‹ Discours et panégyriques (volume 2)Chapitre 13 sur 23 · PSALM., XL1V · texte numérisé non relu

PSALM., XL1V

(2) Cant., cap. I, 3.

(3) Ibid., cap. 2.

modeste arbuste, et elle y demeure jusqu'à ce que nous allions la cueillir pour lui donner dans nos fêtes une place honorable. Ainsi en est-il de Marie. Elevée à la dignité de mère de Dieu, elle veut toujours demeurer la petite servante du Seigneur. « Voici la servante du Seigneur, dit-elle à l'ange qui vient lui annoncer ses grandeurs : Ecce ancilla Domini ». Elle mêle à son action de grâces les protestations de son humilité, « Dieu a regardé la bassesse de sa servante : Quia respexit humilitaîem ancillse suœ ». Elle se fait petite, elle se cache, c'est à peine si on l'aperçoit dans la période évangélique, tant elle est modeste ; elle attend dans l'ombre, dont elle s'est volontairement enveloppée, que Dieu lui-même vienne la cueillir, et lui donne une place d'honneur à la fête éternelle.

Marie est donc véritablement la rose mystique. Son incomparable beauté, son innocence, la pourpre sanglante dont elle s'est revêtue par amour pour nous, ses prières, ses largesses, le parfum de ses vertus et jusqu'à son humilité, tout justifie la comparaison gracieuse employée par l'Eglise et par les écrivains sacrés. Je pourrais m'arrêter ici, et il serait vrai que le Rosaire mérite son nom ;

mais laissez-moi dire encore quelques mots sur la dévotion elle-même et sur la société du Rosaire.

Le Rosaire est une prière accompagnée de la méditation des principaux mystères de la foi, mystères que l'Église a distribués en trois catégories bien connues des âmes pieuses. La première comprenant toute la vie de Notre- Seigneur jusqu'à sa disparition dans l'atelier de Nazareth, sous le nom de Mystères Joyeux; la seconde comprenant toute la passion du Sauveur, sous le nom de Mystères Douloureux ; la troisième comprenant tous les Mystères Glorieux depuis la résurrection du Fils, jusqu'au couronnement de la Mère. Telle est la composition du Rosaire. Or à ce point de vue nous pouvons l'appeler encore Rosarium, un lieu planté de roses.

Les fleurs qui charment nos regards et délectent nos sens sont les manifestations de la vie concentrée en chaque semence et comme l'action de grâces de la terre pour la fécondité

descendue dans ses entrailles par la bénédiction de Dieu. Les fleurs sont les prières de la terre, mais aussi les prières sont les fleurs de nos âmes, car c'est par elles que se manifestent notre vie surnaturelle et le développement des germes sacrés qui doivent croître en nous jusqu'au jour de la grande moisson. Il en est donc des prières comme des fleurs, elles varient de formes, de couleurs, d'expression, de vertu ; et puisque j'ai mis en avant cette analogie, je dois dire que comme la rose l'emporte sur toutes les autres fleurs par sa beauté, ainsi les prières du Rosaire l'emportent sur toutes les autres prières.

Qu'est-ce que l'oraison dominicale et la salutation angélique? Des formules simples et populaires qui se recommandent à notre admiration par leur origine, leur signification profonde, leur efficacité. Elles sont descendues de la bouche même de Dieu et de ses anges. Gabriel s'est prosterné devant Marie pour lui adresser ce salut glorieux que répète aujourd'hui l'humanité chrétienne. Jésus, le Fils de Dieu, s'est assis au milieu de ses disciples, nos pères et nos maîtres dans la foi, afin de leur apprendre ces touchantes oraisons qui, comme sept flèches ardentes, vont blesser

le cœur de noire Père céleste. Etudiez-les attentivement, vous verrez que tout est contenu dans ces courtes paroles que la mémoire la plus ingrate peut retenir sans efforts. Elles confessent les vérités fondamentales sur lesquelles s'appuie tout l'édifice de notre foi : l'universelle paternité de Dieu, son souverain domaine, sa providence, l'incarnation du Verbe, la maternité divine, les privilèges et la puissance de Marie. Elles expriment avec une merveilleuse précision tous les besoins de la nature sanctifiée par la grâce : besoins de secours, de protection, de réparation, de nourriture spirituelle et corporelle, d'union avec Dieu. Elles louent, elles remercient, elles implorent mieux que toutes les hymnes et oraisons dont l'Eglise a enrichi sa liturgie. Elles se recommandent donc par leur propre excellence.

Cependant, ces prières choisies entre toutes ne suffisent pas aux dévots du Rosaire. Par une harmonieuse combinaison des actes intérieurs et des actes extérieurs, nous leur ajoutons en quelque sorte la couleur et le parfum, en les accompagnant et les pénétrant des souvenirs de la vie de Jésus-Christ et de sa très sainte Mère. La rose n'a que trois couleurs :

le blanc, la pourpre et l'or ; le blanc : c'est la couleur de l'innocence et des joies de l'enfance ; la pourpre : c'est la couleur du sang répandu dans les luttes de l'amour et de la douleur ; l'or : c'est la couleur de la gloire acquise au prix du travail et du sacrifice. Le blanc, la pourpre et l'or sont les couleurs que donnent aux prières du Rosaire les mystères joyeux, douloureux et glorieux que notre esprit médite. Et pendant que le ciel se réjouit de cette variété charmante, n'est-ce pas que notre âme est pénétrée du parfum qui s'exhale de chaque mystère ? Elle en aspire avec force les ondes bienfaisantes et sent se développer en elle toutes les vertus.

