FÊTE «E L'ASSAUT
DISCOURS PRONONCÉ EN l'ÉGLISE-CATHÉDRALE DE SAINT- PIERRE, A BEAUVAIS, LE 29 JUIN 1890.
Nos autem piuinabimus pro animahus nostris et legibùs nostris, et ipse Deus conteret eos ante faeiem nostram ; vos autem ne timueritis eos.
Nous, nous combattrons pour notre vie et pour nos lois, et Dieu brisera sous nos yeux la puissance de nos ennemis : c'est pourquoi ne les craignez pas.(IMAGu. m, 21-22.)
Messeigneurs (1), Mes Frères,
C'est un chant de combat, c'est aussi un chant d'espérance et de victoire que je viens de faire entendre, et déjà vos cœurs m'ont répondu. Ah ! c'est que partout, sur cette noble terre de France, et surtout dans votre vaillante cité, en ce grand et solennel anniversaire, de tels accents font tressaillir tous les cœurs.
Mais il faut bien que je le dise, tout ici ajoute à mon émotion, à la grandeur et aux périls de la mission qui m'est confiée et peut-être à l'insuffisance de ma parole.
Je viens du pays de Jeanne d'Arc louer Jeanne Hachette. Je viens de la Lorraine meurtrie, mutilée
(1) Nosseigneurs : Péronne, évêque de Beauvais ; Dcnnel, évéque d'Arras, et Sonnois, évêque de Saint-Dié.
par l'épée des vainqueurs^ parler de patriotisme^ de combat, d'espérance et de victoire. Je viens de Nancy, qui a brisé, dans une dernière et sanglante défaite, la puissance du Téméraire, raconter la résistance de cette ville, qui a repoussé l'impitoyable envahisseur et qui vit fuir ses drapeaux. Hier je célébrais dans ma ville épiscopale la gloire de la vierge de Domremy, libératrice de la France, et je dois aujourd'hui après avoir bravé les distances et les fatigues, démontrer ce que fut pour la défense et le salut de notre pays l'héroïsme deBeauvais (1).
Je voudrais cependant embrasser dans son ensemble le récit de votre siège fameux et ne pas trop amoindrir l'éclat de votre gloire.
Je dirai ce que fut, dans cette lutte immortelle de vos pères, la justice de leur cause, la puissance de leur patriotisme, l'héroïsme de leur courage et la victoire qui leur vint de Dieu. Mes paroles seront le commentaire imparfait de ce chant de guerre des vaillants Machabées, de ce chant que j'ai mis sur les lèvres de vos pères : « Nos autem pugnabi?nus pro animahm nostris et legibus noslris, et ipse Deus conteret eos ante faciem nostram ; vos autem lie timueritis eos. Nous, nous combattrons pour notre vie et pour nos lois, et Dieu brisera sous nos yeux la puissance de nos ennemis : c'est pourquoi ne les craignez pas ».
Monseigneur, j'ai répondu à votre appel ; que votre grand cœur d'Evèque et de Français me soutienne et m'inspire.
(1) M^T Turinaz avait, la voillc, 28 juiTi 1890, prononcé, à l'occasion des fùte.-i céiébices à Nancy en l'honneur de Jeanne d'Arc, le discours publié à la page 115 de ce volume.
La cause de vos pères était juste. L'attaque dirigée contre leur ville violait impudemment tous les droits. Il n'avaient mérité ni la haine, ni la vengeance du Téméraire, mais il plut à quelques-uns de ses chefs de soumettre Beauvais et de lui faire subir le sort de la guerre.
Quelles horribles guerres que celles de cette époque si profondément troublée ! Toutes les perfidies s'unissent à tous les excès de la force brutale; au souverain mépris du droit succèdent les répressions barbares et les dévastations sans pitié. Non seulement les villes emportées d'assaut, mais souvent aussi celles qui se sont rendues sur la foi des traités, sont livrées sans merci aux horreurs du pillage et du massacre. Et pourtant la guerre que dirige celui que l'hi&toire a nommé le Téméraire et le Terrible est plus effroyable encore.
