Discours et panégyriques
Comme un arbre généreux exprime en quelque sorte toute sa vie par les fruits qui pendent à ses rameaux, puisque c'est là que se concentrent toutes les énergies qu'il reçoit de la nature, de même le christianisme exprime toute sa vie, c'est-à-dire la perfection infinie de son principe, la force divine qui l'anime, par les vertus qu'il produit, puisque c'est en elles que se résument toutes les influences salutaires qu'il reçoit de Dieu. Planté clans la terre ingrate d'une nature déchue et protégé dans sa première croissance par les plus étonnantes merveilles, il est promptement devenu le grand arbre de la parabole, plongeant ses
fortes racines jusqu'aux entrailles du monde, affermissant à chaque secousse son tronc robuste, étendant aux quatre vents du ciel sa gigantesque ramure, multipliant les mouvements de sa sève et se couvrant en chaque saison de fruits bénis entre lesquels les peuples ont toujours admiré la divine Charité.
La charité, vertu éternelle, miracle sans fin, qui selon la doctrine de l'Apôtre, doit survivre à tous les actes par lesquels Dieu manifeste sa puissance infinie. Un jour les vertus n'auront plus d'objet, les miracles cesseront, les prophéties rencontreront le vide sous leurs pas, mais la charité poursuivant sa route immortelle, ouvrira aux nombreuses générations, qui l'auront connue et réchauffée dans leur cœur, ses portes d'une lumière sans ombre et d'une félicité sans déclin. Charitas nunquam excidit sive linguœ cessabunt sive prophétise evacaabuntur.
En attendant cette suprême conclusion des ehoses, quel est l'office de la charité ? Est-ce seulement d'élever vers Dieu notre cœur si facilement séduit par les créatures de ce inonde et de remédier aux infinies misères de l'humanité ? Non, mes frères ; la charité est un prodige aussi bien qu'une vertu et, à ce titre, elle
a pour office de démontrer la perfection de sa cause et d'en faire rejaillir l'autorité sur toutes les vérités auxquelles ses œuvres servent comme de cortège. Cette démonstration fut comprise à l'origine même du christianisme. Pendant que le peuple cédait à la pression des miracles qui ébranlaient la nature, les âmes d'élite se laissaient émouvoir par le merveilleux spectacle de la fraternité chrétienne. Voyez comme ils s'aiment, disaient les païens en montrant les fidèles de la primitive Eglise. Et bientôt convaincus que Dieu seul est assez fort pour dompter l'égoïsme et joindre dans une affection pieuse et dévouée les cœurs qu'il divise, ils rendaient hommage à sa toute-puissance et soumettaient leur esprit à sa vérité, toutes deux manifestées et prouvées par l'amour.
Or, mes frères, cette démonstration de l'amour chrétien ne s'est pas affaiblie, que je sache. La charité fait entendre plus que jamais le langage éloquent et sublime de ses œuvres. En considérant l'ordre de la providence et les transformations qui se sont opérées dans l'esprit humain par une pénétration dix-huit fois séculaire de la vie chrétienne, il semble que Dieu veuille transporter dans un ordre supé-
rieur la force de ses démonstrations et toucher nos cœurs, devenus plus sensibles à la beauté morale, par le spectacle des prodiges qu'il opère dans les âmes. Depuis longtemps il se fait au cœur de l'humanité une accumulation de sève et d'énergie divine. Notre siècle désolé en voit l'épanouissement. Pourquoi adresserait-il au passé tant de reproches jaloux ? Pourquoi accuserait-il Dieu de laisser dormir sa puissance ? Pourquoi demanderait-il des miracles ? Il en est un qui vit et palpite sous ses yeux, c'est le miracle de la Charité. Qu'il me soit permis, mes frères, de vous le faire admirer ; vous y trouverez une réponse aux blasphèmes de l'impiété contemporaine, un encouragement à votre foi, peut-être ébranlée par le scandale de l'incrédulité, une consolation à vos pieuses tristesses, une sublime espérance pour votre vertu.
Je vais jeter un coup d'œil large et rapide sur le mouvement et les œuvres de la charité qui se déroulent à travers les siècles comme une épopée vivante, et je vous ferai voir, dans ce mouvement et ces œuvres, le souffle divin qui les anime et les élève à la hauteur d'un prodige unique et souverain. C'est le plan de mon discours. Daigne m'assister celui dont le
nom est l'amour et dont le propre est d'inspirer et de conduire les œuvres d'amour.