La foi se nourrit des vérités augustes qui ressortent de la vie même du Sauveur et de sa très sainte Mère ; l'espérance se nourrit des promesses dont les gloires de Jésus et de Marie sont les solennelles garanties ; la charité se nourrit de l'amour infini qui nous est témoigné par le sacrifice de la croix. Humilité, charité, obéissance, force, douceur, résignation, patience, mépris des biens terrestres, désir des biens célestes, toutes ces vertus se pressent en foule aux portes de notre âme pour y entrer avec une parole, un trait, une

circonstance. Notre mémoire pieusement sollicitée nous rappelle que Jésus s'est humilié jusqu'à prendre la forme d'un esclave, que Marie s'est proclamée la petite servante du Seigneur, qu'elle a préféré la chasteté aux honneurs de la maternité divine, que le Christ s'est fait obéissant jusqu'à la mort de la croix, qu'il a marché au devant des opprobres, et s'est laissé faire comme un doux agneau qu'on mène à la boucherie, qu'il est mort en pardonnant à ses bourreaux, qu'il a renversé la pierre de son sépulcre, est monté à la droite de son Père, a appelé auprès de lui sa Mère, et que, tous deux, ils nous attendent en nous montrant les biens éternels. 0 mystères, de quel parfum vous embaumez nos cœurs, quelle délicieuse odeur vous communiquez à nos prières ! Dieu peut-il refuser ces aimables et saintes fleurs de nos âmes, et roses ellesmêmes, ne sont-elles pas dignes d'être offertes à la rose mystique dans le mois qui est pour elle une longue fête ?

La rose est la fleur des fêtes. « Couronnonsnous de roses avant qu'elles soient flétries, disaient les anciens dans la joie des festins : Coronemus nos rosis antequam marcescant» ; et les buissons de Jéricho et de Pestum étaient

dévastés pour orner leurs têtes appesanties par l'ivresse, et la plus charmante des fleurs, déshonorée dans l'orgie, devenait le symbole de la volupté. C'est le propre des fêtes mondaines de profaner et de souiller les dons du ciel, comme c'est le propre des fêtes chrétiennes de les sanctifier. Quand l'Eglise convie à ses solennités ces gracieuses créatures qui n'ont qu'une demi-vie, elle ne les laisse se flétrir qu'après les avoir ennoblies par le baiser de Dieu et nous en avoir fait respirer ce parfum mystérieux qui va jusqu'à notre âme et subsiste après que la fleur n'est plus : je veux dire la leçon qu'elles nous donnent et les vertus qu'elles signifient. Voyez ce qui se fait dans notre sainte liturgie dominicaine. L'Eglise offre des roses à Marie, mais en même temps elle s'écrie :

Venite, gentes, carpite Ex his rosas mysteriis Et pulchri amoris inclytae Matri coronas nectite.

« Venez, peuples , venez cueillir les roses des saints mystères et tressez-en des couronnes pour la mère du bel amour ».

Des couronnes, c'est la consécration solen-

nelle des œuvres qu'a produites le génie; c'est la récompense des victoires qu'a remportées la bravoure ; c'est le signe auguste de la puissance royale. Eh bien ! des couronnes à Marie, car elle a produit le plus beau des chefs-d'œuvre et répandu sur le monde la Lumière éternelle, Jésus-Christ Notre Seigneur : Lumen œternum mundo effudii Jesum Christum Dominum nostrum. Des couronnes à Marie ; car elle a détruit toute seule les erreurs qui ont menacé notre foi ; pas une n'a échappé à ses coups triomphants : Cunctas hœreses sola interemisti. Des couronnes à Marie ; car Dieu l'a appelée à sa droite et l'a investie d'une royale puissance : Astitit regina adextris luis. Des couronnes de roses ? Des couronnes de prières ? Ce n'est pas assez. Donnons-nous la main, pressons-nous autour de cette très pure Vierge, sainte mère et auguste reine, qu'elle soit entourée, comme dit l'Ecriture, de l'immense variété de ceux qu'elle a appelés à son service : Circumdata varietaie. Soyons sa couronne. Mais sommes-nous destinés à un si grand honneur? Oui, mes frères, car le Rosaire comme société peut être appelé encore un lieu planté de roses : Rosarium.

Gomme entre toutes les fleurs, la rose est première ; ainsi, la confrérie du Rosaire entre toutes les confréries de la Sainte Vierge. Non seulement c'est la plus ancienne d'origine, mais c'est la plus illustre par ses souvenirs, la plus riche par ses indulgences, la plus glorieuse par son influence ; entre toutes elle mérite d'être préférée.