Après une courte résistance, Dinant s'est rendu et demande pitié. Les habitants qui ne veulent pas accepter la grâce du vainqueur ont pris la fuite. Le duc entre dans la ville le lundi, fête de saint Louis, son aïeul, et le mercredi il décide que ce tout doit être donné à la vengeance et à la majesté outragée de la maison de Bourgogne ». Dinant est pillé, saccagé. Huit cents hommes liés deux à deux sont jetés dans les eaux de la Meuse. Les femmes sont contraintes par les tortures de dénoncer leurs fils, leurs époux et leurs pères. L'incendie éclate de toutes parts et les pierres des murailles calcinées par le feu sont disper-
sées. « Jamais^ disent les contemporains^ jamais, depuis le sac de Jérusalem et la vengeance prise contre le peuple juif pour la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il ne s'était vu aussi terrible cruauté. »
Liège subit à peu près le même sort ; les vainqueurs n'épargnent presque personne. Les églises, avec tout ce qu'elles renferment, sont abandonnées à toutes les profanations. Les infortunés qui ont fui meurent de froid et de faim, et les gens de guerre leur donnent la chasse comme à des bêtes fauves.
Lorsqu'on 1472, le duc, violant la trêve conclue avec Louis XI, pénétra en France, il jura de tout mettre à feu et à sang. Dans la ville de Nesle, le carnage fut épouvantable. Le gouverneur fut pendu, les francs-archers eurent le poing coupé, les femmes et les enfants furent impitoyablement massacrés. L'église était remplie de malheureux qui s'y étaient réfugiés, tous périrent. Le duc entra à cheval dans le temple de Dieu. Le parvis était couvert de cadavres couchés dans des flots de sang : « J'ai de bons bouchers, dit-il, et voilà une belle vue. »
C'est contre ce conquérant sans loyauté et sans entrailles, que vos pères défendaient, avec leur indépendance, les droits de l'éternelle justice.
Une guerre inique développe tous les instincts pervers, enflamme toutes les passions mauvaises et multiplie presque à l'infini les excès et les crimes. Elle souille la valeur elle-même et déshonore la victoire. Mais la guerre qui est juste, nécessaire, imposée par l'ennemi, élève les ûmes, arrache tout un peuple aux intérêts secondaires, à l'égoïsme, et le jette frémissant, enthousiaste, transfiguré, dans la
voie des grandes vertus, des grandes œuvres et des héroïques sacrifices.
Aussi, pendant ce siège fameux, voyez dans le camp de l'envahisseur la fureur de l'orgueil humilié, le mépris de la prudence, le découragement profond et les projets d'une vengeance qui devra porter la terreur jusqu'aux extrémités du royaume. Et ici, derrière ces murailles, voici la sagesse qui sait tout prévoir, la vigilance qui ne se lasse pas, l'énergie que rien n'abat et l'appel incessant à la justice de Dieu.
Cette lutte glorieuse de vos pères, elle a eu une admirable puissance. Je ne parle pas en ce moment de la défaite de l'ennemi, je regarde plus haut, je parle de cette puissance qui obtient à un peuple les célestes lumières, les divines croyances, les sublimes vertus, les véritables et suprêmes triomphes. Ditesmoi : les bénédictions accordées depuis quatre siècles à votre noble cité, sa fidélité à la foi chrétienne, le souvenir toujours vivant de la protection de ses saints, la splendeur de cette manifestation religieuse qui nous ravit à cette heure, ne sont-elles pas la récompense de cette juste guerre, de ses épreuves et de ses sacrifices ?
Qui pourra dire de quelle valeur furent alors devant Dieu, pour le rachat et la gloire de ce peuple, l'activité et le dévouement des chefs, l'obéissance aveugle des soldats, le courage de citoyens paisibles devenus d'intrépides guerriers, l'élan magnanime des femmes et des jeunes filles, le concours des infirmes, des vieillards et des enfants, les fatigues et les périls aff^rontés avec joie, les plaies hideuses supportées sans faiblir, l'agonie et le dernier soupir des mourants, les larmes des épouses et des mères ? . . .