Jésus-Christ venait de quitter la terre, laissant pour héritage à ceux qui l'avaient suivi dans sa vie publique, sa doctrine, ses mérites, sa bénédiction et ses promesses. A peine a-t-il disparu que, fidèles au commandement qui leur avait été donné, les apôtres commencent à prêcher l'Evangile du salut, confirmant par des signes merveilleux tout ce qu'ils disaient. Des foules nombreuses furent bientôt séduites par l'éloquence surhumaine de leurs paroles et de leurs prodiges. L'Eglise s'établit et la première manifestation de sa vie fut La Charité.
« La multitude des croyants, disent les « livres sacrés, n'était qu'un cœur et qu'une « âme. Personne ne disait des choses qu'il « possédait : c'est à moi. Mais tout était com- « mun entre eux. Il n'y avait pas de pauvres « dans cette grande famille, car tous ceux qui « avaient des terres et des maisons les ven- « daient et en apportaient l'argent aux pieds « des apôtres. Ensuite on donnait à chacun
« selon ses besoins » (1). C'était la vie sociale à l'état de perfection. Du premier coup la charité s'élevait au-dessus du possible en traduisant par des actes publics le plus étrange et le plus glorieux des rêves, et ainsi elle donnait la mesure de sa force. Ce n'était pas une loi universelle qu'elle imposait au monde, le monde est incapable de la subir. Notre nature proteste contre le niveau brutal que certains philosophes voudraient faire passer sur la société, et l'honnêteté se révolte contre les promesses qui convient ceux qui n'ont rien à la curée de la richesse publique. Si le christianisme commença par la vie commune, ce ne fut pas avec l'intention de l'universaliser, mais, par la charité il créait une sorte de type sacré qui devait se perpétuer dans les institutions monastiques, afin de stimuler dans toute la suite des âges les généreux efforts de l'amour chrétien. Les commencements de la charité furent héroïques, il le fallait, afin de donner au cœur humain un ébranlement énergique qui le poussât dans la voie de toutes les bonnes œuvres.
Le monde païen était là et le christianisme allait entrer dans cet enfer où le pauvre mé- (1) Act., cap. iv, 32-35
prisé et abject gémissait sous le poids de son malheur comme sous le poids de l'infamie. La charité s'approche du pauvre et le relève. Elle le relève en lui rappelant que Jésus-Christ l'a béatifié ; elle le relève en adorant dans sa misère l'image de celui qui s'est revêtu de toutes les infirmités humaines ; elle le relève en créant à son service un ordre sacré. Servir le pauvre ! C'est dans son estime un si grand honneur qu'il faut être prêtre ou toucher de près le sacerdoce pour s'acquitter clignement de cette fonction. Quiconque s'approchera désormais de la misère participera au ministère sacerdotal. Les femmes elles-mêmes emprunteront aux diacres leurs noms, afin de rendre leurs services dignes des illustres infortunés qui les reçoivent.
0 merveilleuses délicatesses de l'amour ! Des hommes d'une sagesse divine et remplis des dons de l'Esprit-Saint, des veuves et des vierges devenues vénérables par une longue pratique des plus sublimes vertus, voilà les premiers serviteurs des pauvres, les premiers esclaves de la miséricorde.
