DISCOURS PRONONCÉ DANS LA CATHÉDRALE DE NANCY LE 3 MAI
Et resedit qui eral mortuus et cœpit loqui et dédit illum mairi suas.
Et celui qui était mort se leva, et il commença à parler, et Jésus le rendit à sa mère. Luc, vu, 15.
Aucune d'entre vous, Mesdames, n'a pu, sans être profondément émue, lire, dans le texte de nos Evangiles, le récit simple, mais admirable de la résurrection du fils de la veuve de Naïm.
Le Sauveur parcourait la Judée, répandant sur son peuple ingrat et obstiné toutes les lumières de son intelligence divine, tous les prodiges de sa puissance et tous les trésors de son cœur. Un jour, aux portes d'une cité, il rencontre sur son chemin le convoi qui conduisait à sa dernière demeure le fils unique d'une veuve désolée, et la mère suivait le convoi en pleurant. Le Divin Maître s'émeut à la vue d'une aussi grande douleur ; il dit à cette mère : a ne pleurez pas », et il lui rend son fils plein de vie.
Jésus-Christ, Mesdames, Jésus-Christ passe sans cesse dans le monde ; il passe à travers nos illusions
qui meurent, nos espérances si courtes et nos longues douleurs , à travers les berceaux et les tombes. Depuis l'heure bénie oii il est apparu à la terre, bien des jeunes gens saisis dans la mort par la main miséricordieuse du Fils de Dieu sont revenus vivants aux bras de leur mère. Combien d'autres encore, après avoir livré leur intelligence à toutes les erreurs, leur cœur à toutes les profanations, sont remontés par le repentir vers la foi, vers la pureté et vers Dieu, parce que leurs mères ont pleuré sous les regards et aux pieds de Jésus-Christ !
IMais parmi ces résurrections dues aux prières et aux larmes des mères, nulle n'est restée plus illustre dans les annales de rE;.;lise que celle dont le souvenir vous rassemble aujourd'hui dans cette enceinte et au pied de cet autel (1).
Sainte Monique a vu son fds périr à la vie de la foi et de la grâce divine. Pendant dix-sept ans elle a prié et pleuré en poursuivant avec une invincible constance, malgré les ténèbres et la mort, l'enfant ([u'elle avait perdu. Jésus-Christ s'est ému en présence de cette grande douleur. De sa main miséricordieuse, il a saisi Augustin dans son cercueil et il l'a rendu à sa mère. Augustin s'est levé dans la puissance et la gloire de la sainteté ; il a parlé, et depuis quatorze siècles l'Eglise catholique écoute dans le ravissement les accents de la science, de l'éloquence et du génie, la parole de ce fils ressuscité par les prières et les larmes de sa mère : et resedii qui erat mortuus et cœpit loqui et dédit illum matri suœ.
(1) Nous ne saurions trop recommander aux mères chrétiennes la lecture de l'admirable Ilistoiro de sainte Monique, par M. l'abbé Bougaud, vicaire général d'Orléans,
Aussi tous les siècles fidèles ont reconnu^ en traits admirables', dans la mère d'Augustin, les douleurs, la puissance et les joies de la maternité chrétienne.
Ces douleurs, cette puissance et ces joies, seules. Mesdames, vous les pourriez bien dire; car seules, vous les pouvez bien comprendre. Et tandis que mes lèvres s'ouvrent pour en retracer le tableau froid et décoloré, je sens, des profondeurs de mon âme, monter une émotion dont je ne puis me défendre et qui faildevant vous, en ce moment, hésiter ma parole.
Cependant je me rassure, il me semble que je pourrai aller jusqu'à vos cœurs, et trouver des accents capables d'y porter la consolation, la paix, la céleste espérance. Dans ce mois consacrée Marie, à la veille de la fête de sainte Monique, je sens qu'une double maternité me protège et j'implore avec vous, dans l'élan d'une confiance sans bornes, la mère d'Augustin et la Mère de Jésus.
