‹ Discours et panégyriques (volume 2)Chapitre 14 sur 23 · CONTENSON · texte numérisé non relu

CONTENSON

plus parfaite, plus intense que la grâce de chacun des êtres raisonnables qui furent depuis le commencement et qui seront jusqu'à la fin des siècles ; grâce qui fait courber sous le poids de son excellence les hiérarchies célestes, la foule des prédestinés et le chœur immense des créatures qu'embellit la justice ».

Cette grâce éminente opère en toute la nature de Marie, et avec une plus grande puissance, l'effet que produisait en Adam la justice originelle. Elle illumine l'intelligence et la prépare aux plus sublimes révélations, à la plus profonde connaissance des mystères divins, aux extases, aux ravissements, à toutes les douceurs de l'intimité divine. Elle fortifie la volonté, la dirige et lui fait prendre ses pentes vers des vertus qui ne seront jamais égalées, et qui toutes porteront le cachet d'un héroïsme surhumain. Elle affranchit la liberté et soumet toutes les puissances inférieures à Pempire absolu de la raison, leur défendant de prévenir ses desseins, de troubler ses conseils, de résister à ses commandements, d'empêcher aucun des mouvements par lesquels l'esprit et le cœur s'élèvent vers les choses célestes pour les contempler, les

goûter elles aimer d'un amour souverain. En un mot, cette grâce première fait de l'âme de Marie la plus parfaite qui fut jamais éclose du souffle de Dieu.

Et, parce qu'à cette âme il faut une demeure où tant de perfections soient à l'aise, un instrument exquis dont de si excellentes facultés puissent se servir pour leurs nobles opérations, tandis que la grâce travaille l'âme de Marie, du même coup, elle pétrit, elle sculpte pour elle, selon l'expression d'un pieux auteur, un corps virginal, où la vie va faire jaillir les sources immaculées de la rédemption ; un corps digne d'être fécondé par la vertu de l'Espiït-Saint et de servir de temple à la majesté du Verbe anéanti ; un corps qui pénétrera de sa vie, qui revêtira de ses charmes et de ses grâces le plus beau des enfants des hommes ; un corps dont la voix mélodieuse, dont les pieuses palpitations et les saints tressaillements chanteront, mieux que la harpe des séraphins, les louanges du Très-Haut ; un corps dont les charmes et la splendeur refléteront les perfections de Famé et la gloire même de son hôte divin ; un corps dont les éléments incorruptibles résisteront dans la

tombe aux forces de destruction qui décomposent toute chair et la réduisent en une aride poussière.

Voilà, Chrétiens, le virginal chef-d'œuvre de la puissance, de la sagesse et de la bonté de Dieu. Admirez-le dans sa mystérieuse et chaste beauté. Il est déjà digne de faire rêver les poètes, d'inspirer les artistes, de séduire les vierges et de ravir les saints. Et cependant il n'est pas achevé.

Parla première grâce d'innocence et de sainteté, qui faisait de Marie la plus ravissante des vierges, Dieu préparait la Mère de son fils. Marie est mère, mais non pas à la manière des autres femmes qui paient de la perte d'un privilège l'honneur de la maternité. Elle est mère et elle est vierge. 0 merveille ! « La maternité virginale, dit saint Thomas, comble les possibles relativement à la production de l'être humain. Adam, le père des hommes, est sorti d'un obscur limon vivifié par le souffle de Dieu ; Eve, mère des vivants, a été prise dans les flancs de celui qu'elle devait épouser ; la race humaine obéit au commandement divin : — Cvescite et multiplie amini, et naît de l'homme et de la femme. Il ne restait

plus qu'un mode de production, naître de la femme seule et par l'unique concours de l'opération divine ». Et voilà la merveilleuse nouveauté que Dieu a créée pour embellir son chef-d'œuvre : — Creavit Dominas novum super terram (1). 0 Vierge-Mère, je voudrais être ange pour chanter en de chastes hymnes votre beauté unique entre toutes les beautés. Contrairement à la loi, l'honneur maternel ne détruit pas en vous l'intégrité virginale, et l'intégrité virginale rehausse l'honneur maternel d'un éclat que lui refuse la nature. Vous êtes mère d'autant plus admirable que vous êtes vierge, et vierge d'autant plus étonnante que vous êtes mère. J'ai vu les arbres de nos vergers se couvrir au printemps de fleurs blanches comme la neige ; qu'ils étaient beaux leurs rameaux chargés d'espérance ! et l'automne venu, je les trouvai plus beaux encore, lorsqu'ils ployaient sous le poids de leurs fruits dorés. Mais, depuis longtemps la fleur était flétrie, depuis longtemps la fleur était tombée. Le virginal rameau de Jessé porte ensemble le fruit et la fleur, le fruit parfait, la fleur toujours fraîche. J'ai vu l'étoile lancer joyeusement son rayon dans l'espace, (I) Jerem., cap. xxxi, 22.

j'ai vu le rayon traverser les ondes transparentes de l'air, mais ni l'étoile n'était altérée du départ du rayon, ni les ondes de l'air troublées par son passage. Ainsi la Vierge, mère de la lumière incréée, du rayon divin qui s'est incarné dans son sein: Elle était vierge quand la mystérieuse opération de l'Esprit-Saint, répondant à son fiât, forma dans son sein la chair sacrée du Sauveur ; elle est vierge encore quand son fils vient de naître ; elle sera vierge toujours.

Par la maternité virginale de Marie, la beauté du chef-d'œuvre de Dieu ne vous semble-t-elle pas consommée ? Eh bien ! non, mes Frères, Marie doit recevoir une suprême consécration et se revêtir de l'austère beauté d'une douleur héroïque qui l'associe à l'œuvre de la rédemption et fait de la mère immaculée de l'Homme-Dieu la mère douloureuse du genre humain.

Transportez-vous avec moi sur le calvaire, vous y verrez une femme contemplant son fils unique, son fils qu'elle aime du plus parfait des amours, son fils, dans lequel elle n'a jamais vu qu'innocence, noblesse, grandeur, toutes les qualités aimables, charmantes, ir-

résistibles, capables d'attirer un cœur et de l'enchaîner à jamais, et cependant, son fils, cruellement dépouillé de ses vêtements, cloué, dressé, pendu sur le bois d'infamie, injurié et maudit par ceux qui le voient et le font mourir, son fils expirant sans honneur après avoir épuisé toutes les souffrances.

Elle est debout, cette mère douloureuse ; ses yeux pleins de larmes contemplent son amour crucifié. Mères, vous eussiez fait retentir le Golgotha de vos gémissements et de vos imprécations. Marie se taisait. Silencieuse et recueillie, elle se tenait debout au pied de la croix : Stabai ! Debout ! pour être plus rapprochée du cœur de son bien-aimé ; debout ! pour mieux s'unir à ses douleurs ; debout ! pour lui dire de plus près qu'elle souffrait avec lui et comme lui, qu'elle épousait toutes ses intentions miséricordieuses ; qu'elle mariait ses propres maux à ses maux ; qu'il n'y avait de la mère et du fils qu'un seul sacrifice pour la rédemption de l'humanité.

L'humanité ! Mais elle est là tout entière, représentée par cette femme héroïque qui fait à Dieu la douloureuse offrande de ce qu'elle a de plus cher au monde. C'est au nom de l'humanité qu'elle prononça le premier fiai

qui introduisit parmi nous le Verbe incarné ; c'est encore au nom de l'humanité qu'elle prononce le dernier fiai qui l'enlève de ce monde. « Père Très Saint, dit-elle, me voilà prise entre deux grands amours : l'amour du fils que vous m'avez donné, l'amour des hommes que vous voulez sauver. Mon fils voudrait rester avec moi, et moi je voudrais le conserver ; mais puisque l'amour du genre humain remporte en son cœur sur l'amour de sa mère, je veux faire comme lui. N'ayez point égard à mes larmes, soyez sans pitié pour mon cœur brisé ! Père, Père, prenez mon fils ; moi, fille des pécheurs, au nom de tous les pécheurs, je vous le donne. Vous voulez qu'il meure, ce bien-aimé, pour sauver ceux que j'aime avec lui ! Fiat ! Fiat ! »

Du haut de la croix, J.ésus entend ce sublime offertoire qui donne à son sacrifice toute sa plénitude ; il y répond par une dernière grâce. Recevant de son Père l'héritage des nations, si chèrement acheté par ses douleurs, il le transmet aussitôt à sa mère. « Femme, dit-il, en montrant l'humanité dans la personne de saint Jean : Voilà ton fils ! » et à saint Jean : « Voilà ta mère ! Ecce mater tua ! »

Entendez-vous, chrétiens, en s'immolant avec son fils et en l'immolant par son offrande, Marie devient notre mère. Ce tragique enfantement consomme le chef-d'œuvre de Dieu.

Nous n'avons plus qu'à le suivre dans la gloire où il est reçu et couronné, aux acclamations de la Cour céleste.

Et maintenant, mes Frères, je vous le demande : s'il est vrai que le beau est le reflet de l'infini sur le fini ; s'il est vrai que là où il nous apparaît plus resplendissant, là où il nous manifeste plus grandement le divin, il est maître, il a le droit d'inspirer, de commander, de diriger, de patronner ; n'est-il pas vrai que Marie, chef-d'œuvre vivant, chef-d'œuvre sublime, et, entre toutes les créatures, le plus parfait rayonnement de la beauté divine, n'estil pas vrai, dis-je, que Marie est la maîtresse de tous les arts, et qu'elle a le droit de dire à tous les artistes : Amants de la vraie beauté, qui cherchez le divin dans la création, regardez-moi, demandez-moi des inspirations et des conseils : Je suis Notre-Dame-des-Arts ! — Dieu m'a dit que j'étais toute belle, mais si vous voulez voir plus beau que moi, je vous invite à contempler le plus grand, le

plus admirable, le plus inénarrable des chefsd'œuvre de Dieu, dont je suis l'humble collaboratrice : le fils du Père céleste, mon fils, l'Homme-Dieu.

Merci, chère Notre-Dame, nous allons vous obéir.

L'Homme-Dieu ! — La foi nous dit, mes Frères, qu'il est le fils, le vrai fils de Marie, comme il est le fils, le vrai fils du Père divin, qui l'engendre éternellement.

Lorsque Dieu, à l'origine de toutes chosesr prononça son fiai, ce fiai fit sortir le chaos du néant, et du chaos l'univers avec toutes ses splendeurs. Lorsque Marie, au milieu des temps, répondit aux promesses de l'ange par ces paroles soumises : « Je suis la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon ce que vous avez dit», son fiai, parti des profondeurs de l'humilité, monta jusqu'au ciel, entra dans l'essence divine, saisit le Verbe de Dieu et le fit descendre dans le tabernacle vivant où l'Esprit-Saint le revêtit de notre chair. Je ne vous dirai point les joies intimes de ce rao-

ment béni. Mais, entendez-le bien, chrétiens : En cette neuvaine sacrée de mois pendant lesquels le nouveau-né se nourrit de la substance même de sa mère, l'union ineffable de ces deux êtres crée entre eux comme une mystérieuse identité. Mieux qu'Adam, saluant la compagne que Dieu venait de prendre dans ses flancs, la mère peut dire à celui qu'elle enfante et qu'elle nourrit de son lait : « Tu es l'os de mes os et la chair de ma chair ». Et Marie peut dire cela mieux que toutes les mères, car, par sa conception virginale, elle est l'unique principe humain de la vie qu'elle donne à son fils. « La chair du Christ est la chair de Marie, dit saint Augustin : Caro Chvisli, caro Marise » ; l'une appelle l'autre. J'ai donc bien dit : Marie est la collaboratrice de Dieu dans cette ineffable merveille que nous appelons l'Homme-Dieu, Notre Seigneur Jésus-Christ.

