SAINT BERNARD
PRONONCÉ A FONTATNE-LES-DIJON, POUR LA CLOTURE DES FÊTES DU HUITIÈME CENTENAIRE DE SAINT RERNARD, LE 17 JUIN 1891.
Quasi sol refulgens sic ille effulsit in templo Dei... quasi ignis effulgens et thus ardens in igné.
Il a brillé dans le temple de Dieu semblable à un soleil étincelant, à une flamme qui resplendit et à l'encens qui brûle et s'évapore sur un foyer ardent.
(ECGLI ,L,7, 9.)
Éminence (1), Messeigneurs (2), Mes TRÈS Révérends Pères (3), Mes très chers Frères (4),
Malgré ses défaillances, ses erreurs et ses égarements, notre siècle apparaîtra aux générations futures comme le siècle des grandes manifestations de la foi, de la charité et de la piété chrétiennes.
Jamais ces témoignages de la vie, de la puissance et de la gloire de l'Église n'ont été plus nombreux, plus éclatants et jamais ils n'ont remué plus profondément l'âme des peuples.
(1) Son Eminence le cardinal Foulon, archevêque de Lyon.
(2) NN. SS. les archevêques de Besançon et de Bordeaux, les évéques de Grenoble, d'Autan, de Clermont, de Saint-Claude, de Nevers, de Versailles, de Langres, de Tarentaise, de Saint- Dié.
(3) PP. abbés de l'ordre des Cisterciens.
(4) Ce discours a été prononcé en plein air, en présence d'au moins quarante mille pèlerins.
Naguère, le Sacré-Cœur de Jésus, source de lumières, de miséricorde et de pardon, était honoré, vénéré, adoré à Paray-le-Monial dans des fêtes magnifiques, et, il y a quelques jours, la France pénitente lui otïVait dans un hommage suprême le temple de son Vœu national. Les sanctuaires de la Mère de Dieu voient accourir des pèlerins de tous les points de la France et des extrémités du monde. Les chants du ciel se font entendre sur cette terre. Les prières des malades de l'Évangile, les supplications d'une confiance sans bornes montent vers la Vierge Immaculée et vers le Fils de Dieu caché sous les voiles de l'Eucharistie, et obtiennent des prodiges qui confondent toute science et toute sagesse humaines.
La mémoire des serviteurs de Dieu est célébrée par l'amour et l'admiration, dans des fêtes qui convoquent au pieds de leurs autels des foules enthousiastes, et sous nos yeux Dieu est admirable dans ses Saints, mirabilis Deus in sanctis suis (1).
Ce glorieux Centenaire est au premier rang de ces manifestations de l'Église et de la France chrétienne. Mais quelle voix pourrait, surtout en ces lieux bénis et après ces trois grands jours, louer le Saint auquel sont consacrées ces splendides fêtes ?
Ma parole sera un écho des paroles éloquentes que vous avez entendues. J'essaierai, avec la grâce de Dieu, de réunir, dans les limites étroites imposées à ce discours, les principaux enseignements de la vie de saint Bernard, et de vous dire quelle est la source de cette puissance et de cette gloire, qui, à travers
(1) P.S. Lxvii, 36.
• huit siècles écoulés, rayonnent encore aujourd'hui sur nous et qui resteront iranaortelles.
Je louerai la lumière étincelante de sa science, la flamme de son apostolat, les parfums de sa sainteté, de son cœur consumé par l'amour divin, quasi sol refulgens sic il le elfulsit in templo Dei... quasi ignis elfulgens et thus ardens in igné : en trois mots, je louerai le grand docteur, le grand apôtre et le grand saint.
C'est aux sources supérieures et divines que les docteurs de la sainte Eglise demandent les lumières, l'autorité et la puissance de leur enseignement. Aussi le plus grand nombre des discours de saint Bernard ne sont que les commentaires de la parole de Dieu, du Cantique des Cantiques, des psaumes et de quelques passages de nos Livres Saints. Il a fait pénétrer la substance de cette parole dans le plus intime de sa pensée, de son cœur, de sa vie, de sa doctrine : accipe librum et dévora illum (1). Comme les plus grands docteurs du xiii® siècle, il interprète les Saintes Ecritures par les Saintes Ecritures elles-mêmes; et leurs textes se confondent avec le texte de ses discours. Il unit ainsi dans une trame merveilleuse les splendeurs de la parole de Dieu aux beautés et aux attraits de la parole humaine.
Avec le même zèle et la même pénétration, il a étudié les écrits immortels des Pères de l'Eglise, et en particulier ceux de saint Augustin et de saint
(Ij Apoc, X, 9.
Arabroise. « Il ne serait pas facile, dil-il, de me séparer de ces deux colonnes de l'Église, je veux parler de saint Augustin et de saint Ambroise ; en toutes choses, je déclare penser comme eux (1). »
Mais sa profonde et sublime doctrine, il la reçoit surtout dans la solitude, dans la prière, sur les sommets radieux de la contemplation, sur le Thabor de la vie religieuse, dans ses communications intimes avec le Verbe de Dieu, avec le maître adorable « en qui sont tous les trésors cachés de la sagesse et de la science de Dieu (2) ».
« La sagesse, dit le saint docteur, consiste à raé- (( diter sur Notre-Seigneur. Dans cette méditation se « trouvent la perfection de la grâce, la plénitude de (( la science, la richesse du salut, l'abondance des « mérites (3). — « Ma philosophie la plus sublime, (( s'écriait-il, c'est savoir Jésus-Christ, et Jésus-Christ « crucifié (4). »
Après avoir contemplé de près la vérité infinie, sondé les abîmes de la révélation, le docteur, dit le pape Bonifacc VIII, illumine l'Église entière de clartés pareilles au rayons du soleil levant, Tolms corpus Ecvlenœ tanquam sidys irradial matutimim (5). Il enseigne les vérités les plus hautes, aborde les plus difïiciles problèmes et ne s'arrête que devant les mystères qui arrêtent le regard éperdu de la science et du génie. Le docteur n'est pas le naufonnier (jui suit le
(1) Tract. (7(; liapl., cap. a, n. 8.
(2) In qxio surit omneslhcsaurisapientix et scienlix absronditi. (Coloss., II, 2.)
(3) In Cantic. Canticor., Serm. 43.
(4) Ibid.
{h) Sext. Décrétai, lih. 111, lit. XXII, cap. Olorinsu!*,
rivage dans une barque timide, c'est le navigateur qui, déployant toutes ses voiles, brave les écueils, les ténèbres et les tempêtes et parcourt en vainqueur l'océan des vérités surnaturelles.
Tel fut notre grand docteur.
La Trinité divine a pour lui d'irrésistibles attraits. Il y revient souvent, parce qu'il considère ce dogme, attaqué alors par une philosophie audacieuse, comme une des bases de la doctrine catholique, et parce que ses mystérieuses profondeurs attirent son puissant génie. L'exposé de ce dogme, que nous lisons à la fin du Traité de la Comidé ration et dans une lettre célèbre adressée à Innocent II, est une merveille de science et d'éloquence (1). Souvent il parle, avec la même puissance de doctrine, du Verbe divin, de l'Incarnation, de la Rédemption, des mérites de la Passion de Notre-Seigueur Jésus-Clirist (2), de la grâce, du libre arbitre, de la prédestination (3).
Saint Bernard est le grand docteur de la théologie mystique, de cette théologie supérieure, qui, appuyée sur les données de la théologie dogmatique et de la théologie morale, conduit l'homme à l'amour parfait. Elle commence ici-bas, par la grâce qui est une déification de l'homme, par les lumières et les joies de la contemplation et parfois par les délices de l'extase, l'union qui s'achèvera dans les visions et les ravissements du ciel.
Parmi les docteurs de cette théologie sublime, saint Bernard est au premier rang par le nombre de ses
(1) Epist. 191-'.
(2) In Cantic. Canticor. Serm. 80 el SI. — Serm. in Psalm. ex, — Lettre à Innocent II contre Abélard.
(3) Tract, de Gratia et libero arbitrio.
traités, par les élans presque divins de sa parole, par l'influence de son enseignement sur son siècle et sur tous les siècles.
Le docteur de l'Eglise doit encore défendre la vérité, réfuter les fausses doctrines, faire disparaître devant les splendeurs de sa science les ténèbres de l'erreur, errorum tenebris pro/ligatis, dit encore le Pape Boniface VIII (1).
La lutte de saint Bernard contre Abélard est le grand fait dogmatique du xii^ siècle.
Ce maître fameux avait les qualités qui séduisent et qui entraînent. 11 était de son temps, il en portait dans son âme inquiète et ardente les aspirations, les ressources et les faiblesses ; et il les traduisait dans un langage qui passionnait les foules.
Riche des dons les plus brillants, philosophe, orateur et poète, plus subtil que profond, persévérant et passionné, doué d'une étonnante activité,, versé dans toutes les connaissances de son époque, présomptueux, avide de bruit et de gloire, il avait acquis une prodigieuse puissance. Une multitude de disciples accouraient vers lui de la France, de la Bretagne, de la Flandre, de l'Allemagne, de l'Europe entière, et le suivaient partout pour l'entendre et l'applaudir.