0 France, ô mon pays, ne te laisse pas entraîner par ton ardeur, ne mets plus désormais ton bras et ton épée qu'au service des causes justes et saintes, ne prends ni devant les hommes ni devant Dieu la responsabilité du fléau de la guerre, et surtout de ces guerres futures où se heurteront des millions d'hommes armés de tous les instruments perfectionnés de la destruction. Attends dans la patience qui se contient, dans le travail qui prépare l'avenir. Et si un jour tu es condamné à défendre ton sol^ ton indépendance et ton honneur, ô mon pays, lève-toi, la guerre que tu feras est juste et sainte, va, le Dieu des armées te bénit et la victoire est à toi.
Comment vous dirai-je ce qu'est le patriotisme et tout d'abord ce qu'est la patrie elle-même ?
Le principe de la vie nationale, le foyer où s'allume et où resplendit le patriotisme, c'est l'âme d'un peuple, c'est l'âme de la patrie.
Cette âme est l'ensemble merveilleux des croyances sacrées, des traditions vénérables, des intérêts supérieurs, des souvenirs et des espérances. Elle est comme un cœur formé de tous les cœurs, une âme où toutes les âmes s'unissent et se confondent.
Donnez à un peuple les mêmes frontières et les mêmes rivages, le même sol et le même ciel, les mêmes richesses et la même civilisulion, la même langue, la niême race et la même origine, ce n'est point assez. Il faut une âme, centre et principe de tout, une ànjc (jui jouit et (jui sounVe, (jui aime et
maudit^ qui tressaille dans la victoire et dans la gloire, qui frémit sous l'outrage et qui tout à coup soulève les multitudes pour défendre ses droits, son indépendance et son drapeau.
Cette âme, elle est partout, elle est dans les palais et dans les chaumières, dans les chefs illustres et dans le plus obscur soldat, dans le magistrat le plus élevé et dans le plus humble des citoyens, au centre de la nation et aux extrémités du monde où passe porté même par le bras le plus faible, l'étendard de l'honneur national.
Quand ces liens intimes se brisent, quand ce principe d'unité est détruit, quand ce foyer est éteint, vous n'avez plus sous vos regards que les débris impuissants et déshonorés d'un peuple; il n'y a plus de patrie.
Le patriotisme a donc pour source première, pour objet essentiel et suprême, l'arae de la patrie. Aussi, après l'amour de Dieu, ce qu'il y a de plus beau et de plus grand sur celte terre, c'est le patriotisme.
Il n'est pas un des nobles sentiments de l'homme qui ne se retrouve élevé, agrandi et comme transfiguré dans cet amour. Il embrasse la famille et le peuple, les berceaux et les tombes, les foyers et les temples, le ciel qui s'étend sur nos têtes et la terre qui a porté nos premiers pas et où nous dormirons notre dernier sommeil. Nul sentiment n'est plus puissant. Il domine les affections les plus pures et les plus fortes, il inspire les sacrifices héroïques. Demain il arrachera des raillions d'hommes à tout ce qui leur est cher et les poussera, le front haut, le cœur intrépide, au devant des fatigues, des périls, des souffrances et de la mort.
Alors d'une extrémité à l'autre d'un grand pays retentira l'appel des vaillants Machabées : « Prenez vos armes^ soyez courageux, tenez-vous prêts et combattez les nations rassemblées contre vous : Accingimini et estote "parati in mane ut pugnetis advcrsus naliones lias quœ convenerunt adversus nos » (1). Et quels que soient le nombre des ennemis et le sort des batailles, nous dirons encore avec les défenseurs d'Israël : « Il vaut mieux mourir dans la guerre que voir les maux de notre peuple et la destruction de toutes les choses saintes : Quoniam melius est nos mori in bello quam videre mala gentis nostrœ et sanctorum » (2).
Aussi ils méritent une éternelle reconnaissance et une éternelle admiration ceux qui apaisent les divisions criminelles, les luttes fratricides et qui, pour défendre l'existence d'un peuple, lui rendent avec ses provinces reconquises, la flamme du patriotisme, l'union qui fait la force, et ressuscitent l'ùme de la patrie.
Telle fut l'œuvre de vos pères.