L'Homme-Dieu, Jésus-Christ, c'est le Verbe incarné. « Or, la beauté, dit saint Thomas, est, dans les attributions qu'on peut faire à chacune des personnes divines, le propre du Verbe. Il reçoit en lui-même, vraiment et parfaitement, toute la nature de son père. Il est

l'image subsistante, vivante et souverainement expressive de celui qui l'engendre, il fait resplendir en lui-même la gloire de son principe. Parfaite intégrité, parfaite proportion, parfait resplendissement, tout ce qui convient à la parfaite beauté, le Verbe le possède ». Eh bien ! cette beauté personnelle et vivante, la foi nous dit que, pour nous et pour notre salut, elle est descendue des cieux et s'est faite homme comme nous. Le Verbe incarné pouvait-il n'être pas le plus beau des enfants des hommes ? Il remplit de lui-même une âme humaine, dont l'adorable splendeur rejaillit sur sa face et sur son corps très saint. Si le soleil du firmament inonde d'or, d'écarlate et de pourpre les nuages transparents qui le dérobent à nos yeux, comment le soleil du ciel des cieux, caché dans une âme humaine, sous le voile de la chair, ne la teindrait-il pas de ses feux ? Si l'homme de génie, l'homme de caractère, l'homme vertueux donnent à leurs physionomies l'empreinte de leurs nobles conceptions, de leurs glorieux desseins et de leurs saintes habitudes, comment le plus grand des esprits créés, la plus droite, la plus puissante des volontés, le plus profond, le plus tendre, le plus généreux des cœurs, la

plus vertueuse, la plus riche des âmes, en union personnelle avec le principe même du beau, ne donneraient-ils pas à la physionomie du Christ le cachet de la suprême perfection ? Le Christ est beau aux yeux qui le contemplent, comme à l'esprit qui le médite. Il se montre, c'est la divine beauté qui nous apparaît ; il habite parmi nous, c'est la divine beauté qui s'est faite notre hôte ; il parle, c'est la divine beauté qui nous instruit, nous apprend les secrets du ciel et reluit en sa sublime et profonde parole. Il commande à la nature et fait des miracles, c'est la divine beauté, principe et type de tous les êtres, de leurs formes et de leurs lois, qui prouve à la fois sa présence et son pouvoir souverain. Il pleure, c'est la divine beauté qui s'attendrit sur nos misères avant de les guérir. Il nous aime, il nous accable de ses bienfaits, il se livre à la justice du ciel, il souffre, il meurt pour nous, c'est la divine beauté qui veut nous ravir par le plus grand des charmes de l'amour : le sacrifice. Il triomphe de la mort, c'est la divine beauté qui nous montre le chemin de gloire que nous prendrons un jour pour aller la rejoindre au lieu d'où elle est descendue. Oh ! oui, Jésus est beau aux yeux

de ceux qui eurent le bonheur de le contempler et de chanter YHosannah sur son passage ; il est beau encore à l'esprit qui le médite en son adorable histoire. Ceux-là, même, qui n'osent pas approfondir le mystère de sa personne, ou qui se sont déclarés publiquement les ennemis de sa divinité, lui ont rendu d'étranges témoignages. Ecoutez Strauss, Goethe, Ghanning, Renan : « En aucun temps, disent-ils, il ne sera pas possible de s'élever au-dessus du Christ et de concevoir quelqu'un qui lui soit égal. — 11 est l'homme divin, le saint, le type et le modèle de tous les hommes. — 11 met dans l'ombre toutes les perfections humaines par sa grandeur et sa beauté. — Entre lui et Dieu le monde ne distingue plus ». Mais que cette admiration est donc froide et languissante, en comparaison de celle qui remplit l'âme du croyant! Il est convaincu, lui, que la divine beauté s'est rapprochée de notre pauvre humanité, et chacune de ses manifestations provoque son religieux enthousiasme.

Toute âme sincèrement et profondément chrétienne est capable de cet enthousiasme. Il en est même, vous le savez, qui, pour mieux obéir aux appels de sa foi, se désintéressent

des spectacles de la nature et de l'art, et se laissent absorber en des contemplations mystiques, où le ravissement et l'extase les fixent pendant des heures entières à l'idéal divin. Mais ce n'est pas la loi commune que l'âme s'oublie dans le repos des grandes contemplations, ïl résulte des révélations de la foi, et du rapprochement qu'elle établit entre nous et le principe de toute beauté, une puissante excitation du sens artistique qui le provoque aux plus sublimes créations.

L'Homme-Dieu ! Un être vivant dans lequel la nature divine et la nature humaine se marient, sans confusion et sans mélange, en l'unité d'une seule et même personne, quel merveilleux type ! A quelle hauteur le sens artistique ne doit-il pas s'élever devant cette nature humaine toute resplendissante de la divinité qui l'habite ? Et c'est vous, Marie, vous, le chef-d'œuvre de Dieu, et entre toutes les pures créatures le plus parfait rayonnement de sa beauté, c'est vous qu'il a choisie pour être la collaboratrice de cette merveille. Ah ! vous êtes bien Notre-Dame-des-Arts ! Montrez-vous vous-même, montrez-nous votre fils, et conviez le génie humain à la contemplation et à la reproduction des deux plus ad-

mirables types du beau qui soient au monde.

Mais quel travail, mon Dieu ! pour en arriver à cette reproduction ! quel travail pour marier ensemble et fixer dans u'ne seule physionomie tous les puissants attraits de l'Homme-Dieu ! Artistes qui le contemplez dans la lumière de la foi, comment pourrezvous exprimer, sur son front, le rayonnement de la sagesse éternelle qui illumine sa belle et vaste intelligence ; dans ses yeux, la pénétration du prophète, l'autorité du souverain maître, la tendresse du plus parfait des amis ; sur ses lèvres, la fermeté d'une volonté inébranlable en ses desseins, la bonté d'une âme humble et douce, la générosité d'un cœur prodigue à tous de bienfaits, de consolations et de pardons ; dans ses traits, dans son attitude, dans l'expression de sa personne, la plénitude des vertus et des dons divins : la force du thaumaturge et la charitable compassion du sauveur, la puissance du roi divin et la faiblesse de l'homme abandonné et persécuté, les douleurs résignées de la victime volontaire et la sereine majesté du prêtre éternel, le vaincu de l'amour et le vainqueur de la mort, l'Homme-Dieu, enfin ?

Et lorsque, après avoir contemplé le fils,

vous contemplerez la mère, comment rendre cette merveille transcendante sur tous les types créés dont peut s'inspirer l'art humain ? Une pureté qui n'a jamais été souillée, une vierge qui sourit à son fils, une vierge qui presse son fils sur son cœur : la fleur chargée de son fruit sans rien perdre de ses charmes ! Marie, le plus parfait modèle de la candeur, de l'innocence, de la pureté, de la céleste grâce des vierges, et en même temps le plus parfait modèle de la douce majesté, de l'amour, de la tendresse, du dévouement des mères ? Admirablement belle dans la chambre virginale, où elle prie en attendant l'heure des grands mystères, elle est plus belle encore près du berceau de l'enfant Dieu, plus belle au pied de la croix où, debout et le visage baigné de larmes, elle se résigne héroïquement aux maux qu'elle endure, pour prendre part à la rédemption du monde, et enfanter avec son fils la race des élus, plus belle, enfin, dans les pompes de son céleste couronnement.

Mais, encore une fois, comment rendre ces merveilles ? — Ah ! l'œuvre est difficile, car, comme l'a fort bien dit Dante, « la forme ne

s'accorde pas toujours avec les intentions de l'art, parce que la matière est sourde à répondre». Angelico de Fiesole a versé plus d'une fois des larmes, Léonard de Vinci a brisé ses pinceaux, Michel-Ange a gourmande ses œuvres, de grands artistes se sont sentis envahis par la tristesse chaque fois qu'ils ont essayé de représenter la divine beauté du Christ et les grâces célestes de sa mère, et sur les chefs-d'œuvre que nous admirons aujourd'hui, ils osaient à peine jeter leurs regards découragés.

Artistes, peintres, sculpteurs, poètes, chantres du divin dans la beauté créée, ne vous découragez pas, je vous en prie. Si vos œuvres ne peuvent pas atteindre la suprême perfection, elles ont du moins le mérite de l'emporter sur toutes les autres œuvres de l'art humain. Que d'autres cherchent le beau dans les spectacles de la nature : dans les splendeurs du jour et le mystère des nuits, dans les admirables élancements de la mer et la majesté des montagnes, dans l'ombre des forêts et la riante fertilité des plaines, dans la nature morte et la nature vivante, dans les types les plus accomplis des grâces de la forme sensible, dans les faits les plus saisis-

sants de l'histoire humaine, Notre-Dame-des- Arts, s'ils l'invoquent, leur apprendra à préserver leurs œuvres de tout ce qui peut provoquer les basses passions et offenser le sens moral, et à faire reluire en toutes les beautés de la nature ce qu'il y a de divin. Mais elle réserve les plus délicates attentions de son patronage pour ceux qui s'appliquent à faire revivre dans leurs œuvres ses grâces virginales, ses charmes maternels et la divine beauté de son fils. Ceux-là ont toujours été et seront toujours les maréchaux de l'art.

Mais, attention, Messieurs les maréchaux, n'ayez pas la prétention d'accaparer des types qui nous appartiennent autant et plus qu'à vous. Rien ne vous oblige à les faire revivre dans vos œuvres, tandis que le chrétien a le devoir de les reproduire, non pas sur une matière fragile, mais dans l'incorruptible substance de son âme. Les saints, maréchaux de Part mystique, ont excellé dans cette reproduction. La beauté typique du Christ et de sa mère a fait fleurir en eux les vertus héroïques qui donnent à l'âme une physionomie toute divine. Que de lumière dans leur esprit ! Que d'amour dans leur cœur ! Que d'innocence et

de pureté dans leur vie ! Quel mépris de tout ce qui est bas ! Quelle habitude du noble et du grand ! Quel héroïsme en présence de la persécution, de la souffrance et de la mort ! Quelle ivresse du sentiment religieux ! Quel repos en Dieu ! Voulez-vous de l'extraordinaire, du grandiose, du sublime, du merveilleux, du tendre, du touchant ? vous trouverez tout cela dans la vie des saints ; mais surtout vous y trouverez le Christ béni et sa sainte mère qui les inspirent, les animent, les transfigurent et revivent en eux.

Hélas! père, me direz-vous,nousne sommes pas des saints ! Je le sais bien, mes pauvres chers Frères, il y a longtemps que ma conscience me dit cela. Mais ne nous décourageons pas. Appliquons-nous avec patience à notre travail d'imitation et de reproduction. Artistes infatigables, embellissons chaque jour notre petit chef-d'œuvre. Il sera sans doute bien imparfait encore quand nous le présenterons à la grande exposition de l'éternité, mais Dieu ne nous refusera pas de lui donner la dernière touche, et sa bonté le couronnera, sous les yeux et devant l'aimable sourire de Notre-Dame-des-Arts.

