L'AUVERGNE, LA FRANCE & L'ÉGLISE
DISCOURS PRONONCÉ DANS l'église cathédrale DE GLERMONT, LE 17 MAI 1891
Mecum sunt divitiie et gloria, opes superba; et justitia... ut cliteni diligentes me et the^auros coriim reploam.
Avec moi sont les richesses et la gloire, la magnilicence et la justice..., pour enrichir ceux qui m'aiment et remplir les trésors de leurs cœurs (Prov. , viii, 18-21).
Messeigneurs (1),
Mon Très Révérend Père (2),
Mes Très Chers Frères,
La puissance et la bonté de Marie resplendissent depuis dix-neuf siècles sur l'univers chrétien. Ses bienfaits sont sans nonabre dans la vie des âmes et dans la vie des peuples. Son cœur est un trésor inépuisable auquel recourent toutes les misères, toutes les faiblesses, toutes les supplications. Ses privilèges incomparables excitent l'admiration de ses enfants, sa tendresse maternelle les attire et les captive, sa munificence soulève l'enthousiasme d'une reconnaissance qui va de la terre jusqu'au ciel. Toutes les générations passent devant son trône et chantent le cantique
(Ij Nosseig-neurs : Boyer, évêquc de Clermont ; Baptifolier, évêque de Mende.
(2) Le T. R. P. abbé de la Trappe de Chambarand.
toujours nouveau de son bonheur et de sa gloire : Beatam me dicent omncs generationes (1).
Mais il est des nations que Marie a comblées de grâces plus précieuses ; il est des lieux où elle aime à exercer un patronage plus puissant; des sanctuaires où elle fait éclater, en de plus nombreux prodiges, sa miséricorde et son amour. La France est une de ces nations choisies ; cette antique province d'Auvergne et cette noble ville de Glermont comptent parmi ces lieux bénis, et Téglise de Notre-Dame du Port est au premier rang parmi ces sanctuaires illustres et vénérés. Depuis treize siècles, la Mère de Dieu se montre votre mère, elle comble ici de richesses surnaturelles ceux qui l'aiment et elle remplit toutes les âmes de ses dons divins : Mecum sunt divitiœ et gloina, opes superbœ et justitia... ut ditem diligentes me et thesauros eorum repleam.
Il faudrait le langage des anges pour redire cette magnifique histoire et je ne vous apporte que les élans de ma bonne volonté. Je voudrais du moins embrasser de haut et dans leur ensemble les gloires de votre sanctuaire et unir dans ce discours tous les grands souvenirs qui planent sur cette fête.
Notre-Dame du Port et l'Auvergne, Notre-Dame du Port et la France, Notre-Dame du Port et l'Église, telles sont les pensées que je développerai rapidement.
Monseigneur, en assistant ce matin dans le ravissement de mon âme à vos manifestations splendides, je me disais que les bons pasteurs font les bons peuples. Parmi vos prédécesseurs cjui furent comme vous des serviteurs dévoués de l'Église et de la France, des fils
(1) lAïc, 1, 48.
dévoués de Notre-Dame du Port, il n'en est aucun qui ait mis dans la glorification de la patronne de Glermont et de l'Auvergne une piété plus active et un zèle plus ardent que Votre Grandeur. L'Auvergne, la France et l'Église ne l'oublieront pas.
Les fils de l'Auvergne, après avoir lutté contre la puissance romaine pour la défense des libertés de la Gaule, avaient défendu avec la même vaillance contre les Barbares les débris de l'empire d'Occident. Deux fois, devant de terribles envahisseurs, au milieu de ces grandes révolutions des peuples et des choses humaines, les derniers ils étaient restés debout au sein de leur pays dévasté et de leurs cités en ruines.
Ce noble peuple accepta avec empressement les enseignements de l'Evangile et quand eurent passé les flots des Barbares, il mit ses grandes et fortes qualités dans la pratique de la loi chrétienne et dans la fondation de cette société nouvelle et de ce monde nouveau qui s'élevaient au pied de la croix.