En définissant la foi une estimalion ((Vxlimuùo, c'est le mot dont il se sert), c'est-à-dire une opinion provisoire qui devait être constatée et conliimée par la raison, Abélard enseignait l'indépendance et la supériorité de l'inlelligence humaine (2). II posait ainsi
(1) Décrétai, loc. sup. cilat.
Cl) V. son ouvrage inlilulé Sic et Non, iniblic pour la prcnjicro fois par M. Cousin.
au xii^ siècle le principe du rationalisme et du scepticisme religieux. Recueillant des textes de la Sainte Ecriture et des Pères pour et contre les vérités révélées, il réduisait les dogmes chrétiens à des problèmes^ afin de les résoudre par l'autorité de la raison (1). Il établissait des degrés dans la Trinité^ divisait les deux natures en Notre-Seigneur Jésus- Christ et proclamait le libre arbitre supérieur à la grâce .
Vaincu par saint Bernard au concile de Sens, Abélard en appela au Pape ; mais son redoutable adversaire le poursuivit de ses démonstrations victorieuses et Innocent II confirma la sentence du concile. Entraîné par le zèle de Pierre le Vénérable^ touché par la grâce de Dieu, le philosophe superbe vint s'humilier devant son vainqueur et s'incliner sous sa bénédiction. Puis il se retira dans un prieuré dépendant de Cluny (2), et là jusqu'à sa mort « pendant deux ans^ dit la chronique de l'illustre abbaye, tout parut divin en lui, son esprit^ ses discours et ses actions ».
Mais d'autres erreurs et d'autres périls réclament la parole et la science du grand docteur. Comme il l'avait prévu, un disciple obstiné d'Abélard fait passer dans la politique et dans la vie sociale les doctrines de son maître. Arnaud de Brescia soulève le peuple contre les riches et contre toute autorité dans l'Église et dans l'Etat. Le socialisme apparaît en plein moyen âge. Alors comme aujourd'hui, les épreuves des travailleurs en présence des loisirs de la fortune, les
(1) Episiola. S. Bernardi 337.
(2) Le prieuré de Saint-Marcel, près de Chalon.
— SiO —
souffrances des pauvres en présence des excès du luxe, les abus qui se multiplient avec les vices et les crimes, servaient de prétexte aux revendications impitoyables, à la haine sauvage. Alors comme aujourd'hui, les esprits aventureux, les ambitieux déçus cachaient sous les apparences de la générosité et sous les protestations de leur dévouement aux intérêts du peuple, leurs spéculations égoïstes. Ils repoussaient les ménagements et les lenteurs de la vraie sagesse, écartaient les réformes légitimes, nécessaires, pour aboutir aux luttes sanglantes, aux désastres et aux ruines.
Combattu par saint Bernard et banni de la Suisse, Arnaud de Brescia soulève les Romains contre l'autorité pontificale. Il désole la ville éternelle et l'inonde de sang. Mais bientôt les Romains désabusés ouvrent leurs portes au Souverain Pontife et chassent le moine séditieux, qui périra dix ans plus tard dans les supplices, aux applaudissements du peuple, qui l'avait exalté comme un apôtre et un libérateur.
Envoyé plus tard par le Pape Eugène III dans le midi de la France, saint Bernard triompha des premiers adeptes ou des précurseurs de l'hérésie des Albigeois par la puissance de sa doctrine, l'entraînement de sa parole et l'éclat merveilleux de ses miracles.
Ainsi le saint docteur avait vaincu les trois grandes erreurs du xii*^ siècle : l'erreur philosophique dans Abélard, l'erreur politique et sociale dans Arnaud de Brescia, et l'erreur théologique dans les hérétiques du midi de la France.
Le docteur du xu" siècle est aussi le docteur du xix^. Coïncidences providentielles de ce glorieux centenaire
et de ces magnifiques fètes^ saint Bernard est le docteur des dévotions les plus ciières à notre temps.
Il est le docteur et le chantre inspiré de l'amour divin^ de cet amour qui l'a enlevé au monde, qui l'enflamme et lui donne les accents les plus ardents et les plus beaux peut-être que la terre ait entendus après les accents de la parole de Dieu ; il est le docteur du Sacré-Cœur de Jésus. En vérité on dirait que saint Bernard a reposé sur le Cœur sacré, qu'il en a pénétré les secrets et qu'il a obtenu quelques rayons des visions et des ravissements de Pathmos.
« 0 Jésus : approchons-nous donc de vous, s'écriet-il, et nous nous réjouirons et nous tressaillirons en vous au souvenir de votre cœur. Oh qu'il est bon ! qu'il est doux d'habiter dans ce ca'ur ! Votre cœur, ô Jésus ! est un bon trésor, une pierre précieuse que nous avons découverte en fouillant le champ de votre corps... En ce temple, en ce Saint des Saints, devant cette arche du Testament, j'adorerai et je louerai le nom du Seigneur, disant avec David : J'ai trouvé mon cœur pour louer le Seigneur ; et moi j'ai trouvé le cœur de Jésus, mon roi, mon père, mon ami (1). »
Saint Bernard est le plus admirable docteur de la dévotion envers Marie.
Quelles supplications d'une confiance sans bornes, quelles pages brûlantes, quels chants d'amour et d'admiration il a consacrés à la Mère de Dieu, à ses privilèges, à sa bonté, à sa puissance, à son triomphe et à sa gloire ! Il faudrait citer des discours entiers. Saint Bernard, continue et développe le mouvement de confiance et d'enthousiasme que saint Anselme avait
(Ij Vltis mystica, «eu Tracluius de Passione Clirisli, ca]>. III.
imprimé à la piété du xu® siècle, et ses discours sont le complément et le couronnement magnifique du traité du grand Archevêque de Cantorbéry f^l). Mais tous les autres monuments élevés par la science et l'éloquence à la gloire de Marie sont dominés, surpassés par le monument du génie et de la piété de saint Bernard comme les cathédrales de l'époque romane sont dominées par les cathédrales du xiii® siècle, chefs-d'œuvre de la foi, de la piété et du génie chrétien.
Gomment le fils si dévoué de Marie n'aurait-il pas uni aux louanges de la Vierge très pure celles de saint Joseph, dont le culte est devenu une des dévotions les plus populaires du xix^ siècle ?
Bien souvent le grand docteur célèbre la mission du saint Patriarche, ses vertus et sa gloire. Il place le protecteur de l'enfance de Jésus, de l'Eglise et du monde chrétien bien au-dessus du fils de Jacob qui fut le bienfaiteur de l'Egypte. « Celui-ci, dit-il, a conservé le froment non pour lui, mais pour tout un peuple, celui-là a reçu le pain vivant descendu du ciel, afin de le garder et pour lui et pour le monde entier... Il n'est pas douteux qu'il n'ait été un bon et fidèle serviteur, celui qui a été l'époux de la Mère du Sauveur. Bon et fidèle serviteur, que la Sagesse a constitué l'appui et la consolation de sa Mère, le nourricieide sa chair mortelle, et, sur la terre, le seul confident très fidèle de son grand dessein (2). »
Mais pour obtenir les suprêmes triomphes, il laut au docteur, avec une science vaste et profomle, la
(1) Le Mnrinle de Va.hha.yc du Bec.
(2) liomel. i-' .sur les paroles M issus est.
puissance de la dialectique, les entraînements et les éclairs de l'éloquence. Prodigieux contraste ! cet homme qui a enseveli sa jeunesse dans la solitude, ce contemplatif qui paraît échapper aux sollicitudes de la terre, ce poète si élevé et si brillant, cet ami à l'afTection si tendre, ce moine que l'amour divin consume, est un terrible et irrésistible lutteur. Il possède toutes les ressources et toutes les armes de la dialectique : les affirmations précises et lumineuses, les déductions manifestes et triomphantes, l'argumentation qui étreint l'adversaire sans lui laisser une issue, les assauts pressants et redoublés de la parole, les interpellations foudroyantes (Ij. Sa doctrine et sa parole sont en vérité, selon le langage du prophète, un marteau qui broie et pulvérise l'erreur, qvasi maliens conUrens petram (^).
Et quelle éloquence ! Refroidie depuis huit siècles dans des pages inertes, elle nous saisit encore et nous fait tressaillir. Que serait-ce si nous l'avions entendue, secondée par l'harmonie de la voix, la puissance du geste, les attraits d'une physionomie d'ascète et de saint, si nous l'avions entendue jaillissant du cœur et des lèvres de Bernard sous les cloîtres de Glairvaux ou devant les foules ravies î
Cette éloquence, elle est tour à tour énergique et suave, véhémente et gracieuse, brillante et pleine de charme, pathétique, émouvante, impétueuse et terrible. C'est une lyre qui a toutes les cordes. Elle fait entendre les gémissements des cœurs brisés, les san-
(•I) On peut signaler comme un modèle de cette puissante dialectique la lettre 190 adressée à Innocent II pour combattre les erreurs d'Abélard.
(2j Jerem., xxiii, 29.
glots de la douleur (1)^ les cris de l'indignation^ les accents de l'enthousiasme^ les cantiques de l'espérance et de l'éternel amour.
