‹ Discours et panegyriquesChapitre 3 sur 18 · LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

LA MUSIQUE

LA MUSIOUE

DISCOURS PRONONCÉ DANS L ÉGLISE DE SAINT-LOUIS DES FRANÇAIS, A R03IE, A l'oCCASION DE l'iNAUGURATION ET DE LA BÉNÉDICTION DES ORGUES.

Laudate eiim in chordis et orqano...

omnis spiritiis laudet Dominurri.

Louez-le sur le luth et sur l'orgue. . . que tout esprit loue le Seigneur. Psaume CL, V. 4. 6.

Éminence (1), Messeigneurs (2), Mes Frères^

La solennité qui nous assemble dans cette église est tout à la fois une fête religieuse et artistique, catholique et française.

L'illustre Cardinal qui a bien voulu apporter à cette cérémonie la joie de sa présence et l'éclat de la pourpre romaine, ces Évêques vaillants en qui je salue avec bonheur les représentants de l'Église et de la patrie, l'auditoire d'élite qui se presse dans cette enceinte nous attestent que nous sommes à une de de ces heures fortunées oii Rome et la France se rencontrent et se reconnaissent dans une union qui a

(1) Son Em. le Cardinal de Bonaechose, Archevêque de Rouen, ancien supérieur de Saint-Louis des Français.

(2) Nos Seigneurs de la Bouillerie, Archevêque de Perga, Coadjuteur de Bordeaux, Schiaffino, Archevêque de Nissa, Président de l'Académie ecclésiastique de Rome, Fonteneau, Evêque d'Agen, Caraguel, Evéque de Perpignan, Guillemin, Evêque de Gibistra, Vicaire Apostolique de Canton, Dennel, Evéque de Beauvais, Billard, Evoque nommé de Carcassonne.

fait la grandeur du passé et qui seule peut faire la sécurité et la grandeur de l'avenir.

Ces chants si beaux et si suaves que vous venez d'entendre et que vous écoutez encore, nous rappellent en effet qu'il est une harmonie plus haute, plus heureuse, plus féconde, une harmonie qui, victorieuse de toutes les épreuves, serait le présage infaillible du triomphe de la vérité et de la justice sur cette terre ; une harmonie que les catholiques salueraient dans leur enthousiasme sur tous les rivages du monde et qui ferait rayonner plus que jamais au front de notre patrie l'auréole incomparable de fille aînée de l'Eglise.

Vous me pardonnerez de n'avoir pu, en ce moment, ouvrir mes lèvres sans laisser échapper de mon cœur l'expression de ces sentiments qui sont ici dans tous les cœurs.

Mais je dois, avant d'entrer dans le sujet de ce discours, je dois saluer le Prélat distingué dont la direction intelligente et dévouée a rendu possible l'acquisition de ces orgues magnifiques, et préparé cette grande fête (1).

Je ne saurais oublier l'ambassadeur de la France auprès du Saint-Siège, qui a donné à cet établissement des témoignages nombreux de sa bienveillance, et les administrateurs dévoués qui, ont donné à cette église nationale un orgue digne d'elle et enfin l'humble et pieux chapelain chargé du culte dans cette église et dont la générosité a une si belle part dans la joie de ce jour (2).

(1) Monseigneur Druon, Supérieur de Saint-TiOuis des Français.

(2) M. Tabbé Crévoulin.

Je vous dois un témoignage tout spécial de gratitude, à Vous, Éminence, qui depuis tant d'années, avec une fidélité qui ne s'est jamais démentie, avez mis votre haute intelligence, votre puissante inlluence et votre noble cœur dans tout ce qui touche aux intérêts de cette maison de Saint-Louis dont vous êtes resté et l'appui et la gloire.

Pourrais-je ne pas remercier le facteur de ce magnifique instrument, sans contredit le plus beau, le plus puissant de ce genre que possèdent Rome et l'Italie, l'artiste, qui donne ainsi une preuve éclatante, nonseulement de son habileté et de son expérience, mais encore des généreuses inspirations d'un cœur catholique (1) ?

Mais pour répondre à votre attente et à vos désirs, je voudrais envisager le sujet de ce discours dans ses horizons les plus vastes et les plus lumineux, et vous dire ce que la musique est dans l'homme et la nature, ce qu'elle est dans l'Eglise catholique, ce qu'elle est dans l'Eglise triomphante du ciel. J'essaierai ainsi de vous faire connaître ce concert immense, universel, qui monte vers le trône de Dieu, non-seulement de ces instruments fragiles et périssables, mais du cœur de l'homme, du cœur de l'Eglise catholique et des phalanges glorieuses des élus, des anges et des séraphins : Laudate eum in chordis et organo, omnia spirilus laudet Dominum.

La base première, essentielle de l'art musical, est le rapport naturel qui existe entre les sons et l'âme

(1) M. Merklin, de Lyon.

humaine. Le but de l'art est de reproduire la beauté et d'entraîner vers elle ; la musique, par conséquent, perfectionne les sons pour exprimer, dans toute leur puissance, les sentiments de l'âme, pour élever ces sentiments et l'âme elle-même, vers la beauté parfaite.

La parole articulée excite et exprime directement les pensées ; la musique exprime et excite les sentiments et les émotions.

« Il y a, dit un philosophe de notre temps, il y a, physiquement et moralement, entre le son et l'âme un rapport merveilleux. Il semble que l'âme est un écho oii le son prend une puissance nouvelle (1). » Et saint Augustin a dit admirablement : « Je sens que toutes les émotions de notre âme ont, par une suave variété, dans la voix et dans le chant, des modes propres qui les excitent par je ne sais quelle familiarité intime i (2).

Si nous allons au fond des choses, si nous cherchons la raison de ce rapport merveilleux yt de cette familiarité intime, nous découvrons, non pas sans doute une conformité parfaite, mais d'admirables analogies entre les sons et les sentiments de l'âme.

Les vibrations de l'air qui forment les sons ébranlent et émeuvent l'âme elle-même et ses facultés.