Dès les premiers temps de la prédication de l'Evangile dans votre antique cité, la très Sainte Vierge y fut honorée d'un culte spécial. Trois sanctuaires lui furent successivement consacrés ; mais c'est du sanctuaire de Notre-Dame du Port que le culte de Marie devait rayonner sur ce pays tout entier et jeter parfois un éclat et une gloire qui ne seront jamais surpassés.
Une famille illustre entre toutes, qui avait protégé contre les Wisigoths les défilés de vos montagnes, donné des préfets à la Gaule, et à l'Occident un
empereur, donna à l'Auvergne un de ses plus grands Évêques.
Héritier des Pontifes et des Saints, Àvit multiplia pendant vingt-cinq années d'épiscopat, les prodiges de sa doctrine, de sa piété et de son zèle d'apôtre. Il fut le constructeur de l'église de Notre-Dame du Port et y plaça la statue vénérée et déjà célèbre par tant de miracles. Depuis lors, entre Marie et vous, entre la Vierge toute puissante et le peuple d'Auvergne, une union intime s'est établie. Les siècles en passant ont rendu cette union plus parfaite, plus féconde, d'une part, en bénédictions et en bienfaits, de l'autre, en témoignages incomparables de confiance et de piété filiale. 11 faut le redire avec un des orateurs éloquents de vos grandes fêtes : c( On arracherait plutôt vos montagnes de leur base qu'on n'arracherait de vos cœurs le culte de la Mère de Dieu (1). »
Les dons et les propriétés que saint Avit offrit au nouveau sancluaire, comme tous les présents que lui consacra dans la suite des siècles la générosité de vos pères, étaient les dons et les propriétés de ce pays et l'hommage de tout un peuple.
Que dis-je ? jusque dans le style romano-arverne de ce sanctuaire, dans ses puissantes assises, dans ces colonnes élancées, dans ces chapiteaux sculptés avec art, dans ces murailles qui ont bravé l'action du temps et les efforts de l'incendie, nous retrouvons les traits de votre caractère national : l'élévation dans la fermeté inébranlable, la force et la constance dans les élans les plus généreux.
Quels n'ont pas été, depuis treize siècles, les bien-
(Ij Mgr Bcsson, évOriuc de Niincs.
faits accordés à l'Auvergne par Notre-Dame du Port 1 Quelles grâces insignes n'ont pas été reçues dans les ombres de la Souterraine, aux pieds de la Vierge noire, dans les ardeurs de la prière, dans la pompe magnifique de vos processions solennelles, dans les émotions et les splendeurs de vos fêtes ? Intelligences éclairées des lumières d'en haut, pécheurs ramenés dans les voies du repentir et de la pénitence, cœurs touchés, transformés et transfigurés, multitudes, dont Dieu seul et Marie connaissent le nombre, conduites par la main douce et miséricordieuse de votre patronne et de votre reine au port du salut et de la gloire !
Et qui dira les grâces répandues pendant ces treize siècles dans l'âme des prêtres et des pontifes, des vierges, des guerriers et des saints, dans l'âme même de ce peuple ? N'est-ce pas à Notre-Dame du Port, à la mère de la foi, de la charité et de la sainte espérance (1), que vous devez la puissance de vos convictions, l'ardeur de votre piété, la générosité inépuisable pour vos grandes œuvres, l'élan de votre courage chrétien, l'enthousiasme de cette reconnaissance qui éclate en manifestations splendides ? A la chaîne ininterrompue des bienfaits spirituels s'ajoutent les prodiges opérés sur les corps et sur la création matérielle. Vos annales et les archives du Chapitre de Notre-Dame du Port sont remplies par les récits de ces prodiges. Les trésors de la bonté de votre Mère « sont sans mesure et sans fin , non est finis thesaurorum ejus » (2). Le puits de votre crypte est la gracieuse image ce de la fontaine des jardins sacrés et du
(1) Ego mater pulchne dilectionis et agnitionis et sanctse spei. (Eccli., xxiv, 24).
(2) Is., II, 7.
puits des eaux vivantes, fons hortorum, pnteus aquarum viventium » (1), de cette eau qui du cœur de Marie jaillit jusqu'à la vie éternelle (2).