Quod seminas non vivificatur nisi moriatur :

Ce que vous semez ne peut être vivifié, s'il ne meure.

(I Cor., cap. xv, 36).

Mes chères sœurs,

Dans la triple fête qui nous réunit : le cinquantenaire d'une de vos vénérables mères, la profession de vos pieuses novices, la prise d'habit des jeunes postulantes qui demandent

(1) Monastère des Dominicaines de Bar-Ie-Duc, 7 août

à entrer dans votre famille religieuse, vous vous étonnerez peut-être de m'entendre parler de mort. Rassurez-vous. Il ne s'agit point d'un de ces lugubres événements qui emportent dans un autre monde ceux que nous aimons, mais d'une mort toute spirituelle qui est le principe d'une vie parfaite. Nous en avons l'image dans la nature. « La semence qu'on jette en terre doit mourir pour être vivifiée, dit l'Apôtre : Qaod seminas, non vivificaiur nisi moriaiar ». Ainsi dans la religion, l'âme qui veut vivre d'une vie parfaite doit d'abord mourir.

Vous vivez depuis cinquante ans de cette mort, vénérable Mère qui célébrez aujourd'hui vos noces d'or; vous allez vous porter le coup mortel, pieuses novices, en prononçant vos vœux ; vous voulez vous préparer à mourir, jeunes postulantes, qui demandez le saint habit de religion comme un sacrement de vos désirs, en attendant que vos vœux soient l'expression suprême de votre volonté.

On pourrait certainement être religieux sans se distinguer, par le vêtement, du reste des hommes ; mais l'Eglise, qui connaît l'utilité et la puissance des signes, a jugé bon que ceux de ses enfants qui s'engagent à une vie

plus parfaite, puissent être reconnus, à première vue, entre tous les chrétiens. L'habit qu'elle leur donne ne ressemble pas à celui des mondains. Il est singulier, pour apprendre à tous que l'âme religieuse aspire à une vie tout autre que celle qu'on mène dans le siècle. Il est grave et austère pour exprimer que c'en est fait des vaines recherches, des frivolités et des caprices de mode, par lesquels on s'applique à plaire et à séduire. Il dissimule les formes du corps et fait disparaître toutes les élégances, pour signifier que le corps ne compte plus, dès qu'on a pris le parti de ne plus vivre que de la vie de l'esprit. Enfin (et c'est sur ce point que j'appelle particulièrement votre attention), l'habit religieux va vous envelopper comme un linceul, et, dans notre Ordre, il est noir et blanc, couleurs du drap mortuaire, pour vous rappeler que vous devez mourir spirituellement , mourir au monde.

Mourir au monde, qu'est-ce que cela veut dire ? Que l'on se sépare matériellement de lui ? que l'on ne veut plus vivre avec lui ? que l'on ne prendra plus part à ses affaires et à ses plaisirs? que Ton n'aura avec lui que des

rapports commandés par la charité, plus que par les convenances du siècle ? que les monastères seront comme des cimetières où les gens du dehors viendront chercher de graves pensées et de religieuses impressions ? — Oui, c'est cela, et quelque chose de plus encore. Ecoutez hien, chères filles, et comprenez bien toute la profondeur de cette parole : Mourir au monde.

Il est en nous un souffle de vie qui nous anime ; lorsque ce souffle s'échappe de notre corps, l'homme meurt, on dit de lui qu'il a rendu l'esprit. — Eh bien, voilà justement ce que c'est que mourir au monde ; c'est rendre l'esprit du monde.

Il est donc en nous, cet esprit du monde? — Eh ! oui ; il entre dans notre nature à l'heure même où nous prenons possession de la vie ; il est un des fruits de ce péché que le père du genre humain a transmis à toute sa descendance.

Installé dans notre nature qu'il a envahie et qu'il pénètre, il attend l'éveil de nos facultés pour corrompre leurs actes, et il est malheureusement stimulé par le spectacle et l'influence de ce qui se fait dans le monde. « Tout dans le monde, dit l'Apôtre saint Jean, est

convoitise de la chair, convoitise des yeux, orgueil de la vie » (1).

Il est inutile, n'est-ce pas, que je vous fasse le tableau des innombrables et honteux désordres du monde. Je ne veux point souiller, par de telles peintures, la pureté de cette sainte fête.

Sachez seulement que nous avons en nous tout ce qu'il faut pour devenir plus ou moins complices des désordres du monde : un esprit de mollesse qui nous porte à ménager la chair, à nous impatienter de ses infirmités, à nous plaindre de ses souffrances ; un esprit de sensualité qui nous porte à la satisfaire dans ses appétits ; un esprit d'avidité qui tend à s'emparer des biens de ce monde, qui nous y attache, au mépris des meilleurs biens que Dieu propose à nos espérances et à nos désirs ; un esprit d'égoïsme qui rapporte tout à nous ; un esprit d'ambition qui convoite les honneurs et les distinctions ; un esprit d'orgueil qui nous enivre de notre propre excellence, un esprit d'ostentation qui veut paraître, un esprit d'indépendance qui prétend faire

(l) Quod est in mundo concupiscentia carnis est, et concupiscentia oculorum et superbia vitse (I Joan., cap. n, 16).

prévaloir notre volonté propre contre toute autre volonté ; un esprit de jalousie qui s'inquiète et s'irrite de ce qui fait la joie et le bonheur des autres ; un esprit de malignité fécond en dénigrements et en trahisons. Voilà l'esprit du monde.

Encore une fois, mes bien chères Sœurs, nous avons tous cet esprit. Il y a malheureusement une foule de gens qui ne savent pas se défendre contre ses exigences, et qui lui donnent lâchement toutes sortes de satisfactions. Regardez-les bien ; ils ne se gênent en rien ; ni lois divines, ni lois humaines ne les empêchent de contenter leurs désirs, pour que la chair soit rassasiée de plaisirs et de bien-être ; pour que les biens de cette terre abondent sous leur toit; pour que l'orgueil, la vanité, l'ambition, se repaissent de flatteries et d'honneurs ; ce sont eux que Ton appelle proprement les mondains, et ils ne sont pas, je l'espère, dans cet auditoire.

Mais sans leur ressembler tout à fait, on peut bien n'être pas encore mort au monde, et je ne crois pas me tromper en affirmant qu'il y a dans le siècle bon nombre de gens qui se croient d'excellents chrétiens, et qui vivent, sans s'en douter, de l'esprit du monde.

L'opinion du monde, les jugements du monde, servent plus souvent qu'il ne faut, de règle à leur conduite, et les mœurs du monde les entraînent où leur conscience ne voudrait pas aller. Je ne réponds pas qu'il n'y ait ici quelques-uns de ces amphibies qui cherchent à allier la vie chrétienne à la vie mondaine.

Mais que dis-je? ïl se peut faire qu'un religieux, une religieuse, sous l'habit sacré qui les ensevelit, et dans le mouvement des saintes observances qui tendent à les perfectionner, restent, par quelque endroit, mondain ou mondaine. Il suffît pour cela qu'ils conservent quelque chose de l'esprit du monde : de ses pensées, de ses imaginations, de ses vues, de ses appréciations, de ses jugements, de ses désirs, de ses ambitions, de ses tendances.

— Dehors ! Dehors ! tous ces misérables restes! — Pour mourir au monde, il faut rendre l'esprit du monde.

C'est bien ainsi que vous l'entendez, chères Sœurs, qui composez cette belle communauté où tout est à l'honneur de notre saint Ordre.

Et vous, mes filles, qui allez vous ensevelir dans notre saint habit, c'est bien votre dessein, n'est-ce pas, de ne rien garder en vous

d'un esprit si ennemi de la perfection à laquelle vous aspirez? Vous n'ignorez pas que dès que vous aurez rendu l'esprit du monde, il sera immédiatement remplacé par un autre esprit que les saints Pères ont appelé la force perfective : Vim perfeelivam. C'est l'esprit de Jésus-Christ, l'époux de votre choix ; il achève dans les cieux la vie divine, et dans les âmes élues de Dieu, la vie parfaite. On va l'appeler sur vous tout à l'heure : « Seigneur, faites descendre en ces vierges qui vous ont choisi pour leur partage, par la vertu de votre Esprit Saint, per donum Spirilus sancti, une prudente modestie, une sage honte, une grave douceur, une chaste liberté. Qu'elles soient ferventes dans la charité, et qu'elles n'aient rien en dehors de vous. Qu'elles vivent dignes de louange, sans désirer d'être louées. Qu'elles vous glorifient par la sainteté de leurs corps et la pureté de leur âme. Qu'elles vous craignent et vous servent par amour. Soyez leur honneur, leur joie, leurs délices, leur consolation dans les peines, leur conseil dans le doute, leur défense contre l'injustice, leur soutien dans la tribulation, leur abondance dans la pauvreté, leur nourriture dans le jeûne, leur remède clans l'infirmité. Qu'elles

aient en vous toutes choses, qu'elles n'aient pas d'autre désir que de vous aimer par dessus tout, et que par vous elles soient fidèles à toutes les promesses et à tous les devoirs de leur sainte profession ». Le voilà à la porte des cieux, cet admirable Esprit, il va descendre, il descend, il étouffe dans ses chastes ardeurs les convoitises de la chair, la purifie de ses souillures, lui donne comme des habitudes angéliques, inspire à nos âmes le mépris des faux biens, les remplit de l'amour des biens spirituels et célestes et d'une sagesse divine qui les fait marcher joyeuses et alertes dans le chemin d'une humble dépendance et d'une généreuse soumission. Si l'on veut être parfait, il n'y a qu'à le laisser agir. « Ceux qu'il conduit, dit l'Apôtre, sont les véritables enfants de Dieu. Qui Spiritu aganlur, hi sunt fîlii Dei (l).

Un jour, il deviendra le maître absolu de votre vie, mais encore une fois, lorsque vous serez mortes au monde, lorsque vous aurez rendu l'esprit du monde. Or, pour rendre l'esprit, il faut passer par une crise douloureuse et terrible, l'agonie. Quand l'homme va mourir de la mort naturelle, le corps voudrait re- (1) Rom., cap. vm, 12.

tenir dans ses étreintes l'âme qui s'échappe, l'âme voudrait rester dans le corps ruineux qui la chasse. Plus ils sentent qu'ils doivent se séparer, plus ils voudraient rester unis. Quelque chose d'analogue se produit dans la mort spirituelle, quand il s'agit de rendre l'esprit du monde si profondément entré dans notre nature. C'est une agonie spirituelle. Le temps de cette agonie, mes chères Sœurs, c'est le noviciat. La grâce qui vous y fait entrer aujourd'hui voudra achever son œuvre, et séparer totalement votre nature de l'esprit du monde. Les conseils, les avis, les instructions, les réprimandes, les corrections, les observances, tout conspirera à chasser ce maudit esprit; mais il tiendra bon et ne voudra pas s'en aller. Vous serez importunées par mille souvenirs tendres et sensuels, par mille regrets des personnes et des choses que vous aurez quittées. Le cœur se mettra de la partie avec toutes ses exigences et ses délicatesses. L'amour-propre surtout, la volonté propre refuseront de se laisser vaincre et de laisser se produire en vous ce religieux néant sans lequel il n'y a pas de perfection possible. Mais courage ! mes enfants, courage ! Combattez, agonisez vaillamment.