Cette éloquence, elle est bien l'éloquence de cette époque agitée et troublée, généreuse et ardente, qui fut le xii"^ siècle ; c'est pourquoi elle se rapproche de l'éloquence de notre temps. Elle ne ressemble pas à l'éloquence du xvii* siècle. Elle est moins régulière sans doute, mais elle est plus vivante ; elle est moins châtiée, mais elle est plus émue; elle est moins classique, si vous le voulez, mais elle est plus humaine ; elle est imprévue, palpitante et mspirée.
Le premier des orateurs de notre siècle, enfant lui aussi, comme saint Bernard et Bossuet, de cette terre de Bourgogne si féconde en orateurs à la grande et admirable parole, Lacordaire a dit : a L'éloquence est fille de la passion. Gréez une passion dans une âme et l'éloquence en jaillira par flots. L'éloquence est le son que rend une âme passionnée. »
Que sera-ce quand cette âme est la plus haute et la plus noble, la plus ardente et la plus sainte, quand cette passion est la plus pure, la plus forte, la plus divine de toutes les passions. Alors l'éloquence domine les multitudes, elle les saisit et les emporte sur ses ailes de feu : Surrexit Elias propheta quasi ignis, et verbum ipsius sicut facula ardebat (2).
Et qu'est-ce donc que le sublime de l'éloquence,
(1) A ce point de vue, il faut rappeler les discours prononcés par saint Bernard sur le cercueil de son Irère Gérard et après la mort de son disciple Humbert. M. de Monlalcmhert a dit du premier: t Jamais l'éloquence humaine n'a élc plus p'U<>:nanle et plus sincère <(ue dans celte clégio immortelle ». (Les Moines d'Occident, introduct., chap. v).
(?) Eccli., xLViii, 1.
sinon la lumière et le feu qui, sous l'inspiration d'en haut, jaillissent de l'âme et des lèvres d'un grand orateur et jettent d'éblouissantes, de célestes et presque divines clartés ?
Telle fut l'éloquence de saint Bernard.
Pour éclairer et sauver un peuple, pour relever et régénérer un siècle, la doctrine la plus haute, la dialectique la plus puissante, l'éloquence la plus sublime ne sauraient suffire, il faut les ardeurs, la flamme surnaturelle, la force divine de l'apostolat. En saint Bernard, au-dessus du docteur, nous saluons et nous admirons l'apôtre.
L'apôtre ! Ah ! c'est le prêtre qui a entendu ces paroles du Sauveur, du Rédempteur de l'humanité perdue : ce Allez, enseignez toutes les nations (1) ; — prêchez l'Evangile à toute créature (2) ; — je suis venu apporter le feu sur la terre et quel est mon désir, sinon qu'il l'embrase tout entière (3) ? » L'apôtre est le prêtre qui, comme le bon pasteur, poursuit partout, à travers tous les déserts de l'incrédulité et de la dégradation, les brebis égarées et les rapporte sur ses épaules au bercail (4). C'est le pasteur qui donne avec joie sa vie pour son troupeau (5). L'apôtre, c'est le
(1) Euntea ergo docete omnes gentes. (Malth., xxviii, 19.)
(2) Pnedicate evangelmra omni creatur.-e. (Marc, xvi, 15.)
(3) Ignem vent mittere in terram et quid volo nisiut accendatur. (Luc, xii, 49.)
(4) Luc, XV, 4 et 5.
(5^ Bonus jiastor animant suam dat i')ro ovibus suis. (Joann., x, 11.)
prêtre qui dit avec saint Paul : « La charité de Jésus- Christ me presse (i), malheur à moi si je ne prêche pas l'Évangile (2) ; )) et encore : « Je donnerai avec bonheur tout ce que j'ai, je me donnerai moi-même pour vos âmes, Hbentissime impendam et superimpendar ipse pro animabus vestris (3). »
L'Apôtre est tout à la fois une des plus admirables puissances et une des manifestations les plus divines de l'Église catholique.
Saint Bernard fut l'apôtre du xii^ siècle.
Gomment ne pas le rappeler tout d'abord en ces lieux bénis, il fut l'apôtre de sa famille. Les premières conquêtes de sa parole et de ses vertus pour le cloître furent son oncle, le vaillant Gauldry, seigneur de Touillon, puis ses deux frères, Barthélémy et André, et aussi Guido, qui, du consentement de sa jeune épouse, se consacra à la vie religieuse. Un autre de ses frères, Gérard, atteint d'une cruelle blessure au siège du château de Grancey et délivré de sa captivité, répond à l'appel de la miséricorde de Dieu. Enfin le plus jeune enfant de la famille, Nivard, que rien ne peut retenir auprès de son vieux père, porte à Cîteaux la fleur de son adolescence. Des parents, des amis, suivent de près ces premières conquêtes ; « les châteaux, les écoles, l'armée se dépeuplent à tel point, dit un biographe contemporain, que les mères cachent leurs fils, que les femmes retiennent leurs maris et que les amis empêchent leurs amis d'aller entendre le nouvel apôtre (4) ».
(1) Charitas Chrisli xirget nos. (II Cor., v, 14.)
(2) Vœ enim mihi est si non evanuelizavero. (I G or., ix, 16.)
(3) II Cor., XII, 15.
(4) Guillaume, Hif^l., chap. m, n" 15.
Plus tard, le vénérable Tescelia se rend à Clairvaux^ reçoit de la main de son fils les livrées de la pauvreté et meurt dans les bras du grand Saint qu'il a donné à l'Église.
Plus tard encore^ Hombeline^ subjuguée à son tour, et enlevée au monde par l'inévitable ascendant de son frère, donne dans le cloître l'exemple des plus hautes vertus.
Bernard a été l'apôtre du cloître et de la vie religieuse dans sa plus sublime perfection.
Au xii^ siècle^ de graves abus avaient pénétré dans les monastères et dans le sanctuaire lui-même. Les ordres religieux fléchissent sous le poids de la croix. L'ordre de saint Benoît^ si grand^ si fécond, n'échappe pas aux terribles fléaux de la richesse, du luxe et de la sensualité. Les liens de la discipline se détendent ou se brisent, l'autorité s'affaiblit, les éludes et les travaux sont abandonnés et bientôt les vertus et les gloires du passé ne seront que des souvenirs.
Gluny est atteint par cette lamentable décadence, et c'est en vain que Pierre le Vénérable s'efforce de reprendre les traditions de cette abbaye illustre entre toutes. Alors Bernard se lève et dans une apologie célèbre, il flagelle avec une verve indignée les abus et les fautes ; rien n'échappe à sa parole vengeresse. Aussi quelles protestations, quelles clameurs s'élèvent de toutes parts ! « C'était, pour ainsi dire s'attaquer à l'univers entier, affirme l'annaliste de Cîteaux, que de s'en prendre à des moines dont le nombre égalait une armée immense » (1). Mais les foudroyantes
(1) Henriquez, Annal. Cist. 1121.
leçons ont porté leurs fruits et l'œuvre de Dieu s'accomplira.
Dans son monastère de Clairvaux, le saint abbé conduit ses disciples dans les sentiers les plus difficiles et les plus élevés de la pénitence et de la vie parfaite. Quels admirables enseignements il leur donne dans ses traités Des divers degrés de rimmilité et De l'amour de Dieu, dans ses sermons et ses exhortations, par l'entraînement de sa merveilleuse parole et par l'ascendant de sa sainteté.
Il décrit avec un art prodigieux les joies du cloître, les charmes de la solitude et les mérites de la vie consacrée à Dieu. Tous les périls de cette vie, la législation surnaturelle qui doit la diriger, tous les moyens de parvenir aux sommets les plus héroïques de la perfection, se trouvent dans les discours enflammés de l'abbé de Clairvaux.
Il a attiré dans la solitude une multitude de disciples et fondé cent soixante monastères, mais sa conquête la plus brillante est celle de Suger, le puissant abbé de Saint-Denis, le conseiller du roi, un des plus grands hommes d'Etat qui aient illustré notre pays. Suger renonce au luxe, aux réunions mondaines, aux ambitions de la terre, il devient l'ami et le disciple de saint Bernard. Saint Bernard et Suger, unis dans le même dévouement à la France et à l'Eglise, dans les mêmes travaux et les mêmes épreuves, dominent par leurs vertus et leur génie le xii® siècle tout entier.
Saint Bernard est l'apôtre des princes et des rois.
Sa parole dirige dans les voies de la vie parfaite les plus nobles femmes : c'est Adélaïde de Lorraine,
Ermengarde de Bretagne^ Mélisende, reine de Jérusalem. Et dans cet apostolat^ quelles étonnantes victoires ! Henri de France et André d'Allemagne deviennent d'humbles religieux à Clairvaux.
Guillaume, le puissant et cruel duc d'Aquitaine, a résisté à tous les conseils et à toutes les exhortations. Tandis qu'il assiste au Saint Sacrifice, Bernard s'arrête au milieu des divins mystères ; l'œil étincelant, le visage rayonnant d'une clarté céleste, il descend les marches de l'autel, portant sur la patène le Corps du Fils de Dieu. Devant la foule saisie d'angoisse et de terreur, il accable le prince de reproches et des menaces de la justice divine. Guillaume se trouble, ses genoux fléchissent, il se prosterne devant le Saint. Quand il a obéi à l'ordre qui lui a été donné et qu'il rentre à l'église après s'être réconcilié avec l'Évêque de Poitiers, le grand apôtre achève l'auguste sacrifice.