Je ne m'étonne pas qu'un des prédicateurs les plus célèbres du xiv^ siècle (3), parlant en présence du Pape Boniface IX^ déclarait que parmi les cinq sanctuaires de France consacrés à Marie et oii s'accomplissait un plus grand nombre de miracles, celui de Notre-Dame du Port avait le premier rang.
Aussi dans toutes les épreuves, sous les coups des plus terribles fléaux, de l'inondation, de la peste et de la guerre, tous les cœurs se tournent vers la patronne de l'Auvergne, toutes les mains suppliantes s'élèvent vers elle, et toujours Marie répond aux prières de son peuple.
Les Sarrasins portent dans tout ce pays le fer et le feu. Ils ont envahi votre cité et la livrent au plus horrible pillage ; mais voici qu'ils s'arrêtent frémissants au seuil de l'antique sanctuaire.
Pépin poursuit une lutte impitoyable jusqu'au sein de vos belles vallées, jusque dans votre capitale conquise après une résistance acharnée. Il l'inonde de sang et la couvre de ruines ; mais Notre-Dame du Port échappe encore à ces terribles dévastations.
L'invasion des Normands est plus redoutable encore. « Depuis les bords de la mer, a dit un chroniqueur contemporain, pas une terre qui soit demeurée libre, pas une contrée, pas une ville, pas un village qui n'aient été saccagés par ces barbares (4). )) Votre
(1) Cantic, iv, 15.
(2) Fons oqna; nalieiitis in rilam (fierniivi (Joaiiii., iv, 14).
(3) Pierre de Baricre.
(4) Adrcval, Lib. 1. Miracnlcr. i^ancti Bencdicli.
église vénérée est livrée aux flammes, mais ces flammes respectent l'ensembh; de Tédifice, les murs et les colonnes ; et deux ans suffiront au zèle de saint Sigon, pour lui rendre sa première gloire.
C'est aux pieds de Notre-Dame du Port, et sous sa protection, que s'accomplit l'acte le plus célèbre de votre histoire. C'est là qu'Urbain II veut réaliser ses grands desseins pour la défense de l'Europe et de la civilisation chrétienne. A l'autel de votre sanctuaire est chantée pour la première fois, en présence des Pères du Concile et d'une magnifique assemblée, la messe dont le texte affirme les grandeurs de la Mère de Dieu : Salve, sancta parens. . .
Là, est chanté pour la première fois le petit office de la très sainte Vierge, que les chrétiens réciteront bientôt dans l'univers entier pour attirer sur les Croisés la protection toute puissante de Marie.
Là, Urbain II, les bras étendus, les yeux levés vers le ciel, fait entendre la préface qui célèbre les gloires de la reine de la terre et du ciel .
Là encore, le samedi est consacré à perpétuité au culte de la Vierge immaculée. En sortant de votre sanctuaire, le Vicaire de Jésus-Christ ordonne que Whigelus sera sonné désormais trois fois par jour dans la chrétienté tout entière, pour appeler au secours des Croisés les prières des peuples et la puissance de celle qui est « terrible comme une armée rangée en bataille » (1).
Sur la place qui s'étendait du seuil de l'église au couvent de Chatoin. la parole de Pierre l'Ermite et d'Urbain II soulève l'enthousiasme d'une foule immense
(1) Terribilis ut castrorum actes ordinata. (Cantic, vi, 3.)
et le cri des guerres saintes a retenti : Dieu le veut ! Dieu le veut !
Bientôt l'Évêque du Puy, le grand Adhémar de Monteil, avant de bénir les soldats de la croix^ entonne le Salve Regina. Sublime invocation^ que toutes les générations chrétiennes rediront jusqu'au jour où elles chanteront l'hymne éternel aux pieds du trône de Marie!
Ainsi; la gloire de Notre-Dame du Port était comme l'aurore du soleil de justice qui allait de nouveau se lever sur l'Orient.