Comme les feuilles de la rose se tiennent unies sur un même disque, recevant la même vie, exhalant le même parfum autour d'un centre commun, ainsi les confrères du Rosaire, unis par les liens de la charité, recevant les mêmes grâces, récitant les mêmes prières, se tiennent autour de la même mère, Marie. Enfin, mes frères, et c'est par cette dernière comparaison que je termine, membres de la confrérie du Rosaire, nous ne devons pas nous contenter d'un vain nom et d'une vaine pratique, nous ne serions alors que des plantes parasites, un jour ou l'autre arrachées avec mépris et mises au rebut comme tout ce qui est inutile et stérile. Nous devons être des roses vivantes et mystiques toujours fleuries autour de notre Mère, afin de lui faire honneur. Gomme elle, nous devons exceller entre tous les chrétiens, qui sont les fleurs du

jardin de Dieu, par la beauté de notre âme, l'innocence de notre vie, l'ardeur de notre charité, notre amour de la souffrance, la perfection de nos prières et le parfum de nos vertus. Gomme elle, nous devons attendre dans un modeste recueillement que Dieu vienne nous cueillir et nous donner une place choisie dans les fêtes de l'Eternité où nous serons à jamais la couronne de Marie. Ainsi soit-il.

Eglise des Frères Prêcheurs (Le Havre, Octobre 1899)

Oportet semper orare et non deficere.

Il faut toujours prier sans jamais se lasser.

(Luc, cap. xvin, 1).

Telle est, mes frères, la parole que le divin Sauveur adressait à ses disciples ; telle est aussi la parole que son représentant sur la terre adresse à toute l'Eglise pour l'engager à demander à Dieu la cessation des maux qui l'affligent et à conjurer ceux plus grands encore qui, de toutes parts, la menacent : Priez ! Priez ! dit le Saint Père, et entre toutes les prières, il en est une qu'il nous recommande plus instamment dans ses pieuses encycliques : la prière du Rosaire, dont nous fêtons

aujourd'hui l'institution et la glorieuse efficacité.

Les mondains s'étonnent qu'un si grand esprit fasse tant de cas de ce qu'ils appellent une petite dévotion, bonne, disent-ils, pour les femmes et les enfants. Je comprends leur étonnement. N'ayant point l'intelligence des choses saintes, ils n'en peuvent concevoir, ni apprécier la merveilleuse puissance. Mais vous, mes frères, vous ne vous étonnerez pas, si je vous dis que le Rosaire est, après le saint sacrifice de la messe, la plus grande force que Dieu ait mise au service de la piété chrétienne, pour triompher des forces maudites qui conspirent contre le bien des âmes, la paix de l'Église et le salut du genre humain. Le souverain Pontife, en nous recommandant la dévotion du Rosaire, en a exalté la puissance et je trouve les raisons de cette puissance dans les mystères qu'on médite, dans les prières qu'on récite et dans l'association des âmes en une même impétration.

Développons brièvement ces trois considérations.

« Il n'y a, dit l'apôtre saint Paul, qu'un seul médiateur de Dieu et des hommes, le Christ Jésus homme et Dieu tout ensemble ». Toutes les relations de l'homme-Dieu se résument en ces quelques paroles. Entre le ciel irrité et le monde déshonoré, il fallait un religieux intermédiaire qui réconciliât en sa personne la suprême majesté de Dieu offensé et la bassesse de l'homme révolté : In se reconcilians ima summis.

Tout homme ou tout Dieu, cet intermédiaire se confondait avec l'un des deux extrêmes, dit saint Thomas, et ne pouvait pas les rejoindre ensemble. Homme-Dieu, il remplit l'abîme creusé par le péché entre le créateur et la créature : s'abaissant au-dessous de la divinité par son humanité ; donnant à cette humanité une dignité immense de grâce et de gloire qui l'isole du monde pécheur, et pouvant établir ainsi, au-dedans de lui-même, le double courant qui emporte d'en bas nos actes religieux et fait descendre d'en haut les dons divins.

Suivez bien, je vous prie, ce double courant. Dieu, du haut des Gieux, se tient prêt à ouvrir pour nous les trésors de son infinie bonté. Il répand gratuitement en nous les dons de la nature, mais il est des grâces de secours, d'assistance, de pardon, de délivrance, de perfectionnement qu'il ne veut nous accorder que si nous les lui demandons après avoir rendu à sa souveraine majesté l'hommage qu'elle mérite. Or, je vous le demande, est-ce que les prières d'un être aussi petit, aussi imparfait, aussi misérable que l'homme peuvent être dignes d'un Dieu, et assez puissantes pour arriver jusqu'au pied de son trône? Les anciens, navrés du spectacle de nos misères, représentaient les prières humaines sous l'image de vierges boiteuses qui s'efforçaient en vain d'escalader le ciel. Ils avaient raison, car Dieu a décrété de n'exaucer que des prières égales à son infinie perfection. Si donc le courant divin des bénédictions, des bienfaits, des dons célestes doit descendre sur nous, il faut qu'il y soit appelé par un courant divin d'actes religieux.

Eh bien ! chrétiens, admirez en Jésus la merveilleuse économie de sa médiation. Il est homme comme nous ; il est Dieu comme son

Père ; et, entre nous et Dieu, il est prêtre. Sa nature humaine ouverte par l'union hypostatique aux communications du monde incréé, s'ouvre d'elle-même aux communications du monde créé et offre à Dieu, pour lui, son exquise perfection. Prêtre divin, il reçoit dans son âme sacerdotale nos hommages et nos vœux et les pénètre de sa divinité, pour les présenter à la majesté sainte et à la miséricordieuse bonté qui les attendent. Prêtre divin, il reçoit, en échange de cette offrande, dans son cœur bienfaisant, les grâces et les dons du ciel, pour les répandre sur les pauvres humains qu'il représente en son sacerdoce.