Vous serez assistées dans votre agonie spirituelle par de sages et vigilantes gardiennes qui surveilleront votre crise et sauront la conduire sans accident, je l'espère, jusqu'à la mort douce et joyeuse de la profession.

Vous serez assistées par les vœux et les prières de toute une communauté qui sera heureuse de s'enrichir de vos vertus. Vous mêmes, quand l'heure sera venue, vous serez heureuses de donner à l'esprit du monde le dernier coup, en enfonçant d'une main généreuse, dans votre nature, le glaive des vœux de religion, ce glaive à trois tranchants qu'on appelle pauvreté, chasteté, obéissance. L'heure est venue pour quelques-unes d'entre vous. Elles vont, dans quelques instants, prononcer leurs vœux, et mourir au monde. La crise douloureuse est passée, il ne leur reste plus au cœur que le ferme et généreux dessein de ne plus rien garder de l'esprit du monde, et de se livrer, sans réserve, aux mystérieux envahissements de l'Esprit de Dieu qui doit les unir pour jamais au divin Epoux, et remplir leur vie de vertus fécondes et de célestes consolations.

Vous savez tout ce que peut cet Esprit, vous, vénérable Mère, qui, pendant cinquante

VETURES ET PROFESSIONS

ans, avez donné à cette pieuse communauté l'exemple d'une noble et sainte persévérance. Vous pouvez dire avec autorité aux jeunes âmes combien il est doux et salutaire de mourir au monde, pour ne plus vivre qu'en Jésus-Christ. L'époux fidèle va se rapprocher plus intimement de son épouse dans ses noces d'or, afin de la préparer aux noces éternelles, et autour de cette morte, si vivante de la vie de Dieu, les jeunes âmes vont chanter avec allégresse : Mourons dans toute la candeur, la simplicité d'un cœur qui se donne à Dieu sans réserve : Moriamur in simplicitate nostra (1).

Et vous, parents chrétiens, qui assistez à cette religieuse fête, ne pleurez pas, je vous en prie, les chères agonisantes qui veulent mourir au monde, pour ne plus vivre qu'en Dieu. Pour vous comme pour elles, leur mort spirituelle est un honneur et un gain. Un honneur, parce qu'elle introduit dans vos familles la perfection de la vie chrétienne, par la pratique des conseils évangéliques ; un gain, parce qu'elle vous assure la toute-puissante protection de Dieu auquel ces vierges s'offrent en sacrifice.

(l) I Mach., cap. h, 37.

Ne les croyez pas absentes du foyer qu'elles ont quitté. Leur cœur y sera toujours présent, et leur amour plus pur et plus fidèle, y travaillera sans cesse à votre bonheur. Unies à Dieu plus que vous ne pouvez l'être, elles lui rappelleront qu'elles ne sont mortes au monde que pour vous mieux servir auprès de lui, et elles lui demanderont, en échange de leur sacrifice, ses meilleures bénédictions, pour vous assister dans vos travaux, vos consoler dans vos peines, vous préserver des maux de l'âme et du corps, et vous conduire sûrement dans les voies du salut éternel.

Ne les pleurez donc pas, mais dites avec le saint roi David : Domine Béas noster ; tua sunt omnia, Seigneur, notre Dieu, tout vous appartient». Nos enfants sont à vous avant d'être à nous. Elles ont voulu mourir au monde, et se donner dans toute la simplicité de leur cœur ; « dans toute la simplicité de notre cœur, nous vous les offrons avec joie : In simplicitaie cordis mei, lœtus obtuli » (1).

(1) I Paralip., cap. xxix, 16, 17.

Veni, elecîa mea.

Viens à moi, âme que j'ai choisie !

Ma Révérende Mère, Mes Chères Sœurs, Mes Frères,

Il m'est arrivé plus d'une fois, dans ma vie apostolique, d'être appelé à bénir des unions auxquelles l'avenir semblait sourire, et que la foi de ceux qui s'unissaient rendait vraiment saintes. Je n'y ai pas toujours eu le cœur parfaitement content. Souvent, quelque appréhension jetait une ombre sur mes espérances et mes vœux, et souvent, hélas ! les événements ont justifié mes craintes.

(1( Vèture de Mlle Geneviève Edou, en religion, sœur Marie Madeleine de Jésus, Garmel du Havre, 26 mai 1900.

Je n'éprouve rien de semblable quand j'assiste aux religieuses fiançailles, au mariage sacré des âmes qui, répondant à l'appel de Jésus-Christ, l'ont choisi comme époux. Mon cœur est en fête, car je n'ai pas à craindre qu'on se trompe, ni qu'on soit trompé quand on s'engage à aimer uniquement un Dieu qui dit à l'âme : « Viens à moi, toi que j'ai choisie. Veni, elecia mea ».

Vous avez entendu cette douce parole de Notre Seigneur, mes très chères Sœurs, et, pour celles d'entre vous qui sont depuis longtemps fixées dans la vie religieuse, c'est toujours un bonheur de voir de jeunes âmes prêter l'oreille à la voix du Roi de grâce et d'amour.

Entendez bien, chère enfant, vous qui allez vous fiancer au Divin Epoux en revêtant le saint habit de religion : Jésus-Christ vous appelle. Mais vous ne seriez pas ici, vous n'auriez pas entendu sa voix s'il ne vous eût choisie. En vous invitant à venir à lui, il vous rappelle le glorieux et touchant mystère de votre élection. Qu'il me soit permis de fixer quelques instants votre attention sur ce mystère et de demander à votre cœur un hymne d'amour reconnaissant.

Vous êtes la choisie de Dieu ; ce choix ne date pas de l'heure présente, ni d'hier ; depuis longtemps les desseins de Dieu sont arrêtés, et sur l'état que vous allez embrasser, et sur votre personne.

Et d'abord, ma chère fille, c'est Dieu qui a choisi votre état, c'est-à-dire cette manière de vivre fixe et immuable dans laquelle l'âme chrétienne s'engage à tendre à la perfection par le sacrifice, et qu'on appelle l'état religieux. Cet état était préparé de longue main. Nous en avons des exemples imparfaits dans l'Ancien Testament ; mais ces exemples ne sont que l'ombre, ou pour mieux dire les essais de l'état sublime dont Jésus-Christ posa les fondements et donna au monde issu de sa doctrine, de sa loi et de son sang, les premières constitutions.

En descendant jusqu'à nous par son union avec notre nature, le Verbe divin n'avait-il pas le droit de nous demander de généreux, d'héroïques efforts pour nous élever jusqu'à lui ? En allant jusqu'au bout de son amour

dans l'œuvre de la rédemption, ne devait-il pas provoquer, de notre côté, un élan cle charité capable de donner en réponse à sa vie sacrifiée l'amoureuse immolation de notre vie ?

— Voilà pourquoi il a gradué ses exigences et ses appels afin d'obtenir, sinon de tous, au moins d'un certain nombre d'âmes de bonne volonté, de tendre à la plus grande perfection possible en ce monde.

Il appelle tous ceux qu'il est venu sauver à une vie nouvelle : « Si l'homme, dit-il, ne renaît de l'eau et de l'Esprit- Saint, il ne peut entrer dans le royaume des cieux ».

Pour le commun de ces régénérés il proclame en abrégé la grande constitution de la vie nouvelle par ces paroles : « Si tu veux entrer dans la vie éternelle, garde les commandements ». Mais, pour ses enfants d'élection, il proclame, en ces termes, la grande constitution de la vie parfaite : « Si tu veux être parfait, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres.

— Celui qui quittera sa maison, ses frères, ses sœurs, son père, sa mère, sa femme, ses enfants et ses champs, recevra le centuple en ce monde et la vie éternelle en l'autre. — Le juste s'abstient des péchés de la chair, mais le parfait se mutile spirituellement pour le royaume

des cieux ». — Enfin : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même ».

Vous l'entendez, mes frères, Jésus-Christ fait appel à la bonne volonté de ses enfants et leur demande de se dépouiller des biens terrestres, des jouissances permises de la chair et de leur volonté propre. Il ne les oblige pas ; mais s'ils s'engagent généreusement, de plein gré et pour toujours, à suivre ses conseils, ils entrent et se fixent dans les régions supérieures de la vie chrétienne qu'on appelle l'état religieux. Là ils accompliront, comme tout le monde, les préceptes évangéliques ; mais ils iront plus loin, ils feront un excès, dit la théologie : excédent efficaciam prœcepiorum. Ils obéiront à des conseils qui n'obligent déterminément personne, ils en feront leur justice propre en les transformant, car ces conseils deviendront pour eux des préceptes.

En vertu de cette loi intime et toute personnelle, qu'ils se sont imposée, il leur faudra pratiquer la pauvreté, la chasteté, l'obéissance, vertus réservées et consacrées par une promesse si solennelle et si rigoureuse que 1 infidélité, qui dans toute autre condition ne serait qu'une prévarication vulgaire, prend chez celui qui s'est engagé les proportions du sacrilège.

Ne croyez pas, mes frères, que j'exagère ici l'interprétation des paroles du Sauveur et que, s'il a appelé quelques âmes à une si grande perfection, il n'ait pas eu le dessein d'en faire un état. J'ai pour garant de ses intentions l'Eglise qui sait mieux que personne ce que son Seigneur et maître a voulu, puisqu'elle a reçu ses instructions.

Elle a appris de Lui que les sublimes vertus d'un Dieu fait homme doivent être imitées, non seulement de loin par le commun des fidèles, mais de près par les âmes généreuses qui essaient d'en reproduire la splendeur, autant que le peut la nature humaine ; elle a appris que la mesure du progrès, dans la société des enfants de la Rédemption, c'est l'Evangile ; que la perfection de la charité, exprimée par des vertus et des œuvres sublimes, faisant partie de l'Evangile, il est rigoureusement, impérieusement nécessaire que, en tout temps et dès l'heure même où la société chrétienne est constituée, cette perfection y soit manifestée par une profession publique, un état qui dislingue visiblement les parfaits de ceux qui se contentent d'une vie ordinaire et médiocre.

Guidée par ces données divines, l'Eglise a

appelé les âmes à la perfection évangélique. Pour les affermir dans leur généreux dessein elle les a retirées de l'isolement, groupées dans une vie commune qui rend plus visible et plus exemplaire leur état de perfection. Elle a créé des familles saintes dont l'aspect, varié dans une admirable unité de fond, est une des grandes beautés de la société chrétienne. Splendide firmament où les astres, différents de grandeur, d'éclat et de mouvement, entendent le même appel divin, et répondent par ce cri unanime : « Me voici. Ecce adsum ! »

Vous m'avez bien compris, ma chère enfant, c'est Dieu qui a choisi, créé, affermi l'état que vous voulez embrasser, où vous voulez fixer votre vie. Quel encouragement pour vous contre les fausses appréciations, les injures et les menaces d'un monde dont l'ignorance ne fait qu'accroître l'imprudence ; votre état (je puis bien dire notre état), notre état est divinement choisi et constitué ; donc nous sommes sous la protection d'une loi plus haute, plus puissante, plus durable que toutes les lois humaines. Les lois humaines doivent protéger la vie et les biens de tous les citoyens : eh bien ! nous sommes les citoyens de la vie parfaite et du royaume de la sain-

leté ; une loi divine nous protège, ne craignons rien des hommes et des événements.

