéir à notre Saint-Père le Pape qui est à Rome.» Mais le perfide évêque défend d'écrire cet appel de Jeanne à l'autorité du Pontife romain. « Ah ! reprend vivement la pauvre captive, vous écrivez bien ce qui est contre moi, mais vous n'écrivez pas ce qui est pour moi. » « Hélas ! disait-elle encore, si j'eusse été dans les prisons ecclésiastiques, gardée par les gens d'Église et non par les Anglais mes ennemis, je n'aurais pas fait une aussi misérable fin. J'en appelle devant Dieu, le grand juge, des grands torts et ingravances qu'on me fait. »

Mais rien ne peut arrêter la haine satanique de ses juges. Si elle ne se soumet pas à leur autorité, ils lui refuseront à l'heure de la mort les sacrements de l'Église et la sépulture en terre sainte que la pieuse enfant leur demande.

Quand elle les confond par ses réponses, voici les menaces de la torture : les bourreaux sont là : ils étalent autour d'elle les instruments hideux du supplice. « Vraiment, dit-elle, quand vous me devriez détruire les membres et faire partir l'âme du corps, si ne vous dirais autre chose ; et si je disais autre chose, après je dirais toujours que vous me l'avez fait dire par force. »

Non, non, Messieurs, je le jure sur vos cœurs émus, il n'y a pas dans l'histoire des saints et des martyrs de plus fières et de plus héroïques paroles.

Et ne pensez pas que j'insiste sans motifs sur cette confiance invincible de Jeanne dans l'autorité et dans la tendresse de l'Église. Non, c'est là qu'est le nœud de cet infernal procès : c'est sur ce point que se concentrent tous les efforts et toute l'habileté]de l'évêque de Beauvais, Et je découvre ici pour Jeanne, pour l'Église et pour la France, une gloire que je dois faire resplendir à vos regards. Ce juge, ce Français, il veut du même coup flétrir Jeanne d'Arc et sa patrie au profil de l'étranger ; il s'efforce d'enfermer la douce victime dans ce dilemme qu'il croit sans issue : si Jeanne se soumet à l'Église, lui évêque la condamnera au nom de l'Église, comme une vile magicienne, et les victoires de la France et les défaites de l'Angleterre seront l'œuvre du démon ; si elle résiste, il la condamnera comme rebelle à l'autorité catholique, et la délivrance de la France sera l'œuvre d'une hérétique livrée à un supplice infâme.

Dans les deux hypothèses la France est déshonorée par la sentence même de l'Église. Il y a plus : en poussant Jeanne à la révolte après une première soumission

il espère infliger cette double flétrissure au front de sa patrie et au front de la sainte martyre, et les écraser l'une et l'autre sous le poids d'une honte éternelle. Mais grâce en soient rendues à Dieu et à Jeanne d'Arc, l'Église et la France sont restées unies au pied du bûcher de Rouen : Jeanne est L'héroïne de la foi catholique comme elle est l'héroïne du patriotisme français.

Jeanne a aimé et invoqué l'Église ; elle a servi l'Église en sauvant la France. Elle avait dit devant ses juges : « Je suis bonne chrétienne, et je voudrais aider et servir l'Église de tout mon pouvoir. » Le désir desa piété a été accompli, et il l'a été admirablement.

Si l'Anglais eût passé en vainqueur sur vos remparts abattus, si la France eût succombé, si elle fût devenue la proie de l'étranger, elle eût manqué à l'Église et à Dieu. Le sort de l'Angleterre brisant les liens de l'unité catholique ou le sort de l'Irlande broyée dans la persécution eût été son partage.

Le froid du génie anglais et l'influence du sang saxon eussent paralysé lis élans de l'âme française. Plus que tout autre nation, la France eût perdu dans les humiliations de la servitude le sentiment de sa force, la noble fierté qui vient des souvenirs du passé et des espérances d'un avenir glorieux. La puissance du prosélytisme qui fait de ce peuple l'apôtre delà vérité se serait éteinte rapidement sous une domination qui n'aurait laissé aucune initiative aux vaincus.

L'Église eût pleuré sur le sort de la France, dont le

papeGrégoire 1\ célébrait la mission par cesadmirables

paroles : « Il est manifeste que ce royaume béni de Dieu

choisi parnotre Rédempteur pour être l'exécuteur

spécial de ses divines volontés... Jésus-Christ l'a pris

en sa possession comme un carquois d'où il lire fréquemment des flèches choisies, qu'il lance avec la force irrésistible de son bras, pour la protection de la liberté et de la foi de l'Église, le châtiment des impies et la défense de la justice. »

Ainsi, Messieurs, la France, affranchie par l'épée et l'immolation de Jeanne d'Arc, préservée du protestantisme et conservant la plénitude de sa force et de sa vie nationale, est restée le rempart du catholicisme, le bras droit de la papauté ; et entre la France et l'Église, il faut le redire après votre grand Évêque, c'est à la vie et à la mort, ad convivenchim et ad commoriendum (1).