Ce qu'ils ont défendu derrière leurs murailles, ce n'est pas votre cité seulement, quelque digne qu'elle fût de leur fidélité et de leur amour, c'est plus que la grandeur et la gloire, c'est l'existence même de la France.
Gomme aux jours de défaite et de honte où Dieu suscita la vierge de Domremy, « il y a de nouveau grande pitié au royaume de France ». Les plus puissants vassaux de la couronne se sont révoltés, et à leur tête apparaît le duc de Bourgogne, le premier de
(Ij I Macliab., m, 58.
^2) Ibid., 59.
tous par sa haine implacable, par ses puissantes armées et sa formidable artillerie, a J'aime tant le royaume, dit-il, qu'au lieu d'un roi j'en voudrais six. » Ses possessions s'étendent de la Flandre aux bords du Rhône, elles enveloppent d'un cercle de fer les provinces restées fidèles. Ces provinces elles-mêmes inspirent à Louis XI si peu de confiance qu'il n'ose y lever des troupes dans la crainte de les voir passer dans les rangs de l'ennemi.
Le roi d'Angleterre, toujours maître de Calais, attend l'occasion favorable pour partager avec ses alliés les lambeaux de notre malheureux pays, et déjà on lui a offert la Guyenne et la Normandie. Nulle part n'apparaît, pour secourir et sauver ce peuple en détresse, un politique de génie ou un grand capitaine, mais partout je vois l'habileté cauteleuse et perfide, les défaillances et les excès qui perdent les meilleures causes en les déshonorant.
Les Armagnacs, comblés des largesses de Louis XI, se sont retournés contre lui ; il ne peut même compter sur les chefs de son armée. Il essaye de gagner à sa cause le jeune duc de Berry en l'élevant aux plus hautes fonctions du royaume, mais rien ne peut satisfaire ce prince ambitieux qui s'unit aux ennemis de son roi et de la France. Sa mort, qui pouvait être une délivrance, ne fait que susciter contre Louis XI de plus terribles accusations et soulever de nouvelles tempêtes.
Si les projets des conjurés se réalisent, si le Téméraire peut donner la main au duc de Bretagne et au roi d'Angleterre par dessus la Normandie, envahie et conquise, c'en est fait de la France.
Mais^ comme autrefois Orléans^ Beaiivais s'est trouvé sur le chemin de l'envahisseur. Contre ses remparts, contre la bravoure de ses pères, sont venus se briser les efforts de quatre-vingt mille hommes habitués à la victoire. Humilié, découragé, le Téméraire fuit devant l'étendard de la France, il va porter ailleurs les rêves de son ambition, les dévastations de la guerre, jusqu'au jour où la vengeance de la Lorraine et l'épée de René II le frapperont à mort sur un champ de bataille et l'enseveliront dans sa défaite.
Louis XI pourra organiser la défense, reformer ses armées, établir des alliances et rompre ainsi le faisceau des forces ennemies.
Mais il ne suffisait pas d'avoir écarté ce suprême péril et détourné les flots de l'invasion. Une fois encore, il importait de refaire dans l'union, dans la puissance du patriotisme, la patrie elle-même.
L'amour de la patrie, quoique affaibli, subsistait encore au fond des cœurs ; il fallait qu'un souffle pui.-;sant passât sur ce foyer qui menaçait de s'éteindre et qu'un grand exemple de fidélité et de dévouement rappelât les devoirs méconnus, ranimât les courages et unît les cités et les provinces dans un même élan pour le salut de tous.
Ce souffle et cet exemple vinrent de Beauvais; ils firent tressaillir la France.
Paris, Rouen, Orléans, Noyon, Amiens, et bien d'autres villes encore, envoient à Beauvais des artilleurs, des arquebusiers, des archers, des charpentiers, des pionniers, des armes et des munitions de guerre. Des chefs vaillants accourent ; bientôt une petite armée pénètre dans la ville, elle est conduite « par les
plus vieux et les plus solides capitaines de France )). Le peuple les accueille avec enthousiasme. Louis XI écrit à la ville assiégée^ il la félicite, l'encourage et lui promet de prompts et puissants secours. La France se réveille, elle se serre autour de son drapeau et de son roi ; elle est sauvée.