Les révolutions peuvent labourer le monde, et tracer dans le champ de l'humanité des sillons sanglants. Qu'importe ! L'état religieux subsistera comme l'Eglise. L'Eglise subsistera parce qu'elle garde l'Evangile et que l'Evangile est éternel; nous subsisterons, nous, parce que nous sommes une portion vivante et intégrale de cet éternel Evangile.

Dieu lui-même a choisi l'état religieux comme le refuge prédestiné des âmes qui doivent faire fructifier en elles la surabondance des mérites et des grâces de Jésus- Christ, la plénitude des dons de l'Esprit Saint, et exprimer visiblement, publiquement, dans l'ensemble des habitudes et des actes de leur vie spirituelle, la perfection évangélique. Maintenant, chère enfant, je dois vous dire comment Dieu lui-même vous a choisie pour cet état.

Dans son ignorance des desseins de Dieu et de la conduite de sa Providence, le monde

attribue généralement les vocations religieuses aux vives et pressantes sollicitudes d'une voix amie, à une sorte de captation morale qui enchaîne la liberté, à l'exaltation religieuse, à la fantaisie, au caprice, à des déceptions vulgaires. Profonde erreur : si telles étaient les uniques causes des vocations religieuses, les cloîtres, aujourd'hui remplis de tant d'âmes dévouées, seraient demain dépeuplés. On y passerait, on ne s'y fixerait pas. Il n'appartient qu'à Dieu de disposer de la vie humaine, de l'introduire et de la fixer dans ces régions élevées et lumineuses de l'Evangile où l'on aspire à la perfection. Ma fille, si vous démandez aujourd'hui le saint habit, pour vous préparer à une complète donation de vous-même, c'est parce que Dieu vous a choisie.

Comprenez bien, je vous prie, la mystérieuse économie de ce choix. Dieu choisit : c'est-àdire qu'il distingue, qu'il sépare, qu'il cultive, qu'il appelle, qu'il détermine les âmes.

Dieu distingue, en abaissant un regard de particulière bienveillance sur une âme perdue dans la foule des créatures soumises à l'action générale de sa Providence. Sous ce regard, l'âme tressaille comme tressaille une

plante qui reçoit un rayon de soleil, tandis qu'autour d'elle tout est dans l'ombre ; comme tressaille l'humble serviteur à qui son maître daigne sourire ; comme tressaille un enfant sous les caresses de son père.

Dieu sépare, comme le jardinier, une plante rare et précieuse des productions vulgaires qui croissent autour d'elle et menacent de l'étouffer. Il sépare, soit par une éducation première toute sainte et conforme à ses adorables desseins ; soit en nous inspirant, sans que nous puissions nous en défendre, l'ennui, le dégoût, le mépris, l'horreur de la vie du siècle, toujours croissant à mesure que s'approche Pheure où nous devrons nous y engager davantage.

Dieu cultive, en accumulant ses grâces autour de l'âme qu'il a choisie, non les grâces communes qu'il distribue à tous les chrétiens, mais les grâces réservées qu'il ordonne à l'intime alliance de sa vie avec une vie humaine dans la perfection.

Ces préparations faites, Dieu appelle. Il n'a pas besoin, pour cela, de manifester sa toutepuissance par des prodiges. Sa voix pacifique ébranle plus efficacement que les prodiges les solitudes de l'âme humaine. Un mot, un

seul mot de sa bouche adorable, un mot que n'entendent pas les oreilles profanes, suffit pour fixer les vagues aspirations de ceux qu'il a préparés. Une heure bénie sonne, et pendant une prière encore hésitante, au milieu d'une réflexion commencée, quelquefois dans le tourbillon et le bruit de la vie mondaine, une mystérieuse apparition surgit, une voix discrète se fait entendre, le Bien-Aimé dit, sans bruit de parole : « Viens, ma choisie, viens et suis-moi. Veni, elecia mea, veni et sequere me ». C'est fini, l'âme est appelée.

Elle est appelée, mais elle n'est pas encore déterminée. Il faut vouloir, et l'enfantement de ce vouloir ne se fait pas sans le secours de Celui qui appelle. L'âme sait-elle bien tout ce que Dieu lui demande, et aura-t-elle le courage de répondre à toutes les exigences de son amour ? La vie religieuse est un sacrifice de tous les jours ; la tendance à la perfection ne souffre pas de relâche. En se vouant à la pauvreté, à la chasteté, à l'obéissance, on enchaîne sa vie près d'un abîme où le péché devient plus grave et plus odieux. Et puis, on ne peut quitter le monde pour se donner à Dieu, sans se résoudre à des séparations cruelles, sans déchirer son propre cœur avec

le cœur de ceux qu'on aime. — Chère âme, pourras-tu faire tout cela ? — Hélas, notre pauvre nature est si infirme que son enthousiasme religieux recule d'ordinaire devant les perspectives d'un sacrifice sans retour et sans merci ! Mais Dieu lui-même se fait l'invisible soutien des âmes qu'il a appelées. Sans les contraindre, il produit en elles le vouloir, et si énergique et si triomphant que rien ne résiste à ses élans. Toutes les immolations sont acceptées à la fois, tous les obstacles renversés d'un seul coup. A l'enthousiasme d'un moment, Dieu substitue la magnanimité et la constance d'un courage qui étouffe sans pitié tous les regrets, tous les dégoûts, toutes les appréhensions. Il fait marcher devant lui l'âme qu'il s'est donnée et la pousse à la perfection. La voilà qui s'avance, sourde aux cris de la nature et aux gémissements des cœurs qu'elle déchire, insensible à leurs larmes et manifestant en sa suprême décision la miséricorde de Celui qui l'a choisie, préparée, appelée, et qui opère en elle, selon la parole de l'Apôtre, « le vouloir et le parfaire : Deus ipse operatur velle et perficere » (1). Voilà, ma bonne chère enfant, le mystère (l)PmL.,Cap. 11,13.

de votre vocation. Si vous l'avez bien compris, vous devez vous sentir le cœur rempli d'une immense reconnaissance. Car, vous ne l'ignorez pas, le choix qui vous distingue, vous sépare, vous cultive, vous appelle, vous détermine, est un choix tout gratuit. Qu'avezvous fait pour le mériter ? Seriez- vous assez osée que de dire au Seigneur : « Vous avez accompli à mon égard un acte de justice. Vous deviez me tirer de la foule obscure de vos adorateurs et me faire partager le lit nuptial où l'âme chaste reçoit les caresses de votre amour et participe à cette divine fécondité qui remplit l'Eglise de fruits de grâce et de salut ? » Quand Assuérus toucha de son sceptre le front de la jeune Esther et la choisit pour compagne de sa vie, il fut ravi de sa beauté et des charmes de sa personne, et l'estima digne de sa couronne et du trône qu'il lui offrait. Mais quelle créature, fût-elle belle de corps et d'âme à ravir l'univers, est capable de séduire le Roi des rois ? Ce n'est point pour ses charmes qu'il la choisit, mais par pur amour. Souvent une âme n'a rien fait ni pu rien faire pour lui plaire lorsqu'il lui envoie le saint attrait de la vie religieuse, et plus souvent encore il l'invite aux noces sacrées du

cloître, malgré ses imperfections et ses fautes.

0 Seigneur ! pourquoi tant de bonté ? pourquoi ai-je été choisie lorsque tant d'autres ont été dédaignées ? Que vous rendrai-je pour tout le bien que vous m'avez fait : Quid retribuam Domino pro omnibus quœ retribuit mihi ? — Ecoutez-moi, Dieu de mon âme ; écoutez moi, je vous en prie. — Je méprise le monde, je foule aux pieds les vains ornements du siècle, pour l'amour de mon Seigneur Jésus-Christ : Regnum mnndi et omnem ornatum sœcali contempsi propter amorem Domini nosîri Jesu Chrisli.

Je l'ai vu, ce Divin Epoux : quem vidi. Je l'ai vu dans les religieuses instructions qui ont formé mon enfance ; je l'ai vu dans les Livres Saints qui m'ont raconté son apparition terrestre, ses vertus, ses perfections, ses merveilles et la grande œuvre de salut qu'il est venu accomplir ; je l'ai vu dans le tabernacle où il réside, sur l'autel où il s'immole ; je l'ai vu dans les chastes et mystérieuses opérations de sa grâce : quem vidi.

Je l'ai vu et je l'ai aimé : quem amavi. Qui pourrait ne pas aimer tant de charmes ? qui pourrait ne pas aimer l'amour immolé, l'amour sauveur, l'amour si grand et si parfait à la

VETURES ET PROFESSIONS

poursuite d'une créature si petite et si imparfaite, l'amour si pressant et si tendre, demandant à s'unir à mon pauvre cœur et à lui communiquer tous ses biens ?

Je l'ai aimé et j'ai mis en lui toute ma confiance : in quem credidi. J'ai cru que lui seul pouvait me rendre heureuse en me rendant parfaite.

Et, puisqu'il m'a choisie, je le choisis moimême : quem dilexi. Je le choisis librement et de plein cœur; je le choisis de préférence à tous les amours ; je le choisis pour mon unique et éternel partage. « J'ai trouvé Celui qu'aime mon âme, je le tiens, je ne me séparerai jamais de lui. Inveni quem diligit anima mea, tenai eum, nec dimitlam » (1).

Le monde, mes frères, qui n'ouvre sur les mystères de la vie spirituelle que les yeux de la chair, a peine à comprendre cette mutuelle élection de Dieu et de l'âme humaine.

Quand il voit une jeune vie s'engager dans l'état religieux, il ne songe qu'aux avantages et aux plaisirs humains dont elle se prive, et pousse ce cri sacrilège de Judas regrettant le parfum répandu par Madeleine sur les pieds du Sauveur : « Ut quid perditio

(1) Cant., cap. III, 4.

hœc? Pourquoi cette perte? » — Une perte, l'amoureuse consécration d'une vie humaine au culte perpétuel du Maître de toute vie !

Ah! il ne pensait pas ainsi l'homme de. bien, le vrai chrétien, le père bien-aimé, l'ami très cher qui a laissé parmi nous un si grand vide et à qui, dans une entrevue intime, je faisais partager les sentiments du vénérable père de sainte Jeanne de Chantai : « 0 mon Dieu, disait ce grand chrétien, en bénissant sa fille au moment où elle quittait le monde pour le cloître ; ô mon Dieu, il ne m'appartient pas de trouver à redire à ce que la Providence a couché dans son décret éternel. J'y acquiesce de tout mon cœur et je consacre sur l'autel de votre volonté cette fille qui m'est aussi chère qu'Isaac Tétait à votre serviteur Abraham ».

Non, non, chrétiens, une jeune vie qui se donne à Dieu dans l'état religieux n'est pas plus perdue que la vie de Celui qui s'immolait sur la croix pour la gloire de son Père et le salut du monde.