Et alors, vous devez comprendre pourquoi l'Eglise ajoute à toutes ses oraisons cette formule :Per Jesum Christ am Dominam nosirum. Elle loue la très sainte majesté de Dieu ; elle le remercie de ses bienfaits; elle lui demande pardon et miséricorde ; elle implore ses grâces ; mais toujours « par Jésus-Christ notre Seigneur : Per Dominum nosirum Jesum Christum ; parce que Jésus-Christ, prêtre divin, est la tête du corps mystique dont nous sommes les membres. Et comme la tête est, dans le corps, le point central où viennent aboutir, par des voies mystérieuses, toutes les

sensations qu'éprouvent les membres, avant d'être exprimées, Jésus est le point central où viennent aboutir toutes les prières de lhumanité chrétienne pour recevoir de lui une divine expression.

Jésus Fa dit : Toute prière faite en mon nom sera exaucée. Or, mes frères, c'est bien plus que la puissance du nom de Jésus-Christ que l'Eglise met à notre disposition dans la dévotion du Rosaire, c'est la puissance de tous les mystères de sa vie. En les méditant nous déroulons sous les yeux du Père céleste, l'admirable spectacle des anéantissements, des douleurs et des gloires du bien-aimé en qui il a mis toutes ses complaisances. Chaque mystère est un appel fait à sa justice, à sa miséricorde, à son amour, à son infinie bonté.

0 mon Dieu ! comment pourriez-vous résister à notre prière quand nous vous disons : Père, regardez ce profond abîme d'humiliation où se plonge votre Verbe éternel en s'unissant à notre chair !•

Père, regardez ce doux fruit d'un chaste enfantement, qui, caché à tous les regards, silencieux et enchaîné dans le sein de sa mère, veut faire le bien avant de naître et manifester

sa toute-puissante bonté en portant la grâce à son précurseur !

Père, regardez ce tout petit enfant, qui, enveloppé de misérables langes et couché dans une crèche, vous tend les bras et séduit par ses charmes les anges, les bergers et les rois !

Père, regardez cette innocente victime qui s'offre à vous dans le temple entre les bras de sa mère, pour remplacer les victimes impuissantes de l'ancienne loi !

Père, regardez ce tendre adolescent qui oublie tout pour faire votre volonté et vous servir et qui, après avoir étonné par sa sagesse les docteurs d'Israël, va se perdre dans l'ombre d'une vie d'obéissance qui le prépare à la suprême obéissance de la Croix.

Il sort de cette ombre et entre dans sa vie publique, tourmenté jusqu'à l'angoisse, du désir de s'immoler pour la gloire de Dieu et pour le salut du genre humain. 0 Père ! vous avez jadis demandé des sacrifices et des morts sanglantes pour exprimer l'humble anéantissement de nos adorations et pour implorer de votre miséricorde le pardon de nos péchés. Les temples de l'antiquité ont été le théâtre de mille religieux carnages ; mais tant d'ho-

locaustes n'ont pas su vous plaire, et près de l'autel où expiraient les boucs et les génisses, les vrais Israélites chantaient: « Gieux, répandez votre rosée ; nuées, pleuvez le juste ; que la terre s'entr'ouvre et germe le Sauveur ».

Il est venu le juste, le Sauveur, c'est le charmant enfant que nous avons offert à vos regards dans les mystères joyeux du Rosaire, votre cher fils Jésus-Christ. 0 Père ! vous vouliez du sang. Eh bien, regardez ! votre fils en est inondé dans le douloureux mystère de son agonie au Jardin des Oliviers. Il jaillit sous la verge des bourreaux ; il tombe comme une pluie sinistre de son front couronné d'épines ; il ruisselle tout le long de son corps sous la pression de la croix qu'il porte sur ses épaules ; il empourpre les clous qui fixent ses pieds et ses mains au bois d'infamie ; il s'échappe comme un torrent de son cœur transpercé ; il n'en reste plus une seule goutte dans ses veines taries. C'est fini ; votre cher fils est mort ! 0 Père ! regardez son corps livide et inanimé et apitoyez-vous ; mais aussi, tenez-vous prêt à soutenir le dernier assaut de nos prières.

Le juste, le saint, le Christ immolé ne peut pas connaître la corruption. Par sa propre

vertu, il revit et sort glorieux du tombeau ; il s'élance vers les cieux où il doit siéger éternellement à la droite de son Père et le presser de répandre ses bénédictions, ses bienfaits et ses dons sur l'humanité qu'il a rachetée. Il nous en donne le gage dans l'effusion de l'Esprit Saint sur les Apôtres, et pour appuyer son action sacerdotale, il appelle auprès de lui sa mère : sa mère radieuse et triomphante qui rappelle avec nous et pour nous au Père Céleste les mystères de joie, de douleur et de gloire auxquels elle a participé, sa mère qui unit aux interpellations et aux instances de son fils ses toutes-puissantes supplications. 0 saints mystères ! non seulement vous pénétrez de votre vertu Pâme qui vous contemple, mais vous êtes au service de la piété chrétienne une arme irrésistible. Le monde est grand et vous êtes plus grand que le monde, ô mon Dieu ! Mais de quel côté que vous entendiez les prières de notre Rosaire, partout vous rencontrez votre Fils. C'est lui qui vous tend les bras : ses petits bras d'enfant, ses bras ensanglantés de victime, ses bras glorieux de triomphateur ; et ces bras, il les prête à notre prière pour vous saisir et vous étreindre. Ah ! vous pouviez bien dire