Il défend les droits de l'Evêque de Paris et de l'Archevêque de Sens contre Louis le Gros \ les droits de l'Archevêque de Bourges et la sainteté du mariage contre Louis le Jeune. Il proclame le vrai Pape et le fait reconnaître par l'Eglise entière.
Apôtre des peuples, il domine, il soulève des foules immenses et les jette dans l'élan de l'enthousiasme sur les chemins de Jérusalem. Au milieu de toutes les dissensions et de toutes les luttes sanglantes, il prêche la justice et la paix. Il parle de concorde à Pise et à Gênes, subjugue ces deux peuples et rédige lui-même le traité qui réconcilie les deux républiques rivales.
L'Allemagne l'acclame comme la France et l'Italie; les bergers de la Suisse descendent de leurs monta-
î*nes pour contempler le Saint, entendre sa parole et et recevoir ces bénédictions.
0 Bernard^ qu'ils sont beaux^ vos pieds fatigués dans les courses de l'apostolat, les pieds de celui qui évangélise la paix, et avec elle tous les biens, ces pieds que les peuples baisent dans les transports de la reconnaissance et de l'admiration : Qvamspeciosipedes evangelizantium pacem, evangelizantium bona (1) 1
Le dernier triomphe de l'apostolat de Bernard fut le triomphe de l'union et de la paix dans la ville de Metz désolée par des luttes fratricides. Nous ne pouvons, nous surtout, Français de la frontière, Evêques de la Lorraine mutilée, nous ne pouvons sans une poignante émotion redire aujourd'hui à la chère captive ces paroles de Bossuet dans le panégyrique du saint apôtre : « 0 puissante ville de Metz, son entremise te fut alors extrêmement favorable. 0 belle et noble cité, il y a longtemps que tu as été enviée. Ta situation trop importante t'a presque toujours exposée en proie. Souvent tu as été réduite à la dernière extrémité des misères, mais Dieu de temps en temps t'a envoyé de bons protecteurs. »
0 Bernard ! que n'étiez-vous il y a vingt ans dans la noble ville assiégée 1 0 Bernard ! protégez encore Metz, la Lorraine et la France.
Il est l'apôtre du clergé et de l'épiscopat. Ses discours aux clercs de l'Université de Paris comptent parmi les plus beaux triomphes de sa parole. 11 rappelle aux Évêques leurs obligations sacrées dans son traité Des mœurs et des devoirs des Evêques.
Que dis-je ! il est l'opôlre des Papes.
(Ij Fiom., X, 15.
Il défend avec un héroïque courage les droits et les privilèges de la Papauté ; il affirme la dignité et la puissance sans égale des Pontifes Romains ; il affirme aussi leur grande et redoutable mission. Il rappelle cette mission à Honorius^ à Innocent II, puis, avec plus d'autorité encore, à Eugène III dans le traité célèbre de la Considération. Il lui signale les difficultés à surmonter, les erreurs à éviter, les abus à réprimer. De son ancien disciple, « de celui qui est, dit-il, son bien aimé, même sous la tiare des Pontifes », il voudrait faire l'idéal vivant de la Papauté. Ainsi saint Bernard dirige l'Europe chrétienne, il est l'apôtre du xii^ siècle et il prépare par l'influence la plus haute, la plus salutaire, la plus admirable, la fécondité et les gloires du xiii® siècle.
Etre l'apôtre d'un siècle est toujours une grande, difficile et surhumaine mission, mais le xii® siècle fut, comme le nôtre, une époque de transition et de transformation sociale.
Les peuples auxquels les Barbares ont apporté, avec un sang plus jeune, une vigueur nouvelle, ont les illusions, les entraînements irréfléchis, les ardeurs aveugles de l'adolescence. Ils marchent vers une civilisation dont ils ont le désir et le pressentiment, comme les races du Nord ont marché à la conquête de l'Empire romain, impétueux, violents, pareils aux torrents qui ont brisé toutes leurs digues.
Un levain généreux, mais plein de périls, fermente partout ; partout des tentatives imprudentes, de grands desseins, de vaillants efforts et de terribles revers ; partout l'incertitude, la lutte et l'orage.
L'imagination poursuit un grand idéal ; la raison
veut repousser le joug de la foi ; elle va des hauteurs de la vérité aux abîmes des plus lamentables erreurs. La volonté s'exalte jusqu'à l'enthousiasme et tombe tout à coup dans l'abattement le plus profond. Les nations chrétiennes se lèvent pour délivrer la Terre Sainte et défendre le tombeau du Christ^ mais avec plus d'ardeur encore elles essayent de s'affranchir du régime féodal^ de l'autorité sous toutes ses formes, de l'ascendant des richesses, elles veulent conquérir une liberté complète dans le vaste mouvement des franchises communales. Le cloître et le sanctuaire, honorés par quelques grandes vertus et par quelques nobles dévouements, sont envahis par le luxe et par une déplorable décadence. Parmi les hommes que Dieu envoie dans sa miséricorde à ce siècle troublé, audessus de tous par sa puissance et ses victoires, saluez dans la gloire qui resplendit encore sur ces magnifiques fêtes, saluez en Bernard l'apôtre incomparable du xii° siècle.
J'ai essayé de vous dire ce qu'était le docteur et l'apôtre, mais comment vous dire ce qu'était le Saint ? Et pourtant il faut remonter jusque-là pour comprendre l'influence de Bernard sur son siècle et tous les siècles.
Quelle beauté céleste, quelle splendeur divine, dans les vertus du docteur et de l'apôtre I
Au milieu des succès les plus enivrants de la parole, devant les foules qui l'acclament et se partai^cnt les lambeaux de ses vètemcnls, en présence des
hommages qui lui viennent de toutes parts^ l'humilité de Bernard reste profonde, inaltérable et vraiment surhumaine. « Mon Dieu^ dit-il dans son langage imagé, ayez pitié de la fourmi que vous avez attelée à un aussi grand char. )) Il repousse toutes les dignités, il fuit jusque dans la solitude de son monastère la gloire qui le poursuit. Il déclare que l'obéissance seule pourra l'en faire sortir : « Je suis, s'écrie-t-il, la chimère de mon siècle. »
Et quel amour de la pénitence, quelle soif insatiable de la souffrance 1 La règle si austère de Cîteaux ne lui suffit pas : il se prive de nourriture et de sommeil, il brise par le travail, par la prédication, par les courses apostoliques, son corps épuisé. Il échappe si complètement à la servitude des sens, qu'un jour par môgarde il saisit un vase rempli d'huile et le boit croyant boire de l'eau. Des défaillances fréquentes, des crises terribles, ne peuvent arrêter le progrès effrayant de ses macérations. Il réalise à la lettre ce conseil qu'il donne aux religieux de son monastère : (( Si vous voulez vivre dans cette maison, il faut laisser le corps que vous apportez, car les âmes seules sont admises en ces lieux et la chair ne sert à rien. »
Je ne m'étonne pas d'apprendre que Jésus-Christ crucifié étendit un jour ses bras et serra sur son cœur son fidèle et héroïque disciple (1).
Mais cette folie de la croix ne peut avoir pour principe que les ardeurs et la folie de l'amour divin. «: La mesure d'aimer Dieu, disait le Saint, est de l'aimer sans mesure (2) », et encore : « J'aime parce que
(1) McKjnuïa exordium, cap. viii.
(2) Cantic. Cauticor. Serm. 26.
j'aime et j'aime pour aimer (1). » Cette flamme surnatm'ellede l'amour est l'inspiration de son éloquence et de son apostolat. Pas une œuvre, pas une vertu, pas un acte, pas une parole dans sa vie, qui ne soit le fruit et le triomphe de cet amour.
Pourrais-je oublier, au milieu des périls, des luttes et des angoisses de notre temps, une vertu qui est aux yeux des peuples la plus haute révélation de la grandeur morale et de la sainteté : la force du caractère, la noble et fière indépendance des grandes âmes, l'invincible intrépidité des Saints ?
Ce moine si humble, ce solitaire au cœur si tendre et si embrasé de l'amour de Dieu, il combat toutes les erreurs, il flétrit toutes les iniquités, il reprend les puissants, il rappelle leurs devoirs aux peuples, aux rois et aux Pontifes. Il reste debout devant toutes les injures et sous toutes les tempêtes.
Dans la conviction toute puissante de sa mission divine, dans la pauvreté et l'universel dépouillement, dans le détachement absolu de tout ce qui est humain, dans l'ardeur d'un dévouement sans mesure à la vérité, à la justice, aux droits sacrés de l'Eglise, nulle épreuve ne le déconcerte et ne l'abat. La maladie et les travaux brisent son corps, mais ce corps, l'âme le domine, l'entraîne et parfois le transfigure aux regards étonnés des peuples.
