PRONONCEES AU SERVICE FUNEBRE CELEBRE POUR SA SAINTETÉ LE PAPE PIE IX
PAROLES
PRONONCÉES AU SERVICE FUNÈRRE CÉLÉBRÉ POUR SA SAIN- TETÉ LE PAPE PIE IX, DANS L'ÉGLISE CATHÉDRALE DE MOUTIERS, LE 14 FÉVRIER 1878.
Sacerdos magnus, qui in vita sua suffulsit domum, et in diebus suis corroboravit templum.
« C'est le prand pontife qui, pendant sa vie, « a soutenu la maison du Seigneur, et qui a « fortifié le temple jusqu'à son dernier jour. » (Eccli.,L, i.)
Que dirai-je qui réponde à la majesté de cette cérémonie funèbre, aux vertus et à la gloire du Père que nous pleurons, aux désirs et aux espérances de votre piété filiale et à l'immensité de notre douleur?
Le doux et vaillant Pontife, le saint et admirable Pic IX, est retourné vers Dieu, qui nous l'avait donné. L'Église est veuve de l'un de ses pasteurs suprêmes qui, dans les infirmités et les ombres de cette terre, ont reproduit, avec plus de fidélité, de séduction et d'éclat, l'idéal divin, la beauté surhumaine de Jésus-Christ.
Vous n'attendez pas de moi, mes Frères, que je vous retrace le tableau, même abrégé et décoloré d'une telle vie. À tous égards, j'en serais incapable; et la fatigue que j'éprouve et qui s'oppose à ce que je prenne à cette cérémonie elle-même la part que m'imposait ma dignité et que réclamait mon cœur, ne me le permettrait pas.
C'est un cri de douleur que je viens faire entendre pour soulager vos âmes et la mienne.
Qui, d'ailleurs, pourrait redire dignement la merveilleuse fécondité de ce long et glorieux pontificat, commencé dans les joies de l'amour et du triomphe, poursuivi et achevé dans les délaissements et les angoisses de la persécution? Quelle activité, quelle puissance, quelle grandeur morale, quel héroïque courage! Quelles œuvres incomparables sont nées de cette grande âme et ont fructifié sous ses bénédictions !
Pontife puissant, il a agrandi et fortifié la cité sainte; il a développé les murailles et les parvis de la maison de Dieu: Qui prœvaluit amplificare civitatem... et ingressum domas et atrii ampli ftcavit (1).
L'unité catholique a resserré ses liens surnaturels dans la foi plus rayonnante, dans la charité plus ardente et plus active, dans la fidélité et l'amour sans réserve au Vicaire de Jésus-Christ.
La hiérarchie épiscopale a été rétablie en Angleterre, en Grèce, et l'infatigable Pontife en préparait la restauration en Ecosse au moment où il a été frappé par la mort.
Les diocèses et les provinces ecclésiastiques se sont multipliés aux États-Unis. Les catholiques, réduits à quelques centaines de mille et privés, il y a un siècle, d'églises et de pasteurs, forment aujourd'hui le tiers de la population de la grande République américaine. La Suède et le Danemark ont ouvert leurs portes à la liberté religieuse. La Hollande voit ses évêques catholiques respectés et obéis au sein des populations pro-
l. Eccli.j l, o.
testantes. Eu Espagne, le courageux Pontife a défendu les traditions religieuses de cette noble nation. Au Portugal, il a ranimé avec fermeté le zèle du sacerdoce et de l'épiscopat. En Orient, il a protégé les chrétiens et réprimé le schisme. Plusieurs fois il a dénoncé au monde les cruautés et l'ambition de la Russie.
Pendant les trente-deux ans de son pontilicat, Pie IX a fondé vingt-neuf métropoles, cent dix-huit évêchés, deux abbayes indépendantes, quatorze préfectures, trois délégations et trente-neuf vicariats apostoliques.
Dans les déserts brûlants de l'Afrique, dans les glaces du Nord, dans la Chine et le Japon, si longtemps fermés à l'Évangile et à la civilisation chrétienne, sur les côtes inhospitalières du Dahomey, dans l'Australie et la Nouvelle-Zélande, aux tribus refoulées par les conquérants et dispersées dans les forêts vierges du Nouveau-Monde, partout où il y a des âmes à conquérir et à sauver, il a envoyé les légions de ses missionnaires et de ses martyrs.
Trois fois, à l'appel de son cœur bien plus qu'au commandement de son autorité, les nations ont vu les Évêques de l'univers venir, à travers les montagnes et les océans, se grouper, dans la soumission et dans l'amour, autour de la chaire infaillible de l'Évèque des évêques, du Pasteur des pasteurs.
Pie IX a défini l'immaculée Conception de la Mère de Dieu. Il a réuni le Concile du Vatican. Par la proclamation de l'infaillibilité pontificale, il a affermi l'autorité du Vicaire de Jésus-Christ pour l'heure prochaine de la persécution sans pitié et de l'universel abandon.