autrefois à votre serviteur Moïse : laisse-moi aller, laisse-moi aller : Dimitte me, dimitie me ! » Vous pouviez, puissance souveraine et infinie, échapper aux étreintes du patriotique amour qui vous demandait la grâce d'un peuple. Mais, osez donc dire à votre Fils : « laisse-moi aller, laisse-moi aller : « Dimitie me, dimitte me! » Essayez donc d'échapper à ses toutes-puissantes étreintes ! vous ne le pouvez pas ; il est aussi fort que vous.

La méditation des mystères accompagne, dans le rosaire, la récitation des prières que vous connaissez tous : l'oraison dominicale et la salutation angélique. Ces prières sont simples et populaires. Le petit enfant les récite sur les genoux de sa mère, les pauvres d'esprit n'ont pas d'autre trésor spirituel en leur mémoire ; elles subsistent au milieu des ruines religieuses que le temps, les préoccupations du siècle et les passions accumulent dans l'âme d'une foule de chrétiens ; elles sont les prières traditionnelles du foyer domestique.

Simples et populaires, elles cachent sous le voile de leur simplicité de mystérieuses et saintes profondeurs. Tout est contenu dans les courtes formules que la mémoire la plus ingrate peut retenir sans effort. Elles confessent les vérités fondamentales sur lesquelles s'appuie l'édifice de notre foi : l'universelle paternité de Dieu, son souverain domaine, sa providence, sa justice, sa miséricorde, la fin de l'homme et de toute créature, l'Incarnation du verbe, la maternité divine, les perfections, les privilèges et la puissance de Marie. Elles expriment avec une merveilleuse concision tous les besoins de la nature sanctifiée par la grâce : besoins de secours, de protection, de pardon, de réparation, de nourriture spirituelle et corporelle, d'union avec Dieu dans le temps et dans l'éternité. Elles louent, elles remercient, elles implorent mieux que toutes les hymnes et oraisons dont l'Eglise a enrichi sa liturgie. Bref, elles possèdent, au degré suprême, cette qualité maîtresse de la prière : à savoir qu'elle doit avoir pour objet ce qui regarde notre salut : ut fiât de pertinentibus ad salutem ; et déjà l'on peut dire que leur perfection est une puissance.

Mais vous comprendrez mieux cette puis-

sance, mes frères, si vous voulez bien vous rappeler que les prières du rosaire sont des prières divines. J'admire les pieux élans des âmes saintes exprimant leur foi, leur espérance et leur amour par des prières enthousiastes ; mais je préfère à ces prières, si belles qu'elles soient, les simples et touchantes formules que Dieu lui-même a dictées et inspirées. Or, un jour, celui qui s'appelle la Parole de Dieu, s'étant revêtu du manteau de notre nature, vint s'asseoir sur le bord d'un chemin. Les pauvres et les ignorants, les petits de la fortune et de la science qui formaient sa cour étaient rassemblés autour de lui, les yeux fixés sur ses yeux, les oreilles ouvertes à sa parole pour eux si pleine de lumière et de consolation. Jésus, c'était lui, Jésus leur dit : Mes petits enfants, quand vous priez, ne faites pas comme les enfants de ce monde qui disent beaucoup de choses... Votre Père sait bien ce qu'il vous faut avant que vous le lui demandiez. Vous prierez donc ainsi : « Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive... » et le reste que vous connaissez et que vous aimez à redire, car comme moi, vous préférez aux paroles des hommes les paroles

d'un Dieu... Quant aux autres prières, Jésus ne nous les a pas enseignées, mais elles ont été inspirées par l'Esprit Saint dans les circonstances les plus augustes, à l'Ange messager de l'Incarnation, à la mère du précurseur et à la sainte Eglise ; c'est pourquoi je les estime meilleures et plus puissantes que tous les épanchements religieux de l'esprit et du >cœur humain. 0 saintes prières ! semblables à ces oiseaux voyageurs qu'on emporte loin de leur colombier et qui, d'un vol rapide, s'empressent d'y retourner, tombées d'en haut sur la terre, vous vous empressez de retourner au ciel où Dieu vous fît éclore, et Dieu, réjoui par votre retour, s'empresse de répondre par des bienfaits aux messages humains dont vous êtes porteurs.

Ces messages se multiplient dans le Rosaire, avec une humble et pieuse importunité. Dieu ne s'en offense pas, car lui-même nous a appris par la bouche de son Fils que l'importunité est une des conditions de l'efficacité de la prière. Il approuve dans l'évangile la pauvre veuve qui harcèle et fatigue de ses instances un juge inique, et finit par lui arracher une sentence favorable à son droit. Il approuve aussi l'ami opiniâtre qui frappe et

refrappe pendant la nuit, à la porte de son ami, jusqu'à ce qu'il reçoive de lui le pain d'hospitalité dont il a besoin. Mais vousmêmes, Mesdames, vous comprenez mieux que personne la force de l'importunité dans la prière. Que de fois, après de longs refus, vous avez accordé aux instances d'un enfant ce qu'il vous demandait. Souvent même, vous l'avez récompensé d'un gros baiser, quand, à bout de sollicitations, il vous disait d'un air tendre : Petite mère, je t'en prie, donne-moi ce que je te demande, tu es si bonne et si gentille !