L'amitié le trahit ; le Pape, dont il a été l'auxiliaire, le défenseur et l'apôtre, le méconnaît et lui impose silence. Les fautes des croisés, les désastres de la guerre sainte qu'il a prèchée, se retournent contre lui. Les plaintes, les cris d'indignation et de colère, les
(Ij Cantic. Canticor. Serm. 83.
formidables protestations de la chrétienté entière le poursuivent jusque dans la solitude de Glairvaux. Le saint se tait ; dans sa sérénité céleste et dans l'intrépidité de son cœur, il domine de haut ces terribles orages, il en appelle à l'avenir et au Dieu qui juge les justices de ce monde (1).
Gomment s'étonner de ces paroles d'un de ses disciples : (c Quiconque avait vu Bernard avait vu le Christ, car le Christ tout entier revivait dans le saint (2). » Ecoutez Bernard lui-même : a Je le confesse, bien qu'il y ait en cet aveu quelque complaisance, le Verbe m'a visité et même il l'a fait plusieurs fois. Il est entré en moi et je ne puis dire que je m'en suis aperçu, j'ai senti qu'il y était (3). » Cette union divine se révèle au dehors, elle resplendit sur le front et dans la physionomie des Saints, comme resplendissent à travers un prisme les rayons du soleil. Écoutez encore le grand docteur : « Le corps, image de l'âme, participe à cette lumière... elle éclate dans les actions, dans les regards et dans le sourire (4). » Ainsi se réalisent les paroles de saint Paul : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi (5) 1 La vie de Jésus-Christ est manifestée jusque dans notre chair mortelle, ut et vila Christi manifestetur in carne uostra mortali (6). »
Sa puissance sur les corps et sur la création maté-
(1) Cum accepero tempus, ego justilias judicaho (Ps. lxxiv, 3). (2j Geoffroy. Serm. Gauffr., in anniversario obitus S. Bernardi.
(3) Cantic. Canlicor., Serm., 74.
(4j De diligendo Deo, cap. x.
(5) Vivo autem jam non ego, vivit vero in me Cliristus (Galat., II, 20.j
(6j II Cor., IV, U.
rielle se révèle par des prodiges sans nombre. Une enflure douloureuse envahit ses mains sans cesse levées pour guérir et pour bénir, ou abandonnées aux baisers des multitudes. Ce pauvre moine reconnaît f|u' « il est plus Pape que le Pape lui-même ». 11 est arrivé non seulement, comme le dit un contemporain, a au plus haut degré de la puissance humaine », mais au plus haut degré de la puissance que Dieu accorde à ses plus grands serviteurs, à ses plus grands Saints.
0 Bernard ! entendez les supplications de ces foules immenses, les chants de ces splendides fêtes. Que ces manifestations incomparables raniment toutes les espérances et relèvent tous les courages.
Faites rayonner au sein de nos ténèbres les clartés de la foi. Pour confondre la science superbe et révoltée, obtenez à notre pays et à TÉglise les flambeaux de la doctrine céleste, les victoires de la science surnaturelle ; donnez-nous des docteurs ! Multipliez les œuvres et les prodiges de la charité, embrasez les cœurs des prêtres et des pontifes des ardeurs de l'apostolat. Que nous soyons prêts à consacrer à Dieu, aux âmes et aux peuples, la dernière goutte de notre sang et le dernier souflle de nos lèvres ; ô Bernard, donnez-nous des apôtres ! Obtenez-nous les démonstrations et la puissance sans égale des plus hautes et des plus sublimes vertus ; ô Bernard, donnez-nous des saints !
Ayez pitié de ce siècle agité, troublé, incertain de ses voies, comme le siècle qui fut le vôtre. Montrez-lui d'une part les abîmes où il peut descendre et de lautre les chemins glorieux et bénis de la vérité, de la justice, de la vraie prospérité et de la vraie grandeur, l'réparez pour le siècle qui va s'ouvrir les plus hautes
inspirations, la fécondité la plus admirable, le règne magniflque de la civilisation chrétienne.
Pour rhonneur, pour la défense de la France catholique, refaites au-dessus des divisions des partis, par l'autorité de l'épiscopat uni non plus dans des désirs impuissants, mais dans la parole et dans l'action, refaites, nous vous en supplions, refaites la Trêve de Dieu.
Ah ! surtout, pour la réalisation de ces grandes œuvres, pour la croisade d'aujourd'hui et de demain, obtenez-nous l'indépendance des nobles cœurs, l'intrépidité des serviteurs de Dieu, et, s'il le fallait, l'héroïque audace des Saints.
Que votre dévouement à l'Eglise nous inspire et nous anime . Que nous n'oubliions jamais ces fières paroles d'un moine votre contemporain : « Il y a deux choses pour lesquelles tout fidèle doit résister jusqu'à l'effusion de son sang : la justice et la liberté (1). »
0 grand docteur, ô grand apôtre, ô grand Saint ! bénissez cette noble terre de Bourgogne, bénissez le prince de l'Église qui a apporté à cette cérémonie la joie de sa présence et l'éclat de la pourpre romaine, et ces Pontifes vénérés ! Bénissez vos fils qui sont dignes de vous et qui perpétuent vos vertus. Bénissez ces foules pieuses et unissez dans les mêmes triomphes la France et l'Église.
(1) Pierre de Blois. « Duo siint, justilia. et libertas, pro quibus quisqiie ftdelis usque ad sanguinem stare debeat » (Institut. Episcopor ).
PANÉGYRIQUE DU B^ AYRALD
PANÉGYR1(.|UE DU B'^ ÂYRâLD
PRONONCÉ DANS LA CATHÉDRALE DE SAINT-JEAN -DE- MAURIENNE, LE 29 SEPTEMBRE 1891
Statiiit ei testamentum œternum ; et dédit un sacerdotium gentis, et beatificivil illurn in gloria.
Dieu a contracté avec lui une alliance éternelle; il lui a donné, avec le sacerdoce, le gouvernement de son peuple ; et il l'a couronné dans la félicité et dans la gloire. (EccLi., xlv, 8.)
Monseigneur (1)^
Mes très chers Frères,
La fête qui nous réunit en ce jour est une des plus belles et des plus douces que puisse célébrer un peuple chrétien.
C'est la fête du passé, dans ses traditions religieuses et dans une de ses gloires les plus pures ; la fête du présent, dans une de ces manifestations de la foi et de la piété qui élèvent toutes les âmes et émeuvent tous les cœurs ; la fête de l'avenir, auquel la protection des serviteurs de Dieu et la pratique des vertus dont ils ont donné l'exemple, peuvent seules obtenir la sécurité, la prospérité et la vraie grandeur.
C'est la fête de l'ordre de saint Bruno qui honore, avec tout ce peuple, un de ses fils les plus illustres ; la fête des prêtres et des pontifes, pour lesquels Ayrald est un guide et un admirable modèle ; la fête
(1) Monseigneur Rosset, Évê que de Saint-Jean-de-Maurienne.
de ce diocèse qui compte le Bienheureux parmi ses plus saints Évêques, et de l'Église catholique, la Mère des Saints, qui les envoie au monde pour l'éclairer, le régénérer et le sauver, qui communique à leur mémoire un rayonnement immortel, et fait à leurs ossements eux-mêmes les triomphes de la reconnaissance et de l'admiration.
En ce jour. Monseigneur, vous vénérez à la fois votre saint prédécesseur, auquel vous rendez un si solennel hommage, et votre patron, l'Archange saint Michel, le chef des armées de Dieu dans leurs grands combats, le défenseur de l'Église et le protecteur de la France.
Mais quelle est la cause première de cette grande manifestation religieuse ? Comment, à travers huit siècles, la mémoire d'Ayrald resplendit-elle d'un pareil éclat ? Quelle est donc cette puissance qui nous apparaît si complètement victorieuse du temps, de l'ingratitude et de l'oubli ?
Dieu a agi par sa souveraine autorité, sa grâce et ses bienfaits ; et Ayrald a répondu, avec une docilité parfaite, à cette action divine. Dieu a contracté avec le Bienheureux, dès sa jeunesse, l'alliance étroite et intime de la vie religieuse ; et Ayrald a gardé cette alliance dans une inviolable fidélité. Dieu l'a appelé au sacerdoce suprême et au gouvernement de ce peuple ; et l'humble fils de saint Bruno est devenu un grand et saint évêque. Dieu enfin lui a accordé la puissance qui opère des prodiges, la gloire qui vient de l'admiration des peuples et du culte de l'Eglise catholique. Slaltiit ei tcUamenlum (Vternum, et dédit un sacerdotium gentis, et heatificavit illum in gloriâ.
C'est pourquoi je vous dirai ce que fut, dans Ayrald, le moine, l'Évêque et le thaumaturge.
Dieu qui voulait donner en votre pieux Évêque un modèle de toutes les vertus, et rendre plus méritoire sa consécration à la vie religieuse, le fit naître au sein des richesses, d'une des familles les plus illustres de l'Europe.
Ayrald était fils de Guillaume II, comte de Bourgogne, qui appartenait à la race puissante des marquis d'Ivrée. Il comptait parmi ses ancêtres les rois Béranger et Ardouin ; des liens de parenté l'unissaient à l'empereur d'Allemagne, aux rois de France et d'Angleterre.