Plus le sentiment est profond et ardent, plus il émeut l'âme, la trouble et y jette comme une confusion et un désordre. Le son est toujours, dans une certaine mesure, surtout si on le compare à la parole, vague,

(1) Cousin, D?( Vrai, du Beau et du Bien, ]ei^on ix, p. 198.

(2) Senlio... omnes effcclus ^piritus nostri pro ttnavi dirersilate Imbere propriox modns in voce alque ca7itu quorum nescin qua occulla fam iliari laie excitentur. {Conîcsa. Ub. x, Cap. 33.)

confus, et par là même, plus apte à porter l'âme dans les régions de l'infini.

Le sentiment, même le plus énergique, l'émotion, même la plus vive, subissent d'inévitables et très sensibles variations. Ils se développent, ils diminuent, ils saisissent l'âme, s'en emparent, la dominent tout entière, puis l'abandonnent et disparaissent, souvent avec d'autant plus de rapidité que leur intensité a été plus grande. Et ainsi les sons commencent, s'élèvent, s'affaiblissent; ils semblent fuir, reviennent, pour s'effacer et disparaître.

Aussi qui ne connaît, à l'accent, aux inflexions de la voix, non-seulement la personne qui parle, mais l'état de son âme ? Qui ne sait, par une expérience quotidienne, que tels sons produisent immédiatement, avant toute réflexion, et comme instinctivement, par une puissance irrésistible, des émotions de tristesse ou de plaisir, de joie ou d'angoisse ?

La voix humaine est la manifestation naturelle de l'âme; la musique doit donc développer, embellir la voix humaine. Elle s'efforce de lui donner la plus haute puissance et la plus haute perfection ; en un mot, elle s'efforce de l'idéaliser.

Elle choisit une voix au timbre pur, riche, éclatant; elle donne à ce timbre la plus grande étendue et la plus grande sonorité ; elle lui fait rendre le son le plus doux, le plus net, le plus éclatant ; et ce son sera le plus musical. Puis, pour achever cette transformation de la voix humaine, la musique emploie le mouvement, le rythme et la mesure.

Le mouvement, en effet, est la manifestation de la vie ; le rythme est la forme du mouvement, la loi des

sons^ la règle qui les enchaîne les uns aux autres comme les mots se succèdent et s'enchaînent dans le langage pour exprimer les idées .

Les effets et la puissance de la musique dépendent à un très haut degré de la lenteur ou de la rapidité du mouvement. Le même chant, exécuté avec un mouvement très lent ou très rapide, change complètement de caractère, de telle sorte qu'on ne le reconnaît plus. Ici encore la théorie de la musicjiie repose sur les phénomènes intimes de notre nature et sur les lois psychologiques. Dans l'homme, en effet, les mouvements de la vie spirituelle et même de la vie physique se succèdent avec lenteur ou se précipitent avec rapidité et avec violence, si l'âme jouit d'une paix profonde, si elle est dominée par la colère et l'indignation. Les passions ardentes, les émotions vives et profondes accélèrent les mouvements de la parole et jusqu'aux pulsations du cœur.

La mesure ajoute encore à la puissance du rythme, elle rend le mouvement plus régulier, elle divise le temps en fractions égales et, dans chacune de ces fractions de la durée, elle place un ou plusieurs sons.

L'art ira plus loin encore. Il unira plusieurs voix chantant à l'unisson et se fondant en une seule voix, et ce sera la mélodie ; ou bien il unira plusieurs voix ou plusieurs groupes de voix, faisant entendre différentes notes dans le môme ton, et il produira ainsi l'harmonie. Enfin la voix humaine sera soutenue par le concours mélodique ou harmonique des instruments, qui ne manifestent pas l'âme avec la môme perfection, qui imitent la voix humaine sans pouvoir l'égaler, et qui doivent surtout Vaccompagner selon le sens exact de ce mot.

Par tous ces moyens^ par toutes ces forces réunies, la musique obtient l'expression à laquelle le véritable artiste, dans la composition, comme dans l'exécution, ajoute la puissance toute personnelle de l'accent, qui est comme l'écho et la vibration de l'âme elle-même. Ainsi la musique, dépassant l'imitatiou de la nature, transforme, embellit la voix humaine, et la rend capable d'exprimer la beauté suprême , parfaite , infinie.

Aussi, mes Frères, ne vous en étonnez pas, il y a une musique intérieure, intime, dont la musique extérieure et sensible n'est que l'écho affaibli. Musique que l'artiste vraiment inspiré se chante à lui-même, et que, dans ses nobles découragements, il se reconnaît impuissant à traduire.

Qui donc, dans le silence et dans le calme des nuits sereines, en présence des splendeurs de la création, n'a entendu des chants qui s'élevaient peu à peu dans son âme et qui la ravissaient ?

Chants des âmes pures, qui voient Dieu à travers le voile transparent de la nature et qui tressaillent à toutes les brises d'en haut ; chants des cœurs épris de l'éternelle Beauté, en proie à la nostalgie de l'Infini ; chants d'adoration et d'amour, de supplication et d'espérance ; chants des désirs généreux qui se manifestent dans des œuvres dignes de l'admiration des hommes et des bénédictions de Dieu. c( Heureux, a dit un écrivain ingénieux et profond, heureux ceux qui ont une lyre dans le cœur, et dans l'esprit une musique qu'exécutent leurs actions. Leur vie entière aura été une harmonie conforme aux nomes éternels )) (1).

(1) Joubert, Pensées.

Que dis-je ? l'âme elle-même est un chant^ une harmonie^ un cantique incomparable à la gloire de l'artiste divin. N'est-elle pas, cette âme, un souiïle tombé des lèvres de Dieu dans un instrument fragile ? Ce souffle puissant anime l'instrument lui-même, il fait entendre un hymne magnifique, et il remonte vers le Créateur pour s'unir aux concerts du ciel et aux cantiques qui ne se taisent jamais.

« L'âme, a dit un grand théologien, l'âme est un nombre vivant et divin. Elle est parfaitement disposée, elle contient en elle-même un écho des harmonies célestes, elle résume tout ce qu'il y a de plus beau dans les harmonies sensibles et intellectuelles, et, tout ce qu'elle entend au dehors, elle le mesure d'après cette musique intérieure qui est incorruptible » (1).