Rien de vraiment grand et de vraiment fécond icibas sans la puissance et la consécration de la douleur. Nous-mêmes nous ne sommes rien que par nos souffrances et nos larmes. Si un bonheur continu, incessant, se mêlait à la trame de notre vie entière, l'ensemble de nos devoirs ou le malheur de nos frères ne trouveraient en nous que les esclaves impuissants et avilis de l'indifférence et de l'égoïsme. S'il en est ainsi de tous les cœurs, que sera-ce du chef-d'œuvre de la bonté de Dieu, du cœur d'une mère chrétienne ? Ah ! Mesdames, si vous n'avez rêvé de la maternité que
— Tôles joies et la gloire, laissez-moi vous le dire, avec l'autorité sacrée de mon ministère , vous avez méconnu la vocation qui vous a été faite, vous ignorez le mystère profond et divin de votre destinée.
Aussi, combien sainte Monique a souffert !
La douleur l'accueille au seuil de cette maison oii elle apporte une pureté virginale à un époux qui en méprise la valeur céleste, oii elle apporte le trésor d'une foi ardente à qui en rejette les enseignements divins, oxi elle donne, dans un dévouement sans réserve, une âme douce et aimante à qui la désolera pendant de longues années par des épreuves d'autant plus cruelles qu'elles doivent rester secrètes et ignorées.
Lorsque Dieu paraît lui avoir accordé la réalisation de ses plus chères espérances, lorsque ses enfants grandissent autour d'elle et que déjà elle devrait jouir des fruits heureux de la sollicitude incessante dont elle a environné leurs premières années, voici venir l'heure des grandes douleurs.
Comme elle a veillé pourtant sur l'innocence de ses enfants 1 Gomme elle s'est émue à la première apparition du moindre péril qui menaçait leurs âmes !
Celui qui devait la faire souffrir davantage est celui qu'elle a le plus aimé, sous l'influence de cette sympathie mystérieuse qui lie plus étroitement tout cœur généreux, et surtout le cœur des mères, au cœur qui leur demande les plus douloureux sacrifices. Dieu voulait aussi, sans doute, donner à Augustin, dans cette préférence de la tendresse maternelle, un asile assuré, un dernier refuge contre les égarements de son âme ardente et passioanée.
Plus tard^ quelles cruelles angoisses lorsque Augustin s'éloigne^ — vous avez connu ces angoisses de sainte Monique^ Mesdames, ou vous les connaîtrez un jour, — lorsqu'il va exposer, loin des regards de sa mère, cette âme qu'elle sait capable d'atteindre, comme d'un bond, aux limites extrêmes du mal, ou de s'élever, dans les ardeurs de la foi et de l'amour divin, jusqu'à l'héroïsme des plus sublimes vertus !
Elle a entendu retentir à l'oreille de son fils la négation de l'incrédulité, les sophismes de l'hérésie ; elle voit, dans l'insomnie de ses longues veilles, toutes les voluptés passer sans cesse en sollicitant de toutes leurs séductions le regard d'Augustin et son cœur de treize ans.
Bientôt après, lorsqu'elle a découvert dans l'âme de son fils la première flamme des passions mauvaises, cette flamme qui ne s'éteindra que sous les flots de ses larmes, comme elle a souffert, prié et pleuré ! Ses angoisses deviennent plus cruelles encore. Elle conduit elle-même Augustin dans la cité voluptueuse de Carthage, parmi cette jeunesse que tous les plaisirs entraînent et captivent, sur ces doux rivages de l'Afrique, dans ce climat enchanteur et sous ce ciel de feu ! Hélas ! les pressentiments de sa tendresse ne l'avaient pas trompée. C'est là que la pureté de son fils disparaît dans des liens coupables ; les ténèbres grandissent et la foi s'éteint peu à peu dans son âme captive de l'erreur et du mal. Monique assiste à ce naufrage ; elle voit périr dans le cœur de son fils tout ce qu'elle lui avait appris à adorer et à aimer ! Elle voit cette intelligence, vide de toutes les croyances, accepter le joug d'une hérésie immonde, qui cache,
sous ses voiles trompeurs^ des mystères d'ignominie et qui séduit les esprits hardis par le prestige de l'indépendance et les promesses d'une régénération qu'elle prétend apporter au monde. Ici, Augustin luimême se reconnaît impuissant à nous redire les douleurs de sa mère. « Elle a versé sur moi, s'écriet-il, plus de larmes que les mères n'en ont versé jamais sur les cercueils de leurs fils. »
Alors Monique, s'élevant au-dessus d'elle-même, chasse son fils de sa présence et de sa maison. Mais elle n'y peut tenir longtemps, et, fortifiée par un songe prophétique, elle reçoit son fils auprès du foyer si attristé par cette absence et sur son cœur brisé.