Mais plus le christianisme s'étend, plus les fidèles se multiplient, plus le mouvement de la charité s'universalise. Tout le monde y par-
ticipe. D'une Eglise à l'autre il se fait chaque jour des échanges de prières, de consolations et de bons offices. Des provinces s'épuisent pour soutenir d'autres provinces. C'est plus que du courage, c'est du génie, selon l'expression de S. Paul, que les chrétiens mettent au service de la miséricorde. Avant qu'elles arrivent les catastrophes sont prévues, avant qu'ils sévissent les fléaux sont conjurés. Un prophète annonce-t-il une famine, les vaisseaux traversent les mers en tous sens, et les offrandes dont ils sont chargés vont rassurer les pauvres tremblants et presque désespérés. C'est avec joie que les apôtres contemplent cette agitation sainte qui remplit le monde de bienfaits, c'est avec d'inimitables accents qu'ils remercient les Églises qui leur sont confiées. Paul s'endort content dans le Seigneur, car il a mis le feu à toutes les provinces qu'il a évangélisées et le divin incendie de l'amour éclaire de loin sa mort glorieuse. Pierre passe à son successeur, avec sa bénédiction, les œuvres qu'il a commencées, œuvres immenses pour une société qui vient de naître et qui font déjà de Rome la reine de l'amour, comme elle est la maîtresse de la foi. Pendant que le monde païen se déchire
par de superbes mépris et des haines impitoyables, l'Eglise rassemble les classes de la société dans une même prière, un même banquet, un même sacrifice, une même charité. Une nouvelle Rome grandit sous les pieds de Faîtière république que les prophètes ont condamnée et contre laquelle les barbares du nord aiguisent leurs coutelas. Patriciens et plébéiens, riches et pauvres, libres et esclaves remplissent les catacombes et font monter vers Dieu ce cri sublime de la fraternité. « Pater noster qui es in cœlis : Notre Père qui êtes aux cieux ». 0 Dieu unique qui avez mis le pied sur la tête de nos idoles renversées, nous sommes tous les enfants de votre amour. Ce que vous donnez à quelques-uns vous le donnez à tous, ou plutôt, vous donnez à chacun ce qui convient ; au riche les trésors qu'il répand comme une rosée propice sur la misère du pauvre, au pauvre un cœur reconnaissant où germent mille bénédictions et l'irrésistible prière cle la douleur qu'il offre au riche en échange de ses bienfaits. L'amour va et vient des montagnes aux abîmes, des abîmes aux montagnes comme ces eaux propices dont l'éternel mouvement réjouit la terre et la remplit de vie.
Vous imaginez- vous, mes frères, l'influence de pareilles pensées ? Elles abaissent les cimes orgueilleuses de la noblesse et du patriciat et font monter les régions humiliées de la misère et de l'esclavage. La race glorieuse des sénateurs et des consuls se penche tout émue vers les races sans nom que la fierté et l'égoïsme étouffaient dans l'oubli ; les filles des Marcellus, des Scipion, des Paul Emile, des Fabius s'oublient jusqu'à tendre la main à des pauvres et à des esclaves, jusqu'à les porter sur leurs épaules, jusqu'à essuyer leurs larmes, jusqu'à laver et baiser leurs plaies, jusqu'à leur dire : mon frère ou ma sœur. Sous le pape Corneille et en pleine persécution, les chrétiens de Rome nourrissent déjà chaque jour, quinze cents veuves, pauvres et infirmes. Sous le pape Sixte, le diacre Laurent rassemble des troupes innombrables d'infortunés quotidiennement secourus par la charité chrétienne et les montrant aux persécuteurs qui lui demandent les trésors de l'Eglise : « Voilà, dit-il, ce que vous cherchez ». Sous le pape Soter, l'Eglise Romaine, selon une sainte coutume qui date de sa fondation, envoie dans toutes les contrées de l'empire le fruit de ses collectes. Elle fonde par les mains
du sénateur Pammaque le premier hospice ; par les mains de l'illustre Fabiola le premier hôpital. Mère de toutes les églises, elle en est le modèle. Sous l'influence bienfaisante de sa charité, on voit s'élever partout des palais et des temples destinés à recueillir et à abriter les misères sans nombre qui éprouvent l'humanité. Etrangers, voyageurs, malades, convalescents, vieillards, orphelins, enfants en bas âge, incurables, indigents et infirmes de toute sorte voient s'ouvrir devant eux les portes bienfaisantes des hôtelleries, des hospices, des hôpitaux, des villas et des asiles. Oh ! la colère de Dieu, depuis trop longtemps provoquée par les infamies du paganisme, eût été vaincue par tant de charité s'il n'eût fallu que les oracles fussent accomplis. Il était temps de venger le sang des martyrs. Rome, qui comptait sur un empire éternel, devait passer sous le joug des barbares. En proie à de mystérieux tourments, ils quittent leur patrie devenue pour eux inhospitalière. Leurs hordes immenses pèsent sur toutes les extrémités de l'empire. On entend craquer les membres de ce colosse qui, comme un vampire, attirait à son cœur la vie des nations. Rompu, brisé, divisé à
tous les bouts, il ose croire encore au prestige de sa tête auguste qui fit reculer devant elle nos pères les Gaulois, et l'armée triomphante d'Annibal. Vain espoir ! La capitale du monde ne peut plus résister au choc terrible des armées qui la pressent et l'étouffent. Cinq fois la charrue passe sur ses remparts. C'est fini ! Factam est ! Les prophéties ont eu raison, l'orgueil de Rome est abattu. Ses superbes dédains se retournent contre elle, ses concussions et ses cruautés sont punies par des dépouillements honteux et d'abominables massacres ; le sang des martyrs est vengé.