Elle n'assure sa perfection et son bonheur que pour travailler auprès de Dieu à la perfection et au bonheur de ceux qu'elle laisse dans le siècle. Je vous en prie, parents chré-

tiens, mes chers amis, ne pleurez pas l'enfant qui veut mourir au monde pour ne plus vivre qu'en Dieu. Entre les bras d'un si grand et si bon Maître, elle sera plus à vous que si vous la gardiez dans la famille ; elle vous aimera d'un amour plus pur, plus fidèle et plus utile à votre bonheur. Vous auriez pu jouir dans le siècle de sa présence et de ses caresses ; mais, ce qui vaut infiniment mieux, vous profiterez de ses prières et de ses sacrifices de chaque jour. Car, sachez-le-bien, mourir au monde, c'est mourir pour le monde ; et nous avons, aujourd'hui plus que jamais, besoin de victimes qui compensent par leur immolation les outrages que reçoit chaque jour la sainte majesté de Dieu et qui amèneraient à bref délai la fin de nos sociétés perverties, si la justice divine n'était apaisée par les morts volontaires des âmes religieuses. Ne pleurons donc pas la vierge qui prépare aujourd'hui son immolation. Si la séparation vous arrache des larmes, que ce soient des larmes sanctifiées par une généreuse offrande et par cette prière : « Confirma hoc, Deus , quod operatus es. Confirmez, Seigneur, dans l'âme de votre chère élue, l'œuvre que vous avez si bien commencée ».

Ut quid perdiiio hœc ?

Pourquoi cette perte ?

Mes Révérendes Mères, Mes Frères,

Il y a un peu plus d'un an, nous célébrions dans cette humble chapelle les fiançailles spirituelles d'une de vos jeunes compatriotes, aujourd'hui sœur Marie-Madeleine de Jésus. Alors je vous disais : « Le monde qui n'ouvre sur les mystères de la vie spirituelle que les yeux de la chair a peine à comprendre la mutuelle élection de Dieu et de l'âme humaine. Quandilvoit une jeune vie s'engager dans Tétat

(1) Profession de sœur Marie-Madeleine de Jésus, Carmel du Havre, 18 décembre 1901.

charité. — 25.

religieux, il se demande à quoi elle sera utile». Remarquez qu'il n'a guère d'estime que pour les œuvres qui visent nos besoins et nos maux corporels. Elles seules ont, à son avis, un but vraiment utilitaire et peuvent figurer avec honneur dans l'histoire du progrès. Il se laisse donc toucher par les prodiges de bienfaisance et de dévoûment dont la germination s'est accrue parmi nous depuis plus d'un demi-siècle. Volontiers il admire avec un de nos auteurs contemporains, « ces êtres charitables qui renonçant par libre volonté à ce que la vie contient et promet, recherchent la caducité, la maladie, l'infortune afin de leur porter secours ». Il voit avec plaisir les académies applaudir le récit de leurs exploits, et récompenser leurs vertus. Mais ne lui parlez pas de ces pieux extravagants qui semblent avoir pris le monde en horreur et vont cacher leur vie derrière de grandes murailles pour se consacrer à d'inutiles contemplations. Egoïsme plus inhumain que celui des jouisseurs qui, du moins, apportent à la vie sociale l'appoint de leur large consommation. Arrière ces religieux oisifs qui rêvent le ciel au lieu d'en faire la conquête par une lutte généreuse contre les maux de l'humanité !

Ainsi pense le monde, mes frères, et bon nombre de gens sincèrement chrétiens pensent comme lui. Moins grossiers que les purs utilitaires, ils estiment que les œuvres extérieures d'enseignement et d'apostolat ayant pour but la guérison, l'amélioration, le perfectionnement spirituel des âmes, font assez bonne figure auprès des œuvres de bienfaisance corporelle. Mais ils ne veulent pas comprendre l'utilité des cloîtres où la grande affaire est de prier et de se sanctifier. Il n'y a là, croient-ils, que des vies perdues, et comme Judas, regrettant le parfum répandu par Madeleine sur les pieds du Sauveur, ils s'écrient : « Ut quid perditio hsec ? — pourquoi cette perte ? »

Pardonnez-moi, mes frères, ce que je vais dire. Je n'ai pas, certes, l'intention de vous offenser ; mais, à cette heure où va se faire à Dieu le sacrifice d'une jeune vie, je veux vous éclairer et relever vos âmes trop influencées par l'ambiance des fausses idées et des préjugés mondains. Il n'y a, à mon avis, que des êtres terre à terre, sans élévation d'esprit et de sentiment, qui puissent penser qu'une vie toute consacrée au culte perpétuel du Dieu libéral et magnifique qui a daigné nous pro-

mettre l'éternel partage de sa gloire et de sa béatitude, est une vie perdue.

Une vie perdue ! celle qui se donne à Dieu uniquement et pour toujours ! Mais vous ignorez donc que nous avons été faits pour cela ; que c'était la destination primitive de cette belle et pure nature créée à l'image de Dieu, et dans laquelle il a imprimé par la grâce la ressemblance de sa propre vie ; qu'une prière perpétuelle était toute la vie terrestre de nos premiers parents ?

Le péché, il est vrai, a jeté le trouble dans cette bienheureuse et sainte vie ; l'humanité en proie à mille misères s'est détournée de sa fin et a oublié son premier et son plus grand devoir, le culte de Dieu. Toutefois, mes frères, notre fin n'a pas été changée et Dieu n'a rien perdu de ses droits. Nous nous devons à lui tout entiers, et à supposer que nous nous décidions, tous aujourd'hui, à ne plus penser qu'au ciel et à demeurer prosternés dans une continuelle adoration, nous ne ferions rien de trop, rien que Dieu n'ait le droit d'exiger de nous. Cependant, sa compatissante bonté veut bien nous permettre de songer à nos besoins, et de parer aux misères Je cette vie pourvu que, de temps en temps,

nous tournions nos regards vers lui et lui disions : — « Père, que votre nom soit sanctifié ! — Père, venez au secours de vos pauvres enfants ! » — Mais, comprenez-le bien, cette miséricordieuse condescendance doit avoir sa raison d'être. Or, cette raison d'être, c'est l'existence des légions saintes qui se chargent de faire honneur au droit de Dieu et de représenter auprès de lui l'humanité priante.

En effet, mes frères, toute nation qui se respecte et comprend ses intérêts, ne se contente pas d'envoyer de rapides visiteurs, des chargés d'affaires qui ne font que passer à la cour des rois dont elle redoute la puissance ou dont elle attend les faveurs : elle se fait représenter par des ambassadeurs.

Eh bien, les ambassadeurs de la nation chrétienne près de la cour céleste ce sont les ordres priants. Retirés aux confins des passions et des misères humaines, participant à cette auguste moitié du sacerdoce par laquelle s'établit le courant religieux qui de la terre monte au ciel, ils se tiennent assis à la porte du roi des rois ou prosternés dans le sanctuaire de ses audiences et font l'humanité continuellement présente devant sa face ado-

rable. Ainsi ils représentent le droit de Dieu perpétuellement exprimé, le devoir de l'humanité perpétuellement accompli : le droit de Dieu maître de tout notre être et de tous nos instants, le devoir de l'humanité qui se doit à Dieu sans réserve et sans intermittence. Malheur à vous si vous les méprisez, car vous méprisez la personne sacrée de vos ambassadeurs dans le plus glorieux et le plus nécessaire de tous les offices auprès de la plus haute et de la plus puissante de toutes les majestés !

Vous me comprendrez mieux, mes frères, si vous voulez bien considérer que ces ambassadeurs sont dans leur religieux office d'admirables artistes.

Toute créature raisonnable est obligée à la prière, le chrétien plus que toute créature. Mais Dieu, afin d'obtenir en cet acte une perfection qui le rapprochât davantage de sa majesté infinie, a voulu que certaines familles religieuses fissent de la prière leur travail et leur art.

Il y a des arts que les anciens ont appelés divins, la poésie, la musique, la peinture, la sculpture, parce qu'il leur semblait que ces arts avaient besoin d'un souffle inspirateur

et qu'ils pouvaient, en impressionnant plus profondément l'âme humaine, l'emporter sur les ailes d'une admiration passionnée vers la divinité. Mais, entendez-le bien, chrétiens, il est un art qu'on pourrait appeler plus divin que les autres : ars divinior, c'est l'art de prier. Je ne veux pas dire qu'il faille apporter dans le commerce intime de l'âme avec Dieu ces délicates et subtiles préparations de langage, ni ces attitudes maniérées que les hommes échangent entre eux quand ils veulent paraître aimables. Mais il est une certaine manière de s'élever jusqu'à Dieu, de contempler ses perfections, de lui en parler, d'exposer à son infinie bonté les misères de notre pauvre nature, d'émouvoir ses entrailles paternelles et de l'amener à de pacifiques embrassements avec sa créature ; il est un état suréminent de l'âme religieuse dans lequel se révèle une si admirable élévation d'esprit, une si profonde tendresse de cœur, une telle puissance de vue, de sentiments, d'expression, d'accents inconnus aux arts les plus grands et les plus nobles ; un état qui met l'homme si près de Dieu et Dieu si près de l'homme, qu'il faut y reconnaître l'art divin par excellence : ars divinior.

Que nous nous contentions d'un mouvement pacifique et uniforme, souvent interrompu par les préoccupations et les sollicitudes du siècle, d'une prière qui suffît aux plus impérieux besoins de notre vie religieuse, soit ; mais ne méprisons pas les élans passionnés que Dieu produit dans les âmes qu'il a choisies ; laissons passer avec respect ceux qui nous quittent pour se consacrer à la prière sous les voûtes hospitalières des couvents. Leur âme est plus divinement tourmentée que celles de nos poètes. Ils ne se cachent que pour devenir, sous le feu d'une inspiration sacrée, les plus grands artistes du bon Dieu.

Ah ! il n'y a que des barbares pour songer à supprimer ces sublimes artistes et ils n'y pourraient parvenir qu'en devenant d'insignes malfaiteurs. Car supprimer les ordres priants ce serait briser le bouclier protecteur qui arrête sur nos têtes les coups de la justice divine, et tarir dans le monde chrétien la précieuse source des grâces qui entretiennent et fécondent tous les dévouements.

Il y a, dans la vie des peuples, des heures funestes tellement pleines de prévarications, de révoltes, de blasphèmes, d'attentats contre

les choses saintes, que Dieu, pour venger sa gloire outragée, appelle à lui les fléaux. Loin d'être à l'abri de ses coups par le privilège de leur élection, les nations chrétiennes plus coupables, parce qu'elles sont plus ingrates, doivent s'attendre à de plus fréquents et plus terribles châtiments. La justice divine fatiguée d'attendre leur repentir et leur amendement, descend vers elles pendant que monte vers le ciel l'armée de leurs crimes. Oui donc aura l'audace de se jeter entre ces deux forces ennemies pour prévenir leur redoutable choc ? Les Anges du ciel eux-mêmes n'oseraient pas, car lassés d'être les ministres des bontés de Dieu, ils sont devenus les complices de ses fureurs sacrées. Mais voici venir, couverts de bures blanches et sombres les anges de la terre dont la vie se consume aux pieds des autels. Ils oseront parler à ce Dieu armé pour la vengeance, et lui dire : « Pardonnez Seigneur, pardonnez à votre peuple ! Laissez dans votre sein s'endormir la colère. Souvenez-vous de la multitude de vos miséricordes et ajoutez à tous les témoignages de votre amour celui d'une vengeance toute prête et à jamais oubliée ». — « Qui êtes-vous? dit le Seigneur. Ne m'importunez pas et laissez pas-

ser ma justice ». — « Seigneur, Seigneur, vous ne reconnaissez donc plus vos enfants? Que demandez-vous, ô Dieu jaloux? Pendant qu'on blasphème votre nom, pendant qu'on vous oublie, pendant que la prière se meurt dans l'âme et dans la bouche des pécheurs, pendant que votre gloire languit au milieu des enfants des hommes, nous vous louons, nous vous adorons, nous vous bénissons, nous vous glorifions, en tout temps et à toute heure. Que vous faut-il encore ? Voulez-vous notre vie? Prenez-la. Mais, en la prenant, vous ne ferez qu'arrêter la perpétuelle immolation qui s'accomplit en votre honneur dans l'austère solitude de nos cloîtres ».