La gloire dont Carthage a couronné sa jeunesse ne suffit plus à Augustin ; il tourne ses regards vers Rome, non pas vers la Rome chrétienne telle que nous l'avons admirée, transfigurée par la puissance de l'Eglise, consacrée par le sang des martyrs et les ossements glorifiés des Saints, par les vertus héroïques de ses Pontifes et enveloppée dans la splendeur de ses fêtes, mais vers Rome encore païenne par son luxe, sa corruption, et par les sanctuaires de ses divinités honteuses. Aussi, malgré la résistance de son fils, Monicjue veut le suivre au milieu de ces périls. Quand Augustin trompe la vigilance de sa tendresse et l'abandonne, quand après une nuit d'angoisses, le matin venu, elle ne trouve plus sur le rivage le vaisseau qui a emporté son fils loin d'elle, elle devient folle de douleur : c'est le mot d'Augustin : insaniehat dolore (1).
Un instant abattue, elle se relève bientôt dans l'élan de son amour et, malgré les fatigues du voyage,
(1) Confcss., liv. V, cliap. 8.
malgré les tempêtes, elle va chercher son fils à Rome, et, ne le trouvant pas, elle le poursuit jusqu'à Milan, à travers les Apennins et l'Italie presque entière.
Mais les douleurs seraient-elles la seule part de la maternité ? Cette mère, dont les amertumes se multiplient sans cesse, ne retrouvera-t-elle pas son enfant? Oh ! oui : Dieu le lui rendra, mais purifié dans le repentir, illuminé par la foi et portant, sur son front pâli encore par les veilles laborieuses de la science et par les luttes de son âme, la couronne du génie et l'auréole de la sainteté. Elle retrouvera ainsi son enfant parce qu'elle a consacré, avec une invincible persévérance, à le ramener à Dieu, toutes les puissances de la maternité chrétienne.
Votre première puissance. Mesdames, c'est votre foi. Sainte Monique avait reçu la foi dans les eaux régénératrices du baptême ; mais elle l'avait développée et affermie en puisant sans cesse aux sources divines des bonnes œuvres et de la prière, dans ces conversations perpétuellement renouvelées avec Dieu. Sous le souffle des douleurs^ elle l'a répandue dans l'âme de son fils, comme le flot qui déborde et s'épanche d'un vase qu'il a rempli. Elle le savait, cette foi seule pouvait sauver Augustin. Ces souveraines clartés et les joies ineffables qu'elles apportent étaient seules capables de remplir ce cœur inquiet et agité que rien ne pouvait satisfaire, ni les applaudissements de la foule, ni les conquêtes de la science, ni les émotions de la parole, ni les éblouissements de la
gloire^ ni l'enivrement des plaisirs. Aussi^ elle présentait à son fils^ dans le spectacle de sa vie entière, l'admirable perfection de la foi^ en face des honteuses dégradations de l'erreur qui retenaient sa grande âme captive.
Votre foi aussi, Mesdames, votre foi n'est point à vous seulement. Elle est à cet enfant qui passe de vos bras dans son berceau et qui recevra de votre cœur et de vos lèvres ces croyances protectrices que rien ne pourra éteindre, parce qu'elles lui viendront de la parole et de l'amour de sa mère.
Votre foi, elle est à cette jeune fille qui bientôt ira loin de vous, dans une famille qui n'est pas la sienne, sous un toit qui n'a pas abrité ses premiers jours. Gettejeune fille reprendra les chemins souvent attristés que vous avez suivis ; mais elle emportera, pour se fortifier toujours, le souvenir de vos vertus, de votre foi généreuse et vaillante.