Cependant, au-dessus des ruines entassées par plusieurs siècles de violences, la charité, grandie par l'infortune et fécondée par la mort, répand son souffle créateur. Au nom d'un Dieu immolé pour le salut du monde, elle touche le rude cœur des Scythes, des Goths, des Vandales, des Suèves, des Alains, des Francs, des Germains, des Lombards, des Saxons, des Danois, des Normands. Sans les soumettre à une domination qui les absorbe, elle les tient unis par de religieuses chaînes. La pénétration constante de son onction divine amollit ces natures sauvages
qui ne rêvaient que de tragiques événements. Elle va chercher dans leur ardeur la matière première du dévouement dont elle a besoin pour faire déborder sur le monde les œuvres de miséricorde.
Un nouvel âge commence, âge méprisé par les prétendus sages de notre époque et souvent l'objet de leurs plaisanteries indécentes et de leurs dénigrements jaloux. Mais qu'importe ! L'histoire est là et ses pages indestructibles proclament que les siècles dits de ténèbres et de fer furent, malgré leurs grossières erreurs et leurs crimes odieux, des siècles de lumière et d'amour. Il est facile de trouver dans le cours de mille années des défauts aux institutions, des vices au cœur des hommes et des larmes aux yeux des peuples. Toutefois, la justice demande que dans une si longue vie on évoque le bien qui s'est fait ; or ce bien est si grand, qu'il change en estime profonde le mépris facile que semblent commander les frivoles déclamations mille fois répétées à l'endroit du moyen âge. Cet âge fut rempli d'une sublime vertu : La Charité. Toujours attentive et vaillante, elle n'a oublié aucune misère, ni reculé devant aucun sacrifice. N'est-ce pas elle qui, transfigurant
de jour en jour le cœur des maîtres, les a dégoûtés à la longue d'un droit barbare? Elle qui à force de patience a usé la chaîne des esclaves et les a préparés au libre service de la domesticité?
N'est-ce pas elle qui a ouvert ces pieux asiles de la prière, de l'étude et du travail où, sous un nom commun, sous un habil commun, une règle commune, le grand seigneur venait prendre près de son vassal, la grande dame près de sa suivante, des leçons d'égalité, leçons plus sérieuses et plus profitables que celles de nos révolutions, d'où n'est sorti qu'un orgueil inepte qui arme è chaque instant les petits contre les grands.
C'est elle encore qui a construit en Europe ces milliers d'hôpitaux où quatre cent mille malades recevaient chaque jour les soins dévoués d'hommes et de femmes enchaînés pai leur bonne volonté au chevet de l'infortune ei de la souffrance.
Au sommet des montagnes, près des glaces éternelles, c'est la Charité qui attendait h voyageur fatigué, l'appelait dans la nuil sombre, arrêtait sa course égarée, l'allail chercher sous les débris de l'avalanche, le réchauffait, le rappelait à la vie et lui offrail
en échange de ses prières une aimable et généreuse hospitalité.
Aux captifs maltraités par le Maure et traîtreusement préparés à l'apostasie , elle envoyait les frères de la Trinité et de la Merci, chargés de l'or du monde chrétien, vendant à défaut d'argent leur liberté, se condamnant aux humiliations et aux douleurs de l'esclavage pour sauver la vie, l'honneur et la foi de leurs frères.
A la porte et dans les hôtelleries des couvents elle donnait le pain de chaque jour aux pèlerins, aux manants, aux gens de glèbe et de corvée, aux mendiants, aux nécessiteux.
Elle consolait les dernières heures du pauvre et l'ensevelissait pieusement.
Elle instruisait les petits enfants et recueillait les orphelins et les abandonnés.
Elle prenait soin des jeunes filles nobles que leur misère livrait sans défense à l'hérésie et au déshonneur.
Elle attirait les filles séduites et les courtisanes repentantes entre les bras des religieuses du Bon Pasteur et de la Madeleine et leur rendait avec l'innocence l'estime d'ellesmêmes et l'espoir d'une vie meilleure.
Aux grands enfants dont la raison ne s'est
jamais éveillée, à ceux qu'une catastrophe soudaine, préparée par les événements ou les passions, précipite dans les ténèbres de l'esprit, aux idiots et aux insensés, elle servait de père, de mère, de frère, de sœur et de tout.