Mais l'Église n'a pas été ingrate envers Jeanne d'Arc. L'appel de la douce victime a été entendu : la papauté a évoqué devant son autorité le procès de Rouen. Charles VII, honteux enfin de son indifférence, poursuivit la réparation de cette grande iniquité. Une première enquête fut faite par un légat du Pape en 1452, et, trois ans, plus tard Calixte III institua un tribunal suprême.

Le procès dura huit mois. Après quatre enquêtes ouvertes simultanément à Orléans, à Domremy, à Paris et à Rouen, une sentence définitive cassa le premier jugement, et proclama la vertu et la gloire de Jeanne.

GJest dans les documents de ce second procès, dans le résultat des enquêtes, dans les dépositions des témoins, qu'une érudition patiente et sûre, une critique éclairée et loyale ont puisé les éléments de la touchante histoire de l'angélique enfant.

Notre siècle a eu l'honneur de rétablir dans tout son éclat cette douce et sainte mémoire. A l'époque de ses triomphes, et plus tard encore, à l'heure de la captivité

i. II Cor., vu, 3.

et de la mort de Jeanne, le peuple l'avait invoquée comme une sainte, et il racontait les prodiges obtenus par son intercession. Puis l'oubli et la haine avaient voilé la figure de la libératrice de la France, jusqu'au jour où une impiété sans patriotisme et sans pudeur essaya de la déshonorer.

Mais peu à peu la vaillante guerrière triomphait une seconde fois des ennemis de son pays et de l'Église. Peu à peu, elle sortait des documents du moyen âge pareille à cette statue que des mains royales ont fait sortir vivante, modeste, radieuse,du marbre inerte et froid, sous l'inspiration de l'art le plus élevé et du plus ardent patriotisme.

Et ainsi s'achevait la réhabilitation commencée parla papauté, et ainsi Jeanne était rendue à la reconnaissance et a l'admiration de la France.

Cette réhabilitation est sans doute une gloire pour l'Église catholique ; mais une gloire plus grande encore est de former de telles âmes, d'inspirer de telles vertus et d'offrir pour le salut des peuples de telles victimes. Jeanne, fille de 1 Église, apparaît seule dans l'histoire. Ni les religions ennemies, ni les sectes chrétiennes, ni l'hérésie, ni le schisme n'ont produit une femme qui puisse être comparée à la vierge de Domremy et d'Orléans. Je n'insisterai pas sur la démonstration de cette puissance réservée à l'Église catholique, car elle s'impose d'elle-même.

Mais l'Église n'a point encore réalisé tous nos vœux : elle n'a point encore donné à Jeanne le dernier témoignage de sa tendresse. Vous poursuivez, Monseigneur, avec le même cœur d'Évéqueet deFrançaisJ'entreprise de votre illustre prédécesseur , et un jour, bientôt sans

doute, nos vœux seront accomplis. Sur le front de Jeanne brillera l'auréole des saints ; la France invoquera sa libératrice; elle la saluera sur les autels et dans les splendeurs de l'éternelle pairie.

Alors, Monseigneur, dans la France entière, des Pyrénées aux rivages de cette mer qui a vu les derniers bataillons anglais fuyant devant la parole prophétique et vengeresse de leur victime, des montagnes de la Savoie aux grèves de la Bretagne, il y aura un tressaillement de joie. Jeanne apparaîtra sur nos horizons attristés, comme l'étoile de l'espérance. Elle redira à notre pays, dans d'énergiques et admirables accents, ses destinées providentielles. Elle parlera de paix et d'union aux partis qui nous divisent; elle rappellera* la grande politique française, la politique de dévouement à toutes les causes sacrées ; elle rappellera ce que peuvent la foi, le courage, l'honneur pour la rédemption et le salut des peuples ; elle fera reculer devant le feu de son regard le sensualisme abject qui avilit et qui tue les âmes, et qui tôt ou tard couche les plus fortes nations dans uue tombe déshonorée. Sur tous les chemins glorieux qu'ont suivis nos pères, elle fera entendre à la France hésitante et troublée le cri de la vaillance et des saints combats : « En avant, en avant ! tout est vôtre. »

Alors, Monseigneur, nous viendrons sous ces voûtes illuminées, et dans l'émotion inénarrable de ses fêtes, dans l'enthousiasme de votre cité, de la France et de l'Église., nous dirons : « Sainte Jeanne, priez pour nous ! Sainte Jeanne d'Orléans, protégez-nous ! Sainte Jeanne de France, sauvez la France! »

Mais je n'ai pas tout dit, et je vous en prie, ne vous lassez pas de me suivre et de gravir avec moi les derniers degrés de la gloire de Jeanne d'Arc.