Votre foi, elle est à votre époux. Et lorsque son indifférence attristera et fera hésiter le regard de vos enfants, vous environnerez votre famille entière des splendeurs célestes de l'Evangile, de tous les parfums divins de votre piété. Elle est à ce jeune homme qui sent passer en lui je ne sais quels frémissements qui étonnent son adolescence, à ce jeune homme qui vous quittera bientôt pour aller exposer au milieu des périls du monde la virginité de son âme et la tendresse de son ca'ur. Oui, elle est à lui. Un jour, peut-être au soir d'une de ces fêtes dans lesquelles a péri sa vertu, au milieu des plaisirs qui lui ont appris à mépriser vos angoisses et vos larmes, ou bien encore à l'heure des défaillances et du malheur, vous clierchant auprès
de lui et ne trouvant plus cette aiïection qui seule ne trompe jamais, il tombera à genoux et il dira : Je vous remercie^ ô mon Dieu, de vous être révélé à moi dans le souvenir de la foi et de la piété de ma mère !
Votre puissance^ Mesdames^ elle est dans votre espérance chrétienne. Que serions-nous sans l'espérance ? Qu'est-ce que cette terre, qu'est-ce que cette vie, mon Dieu, sans l'espérance '^ Il y a tant de mères qui pleurent, que pourraient-elles devenir ^ elles n'espéraient plus ?
Aussi, voyez quelle fut l'espérance de la mère d'Augustin. En vain, les passions grandissent dans l'àme de son enfant, en vain, il s'en va jetant à toutes les profanations les dernières lleurs de son innocence, en vain il rivera plus étroites les chaînes de ses affections coupables, les chaînes de l'erreur et de la volupté, sainte IMonique espère toujours. Elle ira partout, poursuivant son enfant qui s'égare, parce qu'elle sait que tôt ou tard il lui sera rendu.
Lorsque la pureté et la foi auront péri dans le cœur d'Augustin, quand enfin l'espérance elle-même de sainte Monique semble près de la trahir, parce que son fils résiste toujours, elle interroge la bonté de Dieu, elle interroge ses ministres blanchis dans les luttes de l'Église et dans le gouvernement des âmes. Elle entend tomber des lèvres d'un grand évêque ces paroles que désormais aucune mère chrétienne ne pourra plus oublier : « Il n'est pas possible que l'enfant de tant de larmes périsse. »
Et vous, Mesdames, vous qui pleurez^ est-ce que vous n'espéreriez pas ? Ah 1 quand vous réuniriez, comme en un trésor incomparable, tout ce qu'il y a
de miséricorde et de tendresse dans le cœur de toutes les mèreSj ce ne serait encore qu'une goutte d'eau en comparaison de l'océan sans rivages de la miséricorde du Dieu qui a dit : « Est-ce qu'une mère peut oublier « son enfant^ et n'avoir pas pitié du fils de ses entrailles ? « Et si elle oubliait son enfant^ moi je ne vous oublierais « pas (1). »
Votre puissance, Mesdames, c'est votre immolation. L'immolation, c'est la suprême puissance, une puissance qui ne connaît pas d'obstacle. La vertu de l'homme ne peut aller plus loin, et son cœur ne peut monter plus haut. Que dis-je, l'immolation, le sacrifice librement accepté est une force si admirable que Dieu lui-même l'a demandée aux ombres de cette terre, à la faiblesse et aux épreuves de la nature humaine. Aimer, c'est se donner; se donner, c'est souffrir ; souffrir, c'est tôt ou tard triompher !
Je vous ai déjà dit que sainte Monique a souffert. Elle s'est jetée, si je puis ainsi dire, dans la douleur, comme bien des mères qui se disent chrétiennes, se jettent dans les joies et les fêtes mondaines, tandis que leurs enfants s'en vont à d'autres fêles et à d'autres plaisirs qui déshonorent leur vie et qui tuent leurs âmes. Et à cette mère admirable, rien n'a coûté pour sauver son enfant, ni le sacrifice de sa fortune, ni l'exil loin du sol natal, ni la solitude au milieu du tumulte des grandes cités, ni les voyages malgré les barrières de la mer et des montagnes. Elle poursuit son enfant, elle le poursuit partout, elle souffre toujours, elle s'immole toujours.