C'est ce que nous disons sans cesse à Dieu et à notre bonne mère la Très Sainte Vierge dans les prières du Rosaire. Non seulement ils cèdent à notre importunité, mais ils la demandent et l'attendent. Ne dites donc pas, avec les chrétiens inintelligents, que le Rosaire n'est qu'une suite de répétitions fastidieuses. Ces répétitions sont l'humble importunité de la misère humaine qui sollicite une majesté et une bonté infinie, ou, si vous l'aimez mieux, la pieuse et fervente importunité de l'amour ; et comme on l'a fort bien dit, l'amour pour s'exprimer n'a qu'un mot ; il le redit sans cesse et ne se répète jamais.

Mes frères, il y a mieux dans le rosaire que la force importune des prières de notre misère et de notre amour, pour agir sur le cœur de Dieu ; il y a la force de l'association des âmes dans une même impétration. Le Rosaire est une confrérie, c'est-à-dire une société d'âmes fidèles dont les prières semblables à une trame toujours en mouvement, sont enchaînées par un même amour : l'amour de Dieu et de sa sainte Eglise.

Vous ne l'ignorez pas, le propre de l'association est de multiplier les forces. Ce principe élémentaire nous l'appliquons constamment dans notre vie sociale. Les talents s'unissent aux talents, les efforts aux efforts, les capitaux aux capitaux, pour opérer plus sûrement dans de grandes entreprises et obtenir des résultats considérables. Or il en est des choses religieuses comme des choses profanes, les principes ne changent pas pour être diversement appliqués. Une force générale résulte toujours des forces qui la composent dans un degré proportionné à leur nombre et à leur intensité. Quelle que soit la

ferveur de nos supplications personnelles et privées, il leur est difficile de toujours exercer sur le cœur de Dieu une pression efficace et défaire violence à sa libéralité, surtout quand il s'agit d'obtenir une de ces grâces exceptionnelles qui consolent, fortifient et sauvent tout un peuple. Ce n'est pas trop que tous les cœurs et les voix s'associent pour demander un pareil bienfait. Or, la prière commune étant une résultante forte de toutes les prières particulières et privées qui la composent, plus grand est le nombre de ceux qui prient, plus grande est la pression qui s'exerce sur le cœur de Dieu et le force d'épancher les grâces qu'il aurait autrement retenues. Quand le vendangeur au pressoir foule de ses deux pieds le grain qu'il entasse, le vin ne coule que goutte à goutte ; mais quand l'arbre s'abat sous les efforts réunis des robustes vignerons l'anche déborde ; ce sont des flots et des flots de cette liqueur généreuse qui doit réjouir le cœur de l'homme. Tel est sur Dieu l'effet de la prière commune, telle la grâce qu'elle fait jaillir.

Est-ce là tout, mes frères ? non ; cette comparaison manque d'exactitude, ou plutôt il n'y a pas de comparaison à établir ; car non

seulement la prière commune est une force composée de toutes les forces individuelles, c'est une force qui s'accroît d'une promesse divine, et, à ce point de vue, il est impossible d'en calculer les effets. « Toutes les fois que deux ou trois seront réunis en mon nom, je serai au milieu d'eux », dit le Seigneur ; c'est-à-dire qu'il fera sentir de plus près sa présence et son action, et multipliera ses bienfaits et ses grâces. Vous l'entendez, mes frères : « deux ou trois » ; combien plus s'il y en a cent, combien plus s'il y en a mille, combien plus si c'est une immense association de prières qui, répandue sur tous les points du globe, fait entendre sa grande voix. Oh ! alors, les effets d'une telle impétration échappent à tous les calculs humains, car le cœur de Dieu ne peut pas être comparé à une matière inerte dont la résistance se compose avec la pression qu'elle subit. Il ne s'agit plus de savoir si Dieu répond dans une proportion arithmétique ou géométrique à ceux qui l'invoquent d'une commune voix. Dieu est une force libre, qui cède selon son bon vouloir, et comme il s'est engagé solennellement à l'égard de la prière commune, il nous est permis de croire que sa bonté excède toujours la vio-

lence qu'on lui fait, et que les millions de voix qui invoquent les mystères divins et récitent les prières divines du rosaire ont le pouvoir d'exprimer de son cœur libéral et miséricordieux les plus insignes bienfaits.

Je vous ai dit, mes frères, les raisons de la puissance du Rosaire. Il me resterait à vous donner la preuve expérimentale de cette puissance. Mais, pour que cette preuve fût complète, je devrais ajouter aux considérations que vous venez d'entendre, un long discours. En effet, les grâces de lumière, de consolation, d'assistance, de guérison, de conversion, de secours, de victoire, de délivrances obtenues par les prières du rosaire sont innombrables ; je n'en citerai que deux qui dans l'état présent de l'Eglise et des sociétés humaines peuvent être considérées comme des grâces typiques et prophétiques.