D'où il faut conclure que la beauté et la perfection de la musique extérieure et sensible répond exactement à la beauté de la musique intérieure ; la beauté de la musique intérieure à la beauté de l'âme, et celleci à la beauté de Dieu.

(( Plus une parole ressemble à une pensée, a dit Joubert, plus une pensée ressemble à une âme, une âme à Dieu, plus tout cela est beau » (2).

C'est pourquoi la musique la plus puissante et la plus belle n'est pas la musique savante qui multiplie comme à plaisir les difficultés pour les vaincre. Non, c'est la musique simple, qui traduit fidèlement les grandes, les nobles, les généreuses émotions. En effet, plus l'âme est émue, plus elle est dominée par une émotion simple, unique, qui la possède tout entière.

(1) Cardinal Cusa, De meule, idinl., cap. vu.

(2) Joubert, Pe?isées.

Sous l'empire de la passion^ l'âme ne cherche pas^ elle a un cri spontané^ irrésistible qui émeut jusqu'aux entrailles. Il en est de même de l'éloquence, que le plus grand des orateurs de ce siècle a définie : « Le son que rend une âme passionnée » (1). Ce cri^ cet accent, il jaillit tout à coup, spontanément, des abîmes de l'âme et il arrache des larmes de joie, de douleur ou d'admiration.

Quand l'orateur et l'écrivain, dépourvus d'idées et d'émotions, multiplient les épithètes brillantes, les métaphores exagérées, les mots sonores et vides, croyez-le bien, c'est le signe manifeste de la décadence.

0 musiciens impuissants, vous êtes habiles peutêtre, mais vous ne possédez pas la llamme sacrée et l'inspiration du génie ! Silence à vos brillants tapages ! Ecoutez, écoutez les symphonies de Beethoven, les chants de Palestrina, les supplications de Mozart, les sanglots déchirants du Slahat de Pergolèse ! Ah 1 moi j'écoute ! c'est lame que j'entends ; elle prie, elle pleure, elle tressaille, elle chante, je la reconnais ; c'est elle, c'est la musique inspirée, j'allais dire divine. Je la reconnais^ c'est elle, c'est la beauté I

La musique exprime encore l'âme d'un peuple et d'un siècle, elle est comme la résultante des émotions, des sentiments, des aspirations d'une société ; la manifestation de sa vie intellectuelle et morale. Et par un retour nécessaire, la musique a une influence puissante sur une nation et une société. Virile, noble, généreuse, elle élève et éclaire les foules ; ardente, vaillante, héroïque, elle soutient le patriotisme, elle

(1) Lacordaire.

enllamme les cœurs^ elle anime le courage daas les horreurs des combats et les épouvantements de la mort.

Sensuelle^ languissante^ voluptueuse, efféminée, elle abaisse les âmes, elle amollit les caractères, elle avilit les cœurs, elle prête ses séductions aux convoitises honteuses, aux vices qui déshonorent et qui tuent les peuples.

La mission de la musique est donc une mission de progrès et de civilisation ; quand elle est tidèle à cette mission, elle donne à Tâme une délicatesse plus exquise, elle développe toutes ses grandes facultés, elle l'élève au-dessus des tristes réalités dans les régions lumineuses et pures de l'idéal.

Donc, ô musiciens, quand vous ne faites plus entendre l'écho des célestes mélodies, quand à la place des sentiments nobles et héroïques, des saintes et pures émotions, vous mettez des sensations abjectes et viles, vous trahissez votre sublime mission, vous êtes les ouvriers de la décadence et les profanateurs de l'art.

Mais la voix de l'homme n'est qu'une part, la plus puissante, sans doute, dans la grande harmonie de la nature. (( La création matérielle est un grand poème, dit saint Augustin: Magnum carmen » (1). Et un poète païen a dit : « Le monde est une musique, une admirable harmonie qui chante et qui loue Dieu )) (2).

Dans ce concert immense, qui, de tous les points

(1) Epist. cxxxvii.

(2) Orphée, cité par Cornélius u Lapiilo in Enist. ail Rom. Cap. I. Mundi ?/iacc/ii?ta est viusica et admirabilis cosonanlia pnvdicaiis et laudjins Deurn.

de l'espace et du temps, monte vers le trône de Dieu; toute créature a une voix : le brin d'herbe et le cèdre des montagnes^ les vagues de l'océan soulevées par la tempête, et la goutte de rosée qui brille au calice d'une Heur, le lion du désertet l'insecte qui n'a qu'un jour, le murmure des brises heureuses dans le cahue des nuits et les forêts profondes où passent les rafales de l'ouragan, l'oiseau qui redit sa note joyeuse et les grondements de la foudie ; la feuille qu'emporte le vent du soir, et les îles de lumière qui dressent leurs rivages dans l'immensité, les mondes étincelants qui mènent leur course harmonieuse sous la main du tout-puissant.

Et ainsi, sous chaque forme passagère, dans tous les rayons épars de la beauté des créatures, reluit l'exemplaire divin, dans lequel Dieu se contemple, comme dans tous les bruits de la nature qui s'élèvent et qui s'éteignent, dans les voix de tous les êtres qui commencent et qui meurent, Dieu entend l'écho de la parole qu'il se dit éternellement à lui-même.

Et comme dans un concert les notes se succèdent les unes aux autres, s'élèvent, éclatent tour à tour puis disparaissent, ainsi les voix des créatures, et les créatures elles-mêmeSj commencent, se succèdent et disparaissent dans ce concert immense ; et les siècles sont, devant l'intelligence de l'homme, comme les mesures de ce concevt, des êtres et des mondes que Dieu entend du trône immobile de son éternité.

Si, dans ce concert divin, des sons nous paraissent discordants, c'est que l'ensemble échappe à notre faiblesse ; c'est que nous n'entendons que quelques notes de cette universelle harmonie.