Dès les premières paroles de ce discours, nous avons rencontré, dans la vie et dans la mort de Jeanne, l'action divine, l'inspiration céleste; mais il faut pénétrer plus avant dans ces mystères de gloire et écarter, s'il se peut, toutes les ombres de la terre, pour contempler Jeanne dans la lumière de Dieu.

Jeanne est l'envoyée de Dieu. Elle a treize ans. Saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite lui apparaissent; l'archange, chef des combats du ciel, la presse d'aller délivrer la France de ses ennemis et de faire couronner le Roi à Reims. « Je répondis, racontait la timide enfant, que je ne savais ni aller à cheval, ni manier Tépée. — Dieu te soutiendra, » me disait-il toujours.

« C'est donc sur l'ordre de Dieu, disait-elle, que je me suis rendue auprès de Charles VII. J'aurais mieux aimé être écartelée par des chevaux que d'aller le trouver sans la permission de Dieu; sur Dieu, et sur nul autre, reposait tout mon espoir. »

Sa mission est le but de son existence elle-même. « Je ne crains pas les gens de guerre, disait-elle. S'ils me barrent le chemin, j'ai pour moi Dieu, qui m'ouvrira an passage jusqu'à Monseigneur le Dauphin. »

Cette enfantqui abandonnait hier son troupeau et son village, elle reconnaît Charles Vil dans la foule des chevaliers et des courtisans, et aux interrogations du

prince elle répond : « Je suis Jeanne la Pucelle, et je suis envoyée de Dieu ici pour porter secours à vous, gentil sire, et à votre royaume, et le Roi du ciel vous commande par ma voix de vous faire sacrer et couronner dans votre ville de Reims, et vous deviendrez le vicaire du Roi du ciel, comme tout monarque de France doit l'être. »

Elle sait la durée et le terme de sa mission. « Je ne durerai qu'un an ou guère davantage; c'est pourquoi voyez à bien employer cette année. »

Aussi tout cède devant cette enfant. Dieu lui adonné, avec cette conviction profonde et ardente, un charme qui séduit et entraîne toutes les âmes. C'est le rayonnement de la foi, de l'innocence, de la piété, de la bravoure et de l'amour de la patrie. Et Dieu ajoute à ce charme une beauté merveilleuse, incomparable : Dominas hancillam pulchritudinem ampliavit ut incomparabili décore omnium oculis appareret (1).

Elle invoque comme démonstration de sa mission divine ses victoires et la réalisation de ses promesses. «Eh bien ! dit-elle aux théologiens de Poitiers qui lui demandaient des prodiges, menez-moi à Orléans, et je vous montrerai les signes pourquoi je suis envoyée. »

Et qui pourrait donc expliquer , sans une assistance surnaturelle, la transformation de cette bergère devenue tout à coup un guerrier valeureux et un général consommé? Cette jeune fille, qui n'a manié que son fuseau, elle a les illuminations du génie de la guerre, la prudence qui prépare les coups décisifs, l'audace et la valeur bouillante qui déconcertent l'ennemi, les ma-

i. Judith, ch. x, i.

nœuvres savantes des capitaines vieillis dans les combats, et ce qu'elle connaît le mieux, c'est le maniement de l'artillerie.

En quatre jours, Orléans est délivré, et alors, sans laisser respirer l'Anglais effrayé de ces coups terribles, elle le refoule sur les bords de la Loire, puis, en trois étapes glorieuses, à Jargeau, à Patay et à Beaugency, elle lui inflige de sanglantes défaites ; et à travers un pays encore occupé par l'ennemi, à la tête d'une armée qui manque de tout, mais qu'électrise la victoire, elle conduit le Roi à Reims.

Politique habile autant que grand capitaine, Jeanne veut, par cette marche hardie, jeter l'effroi dans l'armée anglaise, et présentant à la France Charles VII avec l'onction et les privilèges du sacre, elle veut lui rendre ainsi son royaume et son peuple.

Il faut le remarquer, Messieurs, dans les affirmations de Jeanne, justifiées par de tels succès, vous ne découvrez pas les signes d'une exaltation passagère, les illusions d'un enthousiasme irréfléchi. Cette douce et humble enfant est toujours maîtresse d'elle-même. Devant les théologiens et les guerriers, en face de ses juges et de ses bourreaux, à Orléans et à Rouen, comme à Vaucouleurs et à Chinon, elle affirme sa céleste mission.