Votre puissance enfin, Mesdames, c'est votre prière
(1) Is., XLIX, 15,
dans votre héroïque immolation, c'est la prière qui monte de vos cœurs brisés comme l'encens qui monte du sanctuaire et de l'autel. Croyez-vous que Dieu pourra résister au sacrifice d'une telle mère, à ces périls affrontés sans pûlir, à cette constance que rien ne décourage, à ces torrents de larmes ? Pourra-t-il résister à cette mère qui veut sauver son enfant ? Croyez-vous qu'elle ne trouvera pas un jour, au fond de ses entrailles déchirées, un de ces sanglots, un de ces cris que nul cœur humain ne peut entendre sans tressaillir ? Ah ! vous. Mesdames, je le jure sur tous vos cœurs émus, vous ne résisteriez pas, et Dieu est meilleur que vous.
Ecoutez Augustin : a Si je préfère la vérité à tout, si jt; n'aime qu'elle, si je suis prêt à mourir pour elle, c'est à ma mère que je le dois ; Dieu n'a pu résister à ses prières (1). » « 0 mon Dieu, si vous ne m'avez pas abandonné, c'est que ma mère pleurait jour et nuit, et qu'elle versait pour moi en sacrifice tout le sang de son cœur (2). » « Vous auriez, mon Dieu, s'écrie-t-il encore, vous auriez repoussé une mère dans le mouvement le plus sacré et le plus divin de son cœur ! Oh ! mon Dieu, cela n'est pas et ne sera jamais. Vous entendiez ma pieuse mère et vous vous prépariez à l'exaucer selon l'ordre de votre immuable amour (3). »
Aussi, nous touchons à la joie dans la récompense et le triomphe de la maternité chrétienne.
(1) Confess., liv. ii, chap. 20.
(2) Ibid., liv. V, chap. 7.
(3) Ibid., liv. V, chap. 9.
C'est un ravissant spectacle pour toute âme qui a conservé les inspirations de l'honnêteté naturelle et les lumières de la raison humaine^ c'est un beau et ravissant spectacle que les luttes d'un cœur qui^ longtemps captif de l'erreur et abaissé dans les vils plaisirs des sens, retrouve, par des élans de plus en plus généreux et rapides, la beauté céleste de l'innocence et les sommets rayonnants de la vérité. Vous, Mesdames, vous êtes plus sensibles encore à ces joies si pures, parce que Dieu a mis dans votre nature des élans admirables vers tout ce qui est grand et beau, parce qu'il a déposé, au fond le plus intime de votre être, je ne sais quelle source réservée et intarissable de pitié, de miséricorde et de tendresse.
Mais si la femme qui assiste à cette résurrection est une chrétienne qui connaît le prix du sang du Calvaire, qui vous dira son bonheui* '^ Ah 1 le corps peut se dissoudre sous les étreintes de la maladie et dans la corruption du tombeau ; les chefs-d'œuvre du génie, les merveilles de la civilisation peuvent disparaître sous les pieds des barbares ; les tempêtes populaires peuvent emporter aux abîmes les trônes et les couronnes ; les astres peuvent s'allumer et monter à l'horizon ou s'éteindre dans les espaces vides et sombres ; qu'est-ce que tout cela en présence de la perte ou du salut d'une âme toute couverte du sang de Jésus-Christ ?
Et si cette chrétienne est une sainte, si sa pureté est sans tache, si sa foi est une révélation du ciel, si la mortiiication immole sa chair en de sanglants sacri-
fices^ si sa charité l'élève jusqu'aux inspirations héroïques et jusqu'à la folie de la croix ', si cette sainte est une mère, si ce qu'il y a de plus doux et de plus fort dans l'ordre de la nature s'unit à ce qu'il y a de plus fort dans les communications divines ; s'il s'agit, pour cette mère et cette sainte, de l'âme de son enfant, et si cet enfant est Augustin, qui pourrait vous dire son bonheur ?
Quelques-unes d'entre vous, Mesdames, ont placé un jour leur maia tremblante d'émotion sur la poitrine d'un enfant qui allait mourir. Quand personne n'espérait plus, dans ce silence déchirant que nous connaissons tous, vous demandiez encore une dernière espérance au dernier battement de son cœur !