Et cette harmonie^ que chante-elle, sinon la gloire et la puissance du Créateur ? Car les cieux racontent la gloire de Dieu et le firmament publie l'ouvrage de ses mains. Le jour l'annonce au jour et la nuit à la nuit : Cœli enarrant gloriam Dei et opéra manmim ejtis anmmtiat finnamentum. Dies diei éructât verbum etnoxnocti indicat scientiam (1).

Une fois encore, d'oii viennent toutes ces voix et que disent-elles ? Ces voix sont l'expression de la pensée éternelle et de la parole intime de Dieu. (( Elles sont le verbe du Verbe : Verbum Verbi, » dit saint Thomas d'Aquin(2). « La création, ajoute le Docteur angélique, est la voix du Verbe : Vox Verbi. Et toutes les créatures sont comme un chœur de voix qui répètent le même Verbe. Car de même que la voix manifeste la pensée, la création révèle l'art divin » (3).

L'artiste de ce concert divin est encore le Verbe lui-même, à (jui il a été dit : « Vous avez tout disposé avec poids, nombre et mesure : Omnia in mensura et numéro et pondère disposuisti (4). « C'est la sagesse qui, selon le grand Docteur d'Hippone, a versé toutes les richesses, toutes les harmonies de Tartdans la grandeur de l'univers » (5).

Ecoutez encore le grand Athanase : « Comme le musicien, après avoir accordé sa lyre forme un concert des sons les plus divers et les plus habilement combinés, ainsi le Verbe de Dieu, ayant en ses mains

(1) Ps. XVIII, "2, 3.

(2) Conlra Gent., lib. vi, cap. 13, et cap. il, art. 13.

(3) I Dist. xxvii, q. 2, art. 2.

(4jSap. XI, 21.

(5; Saint Augustin ; de Div. quiwsl, q. 78.

— 5rî —

comme une lyre, réunit par l'action de sa puissance et de sa volonté les êtres les plus opposés et produit dans les créatures un ordre parfait et une admirable harmonie. Et lui-même demeure immobile dans le sein de son Père » (1).

Mais élevons-nous au-dessus de la nature et de l'homme, montons vers les splendeurs de l'ordre surnaturel, et voyons ce ([u'est la musique dans l'Église de Dieu.

D'abord la musique est du domaine de l'Eglise, parce que l'art lui-môme est, par son origine, par son terme suprême, par sa nature, essentiellement religieux, c'est-à-dire divin.

L'art n'existe pas sans l'idéal, et l'idéal est la beauté inénarrable de Dieu. Entendez l'allirmation unanime de la philosophie la plus haute, elle est digne d'être entendue dans une assemblée chrétienne. « L'artiste, c'est Platon qui parle, l'artiste qui, l'œil tixé sur l'Etre immuable et se servant d'un pareil modèle, en reproduit l'idée et la vertu, ne peut manquer d'enfanter un tout d'une beauté achevée ; tandis que celui qui a l'œil fixé sur ce qui passe, avec ce modèle périssable ne fera rien de beau » (2).

Et Cicéron : « J'allirme qu'il n'y a aucune beauté en tous genres, à quelque degré qu'elle soit, au-dessus de laquelle n'existe une beauté supérieure qui échappe à la vue, à l'ouïe, à tous les sens, et qui ne peut être saisie que par l'intelligence et la pensée... Phidias,

(1) Contra Gent., n. 40-44.

(2) TiméQ.

en tenant son ciseau, avait, dans son esprit la forme d'une beauté surhumaine sur laquelle il tenait les regards attachés, et qui dirigeait son art et sa main » (1). Et Leibnitz : « Les perfections de Dieu sont celles de nos âmes, mais il les possède sans bornes, il est un Océan dont nous n'avons que les gouttes... L'ordre et les proportions de l'harmonie nous enchantent ; la peinture et la musique en sont dos échantillons. Dieu est tout ordre, il garde toujours la justesse des proportions, il fait l'harmonie universelle ; toute la beauté est un épanchement de ses rayons » (2).

Si après l'affirmation du génie, vous me demandez une démonstration, je puis la prendre dans le fond môme des choses.

Les créatures sont toujours défectueuses, limitées, imparfaites. En Dieu seul est l'unité parfaite dans la variété des attributs, l'unité de la substance dans la trinité des personnes, la beauté sans ombre et sans limites dans la plénitude totale de Tètre.

Les règles de Tart ne sont pas arbitraires et changeantes, elles sont universelles et immuables, souveraines, et par conséquent supérieures à l'homme. Partout et toujours les œuvres conformes à ces règles produisent la joie, l'admiration, le ravissement de la beauté ; et l'artiste qui les méconnaît est condamné fatalement au dédain et à l'oubli.

Ces règles se résument dans l'idéal, et l'idéal est la beauté maîtresse, la source de toute vérité, de toute bonté, de toute beauté, la cansc unique, dont parle

{\)Oral., cap. 2.

^2) l liéodicée, Préface, page 5.

Platon (1). Et il ajoute : (c C'est la beauté iucrééej impérissable, indépendante du temps comme du jugement des hommes... pure, sainte, sans mélange et sans ombre, parfaite, absolue, divine enfm » (2j.

« C'est l'immuable vérité qui, selon saint Augustin, est appelée avec raison la loi de tous les arts, et l'art de l'artiste tout-puissant ». Hœc est illa incommutabilis Veritas quœ lex omnium artium recte dicitur et ars omnipotentis artificis (3).

Comment l'artiste arrive-t-il à contempler cette beauté suprême ? Sans doute, sans un labeur infatigable, et sans la méthode, le génie serait impuissant à créer un chef-d'œuvre. Mais est-ce par le labeur et l'effort que l'artiste parvient à l'idéal ? Non, mille fois non ! Le langage de tous les peuples le proclame, il y a ici une intuition, une inspiration. L'idée surgit, les ombres se dissipent, la beauté suprême se dévoile, l'artiste est ravi : il a eu, dans une heure fortunée, la vision de l'idéal, l'illumination du génie.