Au treizième siècle, une hérésie immonde et perfide avait envahi notre pays. Sous le masque d'une austérité hypocrite, elle séduisit les peuples et ressuscita les erreurs et les mœurs abjectes des manichéens. Elle viola nos foyers et dévasta nos monuments religieux. Forte de l'appui des princes prévaricateurs et encouragée par ses conquêtes à Ira-

vers les vallées fertiles de la Garonne et du Rhône, elle osa espérer Papostasie de la France entière. Mais elle comptait sans la puissance du Rosaire. C'est avec cette arme innocente et sacrée , qu'il avait reçue de la reine du Ciel, que Dominique marcha à la rencontre des Albigeois et qu'il dompta ces esprits rebelles dont l'intervention brutale de la lance et de l'épée n'avait pu vaincre les résistances.

Trois siècles plus tard, les fils de Mahomet, partout vainqueurs, s'apprêtaient à fondre sur l'Europe chrétienne et à la courber sous le joug de l'Alcoran. Leur redoutable flotte était appareillée et n'attendait plus qu'un signal pour partir. Mais un fils de Dominique, le pape Pie V, après avoir confédéré à grande peine les flottes de FOcciclent, fît appel aux confréries du Rosaire. Et pendant que leurs prières ardentes s'élevaient vers le Ciel, il aperçut, dans la lumière d'une miraculeuse vision, les trois cents galères de la flotte turque s'engloutir avec plus de trente mille hommes dans le golfe de Lépante et salua par un Te Deum cette victoire céleste dont la puissance ottomane ne s'est pas relevée.

Trois siècles encore se sont écoulés depuis cette victoire et voici que l'Église et la so-

ciété sont en présence d'ennemis pires que les Albigeois, pires que les Turcs. Judas est à leur tête, l'hérésie et la libre pensée obéissent à ses ordres. Je ne vous raconterai pas leurs sinistres exploits ; vous les connaissez tous et votre âme attristée des maux de l'heure présente et épouvantée des menaces de l'avenir, appelle anxieusement un sauveur ou une libératrice. Eh bien ! chrétiens, le sauveur et la libératrice sont prêts à intervenir et n'attendent pour cela que le pressant appel de votre piété. Le sauveur, c'est Jésus qui, par la bouche de son représentant le souverain Pontife, vous demande les prières du Rosaire. La libératrice, c'est Marie, qui dans la miraculeuse apparition de Lourdes vous montre l'arme sacrée dont vous devez vous servir, et vous donne, en une foule de merveilles, des gages de sa puissance. Leur saint étendard est levé, en avant ! formez vos bataillons, pieuse armée du rosaire ! Enrôlez-vous dans cette armée, chrétiens gémissants qui voulez que l'Eglise et la France soient sauvées. Aux armes ! aux armes ! La victoire est à vous ! mais pour cela, il faut prier, prier encore, toujours prier et ne pas se lasser de prier : Gporiet semper orare et numquam deficere.

Dans l'Église de P ont -de -V Arche (Le 7 Septembre 1899)

Toîa pulchra es, arnica mea.

Vous êtes toute belle, ô ma bien-aimée.

Messeigneurs (1), Mes Frères,

L'art, selon sa conception la plus haute et la plus pure, est le culte et la manifestation du beau dans les œuvres humaines. Mais, comme Ta fort bien dit un grand artiste, pour donner à ces œuvres le cachet de la perfection, « l'âme déployant ses ailes doit s'élever vers les cieux d'où elle est descendue. Elle ne s'arrête pas à la beauté qui séduit les yeux et qui

(1) NN. SS. les Évêques cTÉvreux et de Bayeux.

est aussi fragile que trompeuse ; mais elle cherche, dans son vol sublime, à atteindre le principe du beau universel » (1).

Ce principe, mes Frères, c'est la perfection suprême, en laquelle subsistent et vivent les idées de tous les êtres, et en laquelle il faut les aller chercher : Celui, dit saint Thomas, que tout le monde appelle Dieu : Quod ab omnibus nominatur Deus. Partant de l'existence créée, la raison monte à lui comme à la cause première ; partant de l'ordre, de la proportion, de l'harmonie des êtres, le sens ar« tistique monte à Lui comme à la première beauté. Il est l'idéal qui plane au-dessus des imperfections de la nature et attire à lui l'âme désireuse de voir plus beau qu'on ne voit en ce monde.

C'est son idée qu'il a exprimée dans les perfections de la nature. Le monde est une manifestation de cette idée en laquelle chaque créature est belle de la beauté de Dieu. J'aime cette noble définition de Kant : « Le beau, c'est un reflet de l'infini sur le fini ; c'est Dieu entrevu ». En effet, « comme Dieu se contemple en soi dans les idées qui le manifestent à ses propres regards, selon tout ce

(1) Lettre de Michel-Ange à un de ses amis.

qu'il est, l'homme le contemple dans ces mêmes idées réalisées extérieurement » (1). Où que nous rencontrions ces idées dans leur harmonieuse réalisation, soit dans le spectacle de la nature, soit dans les formes corporelles, soit dans la splendeur du vrai ou du bien, notre âme s'élève et s'écrie : c'est divin ! Ce cri tant de fois répété justifie la parole de l'Apôtre : « L'invisible beauté de Dieu se laisse entrevoir dans ses œuvres, Invisibilia Dei per ea quœ fada sunt iniellecta conspiciiintur » (2). 0 nature, tes beautés ne nous charment que parce que nous y voyons le rayonnement de l'infinie beauté de Dieu ; le beau, c'est le divin dans la création !