Plusieurs historiens donnent à Guillaume II quatre fils : Gui ou Hugues qui, après avoir été Archevêque de Vienne, succéda, en 1119, au Pape Gélase II, sous le nom de Calixte II ; Henri, comte de Portugal ; Raymond, à qui on attribue le titre de roi de Castille, et le saint Évêque de Maurienne. Selon quelques auteurs, Ayrald aurait été, non pas le frère, mais le neveu du Pape Calixte II (1).
Dieu fit entendre au jeune Ayrald les paroles qui retentirent autrefois au cœur du Patriarche, sous le ciel de l'Orient : Egredere, sors de la terre que tu habites, de ta parenté, de la maison de ton père, du palais des rois, sors de la gloire mondaine, méprise
(1) Histoire hagiologique du Diocèse de Maurienne, par M. l'abbé Trucliet, pages 234, 252 et 254.
les plaisirs et les richesses^ et va dans la terre que je te montrerai^ dans la terre de la pauvreté^ de la pénitence^ du sacrifice et de la perfection suprême (1).
Ayrald répondit à cet appel divin. Dans la fleur de sa jeunesse, il méprisa toutes les joies^ toutes les espérances humaines^ et il alla demander un asile à la Chartreuse de Portes. Ce monastère^ fondé en 1115, par Bernard de Vavin, était dans toute la ferveur des premiers jours. Saint Bernard, le grand docteur et le grand apôtre du xii*" siècle, l'avait visité et en avait emporté les plus doux souvenirs. Il écrivait aux dignes fils de saint Bruno : a Au révérendissime « Seigneur et très aimé Père Bernard, prieur de (( Portes, et aux Saints qui sont avec lui... » Et dans le cours de sa lettre, il leur disait : «: Je vous chéris (( comme des amis, et je vous considère comme des (( Saints... (2). »
Il s'était lié d'une étroite amitié avec un jeune religieux de ce monastère, le bienheureux Bernard, qui fut, pendant quatre ans, Évêque de Belley, et ensuite prieur de Portes. C'est à la demande de son jeune ami que l'illustre abbé dicta ses immortels sermons sur le Cantique des Cantiques, et c'est à lui qu'il les envoya (3).
A cette même époque, la Chartreuse de Portes comptait parmi ses religieux saint Artaud, qui appartenait à une famille puissante et qui abandonna la
(1) Eijredere de terra luâ, et de co{jna.tioiie tuà, et de domo patriii tui, et vcni in terrain qtiam inonHlrabo tibi.[Get\., xii, 1.)
(2> Epistola sancti Bernardi. 249 : Révérend issimis Patribus et Dominis Amantissimis, Bernardo, Priori Portarum, et Sanctis qui cnm eo sunt, Bernardus Ciar-rua/Z/s iiocatna Abbas, satutem in Domino. — Quia vos in veritate dili'jo ut amicos, et suscApio ul Saiictos...
(3) Epistola- sancti Bcrnari-ii, 153, 151.
cour d'Amédée III, comte de Savoie, pour s'ensevelir dans la solitude. Il fonda le monastère d'Arvières, au-dessus des gorges profondes et austères du Grand- Colombier, fut évêque de Belley, et vint achever sa vie à Arvières, dans la plus rigoureuse pénitence (1).
En ces lieux bénis, sous l'inlluence des conseils et des exemples des Saints, sous l'action de la grâce secondant les élans de la plus généreuse nature, quels ne furent pas les progrès d'Ayrald dans les voies de la perfection religieuse ! Car l'œuvre première, essentielle du moine, est le travail de la transfiguration de son âme et de sa vie, par l'imitation parfaite de l'idéal divin qui est Notre-Seigneur Jésus-Christ. Toute âme consacrée à Dieu, dans la vie religieuse, est appelée, non seulement à Taccomplissement des préceptes imposés à tous, mais à l'accomplissement des conseils évangéliques. Elle doit suivre les plus difficiles sentiers et gravir les sommets les plus élevés. Les trois vœux qui constituent l'essence de la vie religieuse, sont les moyens surnaturels de ce travail de la perfection.
« Ayrald, disent les Ephémérides de l'Ordre des Chartreux, s'exerça avec une telle excellence de vertu, dans la milice du Christ, que par l'intégrité de ses mœurs, par la perfection de sa vie, il excita l'émulation et l'admiration, non seulement des novices, mais des religieux que la profession consacrait complètement à Dieu. » (( Il fut, en effet, poursuit la même chronique, chaste de corps, pur d'esprit, orné de toutes les vertus, et surtout de la charité et de l'hu-
fl) Saint Bruno et l'ordre des Chartreux, par l'abbé F. A. Lefebvre, tome i, page 425
milité, zélé pour les jeûnes, sobre de paroles, très fidèle observateur de la solitude et de toutes les règles et traditions de son Ordre (1). »
Mais dans ce travail de la perfection, le religieux, fidèle à sa sublime vocation, ne s'arrête jamais. « Le sentier du juste, disent nos Livres Saints, est comme la lumière brillante qui se développe et qui croît jusqu'au jour parfait (2). » Par l'influence de la règle, par les efforts généreux de sa volonté, par l'abondance toujours plus grande de la grâce, Ayrald disposait dans son cœur et réalisait dans sa vie d'admirables ascensions ; il allait de vertu en vertu jusqu'à l'union parfaite avec Dieu : Ascemiones in corde disposuit ; ibunt de virtute m virtiUem, videhitur Deus deorum in Sion (3).
Au travail de la perfection, le religieux unit la noble et toute puissante mission de la prière.
L'incrédulité peut sourire, mais la vraie philosophie et le simple bon sens aflirment avec toutes les religions, tous les peuples et tous les siècles, l'efficacité souveraine de la prière. En effet, si Dieu existe, il est juste, sage et miséricordieux ; il ne peut rester insensible au sort des êtres qu'il a créés à son image, et par conséquent aux supplications de la faiblesse et de la misère de l'homme.
L'Évangile est rempli des promesses que le Fils de Dieu a faites à la prière ; et les Annales de l'Eglise redisent à toutes leurs pages les victoires de la prière
(1) Ephcmeridcs Ordinis Cartus., Die seciindâ jannarii.
(2) Jxislorum aulem semita, quasi lux splendens, procedilet crescit usque ad perfeclam dictn. ^Piov., iv, 18).
(3j Psalm. Lxxxin, 6 et 8.
humble et confiante^ qui triomphe de Dieu lui-même^ de sa volonté^ de sa justice et de sa colère.
(( Je n'imagine pas, a dit un illustre écrivain qui fut aussi un grand orateur, je n'imagine pas un sujet plus beau que l'histoire de la prière. Et s'il était donné à une plume humaine de l'écrire, cette histoire serait l'histoire des Moines. Grâce à eux, la prière existait à l'état d'institution, de force persévérante, publique, universellement reconnue, et bénie de Dieu et des hommes (1). »
Dans cette grande armée de la prière, les disciples de saint Bruno ont une place de choix : ils apparaissent au premier rang. Leurs monastères sont vraiment les temples de Dieu et les maisons de la prière (2). Le recueillement y est profond, le silence absolu ; les bruits du monde expirent au pied de leurs montagnes ou au seuil de leurs cellules. Leurs âmes, détachées de la terre et de tout ce qui passe, montent sans cesse vers Dieu dans les élans de la piété et sur les ailes de la contemplation. Leur prière est rendue toute puissante par la pureté des consciences, par l'union de tous les cœurs, par une confiance sans bornes en la bonté de Dieu, auquel ils se sont donnés tout entiers.
Quelles furent dans la solitude de Portes l'ardeur et la puissance de la prière du Bienheureux ? Dieu seul pourrait le dire. Mais ses progrès dans la vertu, l'ascendant qu'il exerça sur ses frères, et, plus tard, sur son diocèse, la vénération dont il fut l'objet, les prodiges qu'il accomplit pendant sa vie et jusque dans
(Ij Montalembert, Les Moines d Occident, Introduction. (2) Domus mea domus orationis vocabilur. (Matth. xxi, 13J.
sa tombe^ ne démontrent-ils pas qu'Ayrald fut, dès les premiers jours de sa vie religieuse, le moine à la prière incessante, ardente et victorieuse ?
Le religieux possède encore la puissance de l'expiation. La sagesse humaine a partout et toujours admis Texpiation. La société, sous toutes ses formes, repose comme sur deux pôles, sur les deux rapports de la solidarité et delà réversibilité des mérites. Cette croyance est une des bases du Christianisme.
Par sa pauvreté, ses travaux, ses humiliations, ses douleurs et sa mort, le Fils de Dieu a satisfait à la justice de son Père, racheté et sauvé le monde. Tous les jours encore, sous les voiles de l'Eucharistie, il renouvelle son sacrifice rédempteur et nous en applique les mérites. Nous-mêmes, nous devons prendre part à cette expiation et compléter, selon la parole de saint Paul, ce qui manque à la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ : adiinpleo ea quœ désuni Passionum Christi{i).
Les moines accomplissent, avec une intluence incomparable, cette glorieuse mission. Ils travaillent, ils soufTrent, ils satisfont à la justice divine ; ils rétablissent, par la surabondance de leurs sacrifices et de leurs mérites, l'équilibre que menace de rompre, à chaque instant, le torrent des erreurs et des crimes. Ils sont, au-dessus de nos cités, où le vice étale ses audaces et ses triomphes, les paratonnerres qui écartent la foudre.