Il n'y a pas de patriotisme sans courage et sans dévouement, parce qu'il n'y a pas de patrie sans périls et sans épreuves. D'ailleurs, ce n'est pas aux jours de la sécurité et de la paix que se révèlent les cœurs généreux, mais aux jours du malheur et de la défaite. Alors les causes qui paraissent perdues ont des attraits qu'on ne leur connaissait pas, et les fils dévoués de la patrie sont heureux de combattre, de souffrir et de mourir pour elle.
La valeur guerrière est, elle aussi, un des plus admirables témoignages de la grandeur humaine. Dans les sacrifices qu'elle impose, 1 homme donne tout ce qu'il a de plus cher, ses affections, ses joies, ses espérances, son repos, ses forces, son sang et sa vie . Le Fils de Dieu l'a dit : (( il n'y a pas de plus grande preuve d'amour que de donner sa vie pour ceux que l'on aime (1) ».
Voyez ces jeunes gens, ces enfants, hier ils étaient faibles, hésitants, timides, tremblants peut-être devant le moindre péril. Le clairon sonne, les chefs les entraînent, le drapeau, troué par les balles, marche
(4} Joan., XV, 13.
devant eux ; ils courent^ ils bondissent, ils combattent, ils tombent et ils meurent pour leur pays.
Le siège deBeauvais est incontestablement une des plus brillantes manifestations de la bravoure française. L'armée du duc de Bourgogne fait tomber sur la ville une pluie de fer et de feu. « Jamais, a dit un historien, jamais une ville n'avait été battue par une aussi rude artillerie. »EtBeauvais n'était pas préparé à la lutte ; il n'y avait tout d'abord pour garnison que quelques gentilshommes qui y étaient entrés avec le sire de Balagny, dont la capitulation récente à Roye ne pouvait inspirer confiance. Mais les habitants sont décidés à lutter jusqu'à la mort. Ils ne consentent même pas à entendre le héraut envoyé par l'ennemi et ne lui permettent pas d'approcher des murailles.
Les Bourguignons s'avancent et s'emparent d'un petit fort dans lequel Balagny s'était jeté avec quelques arquebusiers. Ils se précipitent dans le faubourg et pillent les maisons en criant : « Ville gagnée ! » et arrivent au pied des remparts. En même temps l'assaut est donné à une des portes de la ville. Partout l'attaque est furieuse, partout la résistance est héroïque.
Le duc de Bourgogne prend la direction de l'assaut. Sous les décharges de l'artillerie, la porte est brisée et le feu la dévore, mais les assiégés entretiennent les llammes et élèvent à quelque distance un nouveau rempart de poutres et de pierres. Le combat a duré onze heures, la bravoure de Beauvaisn'a pas faibli un instant, le duc se retire et la population célèbre dans la joie cette première victoire.
Il ne s'agit plus maintenant d'emporter la ville par
surprise : un siège en forme est nécessaire. L'investissement devient complet. Pendant huit jours, l'artillerie bat de nouveau les murailles qui croulent et laissent apparaître des brèches béantes. Un nouvel assaut va être donné, le duc veille lui-même aux moindres détails et se croit assuré du succès.
Les assiégeants ont jeté un pont sur les fossés et détourné la rivière qui les remplit. Ils attaquent à la fois les deux portes et les remparts qui les unissent. Leur audace brave tous les périls, partout ils sont repoussés ; les morts couvrent le sol. Après trois heures d'une lutte acharnée, les Bourguignons ont perdu plus de quinze cents hommes et ils se retirent en frémissant.
Les assiégés, exaltés par la victoire, les poursuivent et portent le combat jusque dans leur camp.
Voici un troisième assaut plus terrible encore. Mais le peuple tout entier est debout, superbe, enivré de courage et de gloire, pour repousser l'envahisseur qui, découragé, fuit et disparaît enfin à l'horizon.
J'ai dit : le peuple tout entier, car cette défense immortelle fut l'œuvre de tous.