Ah ! si, en cet instant, ce cœur avait tressailli sous votre étreinte maternelle ; si ses regards se ranimant s'étaient arrêtés sur vous ; si votre enfant revenant à la vie, ouvrant ses lèvres desséchées par l'agonie vous avait dit ; ce Me voici, consolez-vous, je ne vous quitterai pas ! » quels transports de joie auraient succédé aux angoisses de votre désespoir 1
Mesdames, pendant dix-sept ans, sainte Monique a tenu sa main sur le cœur de son fils qui périssait, non pas seulement à la vie passagère, attristée et languissante de cette terre, mais à la vie qui est Dieu luimême ; et un jour, son fils se lève de cette tombe de l'erreur et du péché, où elle l'avait comme embaumé dans ses larmes !
Quelle joie et quelles actions de grâces lorsque Augustin, déjà touché par le repentir, brise les liens illégitimes qui l'avaient si longtemps asservi, et lorsque celle qui les lui avait imposés va ensevelir son repentir
dans le silence et dans les austérités de la vie religieuse !
Quel terme heureux de tant d'épreuves, lorsque Augustin^ vaincu enfin par les prièresde sainte Monique, laisse là, dans ce jardin qui se voit encore, le livre qui a dissipé ses dernières ténèbres, accourt et se jette en pleurant dans les bras de sa mère !
Quelle paix suave dans cette solitude de Cassiacum, à laquelle Augustin va demander le silence et le recueillement pour se préparer à la fête et à la régénération de son baptême !
Qu'ils sont admirables ces entretiens où, dans leur ardeur de savoir, Augustin et ses amis touchent aux vérités les plus hautes, ces entretiens que sainte Monique réjouit de sa présence, et oii le rayon de sa foi précède souvent l'essor du génie !
Mais bientôt Augustin méprise et rejette ce qu'il a tant aimé. Les triomphes de la parole, les rêves de l'ambition, l'éclat de la gloire humaine ne le touchent plus ! Sainte Monique retourne avec son fils vers la patrie qu'elle avait abandonnée pour le ramener à Dieu, et, au moment de quitter les rivages de l'Italie, elle meurt, laissant à l'Église un grand docteur et un grand saint dans cet enfant qui lui a coûté tant de larmes.
Serait-ce là, Mesdames, le dernier terme des joies de celte mère ? Cette vallée des douleurs renfermeraitelle dans ses limites étroites vos suprêmes espérances? Ah ! ne le croyez pas ! Du haut du ciel, et dans le repos qui est au sein de Dieu, dans cette lumière incréée qui n'a plus d'ombres, sainte IMonique a vu .son lils couronné par Tonction élu bacerdoce, et par Tonc-
tion plus glorieuse encore de l'épiscopat ; elle Ta vu philosophe dépassant dans son vol hardi les génies les plus illustres de l'antiquité païenne^ orateur incomparable, écrivain d'une fécondité sans pareille, théologien qui a sondé toutes les profondeurs de la révélation. Elle l'a vu sur cette terre d'Afrique, toujours debout et toujours armé pour les luttes de la vérité, poursuivant l'erreur jusque dans son dernier asile, et brisant toutes les hérésies qui se lèvent, sous le marteau inexorable de sa doctrine. Elle l'a vu mourant enfin dans ces grands combats de Dieu, triomphant jusqu'à sa dernière heure, emportant avec lui dans sa tombe toutes les grandeurs de ces plages africaines oii depuis lors, pendant quatorze siècles, la main vengeresse de Dieu a poussé, dans des dévastations sans exemple, les torrents des barbares et les Ilots arides du désert.
Mais alors elle a reçu son fils au ciel, dans l'extase d'un bonheur qui ne se peut comprendre ici-bas; elle a vu, elle voit encore TEglise saluer son fils comme un des pères de la foi. Elle le ver.a ainsi, jusqu'à ce dernier jour oii les siècles étant éteints sous la main de Dieu et le temps écoulé comme un fleuve tari, l'Eglise militante ira contempler ces clartés divines dont Augustin a été ici-bas un des plus sublimes révélateurs.
Elle le verra éternellement auprès d'elle dans la félicité qui est sans mélange et sans ombre, dans les splendeurs qui n'ont point de déclin.