« J'ai entendu la voix de mes enfants, dit le Seigneur. On prie donc encore sur la terre? Je m'en vais, ma gloire est sauvée ».

Et Dieu se retire. Et ainsi s'explique, chrétiens, que la terre abreuvée de tant de crimes, trouve encore des heures de repos et de sommeil ; que des sociétés où triomphent le blasphème et l'apostasie puissent vivre pendant de longues années à l'abri des catastrophes et des épouvantements ; qu'il y ait tant de pécheurs debout quand ils auraient dû s'endormir depuis longtemps dans un honteux tré-

pas. Ainsi s'expliquent ces retards de justice que les opprimés reprochent quelquefois à la Providence et qui ne sont dus qu'à la mystérieuse compensation que Dieu rencontre dans la perpétuelle prière des familles religieuses. Sans cette compensation notre vie sociale serait continuellement tourmentée par les visites vengeresses de la justice divine. C'est bien assez que, de temps à autre, Dieu étouffe dans l'ouragan de sa colère la voix de ses thérapeutes et donne au crime d'épouvantables leçons.

Bouclier protecteur des sociétés pécheresses contre les coups de la justice divine, les ordres priants sont encore la Montagne sainte, d'où s'épanchent les grâces qui, dans le monde chrétien alimentent, soutiennent et fécondent tous les dévoûments.

Vous les estimez, vous les admirez ces dévoûments; vous applaudissez à leurs œuvres; mais j'aurais le droit de vous accuser d'aveuglement, si vous n'en voyiez pas la source dans ce que le monde appelle lesvies perdues.

Chrétiens, je vous en prie, ouvrez les yeux de la foi ; vous verrez que tout se tient dans l'Eglise et que la grâce y est canalisée et dis-

396 VÈTURES ET PROFESSIONS

tribuée avec une admirable économie. Honneur à « ces héros et héroïnes d'abnégation qui, loin de fuir les misères humaines, y plongent avec ardeur, ne reculant devant aucun dégoût, devant aucune fatigue pour les mieux soulager. — Honneur à « ces sisyphes de l'amour dont rien ne rebute la vaillance... Tous tourmentés du désir de plaire à Dieu en aimant le prochain, du besoin de spiritualiser la vie, en la consacrant aux malheurs d'autrui » (1). — Honneur à ces opiniâtres et patients éducateurs de l'ignorance populaire, qui consument leur vie dans un labeur obscur dont ils ne retirent d'autre profit que d'avoir travaillé pour l'amour de Dieu ! — Honneur à ces apôtres qui après avoir exploré les mystérieuses profondeurs de la science sacrée pour y chercher la lumière qu'ils veulent répandre sur le monde, font retentir tous les pays civilisés et les confins eux-mêmes de la terre, du bruit de la parole évangélique et font parler dans le martyre, la voix plus éloquente de leur sang ! — Honneur à tous les chevaliers d'amour !

Mais, entendez-le bien, chrétiens, ces che-

(1) Maxime du Camp, La Charité privée à Paris. — (Avant-Propos).

valiers d'amour, malgré l'ardeur de leur zèle et l'héroïsme de leurs vertus, seraient bientôt à bout de forces et s'épuiseraient peut-être en efforts stériles, s'ils n'étaient invisiblement soutenus par une grâce mystérieuse qui descend des hauteurs où les anges de la prière font un continuel appel à la bonté de Dieu. Cessez d'abaisser vos regards vers la terre et levez les yeux vers les régions mystiques qu'habitent les ordres priants. Vous les verrez, ces anges, que vous croyez immobilisés dans le rêve, toujours soucieux de la gloire de Dieu et du plus grand bien de l'humanité. D'un continuel mouvement, ils vont de Dieu aux ministres de sa miséricorde, de Dieu à tous ceux qui souffrent des misères humaines. Ils intercèdent, ils supplient, ils conjurent, ils s'immolent et ils obtiennent les grâces de lumière, d'amour, de force, de salut dont les uns ont besoin pour exercer fructueusement leur ministère, les autres pour être guéris de leurs maux et surtout de la grande misère du péché.

Il en est, mes frères, du monde mystique comme du monde physique : c'est des montagnes que descendent les sources. Le Garmel est une de ces montagnes. L'Ecriture a chanté

sa gloire. L'époux des cantiques compare la tête de sa bien-aimée au sommet joyeux et fertile du Carmel : « Caput tuum ut Carmelus ». — Les prophètes veulent-ils annoncer de grands malheurs, ils s'écrient: « Le Carmel est ébranlé : Concussa est Carmelus ! — Le Carmel est désert : Ecce Carmelus desertus ! — La tête du Carmel est desséchée : Exsiccalus vertex Carmeli ! » — Prédisent-ils le retour des jours heureux, ils s'écrient : « Le beau Carmel et les plaines de Saron verront la gloire du Seigneur : Décor Carmeli et Saron videbunt gloriam Domini ! »

0 Carmel ! mieux que les hauteurs de Basan tu es la montagne sainte, la montagne de Dieu, la montagne fertile : Mons Dei,mons pinguis, la montagne où la grâce s'entasse : mons coagulatus ; la montagne où Dieu se plaît à habiter avec ses anges terrestres : Mons in quo beneplacitum est Deo habitare in eo ! — C'est sur le sommet du Carmel qu'Elie prosterné appela la nuée propice qui devait rafraîchir et féconder la terre désolée. C'est là, Sœur Marie Madeleine de Jésus, que vous allez fixer votre vie. C'est là que vous ferez honneur au droit de Dieu par une continuelle prière ; c'est là que vous serez en am-

bassade pour représenter la nation chrétienne à la cour du roi des rois ; c'est là que vous cultiverez, artiste sublime, le plus divin des arts ; c'est là que vous couvrirez le monde pécheur du bouclier de votre perpétuelle intercession pour le protéger contre les coups de la justice divine ; c'est là que vous demanderez à Dieu les grâces qui alimentent dans les âmes héroïques le feu sacré de la charité et les soutiennent dans leurs luttes incessantes contre les misères humaines. C'est de là que vous ferez descendre sur la chère famille qui vous offre à Dieu et que vous aimez plus que jamais dans son saint amour, la lumière, la force, le conseil, le respect et le goût des choses saintes, la joie pure et la pieuse reconnaissance dans la prospérité, la magnanime patience et la consolation dans l'épreuve : toutes les grâces qui perfectionneront ces âmes chrétiennes et les conduiront sûrement du Havre de grâce, au Havre de gloire.

Et maintenant, si j'ai pu me faire comprendre, vous tous, ici présents, vous saurez répondre à la question sacrilège des Judas de ce siècle : ut qaid perdilio hœc ? — Non, non, mille fois non, la vie d'une Carmélite n'est pas une vie perdue.

La Charité est un prodige aussi bien qu'une vertu. — A ce titre elle a pour effet de démontrer la perfection de sa cause et d'en faire rejaillir l'autorité sur toutes les vérités auxquelles ses œuvres servent comme de cortège.

— Cette démonstration, triomphante à l'origine du Christianisme, ne s'est point affaiblie.

— 1° Coup d'œil large et rapide sur les œuvres de charité à travers les siècles. — 2° Faire voir dans ces œuvres le souffle divin qui les anime et les élève à la hauteur d'un prodige unique et souverain

I. — OEuvres de charité à l'origine de l'Église; — dans les premiers siècles chrétiens;

— au moyen âge; — dans les temps modernes. — L'histoire de la Charité est une

charité. — 26.

épopée au-dessus des forces et du génie de l'homme, Dieu seul est capable de la chanter, car c'est lui qui l'a faite. 7

II. — Quel genre de prodige est la Charité. — Il est impossible de nier que ses œuvres considérées dans leur nombre, leur ensemble, leurs habitudes, leurs caractères soient les résultats d'une intervention de Dieu et des manifestations authentiques de sa puissance. — 1° Elle rectifie la nature, malgré ses effroyables tendances à l'égoïsme. — 2° Elle surpasse la puissance native qui nous a été donnée de faire le bien par amour. — Développements. — Conclusion: c'est Dieu qui a fait cela. — Comment ? — On peut dire que si la Charité est la plus grande des vertus, elle est aussi le plus grand des prodiges. — Encouragement aux œuvres de charité. . . 22

Tout être cherche sa perfection. — Le terme sublime vers lequel nous devons tendre c'est, d'après la doctrine du grand Apôtre, la Charité, car la Charité est le nœud de la perfection : Vinculum perfectionis : — 1° de la perfection divine ; — 2° de la perfection humaine ; — 3° de la perfection sociale. . . 45

I. — Conception philosophique de la perfection divine. — La raison ne peut connaître,

ni toute l'étendue, ni le nœud de cette perfection. — Il faut recourir à la révélation. — Comment la formule révélatrice de la Trinité peut seule nous donner le dernier mot de la perfection de Dieu dans son essence. — Le nœud de cette perfection c'est l'Esprit-Saint dont le nom propre est amour et charité. — Nœud de la perfection de Dieu dans son essence môme, la Charité est encore le nœud de la perfection de Dieu dans ses œuvres. — Comment dans ces œuvres la Charité l'emporte sur la puissance et la sagesse. ... 48

II. — La Charité est le nœud de la perfection humaine. — Enseignement de S. Thomas. — Ni la possession des biens du monde, ni la culture intellectuelle, ni les vertus qui font l'honnête homme, ni même les grandes vertus chrétiennes qui ne germent et se développent que sous le souffle de la grâce, la foi, l'espérance, ne nous donnent le dernier mot de la perfection humaine. — Doctrine de S.Paul. — Major harum Charitas. — La Charité nous fixe, nous enracine en Dieu le souverain bien. — Fixé dans le souverain bien, l'homme en prend iles habitudes : Summum bonum est sui diffusivum. — C'est par là que la Charité devient le nœud de la perfection sociale 53

III. — La Société ne peut être parfaite que par l'unité ; or, c'est la Charité qui fait cette unité. — Cette unité ne peut être faite, ni

par les admirables inventions qui rendent les communications plus faciles entre les hommes, ni par la diffusion de l'instruction, ni par la constitution d'une forte autorité, ou le dégagement de toutes les libertés, ni par la justice, ni par la simple bienfaisance. — La Charité seule est éminemment la force unitive. — Pourquoi? — Détail de l'action de la Charité par S. Paul. — On peut dire qu'une société est d'autant plus parfaite qu'il y a dans son sein plus de Charité; que la Société parfaite serait celle où tous les cœurs seraient unis dans la même Charité.— Donc, super omnia charitatem habete, quod est vinculum perfeclionis 63

LA CHARITÉ PAR L'AUMONE

Précepte évangélique de i'aumône. — Fausses interprétions contre lesquelles on démontre que l'aumône est : 1° un devoir, — 2° un honneur, — 3° le plus intelligent et le plus fructueux des placements 79

I. — Devoir. — Pourquoi le douloureux contraste de la richesse et de la pauvreté ? — La Providence y remédie par ses lois : loi de nature, loi positive. — Rigueur de la loi divine qui oblige à l'aumône. — Cette loi prévient les objections, les retards, les répugnances de la nature, 1° en nous indiquant

la matière de l'aumône, le superflu, 2° en nous obligeant à donner avec promptitude et avec joie . . 81

II. — Honneur. — Accomplir son devoir est toujours un honneur, mais le riche doit être fier de l'honneur que Dieu lui fait en le choisissant : — 1° Comme ministre de sa providence. — 2° Comme serviteur de son Christ.