11 a tracé d'une main assurée les limites de la raison et de la foi et affirmé leur mutuelle alliance. Il a proscrit
les prétentions d'une philosophie superbe, et frappé de ses condamnations les erreurs qui voulaient repousser loin des nations et des sociétés les sources de la vie surnaturelle. Sur les autels, à côté des puissants et des docteurs, il a placé les martyrs, les ignorants et les pauvres. Et trois fois, dans de grands jubilés, il a ouvert les trésors spirituels de l'Église.
Devant les excès de la force brutale et les fureurs de la révolution triomphante, malgré les subtilités des sophistes, les conseils intéressés des sages de ce monde et les menaces des conquérants, ni son intelligence, ni son cœur n'ont hésité un seul jour. Aux faibles incertains de leur chemin, aux vainqueurs dans l'ivresse de leurs victoires, aux vaincus victimes de leurs égarements, à tous il a fait entendre les paroles de la justice imprescriptible et de la vérité éternelle. Pas un seul persécuté pour la défense des droits de Dieu et de l'Église, même sur les rivages les plus lointains, qui n'ait été éclairé par sa sagesse, soutenu par son autorité, consolé par sa tendresse.
Aucun pontife n'a égalé Pie IX dans l'ensemble et Féclatdesqualitésquis'imposentauxfouleSjlesséduisent et les entraînent. Ceux qui l'ont entendu, n'oublieront jamais les accents de cette parole, tout à la fois familière et sublime, et les vibrations de cette voix qui chantait, qui pleurait et qui foudroyait tour à tour. Jamais ceux qui ont eu le bonheur de le contempler, n'oublieront ce visage, dont les années avaient respecté la beauté, ce fin et gracieux sourire, ce regard où rayonnait la bonté, où étincelait l'énergie, ce front qui se relevait sous les orages de la persécution et qui dominait, dans sa sérénité surhumaine, les outrages et les adversités.
L'histoire rappellera cette piété si ardente et si douce; et elle redira cette vie si vaillante et si humble, si austère, si noble et si sainte. Elle recueillera avec respect et admiration, dans les allocutions solennelles et les conversations de l'amitié, les étincelles de cet esprit si vif, si prompt, si aimable même sous le poids des sollicitudes universelles et des inénarrables tristesses du pontificat suprême. Elle rappellera les trésors de ce cœur si tendre et si fort, les générosités plus que royales de ce pauvre, qui vivait de l'aumône de ses enfants.
Prince dépouillé, il a été le plus grand, le plus aimé et le plus puissant des rois. Pontife persécuté et captif, il a vu les catholiques de l'univers accourir vers lui pour le consoler. Vieillard épuisé par les souffrances et par les années, il a paru longtemps imposer le respect à la mort elle-même ; et avant de se coucher dans ce cercueil où ses fils l'embaumeront dans leur amour et dans leurs larmes, il a vu descendre dans la tombe ceux qui prophétisaient sa défaite et qui préparaient ses funérailles.
L'Italie perd un grand patriote. Le Pontife qu'elle a acclamé avec tant d'enthousiasme, lui apparaîtra un jour comme le plus illustre, le plus clairvoyant et le plus dévoué de ses enfants. Puisse-t-elle s'incliner bientôtsous les bénédictions du successeur de Pie IX!
La France, qu'il aimait d'un si constant et d'un si paternel amour, et dont il a loué tant de fois la charité, l'activité, l'attachement inviolable à l'Église romaine, ressentira plus que toute autre nation la douleur d'une perte si cruelle. Elle se souviendra que, dans cette Europe paralysée par l'égoïsme et la peur et qui reniait la grande nation vaincue, seul Pie IX a pleuré sur nos infortunes et imploré poumons la justice du vainqueur.
Notre Savoie, dont les pèlerins, réunis autour du trône de l'auguste Pontife, recueillaient naguère l'une de ses dernières et admirables allocutions, la Savoie, dont il vient de placer l'un des fils dans les phalanges glorieuses des docteurs de l'Église, s'est émue et a tressailli à la nouvelle de cette mort.
Ce malheur sans pareil, qui frappe l'Église et le monde, domine de bien haut tous les événements qui pourtant, en ces jours troublés, font passer dans les âmes capables de voir et de comprendre, les frémissements d'une indicible angoisse.
Mais nous, enfants dévoués de l'Église, repoussons les illusions funestes tant de fois démenties par l'évidence des faits, repoussons les défaillances honteuses et les divisions criminelles. C'est l'heure des grands périls et des grands devoirs. Dieu ne nous sauvera pas sans nous. Dans l'œuvre de la défense de son Église et du salut des sociétés, comme dans l'œuvre de la sanctification des âmes, il exige notre libre et généreuse coopération. L'union surtout est plus nécessaire que jamais ; qu'elle soit notre consolation suprême, notre force et notre espérance.