Aux peuples ensevelis dans l'ombre de la mort, déshonorés par l'idolâtrie, en proie à toutes les corruptions de la nature dépravée, elle envoyait des apôtres et des civilisateurs.
Elle défendait la nature outragée par les conquérants du Nouveau-Monde ; elle proclamait le dogme de la fraternité universelle en faveur des Indiens opprimés ; elle armait les Las-Cases et les Dominicains d'un courage invincible et d'une éloquence qui faisait trembler les rois.
Elle jetait Pierre de Béthancourt et les fils de saint François aux pieds des esclaves ; elle les envoyait chercher leur douleur humiliée au fond des mines de Potose ; elle inspirait au jésuite Pierre Claver le sublime courage de s'appeler et de se faire appeler à jamais l'esclave des nègres.
Cette grande vertu remplit le moyen âge de son nom, de ses inspirations et de ses œuvres jusqu'aux temps modernes, a la tête desquels nous voyons apparaître la figure
sereine, aimable et grandiose d'un homme en qui les miséricordes contemporaines se sont en quelque sorte personnifiées. Vous avez nommé saint Vincent de Paul, mes frères ; vous l'attendiez, n'est-ce pas ? cet humble et pauvre prêtre qui fut le provocateur de l'universel et héroïque mouvement de miséricorde dont notre génération subit encore le victorieux ébranlement.
Dieu l'a fait naître au siècle des illustrations et des gloires afin de justifier là parole de son apôtre : « Major auiem haram charitas (1) : La plus grande de toutes les choses est la charité ». En effet, plus grand que les littérateurs, plus grand que les poètes, plus grand que les capitaines, plus grand que les hommes d'Etat, plus grand que les hommes d'Eglise, plus grand même que tous les saints de cet âge célèbre, saint Vincent de Paul s'élève et domine comme la vertu divine dont il est l'admirable personnification. Toutes les miséricordes contemporaines sont de sa lignée. Son souvenir et son souffle ont revivifié les œuvres dévastées et presque détruites par une révolution impie qui croyait en finir avec le saint empire de la charité. Il est si
(1) I Cor., cap. xin, 13.
bien maître en cette vertu que l'Eglise l'a jugé digne d'être le patron des œuvres de miséricorde catholique aujourd'hui si nombreuses et si vivantes.
Regardez-bien autour de vous, mes frères. Les terres de la douleur ont été tellement envahies par la charité qu'on la rencontre partout. Vouloir raconter son histoire c'est se condamner à ne pas finir. Apôtres, missionnaires, martyrs, Frères des écoles gratuites, Sœurs de charité, Sœurs de bon secours, Sœurs de la miséricorde, Sœurs de l'espérance, Sœurs de la providence, Petites sœurs des pauvres, congrégations sans nombre, tout est prêt pour lutter contre les misères humaines. Aux infidèles, aux ignorants, aux orphelins, aux abandonnés, aux enfants, aux vieillards, aux ouvriers, aux domestiques, aux sourds-muets, aux aveugles, aux infirmes, aux incurables, à l'indigence, à la maladie, à la convalescence, à la tentation, au déshonneur, la charité offre partout la prédication, l'enseignement, l'assistance, la consolation, la lumière, la chaleur, le pain, les pleurs compatissants, les pansements délicats, l'estime qui réhabilite, la grâce qui sanctifie.
Comme si ce n'était pas assez des armées régulières consacrées par les vœux de religion au service de l'humanité souffrante, les plus humbles fidèles ont voulu ajouter au mouvement d'amour qui emporte les cœurs chrétiens l'appoint de leurs propres forces. Une armée libre et flottante s'est formée, dont les nombreux escadrons sont nuit et jour à la poursuite de notre immortelle ennemie, la douleur. Enfants de saint Vincent de Paul, dames de charité, hommes et femmes, qui nous rappelez les largesses et les illustres abaissements de la primitive Eglise : soyez bénis ! et si je n'ai pu raconter vos œuvres, n'accusez pas ma faiblesse, mais l'inépuisable fécondité de votre cœur.
Aussi bien, mes frères, je ne m'abuse pas sur la prodigieuse impuissance dont je viens de vous donner la preuve en essayant d'esquisser l'histoire de la Charité. J'ai été écrasé par mon sujet, mais je ne m'en plains pas. La faiblesse et le néant sont la louange des grandes choses. Je vous l'ai dit, l'histoire de la Charité est une épopée au-dessus des forces et du génie de l'homme. Dieu seul est capable de la chanter, car c'est lui qui l'a faite.