— Comment Dieu honore le pauvre ; — sa dignité aux yeux de la foi. — En somme, l'aumône est un hommage à celui qui reçoit, un honneur pour celui qui donne 92

III. — Avantages. — L'aumône n'est pas une perte sèche à laquelle on doit se résigner de bon ou de mauvais gré ; c'est le plus intelligent et le plus fructueux de tous les placements. — Difficulté des bons placements. — Si nous avons réussi il ne nous en restera rien quand nous dormirons notre dernier sommeil. — Il n'en est pas ainsi de l'aumône,

— 1° Au point de vue humain ; —2° au point de vue chrétien. — L'aumône préserve du péché ; — Elle délivre de la mort spirituelle ;

— Elle nous assure une magnifique et éternelle récompense : qui donne aux pauvres prête à Dieu. — Date et dabilur vobis ... 99

LA CHARITÉ AUX SOURDS-MUETS

Épanouissement des œuvres de charité dans l'Église. — Œuvre intéressante des sourds-

muets. — Il y a dans leur malheur, — 1° un grand enseignement pour l'esprit, — 2° une touchante invitation pour le cœur 109

I. — École de mensonge et de blasphème qui nie l'âme humaine. — Réponses à cette négation. — Relations entre l'âme et le corps. — Pourquoi tout n'est-il pas paix et harmonie dans ces relations ? Pourquoi les misères humaines et en particulier la misère des sourdsmuets ? — Dieu permet à l'esprit humain de soulever un coin du voile qui dérobe à nos yeux les mystères de la douleur. — 1° La terre est peuplée de douleurs parce que nous ne devons pas la considérer comme le dernier terme de notre existence. — 2° Parce que l'homme pécheur a armé contre lui les forces de la nature. — 3° Parce que Dieu veut nous apprendre à respecter la vie humaine ... 111

IL — Le langage de la douleur, qui s'adresse à nos esprits pour les instruire, s'adresse à nos cœurs pour les toucher. — Dieu veut que nous imitions sa compatissante tendresse pour le malheur. — Miséricorde de Dieu qui nous fait l'appeler le bon Dieu. — Ce qui grandit Dieu dans notre estime et notre admiration ne peut que nous grandir nousmêmes. — Donc soyons miséricordieux. — Ce que fait la miséricorde pour les sourdsmuets. — Elle leur ouvre les portes ; — 1° du monde intellectuel, — 2° du monde moral, — 3u du monde social, -— 4° du monde divin. —

Récompense de cette miséricorde : guérison des sourds-muets spirituels 123

L'amour du prochain se prouve par des œuvres ; il faut y aller de bon cœur et avec empressement : Non îe pigeât visitare infirmum. — 1° Quelques considérations sur les misères humaines. — 2° OEuvre qui a pour but de soulager une des plus lamentables et des plus touchantes 135

I. — Mystère des souffrances et des misères humaines. — Déroute de la sagesse antique en présence de ce mystère. — Fabuleuses hypothèses des modernes. — Divine explication. - 1° Comment la Providence est impeccable dans la distribution des maux : Dieu est juste. — 2° Cependant la souffrance n'a pas uniquement pour but de servir d'instrument à la justice divine et de faire des pénitents ; elle met à jour deux grandes vertus, qui configurent l'homme à la perfection divine : la patience et la miséricorde. — Comment Dieu a incarné ces deux vertus dans son Fils afin de nous les mieux faire voir. — Comment il a entraîné les âmes vers l'héroïsme de la force et de l'amour 137

II. — Parmi les œuvres d'amour miséricordieux, les sœurs Dominicaines gardes-malades des pauvres ouvrières ont choisi une des meilleures parts. — La santé, unique richesse du pauvre. — Le riche malade. — Le malade pauvre; — sa profonde misère et les haines qu'elle engendre. — Ce que font les sœurs dominicaines pour l'assister, le consoler et le guérir de ses haines. — Résultat de leur charitable ministère : la souffrance y remplit sa double mission. — Quelle en est la récompense 148

Noli vinci a malo, sed vince in bono malum. — Le bien et le mal se font la guerre. — Dans cette lutte, le Christianisme a multiplié les combattants et les triomphateurs. — Dire le rôle de la société de la Croix Rouge Française pour secourir les blessés militaires de terre et de mer 161

I. — Sinistres avertissements que nous envoie la justice divine par des fléaux. — Le grand fléau de la guerre. — Inefficacité des congrès de la paix pour conjurer ce fléau. — La guerre est divine, et cependant Dieu veut la paix. — Ce qu'il faudrait pour assurer à tous les peuples la bénédiction du Dieu

de paix. — En attendant, vaincre le mal de la guerre par un plus grand bien ; c'est le but de la société de la Croix Rouge .... 163

II. — Horreur des guerres anciennes. — Dieu, pour en préserver son peuple, avait introduit dans sa loi de miséricordieuses prescriptions. — Ces prescriptions sont devenues plus impérieuses et plus pressantes dans la loi d'amour. — Action du Christianisme dans la guerre à travers les siècles. — Progrès de cette action. — La charité s'est assuré le droit d'envahir les champs de bataille sous le couvert de l'inviolabilité. — Action de la Croix Rouge. — Son trésor de guerre. — Elle est le soutien du patriotisme. — La consolation des familles. — Une prédication vivante. — Elle prépare l'universelle paix que doivent désirer toutes les âmes intelligentes, généreuses et vraiment chrétiennes. — Son plus beau triomphe sera de n'avoir plus de raison d'être 170

Heureux le peuple qui, malgré ses infortunes, peut célébrer encore les fêtes de la charité ! La ville d'Angers a eu le bonheur d'être consolée par ces fêtes pendant la lugubre année de la guerre. ■— Grandes œuvres accomplies

sous l'impulsion et la direction d'un grand évêque. — Les pauvres, — les blessés, — les prisonniers 181

Si les pères meurent au combat, que deviendront les enfants ? — Réponse de l'Évèque : fondation de l'œuvre des Orphelines de la guerre. — Comment cette œuvre se recommande à l'attention d'un cœur généreux et français. — Ses premiers éléments à Angers. — Congrégation et Maison de Notre-Dame des Anges. — Appel à la protection de Marie et à la piété des enfants pour la France. 186

LA. CHARITE RAYON D ESPOIR

Audience et paroles du pape Léon XIII. — 1° Promesse faite aux miséricordieux. — 2° La charité miséricordieuse de la France est pour elle un rayon d'espoir 193

I. — Par ces paroles : « Bienheureux les miséricordieux parce qu'ils obtiendront miséricorde, Dieu a engagé sa parole et spécifié ce qu'il ferait pour les miséricordieux. — lia mis leurs sentiments et leurs œuvres en rapport intime avec la plus touchante et la plus aimable de ses perfections. — Comment Dieu achève sa perfection dans ses œuvres par

l'amour miséricordieux. — II en est de même pour nous. — La miséricorde crée, entre Dieu et l'âme humaine, la plus légitime, la plus haute, la plus vive sympathie. — C'est pourquoi il promet de configurer à sa propre béatitude ceux qui sont configurés à sa perfection : Beali miséricordes. — Ces considérations sont confirmées par un instinct de notre cœur. — Donc rayon d'espoir pour quiconque est miséricordieux. — Nous devons transporter ce rayon d'espoir sur un plus vaste théâtre où nous sommes solidaires d'un même nom, d'un même sang, d'une même destinée 195

II. — Paroles d'un savant évêque. — Elles sont le commentaire des vues et des espérances de Léon XIII. — Coup d'œil sur l'histoire de France : ce que de saints Papes et de saints Évêques ont entrevu et annoncé de ses destinées. — Tenons-nous en à la promesse certaine du Sauveur. — La France a mérité d'être châtiée. — Exagération des pessimistes. — Près des fautes que Dieu a le droit de châtier, il y a une foule de bonnes oeuvres qu'il ne peut laisser sans récompense. — Il sera beaucoup pardonné à qui a beaucoup aimé. — La France, au témoignage du Père de la famille chrétienne, est de toutes les nations celle qui a le plus aimée. — Coup d'œil sur ses œuvres miséricordieuses. — Elles sont un rayon d'espoir pour son avenir.

— Achevons la somme qui doit payer notre rançon et donnons, par nos miséricordes, la mesure de notre patriotisme. ..... 205

« Le Christ nous a aimés et s'est livré pour nous ». Application de ces paroles de l'Apôtre à l'Eucharistie. — Dans ce sacrement la charité du Christ nous donne sa vie par une admirable gradation : — 1° Comme compagnon de notre pèlerinage. — 2° Comme prix de notre rédemption. — 3° Comme nourriture de notre m rtalité 222

I. — Visites et commerce sensible de Dieu avec nos premiers parents, les patriarches, les prophètes, le peuple choisi. — C'était la visite du maître, visite de majesté. — Après cela, visite d'amour par le Verbe incarné. — Visite prolongée par la présence de Jésus- Christ dans l'Eucharistie, visite d'un tendre et doux ami qui prend ses délices à être au milieu des hommes et à leur faire par sa présence le premier don de sa vie. — Gomment on peut jouir de sa sainte présence et

de son aimable compagnie 223

II. — A ce premier don, la charité de Jésus- Christ ajoute le don plus généreux de sa vie parle sacrifice. — Notre impuissance à offrir

à Dieu une vie parfaite comme la sienne ; ce qu'il lui faut c'est un autre lui-même. — Cet autre, c'est Jésus-Christ qui s'immole et meurt à notre place. — Non seulement sur le Calvaire, mais tous les jours sur l'autel dans l'Eucharistie. — Comment nous unir à son sacrifice 229

III. — Don plus généreux de la vie de Jésus- Christ, consommation de sa charité : In finem. — Il a voulu faire pour nous ce que ne peut faire aucun autre amour : vivre en nous et nous faire vivre de lui par la communion eucharistique. — Admirable et délicieuse union, — union libre et sainte, — union féconde, — union généreuse jusqu'à l'excès. — Répondons à ce grand don de la charité par une immense et continuelle action de grâces. 231

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