Aussi, croyez-le bien, l'artiste n'imite pas la nature, il l'embellit, il l'idéalise, il est vraiment créateur. Comme Dieu reproduit dans les êtres sortis de ses mains les archétypes qu'il porte dans sa pensée éternelle, l'artiste reproduit sous des formes sensibles cette beauté de Dieu qu'il a entrevue et qui, dans les œuvres du génie comme dans les œuvres du tout-puissant, rayonne à travers le prisme qu'elle fait étinceler.

Donc l'art obtient sa suprême puissance quand il reproduit avec une plus haute perfection la beauté du

il) Dialogue de Parménide.

(2) Le Banquet, Discours de Diotime.

(3) De verareligione, cap. xxix, n. 52. V. Con/'ess., lib. viii, II. 17. et de Libero arbitrio, lib. ii, n. 42.

-^ be> -

Verbe qui est la splendeur de la gloire de son Père, la forme de sa substance^ et qui porte tout dans la puissance de sa parole : Qui cum sit splendor ybrid' et forma substanticB ej us portarisque onmia vcrbo virlutu suœ{\].

Aussi, (et c'est là une nouvelle démonstration) le véritable artiste, aussi bien que le grand orateur et le poète inspiré, n'est jamais satisfait. Jamais, s'arrêtant devant son œuvre il n'a dit : « C'est bien cela ! C'est assez ; j'ai réalisé mon idéal » . Virgile ordonne que l'Enéide soit jetée au feu. Le Tasse regrette d'avoir écrit la Jérusalem délivrée. Saint Augustin déclare que le plus souvent son discours lui déplaît, Dante porte partout les angoisses de son patriotisme^ les angoisses de son âme insatiable de perfections et de beautés.

Les grands musiciens sont, plus que tous, torturés par ces insatiables désirs, étreints par ces nobles découragements. Tandis que la foule applaudit, et parle de chef-d'œuvre, de gloire et d'immortalité, l'artiste de génie écoute, par-delà les acclamations, par-delà tous les bruits de la terre, les harmonies inénarrables du ciel. Désolé, silencieux, il suspend sa lyre aux bords des lleuves de l'exil en se souvenant des cantiques de Sion (2).

D'ailleurs la musique vraiment inspirée porte l'homme dans les régions pures et lumineuses de l'inUni, sur ces sommets, oii, comme parle saint

(1) Ilebr., I, 3.

(2) Super flumina Biiliijloiiis illic scdiinus el flev'ninis, cutn rccordareriiur Sion: in salicibus, in inedio cjiis suspcndijHus oryana noslra. Ps. cxxxvi, 1, i.

Bernard, « Dieu est plus familier ». C'est pourquoi l'art, la musique surtout, est essentiellement un acte de foi, d'adoration et d'amour. Et plus la foi sera vive, l'espérance invincible, l'amour ardent, plus l'artiste sera religieux, plus il allumera dans son àmelesnobles amours, plus il obtiendra et les élans de l'enthousiasme et les auréoles de la gloire.

Puisqu'il en est ainsi, vous saisissez dès ce moment, et dans la clarté de l'évidence, ce que l'art et la musique sont dans l'Église catholique. L'art et la musique sont les auxiliaires de la religion de l'infini. La religion de l'Evangile avec ses dogmes profonds et lumineux, sa morale surhumaine, ses vertus sublimes, est elle-même l'auxiliaire, la protectrice et l'inspiratrice incomparable de la musique et de l'art. Quelles ressources la musique ne trouve-t-elle pas dans les cérémonies augustes de l'Eglise catholique ? Si la musique, unie à la poésie, constitue l'art à sa plus haute puissance, que sera-ce de la musique inspirée par le génie chrétien, s'unissant aux psaumes de David, aux lamentations des prophètes, aux hymnes et aux proses sorties du cœur embrasé des martyrs, des docteurs et des saints ? Que sera-ce quand l'orgue ajoute la variété de ses jeux et la puissance de ses accords à la poésie et à la musique des chants sacrés ?

Gomme tous ces charmes de la musique religieuse sont centuplés quand elle retentit dans le temple catholique 1 La foule remplit les nefs profondes ; les colonnes et les arceaux s'élèvent, puis se confondent, pareils à des mains qui s'unissent dans l'élan fraternel des mêmes aspirations et de la même prière. Les vitraux étincellent aux feux du jour; les peintures

reproduisent les traits de la vie des serviteurs de Dieu ; à Tautel paré de ileurs et brillant de lumière, le Pontife entouré d'une couronne de prêtres et de lévites, offre les divins mystères et l'encens monte vers le ciel avec tous les cœurs. Tout à coup des voix se font entendre, elles chantent la gloire de Dieu, les cantiques des anges dans les vallées de Bethléem, le Credo immuable de la foi catholique ; puis l'orgue élève à son tour sa voix puissante, il fait passer dans les rangs de la foule prosternée les émotions de l'allégresse, les ardeurs de l'action de grâces et les élans de l'adoration. Alors tous les fronts s'inclinent, tous les genoux fléchissent, et l'indifférent, comme autrefois le patriarche, ému encore des célestes visions, s'écrie : (( Que ce lieu est terrible ! et je ne le savais pas ; c'est ici la maison de Dieu et la porte du ciel. » Non est hic alind nui domus Dei et porta coeli (1).

Aussi la musique a été enseignée et protégée à toutes les époques de l'histoire de l'Église.

Les chrétiens des piemiers siècles firent entendre leurs chants pieux dans les catacombes, tandis que des peintures n^iïves représentaient les symboles de notre foi sur la paroi humide de ces retraites obscures. Aussi dès que l'Eglise put organiser un culte public, elle s'efforça de constituer un système musical conforme à la majesté des cérémonies sacrées. Saint Ambroise commença cette œuvre qui fut achevée par saint Grégoire le Grand. L'illustre pontife conserva presque en entier le système ingénieux de la tonalité grecque, et, parmi les modes qui en dérivent, il choisit les plus graves, ceux qui s'approchent le plus de la sainteté

(1) Gènes., xxviii, 17.