Sa piété si sincère, son horreur pour toutes les superstitions, sa soumission si complète à l'autorité de l'Église sa simplicité si touchante, unie au plus ferme bon sens, écartent tout soupçon de duplicité et de mensonge. Évidemment Jeanne ne trompe pas; elle n'a pas été trompée : elle est bien l'envoyée de Dieu.

Mais celte envoyée de Dieu a le privilège des révélations surnaturelles : elle est le prophète du Dieu qui l'envoie.

Charles VII affirme que Jeanne lui a découvert un secret qu'elle ne peut connaître que par une révélation céleste. Bientôt elle déclare qu'une épée rouillée, marquée de cinq croix, est cachée sous le sol, près de Tautel de l'église de Sainte-Catherine de Fierbois ; et cette épée dans la main de la jeune guerrière accomplit des prodiges, jusqu'au jour où elle la brise dans une sainte indignation.

Ses voix lui ont révélé qu'elle serait blessée d'un trait devant Orléans, mais qu'elle n'en mourrait pas, et qu'elle serait prise avant la Saint-Jean par les Anglais. Et Jeanne affirmait qu'elle ne craignait que les traîtres.

Vous savez avec quelle certitude elle avait annoncé, contre toutes les prévisions humaines, qu'elle ferait lever le siège d'Orléans et qu'elle ferait sacrer le Roi à Reims.

En face de ses ennemis, qui en pâlissent de rage, elle annonce la délivrance complète de son pays. « Avant sept ans, dit-elle, les Anglais laisseront un plus grand gage qu'Orléans, et ils perdront toute la France. » Et elle ajoutait que le Roi entrerait à Paris en bonne compagnie. Six ans après, Paris tombait aux mains des Français, et une année plus tard Charles VII y faisait son entrée triomphante. Elle avait dit « que les Anglais seraient boutés hors de France et que, fussent-ils cent mille de plus, il n'en resterait pas un.» El sept ans après sa mort, Rouen redevient une ville française ; la Normandie, puis la Guyenne sont reconquises par nos armes, et en 1458 le drapeau de la France flotte sur les murs de Calais, le dernier boulevard de la puissance anglaise sur le sol si longtemps profané de la patrie.

Et ainsi tous les oracles de la guerrière inspirée de

Dieu étaient accomplis, et la France avait, dans sa délivrance môme, la démonstration irrécusable de ces paroles de l'humble jeune fille : « Mon fait n'est qu'un ministère ; je ne suis que la servante de Dieu. »

Aussi ne vous étonnez pas de reconnaître dans l'envoyée de Dieu, éclairée des lumières prophétiques, l'éclat de la sainteté et la gloire du martyre.

Voyez Jeanne à l'aube de sa vie, dans l'obscurité de son village: elle est simple, laborieuse, modeste, bonne et aimable pour tous. Au milieu des champs ou à l'ombre des arbres sous lesquels paît son troupeau, souvent elle tombe à genoux dans la ferveur de sa prière. Elle aime à orner de fleurs les oratoires consacrés à Marie ; elle entend avec bonheur le son des cloches, qui sont comme les voix d'en haut, et les oiseaux du ciel viennent manger dans sa main.

Elle visitait souvent l'église de son village ; elle entendait la sainte messe tous les jours avant d'aller à son travail. Souvent on la voyait dans la maison de Dieu, prosternée, les mains jointes sur sa poitrine et les regards fixés sur l'image de Jésus crucifié ou de la Vierge Marie.

Au milieu du tumulte des camps et des fatigues delà guerre, elle jeûnait tous les vendredis en l'honneur de la passion. Le matin et le soir elle réunissait des prêtres et des religieux autour de son étendard, et elle chantait avec eux les louanges du Seigneur.

Elle se confessait souvent ; elle recevait souvent la sainte Eucharistie avec une piété angélique, et pendant l'auguste sacrifice elle répandait d'abondantes larmes.

La pureté de ses intentions et sa soumission à la volonté de Dieu rayissent d'admiration. Écoutez ce que

disait cette jeune bergère qui conduisait les armées de la France à la victoire, et qui rendait à son Roi sa couronne et son royaume : « J'aimerais mieux mourir que de rien faire que je susse être péché et contre la volonté de Dieu. Dieu me garde de faire ou d'avoir fait œuvre qui charge mon âme. Je m'attends de tout à Dieu mon créateur; je l'aime de tout mon cœur. »

Sa charité est industrieuse et touchante; déjà dans son village elle secourait les malheureux, et plusieurs fois elle leur céda sa pauvre couche. Pendant la guerre les pauvres gens venaient à elle et baisaient ses mains et ses vêtements, « parce qu'elle les défendait et les protégeait de tout son pouvoir » .