Les manifestations de la piété de vos pères ont répondu à cette incomparable vocation. Les ex-voto couvraient les murs de la Souterraine. Les fureurs de la Révolution les dispersèrent et les détruisirent, mais de nouvelles faveurs ont multiplié de nouveau les témoignages de la reconnaissance. Aujourd'hui encore, votre crypte est un livre de gloire où tous les yeux peuvent lire le récit des merveilles de la puissance et de la bonté de Marie.
Et quelle série non interrompue de manifestations plus éclatantes encore ! Les confréries s'organisent et rivalisent de piété, de fidélité et de zèle ; les pèlerinages accourent de toute la contrée ; les processions magnifiques se succèdent. Quand la statue miraculeuse a été enlevée par des mains sacrilèges, la douleur et la consternation n'ont plus de bornes, vos mères et vos filles prennent le deuil. Puis, quand elle est retrouvée, ce peuple entier se lève, comme autrefois les fils d'Israël au retour de l'Arche d'alliance, et sa joie éclate on des fêtes qui resteront immortelles.
Mais ce n'est pas l'Auvergne seule qui a donné à Notre-Dame du Port les témoignages admirables de sa piété et de sa confiance.
Dès les premiers jours, la gloire de votre sanctuaire attire les populations des contrées voisines et bientôt celles de la France entière. Les Évêques viennent placer sous la protection toute puissante de votre patronne leurs œuvres, leurs travaux et leurs combats ; les prêtres et les religieux y suivent les traces des Saints. Saint Louis invoque Notre-Dame du Port, François P"" confirme ses privilèges.
Vingt-cinq archevêques, deux cent cinquante Évoques ou abbés assistent au concile de Glermont, et la multitude de pèlerins est si grande que les villages qui entourent votre ville ne suffisent plus à les abriter et, malgré les rigueurs de la saison, il faut dresser des tentes au mibeu des champs. Depuis lors, dans les manifestations incomparables du couronnement de votre reine et, chaque année, dans ces fêtes que renouvelle avec le même éclat le zèle de votre Evêque, la France est avec vous. La France ! combien de fois elle est apparue ici, sous les voûtes de cette cathédrale, au sein de ces grandes assemblées, dans la personne de ces pontifes qui vous ont apporté, avec l'autorité et la gloire de l'épiscopat français, l'éclat de leur nom, de leurs travaux et de leurs vertus.
La Croisade qui eut pour origine l'âme d'un grand Pape et le cœur de Notre-Dame du Port, est une œuvre française, elle est une des plus magnifiques
révélations des destinées et de la mission providentielles de la France.
Elle a été une œuvre française parce qu'elle a été une œuvre catholique. Depuis six siècles alors, aujourd'hui depuis quatorze siècles, partout oii la pensée et l'autorité de l'Eglise ont accompli quelque noble dessein, partout ont apparu le cœur et le bras de la France. Fille aînée de l'épouse de Jésus-Christ, cette nation s'émeut, tressaille et accourt à l'appel de sa mère. Qu'il s'agisse des œuvres de la foi ou de la piété, des œuvres de la charité qui soulage toutes les misères humaines, ou de l'apostolat qui éclaire, régénère et sauve les peuples, qu'il s'agisse de donner ou de combattre, de verser le sang à flots et l'or à pleines mains, toujours la France est debout et elle dit : Me voici.
Grâces immortelles en soient rendues à Dieu ! on a pu disputer à notre pays le premier rang dans les richesses, la science, les arts ou les combats, mais aucune nation n'a pu lui disputer cette part catholique, surnaturelle, j'allais dire divine, et absolument réservée. Ah ! laissez-moi, en présence des ombres et des incertitudes d'aujourd'hui, en présence des angoisses et des luttes de demain, laissez-moi faire entendre la protestation de mon invincible espérance, ce cri qui s'échappe de mon cœur et de tous vos cœurs : il en sera toujours ainsi.
C'est pourquoi, dans tous les temps, les Pontifes romains, pour accomplir leurs projets de régénération et de salut, pour obtenir des secours dans leurs épreuves ou leur détresse, se sont tournés vers la France, liemarquez-le, Pierre PErmite tt Urbain II, l'apôtre et le pape de la première Croisade, sont les
fils de la Fiance ; ce peuple immense qui les entoure et qui fait entendre le cri des guerres saintes^ c'est le peuple de France. Les chefs de la Croisade : Godefroy de Bouillon et ses deux frères^ le duc de Vermandois^ les comtes de Toulouse, de Flandre, de Normandie, de Chartres, de Blois, mais c'est l'élite et la fleur de la chevalerie française.