Si vous étiez moins intelligents que vous ne l'êtes en réalité, mes Frères, vous me demanderiez pourquoi ces considérations ? Mais vous avez deviné, j'en suis sûr, qu'elles préparaient l'affirmation de ce principe : Là où le beau nous apparaît plus resplendissant, là où il manifeste plus grandement le divin, il est maître ; il a le droit d'inspirer, de commander, de diriger, de patronner.

Or, c'est par l'application de ce principe

(1) Lamennais, De l'Art et du Beau, chap, IL

(2) Rom., cap. I, 20.

que je veux justifier le vocable sous lequel votre intelligent, enthousiaste, pieux et zélé pasteur a proposé à votre culte, et particulièrement au culte des artistes, l'admirable créature que le monde chrétien honore déjà sous tant de noms divers. Abbé Philippe, vous avez bien vu et bien dit : Marie est Notre- Dame-des-Arts: 1° parce qu'elle est elle-même un chef-d'œuvre vivant, un des plus beaux chefs-d'œuvre de la puissance, de la sagesse, de la bonté de Dieu, et entre toutes les créatures de ce monde, le plus parfait rayonnement de son infinie beauté ; 2° parce qu'elle a été la collaboratrice de Dieu dans le plus grand, le plus admirable, le plus inénarrable de ses chefs-d'œuvre : l'Homme-Dieu. Un rapide développement de ces deux pensées sera tout mon discours.

Messeigneurs,

Je vous remercie, au nom de cette belle assemblée, d'avoir bien voulu présider cette joyeuse fête. Si je vous disais tout ce que pense mon cœur rempli pour vous de profonde estime et de respectueuse affection, je vous accablerais de mes louanges ; mais la

vénération et l'amour de vos peuples parlent plus éloquemment que je ne pourrais le faire. Je me contente de demander à votre dévotion envers la Très Sainte Vierge un nouvel encouragement et de nouvelles bénédictions pour l'artistique dévotion de Pont-de-F Arche, afin qu'elle rayonne dans tout le monde chrétien.

Marie est fille de l'humanité, et cependant elle n'entre pas dans le monde comme les autres enfants des hommes. Vous connaissez, mes Frères, la loi qui pèse sur notre nature déchue, loi de mort en vertu de laquelle tout rejeton de la race humaine naît privé de la sève surnaturelle qui animait originairement notre premier père. Cette loi n'excepte personne. Par nature, Marie n'en était point affranchie. Enveloppée, comme toute créature humaine, dans le courant de la génération, elle devait fatalement être saisie par le courant du péché. Quand je lis sa généalogie, je crois entendre comme le bruit sinistre d'un fleuve fangeux dont les flots se précipitent,

après avoir mêlé à l'onde pure qu'ils reçoivent des blanches neiges le limon des champs par eux dévastés. 0 Fille des hommes, comment éviterez-vous l'envahissement de l'universelle corruption ? Ce n'est pas qu'il n'y ait des saints parmi les criminels, dans la liste de vos ancêtres, mais les saints, aussi bien que les criminels, ont subi la loi commune. Depuis Adam jusqu'à Joachim, chaque nom de votre généalogie, comme une vague plaintive murmure ces paroles des Saints Livres : « Voici que j'ai été conçu dans l'iniquité et ma mère m'a conçu dans le péché : Ecce enim in iniquitatibus conceptas sum, et in peccatis concepit me mater mea ». 0 loi terrible du péché, la nature veut que vous triomphiez !

Mais, écoutez, mes Frères, voici venir du Ciel le fleuve de la rédemption, pénétré d'une vertu réparatrice qu'il doit aux mérites du Verbe incarné. 0 Dieu, qui avez aimé Marie avant tous les temps ! pour l'honneur de votre paternité à laquelle elle doit participer, pour l'honneur de votre Fils dont elle doit être la mère, pour l'honneur de votre Esprit-Saint qui doit la féconder, n'allez-vous pas détourner de son âme les flots qui apportent à toute

génération le funeste héritage du péché, et la faire apparaître, au milieu du monde dévasté par la mort, comme une île fertile, riante, embaumée, de toutes parts baignée par les eaux de la grâce ? Vous pouvez ce prodige, vous le devez à votre amour et à notre foi. Ne faut-il pas que nous sachions jusqu'où s'étend l'efficacité de l'incarnation réparatrice, et comment le saurons-nous si elle ne produit quelque part la justice originelle, si elle ne remporte en quelque vie humaine une complète victoire sur le péché ?

Eh bien ! Chrétiens, c'est fait. Saisie par le fleuve de la rédemption, la bien-aimée de Dieu est, dès le premier instant de sa conception, toute belle et sans tache : Tota pulchra es, arnica mea, et macula non est in te. Non seulement elle est préservée de la souillure qui déshonore tout enfant de la race humaine dans sa conception, mais toutes ses beautés sont en germe dans la première grâce d'innocence et de sainteté par laquelle le divin artiste prépare son chef-d'œuvre. Grâce plénière qui l'emporte sur toute grâce ; « grâce qui commence, dit un pieux théologien (1), là où toutes les autres finissent ; grâce plus élevée,

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