Après la victoire, elle pleure sur le sort des ennemis qui ont succombé dans le combat; elle se désole en pensant qu'ils sont morts sans confession. Elle protège les prisonniers contre la brutalité du vainqueur. Le soir de la bataille de Patay, elle descend de cheval ; elle prend dans ses bras un Anglais mourant, lui soutient la tête et le console, tandis qu'il fait au prêtre l'aveu de ses fautes.

Cette jeune fille de dix-huit ans apparaît, au milieu des hommes d'armes et de la licence des camps, comme l'ange de la pureté. Sa vue bannit toutes les pensées coupables, et parmi les guerriers les plus faibles et les plus corrompus, aucun ne résiste à cette céleste influence.

Enfin, .quel héroïsme dans la pratique de la vertu qui, au jugement des docteurs de l'Église, est la preuve la plus certaine de la sainteté, surtout dans les âmes appelées à de grandes missions ! L'humilité de Jeanne rapporte à Dieu tous ses succès. La-voyez-vous, Mes-

sieurs, cette jeune fille, dans l'enthousiasme du triomphe, s'avançant douce et modeste à travers les flots pressés de la foule, qui veut toucher le coursier et les armes de sa libératrice, conduisant tout ce peuple vers cette basilique, et lui demandant de remercier Dieu qui protège et qui sauve la France ?

Et à la fin des fêtes splendides de Reims, lorsque le sacre de Charles VII est accompli, l'humble fille de Dieu se jette aux pieds du Roi, et lui demande en pleurant de retourner à son village et à la garde de son troupeau, avec ses frères et ses sœurs qui seront heureux de la revoir.

Ah ! Messieurs, si Dieu n'est point ici, dans cette souveraine domination sur les sentiments de la nature, dans cette vertu qui échappe si complètement aux en- .trainements que subissent même les âmes les plus généreuses; si Dieu n'est pas ici, dans cette alliance merveilleuse de tous les dons divins, je ne puis le reconnaître nulle part dans la vie des saints que l'Église a placés sur ses autels.

Oui, Dieu est ici, non seulement dans les exploits guerriers de celte bergère ignorante, non seulement dans cette mission accomplie par une série de prodiges, non seulement dans ces révélations qui déchirent devant le regard de l'humble enfant les voiles de l'avenir; Dieu est ici surtout dans ses vertus héroïques, dans ces reflets, qui viennent au front virginal de Jeanne, de la beauté du Roi des saints.

J'ajoute qu'elle a été dans le martyre un grand témoin de Dieu.

La douleur est la consécration surnaturelle des grandes missions, le signe divin du Crucifié sur les

œuvres qu'il inspire, la transfiguration surhumaine des âmes. Nul cœur n'est vraiment pur, s'il n'a été purifié dans sesflots amers; nul caractère n'est vraiment fort, s'il n'a passé par ce creuset ardent ; nulle tête n'est vraiment féconde, si elle ne porte la couronne d'épines ! nulle parole n'est vraiment éloquente, si elle ne monte jusqu'aux lèvres par quelques blessures du cœur.

La douleur et la mort volontairement acceptées sont le suprême témoignage de l'amour, la suprême puissance de l'homme. « Personne, a dit le Sauveur, ne peut donner plus que sa vie pour ceux qu'il aime (1). »

Nous l'avons démontré, la rédemption des âmes et des peuples ne se fait pas sans l'effusion du sang: Sine sanguinis effusione non fit remissio (2). Jeanne a été, par son sacrifice, le témoin de Dieu ; elle a attesté les droits de l'éternelle justice pour le salut de son pays.

Mais, destinée plus étonnante encore, nous retrouvons dans cet holocauste de Jeanne, plus exactement peut-être que dans la mort d'aucun autre saint, les traits frappants de la passion et de la mort du Fils de Dieu.

Gomme le Sauveur, elle est poursuivie par l'envie et par la haine, qui s'attachent à tous ses pas, qui entravent tous ses desseins et compromettent le résultat de ses victoires. Elle est trahie par les siens, vendue par des Français aux ennemis de la France, et pavée par l'argent de nos provinces conquises. La joie de la synagogue tenant enfin dans ses mains le Rédempteur du monde éclate dans toutes les cités de la fière Angle-

1. Jean, xv, 13, Major em dilectionem nemo habet ut animam suam ponat quis pro amicis suis.

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