Vous demandez ce que font ces solitaires ? Mais ils expient pour vous ; ils rachètent vos âmes entraînées par les plaisirs, ensevelies dans la sensualité, domi-
(1) Coloss., I, 24.
nées par régoïsme^ souillées peut-être par des fautes sans nombre ! Tandis que vous repoussez toute pénitence et que vous maudissez l'épreuve envoyée par la miséricorde divine^ dans le silence obstiné de votre incrédulité ou de votre indifférence^ la voix de leurs prières^ la voix plus puissante encore de leurs mortifications et parfois de leur sang répandu pour vous, s'élèvent jusqu'au trône de Dieu. Vous demandez ce que font ces moines ? Mais si, demain, leurs lèvres se fermaient, si leurs mains découragées s'abaissaient vers la terre, s'ils abandonnaient les douloureux sentiers de la pénitence, le monde serait emporté comme un brin de paille par les tempêtes de la vengeance divine !
La pénitence des Chartreux, considérée dans son ensemble, touche aux limites des forces humaines. Les jeûnes sont presque continuels ; l'abstinence est complète et sans exception ; le sommeil est interrompu, au milieu de la nuit, par les offices et les chants. En un mot, tout ce (jui peut briser la nature humaine, et courber la chair sous la loi de l'esprit, fait de la vie des fils de saint Bruno un perpétuel et sublime holocauste.
Quelle ne fut pas, pendant les années de sa vie religieuse, et, plus tard, sur ce siège épiscopal, la fidélité du Bienheureux à cette règle si austère, et quels raffinements de pénitence et d'immolation n'ajouta-t-elle pas à cette rigueur elle-même ? D'ailleurs, le contraste entre cette vie si humble et si dure, et la vie facile, brillante, comblée de toutes les jouissances, qui avait été celle du saint religieux avant son entrée dans le cloître, était à lui seul une source de
cruelles épreuves. Alors déjà, dans la solitude et l'obscurité de la Chartreuse de Portes, votre futur Évêque appelait sur ce diocèse, pour le temps de son épiscopat et pour tous les siècles, les trésors de la bonté et de la miséricorde de Dieu.
Le moine possède enfin la puissance de l'exemple. Par sa vie tout entière, il enseigne les plus hautes vertus. Il est une constante et admirable révélation de la perfection de l'Evangile et de Jésus-Christ crucifié; révélation qui est comprise de tous et dont tous subissent l'irrésistible influence. Aucune éloquence de la parole n'est comparable à l'éloquence de ces solitaires qui ne parlent qu'au ciel et à Dieu, mais que la terre et les hommes contemplent dans l'admiration. Ils nous apprennent ce que peut la volonté unie à la grâce, pour élever les âmes, tremper les caractères dans la force, dominer les basses et viles passions, créer la vraie grandeur morale et rendre à l'homme, dans la victoire sur toutes les défaillances, sur toutes les servitudes honteuses, quelque chose de sa beauté et de sa souveraineté perdues.
Ces puissances de la vie religieuse subsistent toujours. Les cloîtres de saint Bruno sont toujours peuplés. La solitude tressaille encore et fleurit sous le souffle d'en haut. Gomme au temps d'Ayrald et d'Anthelme (1), les déserts de la Grande-Chartreuse voient accourir vers eux des pauvres et des riches, des inconnus et des fils de noble race, de brillants ofliciers, des généraux aimés de leurs princes. Le travail de la perfection, la prière, l'expiation, l'exemple sont tou-
(1) Saint Aiitheline, né à Clii-rniii, près de Cliambéry,, prieur de Portes, premier général de l'Ordre des Chartreux, et Evèque de Belley.
jours les puissances surnaturelles de la vie religieuse. Tous les jours^ Jésus-Christ outragé^ renié^ maudit, fait encore resplendir par elles, sa gloire, son amour et sa divinité.
Miséricordieux desseins de la Providence ! Dieu préparait ainsi Fhumble religieux à de plus hautes destinées. Votre Église, qui comptait déjà plusieurs Saints parmi ses pontifes, allait recevoir d'un nouvel Evêque une nouvelle gloire. Vers 1132, les suffrages du Chapitre appelèrent Ayrald à s'asseoir sur le siège épiscopal, fondé par le saint roi Gondran, Un manuscrit de la Chartreuse de Rome dit qu'il fallut toute l'autorité du comte de Savoie et du Pape, pour triompher de la résistance du digne fils de saint Bruno (1).
Jusqu'à nos jours, soixante-six Archevêques ou Evoques ont été donnés à l'Eglise par l'Ordre des Chartreux (2). Pendant plus d'un siècle, de 1132 à 1250, tous les Evêques de Grenoble furent choisis dans cet Ordre (3).
La mission de l'Épiscopat est en elle-même grande, difficile, bien supérieure aux ressources de l'intelligence et de l'habileté humaines. Elle serait, dit le Concile de Trente, un fardeau redoutable aux Anges
(1) La Couronne du glorieux Patriarche saint Bruno, par le R. P. Fiilgence Ceccheroni. Manuscrit du xvii'^ siècle, cité par M. l'abbé Truchet, Le Bienheureux Ayrald, Evêque de Maurienne, pag. 49'.
(2) Morozzo, Thealrum Chronologicura Sacri Carlusiensis Ordini'i.
(3) L'abbé F. A. Lefebvre, Opus laudat., tom. i, pag. 452.
cux-mômes, onus quippe Angelîcis humeris formidandum. Mais il est des temps (et nous le savons bien !) oii ce fardeau est plus écrasant^ où les erreurs et les excès demandent des répressions plus énergiques, où les peuples agités, soulevés, incertains de leurs voies, exigent une direction plus éclairée et plus ferme, où la vérité, la justice, la liberté de l'Eglise réclament de plus dévoués et de plus vaillants défenseurs.
Le xii^ siècle fut une de ces époques de troubles et d'orages. Il fut, comme notre siècle, une époque de luttes et de transformation sociale. Les peuples espèrent, en brisant le joug de la féodalité et en abaissant tout pouvoir, arriver à une civilisation plus brillante et plus féconde. Le luxe et la sensualité ont pénétré, avec les richesses, dans le cloître et dans le sanctuaire.
Abélard s'attaque à l'autorité de la foi et proclame l'indépendance et la supériorité de la raison. Arnaud de Brescia est, en plein moyen-âge, l'apôtre redouté du socialisme. Les hérétiques du midi de la France, sous prétexte de réformer les abus et les défaillances dans l'Eglise, prêchent, par la parole et par l'exemple, les plus honteux excès. Mais Dieu, qui a fait guérissables les nations et les sociétés, envoie au secours de son Eglise de grands Papes : Urbain II, Calixte IF, Alexandre III, Eugène III, puis Innocent III, et avec eux, de grands et saints apôtres, de grands et saints Evoques. Et pour ne parler (|uc des Evèijues qui furent les bienfaiteurs de ces régions, voici d'abord Anselme d'Aoste et de Cantorbéry, philosophe puissant, admirable théologien, et chantre inspiré des gloires de Marie. Enlevé, lui aussi, au cloître, malgré ses résis-
tances, pour être élevé sur le premier siège épiscopal d'Angleterre, il s'opposa comme un mur d'airain aux usurpations sacrilèges de son roi. La pauvreté, la persécution, l'exil ne purent fléchir son grand cœur. II revint victorieux de la terre étrangère ; et par son héroïque courage, il réalisa ces nobles paroles, qui doivent être la devise de l'épiscopat de tous les temps: « Dieu n'aime rien tant que la liberté de son Église. Il veut pour épouse une femme libre, et non une esclave (1) I »
Anthelme de Chignin et de Belley, de l'Ordre des Chartreux, observa avec une fidélité parfaite, sur le siège épiscopal, et au milieu de travaux prodigieux, la règle de saint Bruno. Il fut le réformateur infatigable de son clergé et de son peuple, l'ambassadeur des Papes, et le conseiller des Rois. Par sa fermeté et par l'ascendant de ses vertus, il triompha enfin de la violence et de l'obstination du Comte de Savoie ; et il laissa à son diocèse, à la Savoie et à l'Eglise, un impérissable souvenir de grandeur et de sainteté.
Pierre II, Archevêque de Tarentaise, fut un des fils les plus illustres de l'Ordre de Gîteaux. Fondateur de l'abbaye de Tamié, bienfaiteur insigne de son diocèse, envoyé tout puissant des Papes auprès des Princes et des peuples, arbitre de la paix dans l'Eglise et dans l'Etat, apôtre de l'unité et de l'autorité légitimes contre les antipapes, il fut comme l'héritier de saint Bernard, dans sa domination souveraine sur le xii*^ siècle. Sa merveilleuse influence, le nombre et l'éclat des prodiges qu'il accomplit, l'ont fait appeler (( Le Miracle de l^ univers : Miraculum or bis ».
(1) Lettre de saint Anselme au roi Baudoin.