Et ainsi, huit fois en deux siècles, la guerre sainte est presque toujours organisée et dirigée par les chevaliers et les princes français. La première et la dernière, la France tiendra levé l'étendard des Croisades : après Godefroy de Bouillon, c'est Philippe-Auguste, Louis VIII et enfin saint Louis qui se croise deux fois et qui meurt sur les plages africaines. Oui, cette grande et sublime épopée des Croisades, elle est écrite d'un bout à l'autre, en des pages immortelles, par le génie, les travaux, l'épée et le sang de la France.
Celte œuvre des Croisades, elle n'est pas seulement catholique, elle a d'autres attraits pour le cœur de la France, elle est guerrière, hardie, audacieuse jusqu'à la témérité, elle est surtout désintéressée et généreuse. Partout, en cflet, devant ces armées qui vont se diriger vers l'Orient, c'est l'inconnu. Quelles routes suivrunt-elles ? quelles seront leurs alliances et leurs ressources dans ces régions lointaines? Elles l'ignorent. Ce qu'elles savent bien, c'est que les ennemis qu'elles auront à combattre, sont ces redoutables Sarrasins qui portaient naguère la terreur et la dévastation jusqu'au centre de notre pays et qui n'ont pu être repousses que par le bras de Charles 31artel et le génie de Charlemagne. Ce qu'elles connaissent bien, c'est la puissance formidable des légions du prophète partout
ij
triomphantes, l'habileté des chefs, le fanatisme des soldats, leur barbarie sans pitié pour les prisonniers et les vaincus. Et ces ennemis, il faut les attaquer dans cet Orient oii ils sont établis en maîtres, derrière leurs remparts et leurs forteresses, avec des armées qu'auront décimées les fatigues, les maladies et les combats.
Sans doute, une moisson de gloire est réservée à ces guerriers de la croix ? La gloire 1 Elle sera peutêtre la part de ceux qui viendront sur leurs traces, mais pour eux ils n'ont à attendre que des épreuves cruelles et des luttes sans merci. Demain, ils abandonneront leurs palais ou leurs châteaux, leurs villages et leurs chaumières, leurs familles et leur patrie, tout ce qui fait la lumière, l'espérance et la joie de la vie.
Une fois encore, c'est du haut de vos montagnes, c'est de cette noble cité, c'est auprès du sanctuaire de Notre-Dame du Port qu'Urbain jette son appel à la piété, au dévouement, à la bravoure, à l'héroïsme de la France.
Ecoutez-le : « Nation chérie de Dieu, s'écrie le Pontife, c'est dans la bravoure que l'Église a fondé son espoir. C'est parce que j'ai connu la piété et ton courage, que j'ai traversé les Alpes et quejesuis veiui apporter la parole de Dieu dans ces contrées... Guerriers de France, rappelez-vous les périls et les gloires de vos pères. Sous la conduite des héros dont le nom est immortel, ils ont sauvé le monde d'une ignoble servitude. Conduits par le Dieu des armées, vous remporterez de plus nobles triomphes. Il vous appartient de délivrer l'Europe et l'Asie. Par vous sera délivrée la cité du Christ, cette Jérusalem que s'était choisie le Seigneur et d'où la loi nous est venue. »
Aussi, dans celte œuvre catholique et française, clans cet élan sublime de la Croisade, quelles hautes, lumineuses et nécessaires leçons pour la France d'aujourd'hui. Eh quoi ! les périls nous menacent de toutes parts, la voix d'un grand Pape illuminateur des intelligences et pacificateur des peuples nous demande de mettre un terme aux divisions qui nous affaiblissent et nous perdent ; il nous appelle à la trêve des partis qui est encore la Trêve de Dieu, et nous résisterions à son appel I Comme autrefois Lrbain II, il veut qu'au-dessus de toutes les ambitions, de tous les intéréls et de tous les drapeaux, nous fassions resplendir la croix de Jésus-Christ. Fils des croisés, héritiers du noble peuple qui acclamait le pape des croisades et sauvait la France, la civilisation et l'Eglise, unissez-vous enfin, levez-vous à la voix de Léon XIII et dites, vous aussi : Dieu le veut ! Dieu le veut !