Le clergé a consenti à la destruction de l'église de Saint-Hippolyte qui était occupée par les Bourguignons et qui menaçait les remparts. L'abbé de Saint- Lucien, retranché dans son monastère, secondé par quelques vaillants soldats, repousse les attaques de l'ennemi. Plus tard, quand il fallut réparer les remparts, le chapitre de la cathédrale n'hésita pas à vendre les vases sacrés pour contribuer à cette œuvre patriotique.
Croyez-le bien, le clergé français est toujours le
même. Il est prêt à donner pour la défense de la patrie tout ce qui pourrait être enlevé à sa glorieuse pauvreté^ et — ce n'est pas vous, Messeigneurs, qui me démentirez, — il est prêt à donner tout le dévouement de sa vie et tout le sang de son cœur.
Bourgeois et chevaliers, artisans et soldats rivalisent d'audace. Les vieillards et les enfants apportent aux combattants de la nourriture et des armes. Mais les femmes surtout signalent leur courage. On dirait que le danger les attire. Vraiment, elles vont au combat comme à une fête. Elles combattent au premier rang et, debout sur les remparts, elles font pleuvoir sur les assaillants de lourdes pierres, de la graisse fondue, de Thuile bouillante et des fascines enflammées.
Mais un guerrier apparaît sur la muraille, et y plante l'étendard de Bourgogne. Soudain une jeune fille se lève, abat d'un coup de hache le bras du guerrier et, saisissant l'étendard, elle le porte triomphante jusqu'au temple de Dieu.
Au-dessus de ses compagnes, au-dessus des défenseurs de votre cité, dans la gloire de celte épopée héroïque, saluez cette jeune fille, sublime personnification du courage et du patriotisme, type admirable de femme française.
0 femmes de Beauvais, ô femmes de France, soyez fidèles à cette grande mémoire ! Soyez, vous aussi, courageuses pour être invincibles. Restez debout sur les brèches ouvertes dans les murailles de la cité de Dieu, repoussez les ennemis qui menacent les trésors divins de vos foyers et de votre pays. Combattez, non pas en donnant la mort, mais en faisant resplendir la
vérité et l'amour ; combattez^ non pas avec la hache qui tue, mais avec la croix qui pardonne et qui sauve. Conduisez au temple de Dieu les générations nouvelles et, en sauvant les âmes de vos enfants, sauvez la France chrétienne.
Mais je dois remonter avec vous à la cause première de la victoire de vos pères et faire entendre les derniers accents de cet hymne de votre gloire.
Cette cause, elle est plus haut que le cœur des héros, que les ressources de la terre et du temps ; elle est dans la puissance et dans le cœur de Dieu.
Dieu qui a créé les hommes et les familles, crée aussi les nations ; il leur prépare leurs destinées et il tient leur sort dans ses mains souveraines et toutes puissantes. Il est le Dieu des armées, il en reste le maître, malgré le nombre et la valeur des soldats, malgré la science des capitaines et les mspirations du génie de la guerre.
De quoi dépendent presque toujours la victoire ou la défaite, et avec elles l'avenir de tout un peuple ? D'un ordre arrêté par la mort, d'un oubli que rien ne peut réparer, d'une flèche ou d'une balle égarées qui frappent des chefs, de la terreur qui saisit quelquesuns des combattants et entraîne toute une armée.
L'événement le plus obscur, le plus imprévu arrête les plus heureux conquérants, comme le grain de sable contre lequel viennent se briser les flots de l'Océan.
A quoi ont tenu la résistance de votre ville et la défaite du duc de Bourgogne .'' Au signal donne par
les ouvriers qui travaillaient sur le toit de votre magnifique cathédrale. Ils ont vu la poussière soulevée par l'armée ennemie, le tocsin retentit, le peuple s'arme et se prépare au combat, les Bourguignons qui comptaient vous surprendre sont repoussés ; Beauvais et la France sont sauvées.
La protection divine et les traditions religieuses sont l'honneur et la force de tous les peuples, que sera-ce des peuples baptisés dans l'eau et l'Esprit de Dieu, de la France, nation privilégiée de la loi nouvelle ?