Sans avoir reçu une mission aussi brillante, Ayrald fut digne de ses illustres contemporains. Il sut unir admirablement la fidélité à sa vocation religieuse et tous les devoirs de Tépiscopat. Il se consacra tout entier à Tinstruction de son peuple, à la direction du clergé, à la réforme des abus et à la conversion des pécheurs. Un historien de l'Ordre des Chartreux lui a rendu ce magnifique témoignage : « Par ses sages ordonnances, ses fréquents synodes et ses visites pastorales, il introduisit dans sa cathédrale et dans toutes les églises de son diocèse, tant d'exactitude, de respect et de dévotion en tout ce qui touche au culte divin, que non seulement il glorifia Dieu de son temps et édifia ses contemporains, mais que cette piété, ce respect et cette fidélité se conservent encore dans ce bon peuple après plus de cinq siècles (1). ))
Ce peuple reconnut toujours dans son Evêque le digne fils de saint Bruno. Ayrald fut fidèle à la vie de recueillement et de prière; il pratiqua l'abstinence et le jeûne, et porta jusqu'à la mort le cilice et l'habit grossier des Chartreux. Lorsque les devoirs de l'épiscopat le lui permettaient, il allait chercher la paix et le silence dans son bien-aimé monastère de Portes. Il y donnait rendez-vous à Hugues II, Evèquo de Grenoble ; et ces deux grandes âmes se retrempaient dans la ferveur et le zèle, au sein de la [)lus profonde solitude. Quaud les pieux Evêques se rendaient à la Chartreuse de Portes, ou qu'ils en revenaient, les populations accouraient sur leur passage, se jetaient à leurs pieds et leur demandaient leur bénédiction. Une des vertus qui brillèrent avec plus d'éclat dans
(Ij La Couronne du Bienheureux Patriurche sairit Bruno.
votre saint Évêque, fut la charité^ la première et la reine des vertus. Il fit de nombreuses fondations et donna à son église cathédrale plusieurs propriétés. (.( Les malheureux accouraient vers lui comme à un (( père^ » a dit le docte historien des Saints de votre diocèse, « et jamais aucun ne s'en retourna sans avoir (( reçu les secours qu'il était venu chercher. Les « revenus de son Évêché étaient la propriété des (( pauvres ; il n'y touchait pour lui-même qu'avec une (( extrême parcimonie; et ses aumônes étaient si « abondantes, qu'il semblait avoir détruit la pauvreté. (.( Les malades étaient l'objet privilégié de ses « soins (l). ))
A cette époque, les revenus des Évêques étaient, sans comparaison, bien supérieurs à ce qu'ils sont de nos jours. Il y a d'ailleurs (et qui ne le sait ici?) dans la vie humble et pauvre , dont les dépenses sont réduites aux strictes convenances, il y a, pour rÉvêque, un trésor que sa main répand sur toutes les misères et sur toutes les grandes œuvres chrétiennes.
Les moines ont été, de tout temps, les généreux dispensateurs de l'aumône, et l'Ordre des Chartreux a, dans la pratique de la charité, d'incomparables traditions. Ecoutez ces prescriptions de la règle : « Que « tous les prieurs de notre Ordre s'appliquent de tout (( leur cœur à donner largement l'aumône, selon la « richesse de leurs maisons. Nous les en conjurons par a Jésus-Christ, notre Dieu et notre Sauveur, qui s'est (( offert et donné lui-même pour nous sur l'arbre de la « croix, »
(1) M, l'abbé Truchet, Histoire hagiologique du Diocèse de Maurienne, p. 229.
Dieu a accordé à cette charité une fécondité merveilleuse. Dépouillés à la fin du dernier siècle de leurs vastes domaines^ de leurs forêts et de leurs pâturages, les Religieux de la Grande-Chartreuse ont reçu de la Providence le secret d'une liqueur plus précieuse que le baume de Galaad(l). Composée avec les brins d'herbe et les fleurs des hauts sommets, cette liqueur a multiplié leurs ressources au-delà de toute espérance. (( Par elle, a dit un éloquent Evêque, la charité (( cartusienne a coulé sans interruption des cimes c( de leurs montagnes, comme un fleuve de bénédiction (2). »
Qui pourrait énumérer les bienfaits des fils de saint Bruno dans les diocèses qui les environnent, dans la France entière, et jusqu'aux extrémités du monde ? Qui dira les églises restaurées ou construites, les écoles chrétiennes multipliées partout, les séminaires royalement dotés, les vocations religieuses ou sacerdotales encouragées et soutenues, les hôpitaux et les refuges ouverts à toutes les douleurs et à toutes les misères, les aumônes versées en secret sur les épreuves les plus cachées, ou répandues à pleines mains pour secourir les populations elles-mêmes, et enfin le concours puissant donné par une générosité inépuisable à toutes les grandes entreprises de la foi, de la piété et de l'apostolat chrétien ? Ah ! si je me taisais en ce moment, mon Révérend Père (3), dans cette fête qui est avant tout la fête de votre Ordre et de sa
(1) Jerera,, viii, 22, et xlvi, 11.
(2) Mgr Paulinier, Archevêque de Besancon, Panégyrique de saint Anthelme.
(3) I.e Révérend Père Procureur Général de la Grande-Ghartrcuse.
charité, ce peuple^ ce clergé et ce Pontife protesteraient contre moi. Si je me taisais^ les pierres de ce tombeaUj de cette magnifique chapelle, les pierres de cette cathédrale feraient entendre leur puissant témoignage et accuseraient mon ingratitude : Lapides damahunt (1).
La fermeté, le courage apostolique, unis à la prudence surnaturelle, brillèrent parmi les vertus de votre pieux Évêque. Un illustre historien des moines a dit : (.( Le cloître fut l'école permanente des grands caractères, » et un vénérable religieux de notre temps a affirmé que « la solitude est la patrie des forts. » Aucune grande mission ne peut être accomplie sans ces qualités supérieures et maîtresses; car toute grande mission suppose des périls surmontés, des difficultés vaincues ; et elle impose l'action énergique, l'abnégation et le sacrifice.
La fermeté et la prudence d'Ayrald le firent choisir avec Pierre de Tarentaise, Guérin, ancien Évêque d'Aulps, devenu Evêque de Sion, et Hubert, Evêque d'Aoste, pour rétablir la paix entre Gui, seigneur des AUinges, et les moines de l'abbaye d'Agaune, aujourd'hui Saint-Maurice-en-Valais, et défendre les droits de cette abbaye. Les médiateurs obtinrent un plein succès. Gui rendit aux Religieux toutes les propriétés dont ses ancêtres s'étaient emparés, et la charte qui règle cette restitution, appelle Ayrald : a un homme de beaucoup de prudence et de sagesse. »
Ces mêmes vertus obtinrent au saint Evêque une autre victoire. A cette époque, les usurpations des princes et des seigneurs sur les biens, et même sur les
(1) Luc, XIX, 40.
dignités et les charges ecclésiastiques, étaient très fréquentes. Alors, peut-être plus encore qu'aujourd'hui, la force primait le droit. Hurabert II, Comte de Savoie, s'était emparé de la dignité de Prévôt de l'abbaye d'Agaune, et l'avait donnée à Raymond, l'un de ses fils. A la mort de Raymond, en 4140, x\médée III avait gardé cette dignité et ses revenus, à titre d'héritage. Mais, en 1143, par un acte daté du 30 mars, et remis entre les mains du Bienheureux Ayrald, à Saint-Julien, en Maurienne, il fit aux religieux une restitution complète. Il les priait humblement de pardonner à son père et à lui-même les fautes dont ils s'étaient rendus coupables, d'inscrire le Comte Humbert dans leurs diptyques, et de célébrer chaque année un service pour le repos de son âme.
Dieu n'est pas seulement admirable dans ses Saints par l'éclat de leurs vertus, par leur fidélité à la vocation qu'il leur a faite, par l'influence bénie de leur mission; mais encore par la puissance qu'il leur accorde sur la création matérielle, par les prodiges qu'ils accomplissent, par les témoignages de la vénération des peuples et le culte que l'Eglise rend à leur mémoire et à leurs ossements : Mirabilis Deus in Sanctis suis (1).
Cette gloire de la terre, reflet de la gloire du ciel et de l'éternité, Dieu l'accorda à votre lilvêque : Et healificavit illum in gloriâ.
(1) Psalra. LXViJ, 36.
La Chronique de l'Ordre des Chartreux rapporte (ju'à l'époque des funérailles d'Ayrald, une mère de famille, dangereusement malade el abandonnée des médecins, fut subitement guérie, après avoir invoqué la protection du serviteur de Dieu.
Un ancien manuscrit de la Grande-Chartreuse, dit qu'Ayrald fut illustre par ses miracles, pendant sa vie et dans sa tombe. Le nombre des prodiges qu'il opéra fut si grand, qu'on grava sur son tombeau cette épitaphe :
ICI REPOSE AYRALD, ISSU d'uN SANG ILLUSTRE,
MOINE DE PORTES , ET l'hONNEUR DES PONTIFES ,
LUMIÈRE DE l'ÉGLISE, ET APPUI DES MALHEUREUX,
GLORIEUX PAR SA SAINTETÉ ET d'iNNOMRRARLES