— sodé la religion chrétienne^ et il créa ainsi le plainchant, d'où est sortie, par une lente évolution, la musique moderne.

Le plain-chant, dépourvu de rythme précis, de cadence régulière, de mesure rigoureuse, paraît privé en partie de la puissance et de l'éclat du son musical ; et pourtant, il a, dans cette apparente infériorité, d'incontestables avantages. Jl s'adapte admirablement aux proses de l'Église, et ses libres allures permettent d'insister sur la parole ou la note qui touche plus vivement. La puissance du plain-chantest une preuve du triomphe de la pure mélodie et de ses rapports avec les émotions intimes de l'àme (1).

Le chant ecclésiastique, constitué par un moine élevé sur le trône pontifical, fut cultivé et perfectionné surtout par des moines, et avant tous par les fils de saint Benoît. L'office divin, chanté en chœur, sept fois par jour, imposait aux moines l'étude attentive de la musique sacrée. Aussi tous les monastères devinrent des écoles d'où sortirent la plupart des chants religieux du moyen-age.

Tous les réformateurs de l'ordre de saint Benoît, tous ses Saints et ses docteurs employèrent leur influence à cette grande œuvre ; et saint Bernard, après tant d'autres, consacra à la théorie de l'art un traité intitulé : De ratione cantus. L'orgue doit à des religieux et à l'Église ses perfectionnements successifs. Le système des notes modernes fut d'abord employé par Raboth, abbé du monastère de Corbie, et un moine italien de l'abbaye de Pompose* inventa le solfège.

(1) « Nous avons entendu des enfants incultes tirer de ces simples thèmes des effets que l'art le plus consommé eût vainement poursuivis. » Ch. Lévêque, La science du Beau, 3° partie, chap. 5.

« Mais l'art, sous cette forme magnifique, atteignit son plus haut point d'élévation au siècle appelé la grande époque, époque, en effet, illustrée par le génie sans rival de Palestrina. Rien depuis n'égala jamais la puissance, l'accent profond, la suavité ravissante de ses chants, soit qu'ils peignent les douleurs maternelles de la Vierge au pied de la croix, soit qu'ils expriment la tristesse ineffable de l'Homme-Dieu, ses angoisses mystérieuses, ses patriotiques reproches au peuple qui refuse le salut ; soit que, déroulant au sein de l'espace immense^ illimité, leurs vastes ondulations qui se suivent et s'enchaînent sans fin, ils nous transportent au-dessus de la terre, au-dessus de tous les mondes visibles, là oi^i les archanges enveloppent de leurs célestes mélodies, comme d'un voile saint, le sanctuaire oii réside l'Eternel » (1).

Mais il est dans la sainte Église une musique plus puissante et plus parfaite, une harmonie plus divine, dont celle-ci n'est que l'expression affaiblie.

Ah ! faites silence, faites silence, j'entends à travers toutes les voix discordantes du siècle, au-dessus de tous les bruits de l'industrie et de la civilisation, audes.sus des affirmations de la science et des anathèmes de Torgueil, au-dessus des accents de l'éloquence humaine, j'entends la voix harmonieuse et musicale de l'Unité. Des catacombes obscures et des arènes ensanglantées, de cette terre qui est la poussière des empires vaincus par la croix et la cendre des peuples éteints, des ossements glorifiés des martyrs qui s'émeuvent et qui tressaillent : exultabunt ossa humiliata (2) ;

(1) Lamennais, De l'art et du Itcaii, chap. 7.

(2) Ps. L, 10.

de la basilique qui abrite sous sa splendide coupole les tombeaux des Apôtres, et des ruines du Colisée ; de la prison Mamertine et du Vatican ; de l'âme vaillante des Pontifes, de l'intelligence illuminée des docteurs, du cœur immaculé des vierges; du sein des nations civilisées et des tribus sauvages, j'entends des voix qui montent : voix de la vertu et voix du sang ; voix du Midi et du Septentrion, du couchant et de l'aurore ; voix de l'espace et du temps ; elles montent, elles s'unissent dans un concert immense. Que dis-je ? c'est la voix de l'âme de l'Église, de sa foi, de son espérance, de son amour ; c'est la manifestation infaillible de la vie divine qui est en elle, c'est la voix de l'Esprit-Saint qui l'anime et qui l'inspire, la voix du Verbe toujours présent et agissant dans son sein, la voix du Père, la voix de la Trinité adorable, dont elle est le temple magnifique, vivant, immortel. Et moi, disciple de cette unité, fils et Pasteur de cette Église, je m'arrête dans le ravissement de cette divine harmonie qui déconcerte ma pensée et qui désespère ma parole

Et pourtant il faut monter encore : au-dessus des chants de la terre, essayons d'entendre les cantiques du Ciel ; en haut les cœurs : Sursum Corda !

La musique et les harmonies du ciel ! Et d'abord, pourquoi l'artiste, arrivé au terme tant désiré, l'artiste inspiré parla foi pure et vaillante, n'achèverait-il pas les cantiques qu'il a commencés dans l'exil de cette terre ? Ou plutôt, comment, libre enfin des entraves

de la chair et du temps^ pourrait-il^ dans les révélations sans voile de l'idéal^ ne pas chanter des hymnes que la terre ne connaît pas ? Les âmes ne perdent^ au sein des récompenses de la Jérusalem du bonheur^ ni leurs qualités^ ni les dons de la nature^ ni les mérites de leurs vertus. Quelle source d'inspiration pourrait leur manquer ? La beauté suprême , absolue^ éternelle ne leur apparaîtra plus dans les beautés imparfaites des créatures^ mais ils la contempleront face à face ; Facie ad faciem (1). Elle ne se révélera plus dans les visions toujours défectueuses du génie et dans les clartés de la foi ; mais le regard de l'âme plongera dans les abîmes de la substance infinie : tune cognoscam simt et cognitus sum. Le foyer unique de toute beauté n'enverra plus jusqu'aux élus quelques reflets de sa lumière ; mais dans la lumière ils verront Dieu qui est la Lumière. In lumine tuo videbimus lumen (2).