L'église de Notre-Dame de Port est le sanctuaire de l'Auvergne, elle est un des sanctuaires les plus célèbres de la France, mais elle appartient à l'Eglise catholique.
Dans cette histoire de Notre-Dame du Port, dans cette influence séculaire et magnifique de la foi, de la piété et du patriotisme, c'est toujours l'action de l'Eglise qui inspire, qui dirige et qui domine tout. C'est jusqu'à elle et par elle, jusqu'au cœur de Marie et jusqu'au cœur de Dieu qu'il faut remonter. La vie surnaturelle, c'est-à-dire la vie divine communiquée
par la mission et l'autorité de la hiérarchie sacrée, est la sève qui circule dans les rameaux: de cet arbre immense qui est l'Eglise catholique, et produit des fleurs célestes et des fruits divins, les vertus et les œuvres chrétiennes.
Avec quel éclat et quelle puissance cette vie se manifeste dans l'histoire de votre sanctuaire ! Un de ses plus grands souvenirs est celui du Concile de Gler mont. Comme autrefois au cénacle, Marie apparaît au milieu des Pères assemblés, elle les couvre de sa puissance, elle anime le courage des défenseurs de la foi, de la discipline ecclésiastique et des peuples chrétiens. Après avoir renouvelé le décret de la Trêve de Dieu, le Concile rappelle quelques anciens décrets et en publie de nouveaux pour protéger la dignité et l'indépendance du clergé contre les séductions des richesses et de l'ambition. Il règle le mode de la sainte communion pour les fidèles. Il défend la sainteté du mariage et frappe d'un nouvel anathèrae le roi de France obstiné dans le scandale de son adultère.
La vigilance éclairée et la puissance de l'Eglise se révèlent encore admirablement dans l'organisation de la première Croisade. Seul, le vicaire de Jésus-Christ a bien vu les maux qui désolent l'Europe chrétienne et les périls qui la menacent, seul il connaît les moyens de la sauver. Sa voix seule est assez puissante pour réunir dans un môme eflbrt vingt peuples divisés et les jeter sur l'Orient dans un même élan d'enthousiasme. L'heure est décisive ; encore quelques années et tout peut être perdu.
La barbarie musulmane souille de ses attentats le berceau et le tombeau du Sauveur, elle opprime et
déshonore Jérusalem, elle écrase les chrétiens d'Orient sous une exécrable tyrannie, elle menace de ses vaisseaux et de ses armées non seulement Conslantinople, mais la Sicile, Naples, Venise et l'Espagne. La Papauté se lève, elle fait entendre à Clermont l'appel qui sauve l'Europe et le monde.
Les conséquences et les fruits de la Croisade furent précieux pour l'Eglise et pour les nations chrétiennes.
Le succès des prédications d'Urbain JI, l'enthousiasme qu'elles excitent, les victoires des Croisés, la conquête de Jérusalem, relèvent le prestige de la Papauté et signalent à tous les peuples le véritable successeur de Pierre. L'antipape est vaincu ; ses partisans découragés, frappés de terreur, se dispersent ; le Pape de Notre-Dame du Port revient à Rome où il meurt quatorze jours après l'entrée des Croisés dans la ville sainte et comme enseveli dans son triomphe.
Les temps qui suivirent cette époque glorieuse entre toutes, n'ont fait que multiplier les victoires de Notre- Dame du Port sur les ennemis de l'Église. La Réforme qui dévaste tout ce pays, qui viole les tombeaux, jette au vent les reliques des Saints, brise les autels et les statues de Marie, no viendra pas jusqu'à Clermont.
Une hérésie subtile désole l'Église et envahit la France. Le Chapitre de Notre-Dame du Port lui résiste et il propose le fameux cas de comcience qui fait condamner la duplicité des hérétiques eiun silence prétendu respectueux qui n'était que l'obstination hypocrite dans l'erreur.