Oui, mes frères, c'est Dieu qui l'a faite. Tout est miracle dans le mouvement des bonnes œuvres, qui depuis dix-huit siècles réjouit et console l'humanité, et ce miracle est à l'heure qu'il est une des plus fortes preuves que nous ayons de la divinité de notre sainte religion, c'est ce que je dois vous montrer.
Un miracle, selon saint Thomas, est un fait divin qui s'accomplit en dehors des habitudes réglées de la nature : « Quocl facium est divinitus extra ordinem naturœ ». Or, mes frères, il ne semble pas que cette notion puisse s'appliquer à ce que j'appelle : le miracle de la charité, car la nature est la première maîtresse que nous invoquons contre les duretés et les violences de l'égoïsme. Quiconque opprime ses frères et refuse de leur faire du bien, nous l'appelons inhumain, résumant dans ce seul mot une sorte d'excommunication qui met l'homme hors la nature. L'ordre veut que le bienfait se répande sur la misère. Multiplier les bienfaits ce n'est
donc pas agir en dehors de la nature, c'est s'y conformer.
Et cependant, mes frères, il est impossible de nier que les œuvres de charité, considérées dans leur ensemble, leurs habitudes, leurs caractères, soient le résultat d'une intervention de Dieu et des manifestations authentiques de sa puissance. C'est tout ce dont j'ai besoin. Que le prodige soit proprement dit ou improprement dit, il n'importe, pourvu qu'il existe.
Comme toutes les vertus chrétiennes, la charité est conforme à la nature. Elle y cherche des appuis et je ne sais quelles fibres cachées, qu'elle redresse, remet en ordre et dont ses mains harmonieuses tirent des accords magiques qui étonnent et transportent ; en deux mots elle rectifie et surpasse la puissance native qui nous a été donnée de faire le bien par amour. Voilà le miracle, voilà le signe divin que je vous prie d'examiner avec moi.
Rectifier la nature c'est corriger ses tendances dépravées, c'est la retourner vers son objet, c'est opposer aux habitudes qui la déshonorent et la dépravent des habitudes qui la glorifient et la rendent digne d'elle-même.
Or, malgré les ordres qu'il reçoit de sa conscience, malgré les liens du sang qui l'unissent à ses semblables, malgré cette universelle ressemblance de nature et de destinées qui fait de l'humanité une seule famille, il semble que l'homme n'aime pas l'homme. D'instinct il se replie sur lui-même, il se recherche ; il fait de son âme, de son corps, de sa vie, une force centrale, vers laquelle gravite tout ce qui l'entoure. La béatitude, son premier et plus impérieux besoin, semble lui ordonner d'attirer à lui tout ce qui le contente et de repousser avec violence tout ce qui le blesse, le gêne et le trouble. Il est égoïste. De là ces mépris, ces haines, ces accaparements injustes, ces duretés qui sont devenus dans l'humanité une sorte de loi et comme l'ordre du désordre . Allez où vous voudrez dans l'antiquité et dans les temps modernes, chez les civilisés et chez les barbares, partout où la nature est abandonnée à elle-même, vous rencontrerez dans les mœurs publiques un ensemble de phénomènes odieux qui accuse cette étrange dépravation du cœur humain.
Les païens n'étaient pas entièrement aveuglés sur les liens qui unissent les hommes
entre eux. Ils ont parlé avec honneur de la bienfaisance : « Je suis homme », disait l'un d'eux, « et rien de ce qui est humain ne m'est étranger. Homo sum et nihil humani a me alienum puto » (1). Les Grecs et les Latins ont écrit des sentences qu'il est bon de lire et de méditer, mais les mœurs publiques leur donnaient un éclatant démenti. L'ordre de la nature constaté dans leurs écrits n'avait pas d'autre effet que de condamner les désordres de la vie sociale, tous les jours aggravés, malgré les protestations de la sagesse humaine. Que dis-je ! Ceux-là même qui philosophaient sur la bienfaisance nous ont donné le spectacle d'une désolante contradiction et les mots barbares que leurs plumes ont tracés ne nous laissent plus qu'un doute navrant sur leur sincérité. « La pauvreté est un vice, disaient- ils, et le plus grand des opprobres (2). Donner à celui qui demande est une double folie ; on perd son bien et on prolonge la misère (3). — Gardez-vous de la pitié ; le sage ne la connaît pas, U homme de bien V évite (4).