Et ici, puisque la parole humaine expire dans la douleur et l'impuissance, empruntons la parole inspirée de Dieu, les accents du prophète, qui seul a égalé les lamentations aux douleurs.
Celui qui était la joie de nos cœurs, nous a été ravi : Déficit gaudium cordis nostri. Les chants d'amour que l'univers faisait retentir à sa gloire et dont les légions de pèlerins apportaient l'hommage jusqu'au pied de son trône, sont devenus les gémissements de la douleur : Versus est in ïuctum chorus noster. Le Pontife qui jetait
sur tous ses fils l'éclat de sa gloire, de ses vertus et de ses malheurs, est tombé sous les coups de la mort; cette auréole s'est éteinte au front de l'Église, et la couronne de notre tête est tombée, Cecidit corona capilis nostri.
Sans doute nous avions péché et nous n'étions pas dignes de conserver un tel pasteur et un tel père ; sans doute il faut que nous passions de nouveau dans le creuset de l'épreuve et que nos âmes soient trempées dans la force pour les combats qui s'approchent : Vœ nobis, quia peccavimus! C'est pourquoi nos cœurs sont broyés dans la douleur : Propterea mœstum faction est cor meum; et nous sommes comme aveuglés par nos larmes : Ideo contenebrati sunt oculi nostri.
La montagne de Sion parait ébranlée, et, demain peut-être, les perfidies de la politique tortueuse et impie apparaîtront triomphantes dans la cité sainte : Propter montera Sion, quia disperiit, vulpes ambulaverunt in eo.
Mais non,' Seigneur, nous ne craignons pas : vous restez quand tout s'éteint et tout meurt. Sur la tombe des conquérants et des rois, sur la tombe des pontifes, vous élevez votre trône éternel devant lequel passent les générations qui vont mourir: Tu autem Domine, in œternum permunebis ; solium tuumin generationem et generationem.
Vous ne pouvez," Seigneur, nous oublier toujours: Quare in perpetuum oblwisceris nostri? Vous ne pouvez nous [abandonner[après les jours?si longs de l'épreuve: Derelinques nos in longiludine"mdierum? Seigneur, convertissez-nous par la puissance de votre miséricorde, et nous reviendrons à vousjians les joies de votre amour : Couverte nos, Domine, ad te, et convertemur. Faites
éclater votre puissance, comme vous T'avez fait tant de fois depuis dix-neuf siècles. Délivrez votre Église. Comme aux premiers jours, faites-la sortir triomphante des catacombes de la sagesse humaine, et de l'arène des persécutions sans pitié. Faites-la échapper aux ténèbres des sophistes et aux chaînes que veulent lui imposer les législations ennemies ! Qu'elle sauve le monde encore une fois, qu'elle renouvelle sa jeunesse dans la force et dans la lumière, dans la justice et dans l'amour! Innova dies nostros sicut a principio (1).
Et vous, ô Père bien-aimé, ô bon, ô fidèle, ô vaillant serviteur des serviteurs de Dieu, entrez dans la joie de votre maître: Euge serve bone et fidelis.... intra in gaudium Domi7ii tui (2).
La Trinité adorable vous reçoit dans la Jérusalem du repos et de la victoire. La Vierge immaculée que vous avez glorifiée devant les hommes, vous glorifie devant son fils et dans l'assemblée des élus. Saint Joseph que vous avez choisi comme le protecteur de votre peuple, les anges qui vous ont assisté dans vos combats, les patriarches dont vous avez partagé l'invincible espérance, les prophètes qui ont chanté les victoires de l'Église, les apôtres qui reconnaissent en vous le successeur de Pierre, les martyrs qui ont été, comme vous, les témoins héroïques de la vérité, les pontifes dont vous avez suivi les traces glorieuses, les vierges dont votre âme a gardé l'inviolable pureté, toute l'Église triomphante vous salue, ô Pontife, ô Pasteur, qui avez été la force, l'espérance et la gloire de l'Église militante ici-bas !
O Père, bénissez-nous encore ! Du sein des splendeurs
i. .Ter. Thren. v, 1 Matth. xxv. 21.
et des ravissements du ciel, protégez cette Église que vous avez tant aimée et pour laquelle vous avez tant souffert; conservez-la toujours glorieuse et immaculée (1) !
Seigneur, donnez-nous un Pontife qui soit digne de Pie IX, digne de vous t Dès ce jour, nous promettons au Vicaire que vous aurez choisi, le plus filial amour, la soumission sans réservej'inébranlable fidélité. Seigneur, écoutez-nous, ayez pitié de nous, consolez-nous et sauvez-nous !
i. Dilexit ecclesiam, et seipsum Iradidit pro ea... ut exhiberet ipse sibi gloriosam ecclesiam non habenkm maculam. Eph v, 25.
ALLOCUTION