Les ordres religieux, admirables auxiliaires de
ri^glise, se pres?ent autour de notre sanctuaire et lui font une couronne d'honneur. Les Saints viennent prier autour de la Vierge Noire. Saint Bernard, le grand thaumaturge, l'apôtre et le dominateur souverain du XII*' siècle, récite ici le Salve Regina, et un jour, dans les élans de sa tendresse pour Marie, il y ajoutera ces paroles que TÉglise entière a adoptées : 0 démens, o pia, o dulcis Virgo Maria.
Tous vos évêques ont été les gardiens et les propagateurs de la gloire de votre sanctuaire. Le dernier des grands orateurs du XVIII'^ siècle est venu achever sa vie sur le siège épiscopal de Glermont. Il a fait entendre à votre clergé et à votre peuple les suprêmes accents de cette parole harmonieuse qui évangélisait les rois et qui, sur le cercueil de Louis XVI, avait affirmé la seule grandeur de Dieu.
Les Pontifes romains, en qui vit l'Église tout entière, sont accourus vers Notre-Dame du Port dans leurs épreuves, et ont eu pour son sanctuaire des faveurs et des grâces de choix.
Après Urbain II, c'est Paul II qui vient demander à la Vierge toute puissante la victoire contre quatre antipapes et contre les desseins sacrilèges de l'empereur d'Allemagne. Calixte II, arbitre des rois et des peuples, prépare ici une nouvelle croisade. Innocent II convoque aux pieds de votre patronne un second concile. Alexandre III cherche ici un asile et un secours contre les fureurs de Frédéric Barberousse. Nicolas IV et Urbain V publient des bulles pour défendre les intérêts temporels de votre église ; Eugène IV, pour le maintien de la discipline de son Chapitre. Alexandre VII et Clément XI le comblent
de leurs bienfaits. Il en est ainsi jusqu'au jour où Pie IX couronne dans la gloire votre statue miraculeuse et où Léon XIII érige votre sanctuaire en Basilique^ jusqu'à ces fêtes dont nous sommes les témoins^ fêtes vraiment sans rivales et qui réunissent aux pieds de Notre-Dame du Port l'Auvergne, la France et l'Église.
0 Notre-Dame du Port 1 l'Auvergne, la France et l'Église se tournent vers vous avec cette immense assemblée. Ecoutez les prières qui montent de tous les cœurs. 0 Vierge puissante et bonne, bénissez cette province qui vous est consacrée, bénissez le cher et noble pays de France, bénissez l'Église et le Pontife suprême, dans les desseins de sa sagesse, et dans sa grande mission d'illuminateur des intelligences et de pacificateur de ce siècle troublé.
Protégez ce peuple de l'Auvergne, défendez sa foi, gardez-lui l'espérance, enflammez sa charité ; accordez à son clergé si intelligent, si fidèle et si vaillant, les victoires de son ministère et de son apostolat.
Rendez à la France chrétienne la conscience de sa force, la conviction de la nécessité absolue et pressante de l'union parfaite. Comme aux jours d'Urbain II et de Pierre l'Ermite, rétablissez la vraie Trêve de Dieu. Qu'une croisade pacifique s'organise enfin sous l'étendard de la croix avec cette devise qui doit entraîner tous les cœurs vraiment français : Justice et liberté.
Au milieu des orages qui l'assaillent de toutes parts, conduisez au port de la sécurité et de la paix la barque de Pierre qui tant de fois dans les siècles passés est venue s'abriter auprès de vous .
0 Vierge clémente, compatissante, donnez-nous les triomphes qui ne font verser aucune larme, mais qui unissent un grand pays dans la prospérité, dans la puissance et dans la gloire.
Faites-nous une France sans illusions et sans défaillances, sans division et sans iniquité, sans révolte et sans oppression, une France qui, soldat et apôtre de Dieu, redevienne la reine des nations et l'arbitre du monde. Nous vous en supplions, ô Notre-Dame du Port, 0 démens, o pia, o dulcis virgo Maria!