Mais laissez -moi, en terminant, résumer mes paroles dans un trait de cette admirable vie.
Sainte Monique et Augustin sont sur les rivages d'Ostie, à cette fenêtre dont je me suis approché, dans
cette humble chambre dont j'ai respu'é les parfums^ et dont j'ai emporté pour jamais dans mon âme le plus doux souvenir.
Voyez-les... et quelle est celle d'entre vous qui ne les a pas vus dans ce tableau oîi l'artiste a mis tout le génie de son cœur? (1). C'est par une de ces soirées splendides de l'Italie ; sainte Monique assise tient dans sa main la main de son fils ; le soleil descend à l'horizon et embrase de ses derniers rayons l'azur du ciel et l'immensité transparente de la mer. Regardez-la^ cette mère : quelle joie dans son regard !
Les derniers feux du jour illuminent d'abord le front de sainte Monique ; car c'est de son front rayonnant que la foi est venue à lame troublée d'Augustin. Sur ce visage inondé de lumière^ vous reconnaissez la vaillance de cette admirable mère. Ce visage porte aussi les traces de la douleur et des larmes taries^ mais ces traces^ il faut les rechercher avec soin, tant ce visage est rajeuni et transfiguré dans le bonheur. Monique parle à son fils des joies célestes, et leurs âmes montent avec leurs paroles, à travers les beautés de la nature, vers l'éternelle et suprême Beauté, et vers la source de la vie abondante, inépuisable, éternelle ; ils vont à Dieu par un élan si hardi et si puissant qu'ils y touchent, un instant, selon la parole de saint Augustin lui-même, comme par un bond du cœur.
« Et nous aspirions, dit-il, nous aspirions des lèvres de l'âme à ses sources sublimes de vie qui sont en vous, ô mon Dieu, afin que, en étant arrosés et fortifiés, nous pussions en quelque sorte atteindre à une chose si élevée.
(1) Le laljleuu d'Ary Schclfer.
(( Et bientôt nous eûmes vu que la plus vive joie des sens^ dans le plus grand éclat de beauté et de splendeur corporelle, non-seulement n'était pas digne d'entrer en parallèle avec la félicité d'une telle vie, mais ne méritait pas même d'être nommée.
(c Emportés donc par un nouvel élan d'amour vers cette immuable félicité, nous traversâmes l'une après l'autre toutes les choses corporelles, et le ciel même tout resplendissant des feux du soleil qui allait disparaître, de la lune et des étoiles qui commençaient à rayonner sur nos têtes. Et montant encore plus haut dans nos pensées, dans nos paroles, dans le ravissement que nous causaient vos œuvres, nous arrivâmes à nos âmes; mais nous ne nous y arrêtâmes pas, et nous passâmes outre pour atteindre enfin à cette région oii est la vraie vie, abondante, inépuisable, éternelle. Et là, dès qu'elle nous apparut, nous eûmes vers vous, ô mon Dieu, un tel élan d'amour, si hardi et si puissant, que nous y touchâmes en quelle sorte par un bond du cœur )) (1).
Que vous dirai-je encore, Mesdames ? Ah ! je vous en supplie, soyez fidèles à cette association des mères chrétiennes, à cette association qui unit vos douleurs, vos puissances et vos joies. Ne repoussez pas, ne méprisez jamais ces trésors de grâces divines pour l'accomplissement de votre grande et douloureuse mission. Ah ! puissiez-vous, ainsi aidées, soutenues, consolées par ces forces d'en haut, lever à votre dernier jour vers la vraie patrie des regards oii brillera la flamme des célestes espérances ! Puissiez-vous tenir alors dans vos mains défaillantes les mains de vos
(1) Confess., liv. ix, chap. 10.
enfants^ afin que ces mains s'unissent de nouveau dans la paix et la félicité du ciel^ là où votre bonheur sera multiplié éternellement par le bonheur de ceux que vous aimez^ car Dieu vous donnera^ ô mères chrétiennes^ Dieu vous donnera, comme à la mère d'Augustin, une éternité de bonheur avec vos enfants dans vos bras !
Ainsi soit-il !