Dieu qui a donné à la France tant de preuves de sa protection toute puissante, a voulu démontrer avec éclat que lui seul la soutient et la défend. Dans ses périls suprêmes, il a envoyé pour la secourir ce qu'il y a de plus faible, des femmes et des jeunes filles. Et il en est ainsi depuis sainte Clotilde et sainte Geneviève jusqu'à Jeanne d'Arc et Jeanne Hachette, et jusqu'à ces chrétiennes au grand cœur qui, tous les jours, par les œuvres incomparables de la charité, purifient, éclairent et sauvent notre pays.
Ce peuple l'a bien compris, et dès le premier instant de la lutte, il se tourne vers Dieu, il remplit les églises ; des prières ardentes montent de tous les cœurs. Tandis que les uns combattent, les autres sont à genoux et les bras levés vers le ciel. Le patriotisme s'unit ici à une foi ardente, et ces deux rayons feront éternellement resplendir la gloire de Beauvais. Les assiégés invoquent avec une confiance sans bornes leur patronne, sainte Angadrème.
Voyez-vous celte procession immense où tous les rangs et toutes les conditions se confondent ; elle
chante et elle supplie, elle parcourt les rues, monte sur les remparts et sur les brèches les plus menacées, elle expose aux premiers coups de l'ennemi, à ses flèches et au feu de ses coulevrines le reliquaire vénéré qui contient les ossements de la patronne de Beauvais.
Ce peuple a démontré que le patriotisme et le courage ont dans la religion leur inspiration la plus haute, et il affirme que la victoire lui est venue de Dieu.
Nous l'avons dit : Jeanne Hachette apporte à l'église de Saint-Dominique le drapeau arraché à l'ennemi, et quand les Bourguignons sont en fuite, la foule fait entendre les chants de l'action de grâces. Les représentants de la cité déclarent dans une délibération solennelle que « leur délivrance fut une œuvre de Dieu très miraculeuse et faite par-dessus nature. »
Depuis lors, pendant quatre siècles, Beauvais a été fidèle à ces grands souvenirs et au devoir de sa reconnaissance. Chaque année, en ce jour, depuis quatre siècles, la procession triomphale recommençait ; elle allait porter les reliques des Saints et les témoignages de la piété partout où le combat avait été plus terrible. Prêtres et fidèles, magistrats et guerriers, tous célébraient dans la fête de l'Assaut la fête du patriotisme et de la foi, de la bravoure et de l'espérance chrétienne, de la terre et du ciel, de la France et de Dieu.
Monseigneur, ces jours heureux reviendront ; tout votre peuple répondra à votre appel.
Mais ces glorieux souvenirs élèvent ma pensée et mon cœur ; de plus hautes visions m'apparaissent ; j'entrevois des fêtes plus belles et je salue des triomphes plus grands. Il est une cité solitaire, désarmée,
assaillie par des ennemis innombrables. Toutes les habiletés et toutes les haines, toutes les ressources humaines et toutes les audaces sont conjurées pour la détruire. Les téméraires, toujours vaincus et toujours renaissants, dirigent contre elle de perpétuels et de terribles assauts. Elle a pour sa défense quelques hommes au grand cœur, des pontifes et des prêtres désarmés, des vieillards, des femmes et des enfants. Voyez, les remparts croulent, les brèches sont béantes, l'ennemi proclame sa victoire. Déjà sur les murailles conquises flotte le drapeau de l'envahisseur. Tout à coup une femme se lève. D'un seul coup elle abat le drapeau et le bras qui le porte, et, triomphante, elle offre à Dieu le gage de sa victoire.
Ah I votre foi et votre amour ont devancé ma parole. Cette cité c'est l'Église, ces légions ennemies, ces téméraires aveugles et obstinés, vous les connaissez bien ; ces terribles assauts, ils remplissent l'histoire, et, sous nos yeux, ils recommencent toujours. Cette femme c'est la France, cette victoire est celle que nous attendons et qui viendra demain.
0 Dieu de Jeanne d'Arc et de Jeanne Hachette, 6 Dieu qui protégez votre Église et qui aimez la France, qui les avez unies dans les mêmes épreuves et les mômes combats, donnez-leur la même victoire. 0 mon Dieu, entendez ma prière ; faites enfin triompher votre Église et, de tous les périls qui la menacent, sauvez encore la France.