Epltre aux Romains, ch. x, v
Délivrez-moi, Seigneur mon Dieu, vous qui seul êtes mon salut. Délivrez-moi des crimes que j'ai commis en répandant le sang, et ma langue célébrera votre justice.
Pardonnez-moi tant de sang répandu dans les guerres sans cesse renaissantes de ce siècle; pardonnez-moi le sang répandu pour satisfaire les rêves de l'ambition ou les fureurs de la haine; pardonnez-moi ce sang qui inonde encore, à cette heure, les ruines de ma capitale infortunée; pardonnez-moi le sang de ces nobles victimes qui viennent de tomber en bénissant leurs bourreaux (1).
Pardonnez aux obstinés qui applaudissent à ces crimes; pardonnez-leur, mon Dieu, le sang qu'ils voudraient répandre encore; ramenez-les à vous par le repentir; effacez, effacez toutes les traces sanglantes.
Et alors la langue française, cette langue si précise, si claire et si forte, cette langue, que tous les peuples entendent, bénira votre miséricorde et tous les échos de la terre rediront les cantiques de ma reconnaissance, de votre gloire et de votre justice : Et annuntiabit lingna mea justitiam luam.
l. on rapporte que Mgr Darbox a béni les misérables qui l'assassinaient.
Seigneur, vous ouvrirez mes lèvres, et ma bouche publiera vos louanges.
Ouvrez mes lèvres afin qu'elles laissent échapper de mon âme une prière ardente; ouvrez-les pour la défense de vos droits ; fermez-les aux blasphèmes qui les déshonorent, ouvrez-les pour ces grandes et solennelles supplications qui toucheront votre cœur.
Ouvrez les lèvres de tous, les lèvres des guerriers qui vous ont invoqué dans le feu des batailles, ouvrez les lèvres des jeunes hommes qui sont l'espoir de l'avenir, ouvrez leurs lèvres pour la pureté, la vérité, la justice, afin que, sans hésitation et sans crainte, ils confessent votre foi. Ouvrez les lèvres des vieillards qui ne soupçonnaient pas que leurs derniers jours dussent être désolés par des calamités si cruelles et leurs cheveux blancs couverts des hontes de la France.
Ouvrez les lèvres des sœurs, des épouses et des mères, afin qu'elles obtiennent le courage et qu'elles implorent votre pitié. Ouvrez les lèvres de ces épouses et de ces mères, qui sont allées sur les champs de bataille, au sein des ténèbres de la nuit, a travers les gémissements des blessés et le râle des mourants, les pieds dans le sang, un flambeau dans leur main tremblante, pour visiter les cadavres livides, pour reconnaître dans ces visages mutilés par le fer, défigurés par la douleur, ceux qu'elles ont tant aimés. Ouvrez leurs lèvres, mon Dieu, afin qu'elles prient et qu'elles ne maudissent pas.
Ouvrez les lèvres des petits enfants qui élèvent vers
vous leurs mains innocentes, les lèvres des orphelins qui ont perdu leur père, tombé sous les balles de l'ennemi, et qui demandent leur mère morte d'anxiété et de désespoir. Ouvrez leurs lèvres afin qu'ils intercèdent pour la patrie agonisante, afin que leur infortune touche tous les cœurs et que leur indigence soit soulagée; car les orphelins de la guerre, ce sont les enfants adoptifs de la France.
Ouvrez les lèvres de ceux qui les ferment pour la prière et pour la charité et qui les ouvrent pour glorifier les assassins et pour vous maudire, afin qu'eux aussi reconnaissent leurs erreurs et qu'ils publient vos louanges : Labia mea aperies et os meum anmintiabil tandem tuam.
Car si cous aviez désiré un sacrifice, je vous V aurais offert, mais vous ne prendrez point plaisir aux holocaustes.
Je vous aurais offert d'autres sacrifices encore après tant de sacrifices si cruels, j'aurais incliné ma tête sous votre main, j'aurais consenti à l'immolation de victimes pures et saintes; mais, ô mon Dieu, c'est assez d'immolations douloureuses, vous ne voulez plus ces sacrifices sanglants.
Le sacrifice qui vous est agréable, à mon Dieu, c'est le sacrifice d'un esprit effraye par tant de désastres. Vous ne mépriserez pas mon cœur brisé et humilié.
Ce sacrifice que vous demandez, ah ! il m'a bien coûté, vous m'avez frappée dans mon orgueil, dans mes rêves de gloire et de domination ; vous m'avez troublée par des craintes terribles. Je ne vous refuse rien, j'adore votre volonté sainte : voici mon cœur écrasé par l'humiliation, broyé sous l'étreinte du malheur. Vous ne refuserez pas ce sacrifice, vous ne le rejeterez pas, puisque vous me l'avez demandé.
Seigneur, faites du bien à Sion, selon cotre colonie miséricordieuse, afin que les murs de Jérusalem soient rebâtis.
Puisque vous voulez bien accepter ce sacrifice, maintenant et sans retard comblez de bienfaits cette nation infortunée, qui est encore votre peuple. Suivez les inspirations de votre bonté infinie, mettez votre bonheur à réparer mes ruines, afin que les murs de ma capitale dévastée soient rebâtis, afin que ces murs, renversés par la mitraille, et noircis par l'incendie, se relèvent dans la paix et la gloire : Ut œdificentur mûri Jérusalem .
Alors vous accepterez le sacrifice de justice, les oblations et les holocaustes, et 1rs victimes seront immolées sur vos autels.
Alors les âmes justes, les âmes purifiées vous présenteront leurs offrandes et leurs holocaustes; alors, la France tout entière entourera vos autels et vous offrira dans des actions de grâces solennelles l'Agneau sans tache, dont les victimes de la loi ancienne n'étaient que la figure imparfaite.
Oui, comme l'enfant prodigue, la France éclairée par ses malheurs, la France appauvrie, dépouillée par ses ennemis, la France enveloppée dans ses étendards en lambeaux, reviendra vers vous, et vous la recevrez dans les bras de votre tendresse. Vous lui préparerez le festin joyeux du retour, vous lui rendrez la robe de son innocence : vous mettrez à sa main l'anneau d'une alliance éternelle, à ses pieds les chaussures qui affermiront ses pas dans les sentiers de votre justice. Et si quelques-uns murmurent de la splendeur de ces fêtes de votre miséricorde, vous direz avec le père de famille : Mon fils était mort, il est ressuscité, il était perdu et il est retrouvé (1). »