Même ici-bas^ quand la beauté apparaît^ elles'impose au cœur de l'homme^ elle l'entraîne, elle le captive, elle le possède et le ravit par l'amour, et l'amour est la passion vraiment souveraine, l'inspiration de l'art et de l'éloquence, parce qu'il est la source de l'enthousiasme. Mais qui nous dira ce qu'est l'amour dans le ciel ? Amour ardent et pur, dominant toutes les facultés de l'âme pour la ravir dans la félicité ! Amour enflammé par le souvenir toujours présent des bienfaits de Dieu, par l'intelligence parfaite des desseins de sa miséricorde, des dons de sa munificence, par la vue claire de tous les trésors de son cœur !

Qui ne le sait ? l'amour ne peut se taire, il faut

(1) I Cor., XIII, 12.

(-2) Ps. XXXV, 10.

qu'il parle et qu'il soit entendu. 0 amours défaillants et stériles^ amours troublés, impuissants et glacés de cette terre, que pouvez-vous dire en comparaison des accents de cet amour purifié, sanctifié, divinisé? Si une élincçlle de cet amour tombée dans le cœur des Saints a fait entendre dès ici-bas des accents qui ont étonné et ravi les siècles, que seront les chants d'actions de grâces et d'amour des élus qui étreindront Dieu lui-même dans un embrassement éternel, les accents des cœurs perdus tout entiers dans le sein du Dieu qui est tout amour : Deus charitas est (1).

Si, dans cet exil, les âmes pures ont des visions plus parfaites : Beau mundo corde, quoniam ipsi Deum videhunt (2), alors les âmes entièrement purifiées dans ces ardeurs de la charité, iront éternellement, en chantant les canticjues de leur félicité, sur les chemins semés de tous les lis de l'innocence glorifiée : Psallam et intelligam in via immaculata{^).

Et de ces visions, de cet amour, de ces chants euxmêmes naîtra la béatitude parfaite.

Béatitude de l'intelligence qui sera enfin rassasiée dans les apparitions de la gloire : Satiahor cum apparuerit gloria tua (4).

Béatitude pareille à un torrent qui bondit des hautes cimes, et dont les flots inépuisables et pressés rempliront tous les cœurs des félicités de la vie divine : torrente voluptatis tuœ potabis eos quoniam apud te est fonsvitœ (5).

(1) I Joan., IV, 8.

(2) Matt., V, 8.

(4) Ps. XVI, 15.

(5) Ps. XXXV, 9, 10.

Béatitude de la sécurité parfaite et de la paix sans mélange : Stantes ermU pcdcs nosfri in atrin tu la Jérusalem (1).

Croyez-vous que ces âmes, dont toutes les facultés seront satisfaites, tous les désirs réalisés, pourraient être silencieuses et ne pas offrir à Dieu l'hymne de leur adoration, de leur reconnaissance et de leur amour?

Quelle sera la puissance et la perfection de ces chants ? Ici-bas le bonheur "passe, pareil à l'éclair qui brille et qui disparaît dans la nuit froide et sombre, il ne peut satisfaire nos cœurs. Là-haut, la possession du bien suprême répondra à toutes les espérances, à tous les désirs et à toutes les aspirations des âmes. Ici-bas, l'expression manque aux sentimentsde l'homme et surtout à ses joies. « Le cœur de l'homme, a dit un grand écrivain, est une lyre oi^i il manque des cordes, et où il faut faire entendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs » (2). Au ciel Dieu mettra sa toute-puissance au service de ses serviteurs glorifiés, (( et il fera la volonté de ceux qui le craignent » (3).

Ici-bas tous les chants s'arrêtent ; tous les chants, surtout les chants heureux, s'éteignent dans les sanglots. Là-haut les cantiques de la félicité sont éternels. Les générations auront poussé les générations, comme les vagues poussent les vagues dans l'immensité de l'océan ; les temps ne seront plus ; ces canti({ues de la félicité commenceront toujours.

Et pourtant ne craignez pas la monotonie de ces

(1) Ps. cxxi, 2.

(î) Cliîiteaubriand, Gcnùc du rlirislinvisivo.

(3j Vnlnnlntcm limon linm ac fuciet. l's. r.xi.iv, 19.

chants célestes^ car il y aura pour eux^ comme pour les élus et les anges, des degrés et une hiérarchie, et nous irons éternellement de cantique en cantique comme de clarté en clarté : Tramformamur a claritate in claritatem (1). Et ce sera toujours un cantique nouveau : Cantabant canticum novum (2).

D'ailleurs, a dit Lacordaire : « Tamour n'a (ju'un mot, et en le redisant toujours il ne se répète jamais ».

Non, non, l'oreille de l'homme n'a jamais entendu de telles harmonies, et jamais elles ne sont montées, même par un pressentiment lointain, jusqu'à son cœur. Nec auris audivit, nec in cor hominis ascendil (3).

Mais (|ui chantera dans l'Eglise triomphante du ciel?

(( Les Séraphins, dit le prophète Isaïe, se tenaient debout autour du trône et ils criaient l'un à l'auîre : Saint, saint, saint est le Seigneur, le Dieu des armées, toute la terre est remplie de sa gloire » (4).

Saint Jean a entendu les voix « d'une multitude d'anges » : Et audivi vocem angelorum muUorum in circuitu throni. Et ils étaient des milliers de mille, et ils disaient : « l'Agneau qui a été immolé est digne de recevoir la vertu, la divinité, la sagesse, la Ibrce, l'honneur, la gloire et la bénédiction » (o).

Car les Anges ont un langage, comme l'aflirme l'Apôtre saint Paul (6j. Et selon la doctrine de saint

(1)11 Cor., m, 18.

(2) A.poc., V, 9.

(3) I Cor., II, 9.

(4) Is,, Yi, 2, 3.

(5) Apoc, V, 12, 13.

(6j I Cor., xiii, 1.

Thomas d'Aquin ils parlent à Dieu^ ils l'adorent^ ils le louent^ ils le bénissent, ils lui adressent leurs supplications (1). Les Anges communiquent entre eux par la parole, non par une parole sensible, mais par une parole spirituelle et absolument indépendante de la matière, et les Anges supérieurs dans la vision et dans la gloire illuminent les anges des degrés inférieurs (2).

Tous les élus s'uniront au concert des Anges, mais les vierges chanteront un cantique réservé, elles formeront le cortège d'honneur de l'Agneau divin. «J'ai entendu, dit le prophète de Pathmos, une voix venir du ciel, pareille à la voix des grandes eaux et à la voix d'un grand tonnerre, et la voix que j'entendis était semblable au son que font entendre plusieurs joueurs de harpe qui touchent leurs instruments et ils chantaient comme un cantique nouveau devant le trône, et nul ne pouvait chanter ce cantique, sinon les cent quarante-quatre mille qui ont été rachetés de la terre parce qu'ils sont vierges, et ceux-là suivent l'Agneau partout où il va » (3).

Bien plus, après la résurrection, les élus loueront Dieu avec une voix sensible et corporelle et ils jouiront des chants de ces voix transformées et glorifiées (4). C'est ainsi que le Divin Maître après la résurrection parla en réalité et qu'il entendit. Ce serait d'ailleurs une imperfection pour les corps glorieux de ne pouvoir s'unir aux cantiques de l'âme ; et la joie qui

(1) Summ. Il» l-^, qiKcst. 107, art. 3. — Suarez, in :-""" Part. .S. Thiiinac, De oralione, ib. i, caj). iv, cl v.

(2) Ibid., qiuest. 106 et 107. De veritate q. 9 et 22. Suarez. De statu Beatoruui, lib. vi, cap. xii.

(3) Apoc. XIV, 2, 3, 4.

(4) S. Thomas, In i Sent-, Disp. xnv, q. 2, 2, art. i,q. 4, et in ii Sent., disp. Il, q. 2, ad 6.

naîtra de ces chants, dit ua grand théologien^ sera en quelque sorte spirituelle et très appropriée à l'état des bienheureux (1).

Toutes les créatures uniront leurs voix à ces chants du ciel. Après avoir parlé des cantiques des anges devant le trône de Dieu^ saint Jean^ le prophète des dernières visions s'écrie : « J'ai entendu toutes les créatures qui sont sous le ciel et sur la terre et sous la terre, et toutes celles qui sont dans la mer..., et je les ai entendues toutes, et elles disaient : Bénédiction, honneur et gloire et puissance à Celui qui est assis sur le trône et à l'Agneau dans les siècles des siècles » (2).

Mais quelle sera cette harmonie, quel sera ce concert, lorsque le monde aura été renouvelé dans la lumière et dans la gloire pour le bonheur des élus, afin que leur œil corporel, qui ne peut atteindre l'essence divine en elle-même, puisse du moins la contempler dans des œuvres plus dignes de sa puissance et de sa majesté ? (3) .

Alors Dieu accomplira cette promesse. « Je vais créer de nouveaux cieux et une nouvelle terre, l'ancienne forme sera oubliée, la tristesse ne pèsera plus sur vos cœurs, vous serez dans la joie et le tressaillement de la vie pleine pendant l'éternité )) (4).

Alors « la lumière de la lune sera égale à celle du soleil, et la lumière du soleil sera comme Péclat des sept jours » (5).

(i) Suarez, in o»'" Part. S. Thomae, Disp. xlvii, art. 4, sect. 6, n. 8, 12, etc.

(2) Apoc, V, 13.

(3) S. Thomas, Supplem., q. xciv, art. 1.

(4) Is., Lxv, 17. Lxvi, 22.

(5) Is., XXX, 26.

Alors les fleurs de tous les mondes seront réunies daps un même jardin^ sous les regards de Dieu et des Saints. Alors tous ces navires de feu qui flottent dans l'espace immense seront réunis au port de l'éternel repos (1). Alors ces astres innombrables devant lesquels la terre n'est qu'un grain imperceptible de poussière, ces astres transfigurés, resplendissants, apparaîtront tous à la fois et toujours aux regards ravis des élus.

Mais il faut mettre fin à ce discours ; aussi bien la parole humaine expire dans l'impuissance, à ces hauteurs où nous sommes parvenus .

Ne pensez pas que j'aie oublié un instant le magnifique instrument qui est l'objet de cette fête. Tout ce que j'ai dit, je l'ai dit à sa louange. Tout ce que j'ai dit démontre qu'il est le roi des instruments parce qu'il est, après la voix humaine, l'expression la plus élevée, la plus puissante de la musique de l'homme et de la nature, de la musique de l'Eglise catholique et de la musique du ciel.

L'orgue, en effet, interprète admirablement les joies et les angoisses de l'homme : il chante, il pleure, il gémit, il a ses voix humaines. Il imite, en les idéalisant, les voix de la nature : il chante comme l'oiseau dans le feuillage, il murmure comme le vent du soir, il gronde comme l'ouragan, il éclate comme la foudre.

Il est l'instrument religieux par excellence. Comme ici, sous vos regards, il s'unit par ses formes architecturales et par ses riches sculptures à la beauté du temple ! Il soutient les chants sacrés, il remplit les vastes nefs, il traduit les émotions de la piété, les

(1) s. Tliomas, Supplem., q. iciv, art, 2.

élans de respérance, les ardeurs de l'amour, l'effroi du pécheur, les gémissements du repentir et les appels déchirants à la miséricorde intlnie.

Plus que tout autre instrument enfin, il reproduit les chants du ciel, les divines mélodies, et il a ses voix célestes.

Aussi quand j'entends — je l'entendais il y a quelques instants, et je vais l'entendre bientôt — l'orgue retentir sous la main de grands artistes, alors les pieds encore attachés à cette terre de boue, l'âme encore captive des ténèbres et des angoisses du temps, je tressaille comme l'exilé qui a entendu de loin les chants de sa patrie perdue et j'aspire au jour sans déclin, aux visions sans ombre, aux harmonies sans dissonance, aux cantiques qui ne finissent jamais dans l'extase de la félicité sans mélange et sans fin. Ainsi soit-il.

Page 1