Lettre à M. Janmot, peintre, à Rome, 13 novembre
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et rien de ce qui est du Christ ne m'est étranger. »
Voilà l'esprit de foi. Or, en vertu des lois qui régissent les phénomènes surnaturels, de l'esprit de foi naît l'amour chrétien. Voir Jésus-Christ quelque part et ne pas l'aimer, ne pas se dévouer à son service, c'est impossible. Car Jésus-Christ, c'est la manifestation personnelle de l'amour de Dieu, le mémorial vivant, je ne dis pas assez, la somme de tous les bienfaits dont la libéralité divine a bien voulu honorer l'humanité. Jamais, mieux que par Jésus-Christ et en Jésus-Christ, nous ne pourrons comprendre ce profond axiome de la théologie, ce Summum honum est sui diffusivum. : le souverain bien aime à se répandre. » Du faîte de notre intelligence jusqu'aux plus obscurs atomes dont se compose notre corps, nous sommes remplis des dons de Dieu. Ces dons il nous les a faits par son Verbe et en vue de la vie suréminente dont le Verbe incarné est l'auteur et le réparateur. Dieu se donne donc et nous ne lui donnerions rien ? Dieu se donne par Jésus-Christ, et nous ne répandrions pas à ses pieds quelque chose des biens que nous
tenons de son amour infini? Cela ne se peut pas, Messieurs, cela ne se conçoit pas. Aussi je vous entends dire d'une commune voix : (( 0 Dieu, vous vous montrez à nous dans votre Christ, votre Christ se montre dans les chers pauvres qu'il a sacrés et recommandés à notre amour. Eh bien! nous les respecterons comme nous l'eussions respecté, s'il nous eût permis de vivre en sa compagnie; nous les aimerons comme nous l'eussions aimé, s'il nous eût été donné de contempler sa divine beauté ; nous les traiterons comme nous l'eussions traité, s'il eût tendu vers nous ses mains sanglantes et appuyé sur notre cœur sa pauvre tête déchirée. Humiliations, mépris, sacrifices, rien ne nous coûtera, puisque tout est pour lui. Dirigé par l'esprit de foi, le ministère des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul sera un ministère d'amour tendre, délicat, généreux, dévoué, infatigable, universel, perpétuel. »
Après cela, Messieurs, je n'ai plus rien à dire de la grandeur et de la sainteté de votre Société. Ce qu'elle était dans son germe, elle l'a été dans ses développements, elle l'est dans son état actuel, grâce à votre bonne volonté
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sans doute, mais, bien plus encore, grâce aux bénédictions de Dieu, dont il faut vous rappeler le souvenir, en quelques mots, pour mettre le comble aux joies de vos Noces d'Or.
Par l'acte créateur, Dieu fait sortir du néant ce qui n'était pas; mais l'être qu'il évoc|ue retournerait immédiatement au néant, s'il n'était saisi, au moment même où il parait, par l'acte conservateur. Cet acte, Dieu le promettait à tous les vivants dont sa toute-puissante parole venait d'enrichir la nature lorsqu'il leur disait : « Croissez, produisez, multipliezvous. )) Depuis des milliers d'années, le monde vit de cette bénédiction.
Mais si les genres et les espèces en ont besoin, combien plus les institutions saintes que la grâce fait éclore dans le monde religieux pour le remplir de bonnes œuvres. Issus de la grâce, vous n'avez point été oubliés, Messieurs, et r humble Société qui naissait, il y a cin-
quante ans, sous le patronage de saint Vincent de Paul, peut se glorifier aujourd'hui des bénédictions qui lui ont donné une triple fécondité : fécondité de multiplication, fécondité d'action, fécondité d'émulation.
Ce fut, comme je vous le disais tout à l'heure, un petit groupe déjeunes gens qui commença l'Œuvre des Conférences ; ils n'étaient que huit. Ils prirent le temps de bien se connaître et de bien s'aimer, et, forts de leur union, ils attirèrent à eux une foule d'âmes jalouses de conserver le précieux trésor de leur foi et des vertus chrétiennes, en le mettant sous la protection de la charité. Deux ans après la fondation, il fallut se dédoubler. Quatre Conférences furent établies. Aujourd'hui, Paris et la banlieue en possèdent plus de cent. Entre temps, la Société envoyait à la province des colonisateurs. Nîmes, Lyon, Nantes, Rennes, Dijon, Toulouse et combien d'autres villes imitaient la capitale, et trente années ne s'étaient pas écoulées que déjà votre Société comptait en France quinze cent quarante-neuf Conférences. Il faut peut-être décupler le chiffre pour bien se rendre compte de votre fécondité dans le
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monde entier. Ce n'est pas en un romanesque voyage de quatre-vingts jours, mais en quelques minutes que j'ai pu faire le tour du globe et contempler partout les fruits de la bénédiction divine. J'ai vu dans un de vos rapports généraux le grain de sénevé, de 1833, multiplié jusque dans l'Australie et la Nouvelle- Zélande.
Rien de confus dans cette multiplication. Une sage organisation a su faire de votre Société une œuvre ordonnée comme sont ordonnées les œuvres divines, et donner à toutes ses ramifications un seul cœur et une seule âme. J'ai lu vos règlements, ainsi que les circulaires de votre conseil général, et je ne saurais vous dire, Messieurs, combien j'ai été émerveillé et touché à la fois, de l'élévation de vos vues, de la pureté de vos intentions, de la sagesse de vos dispositions, de la rectitude de vos conseils, de la force de vos encouragements, de la douceur de vos remontrances, de l'universelle sollicitude de votre charité.
Une si haute et si puissante direction ne pouvait manquer d'être bénie et d'assurer à votre Œuvre la fécondité d'action.
Vous ne vous êtes proposé, au début de votre ministère, que la visite des pauvres, et Dieu seul connaît tout ce qu'ils vous doivent en cela. Mais, dans son contact avec la misère, l'amour chrétien cède à des entraînements qui multiplient ses bienfaits ; vos modestes desseins ont été débordés. En parcourant vos annales du demi-siècle qui vient de s'écouler, j'y vois fondations de crèches et de salles d'asiles, patronages, instruction, éducation des orphelins, des écoliers, des savoyards, des apprentis, des enfants de manufactures, des ouvriers, des libérés ; pour eux, des vestiaires et des lingeries ; pour eux, des caisses d'épargne, de secours et de loyers ; pour eux, des fourneaux économiques, des dispensaires et des secours médicaux ; pour eux, des réunions pacifiques et joyeuses, la parole évangélique, instructive et moralisatrice, distribuée sous toutes ses formes ; le mariage, le travail, les affaires, la maladie, la mort, les funérailles des pauvres, devenus l'objet de vos tendres sollicitudes et de votre protection désintéressée. Et ce n'est pas tout. Chaque fois que les calamités publiques ont fait entendre leur grande voix, toute
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votre Société s'est émue, et c'est par centaines de mille francs qu'elle a envoyé ses aumônes aux victimes des inondations du Rhône et de la Loire, de l'incendie de Limoges, des crises industrielles, des massacres de Syrie et des famines d'Algérie.
Assurément, Messieurs, vous n'avez pas fait par vous-mêmes tout le bien dont la misère est redevable à la charité chrétienne depuis cinquante ans, mais, s'il est vrai de dire que Dieu nous réserve une part dans le mérite des bonnes œuvres que nous aurons commanditées par nos exemples, la part de la Société de Saint- Vincent-de-Paul sera large et glorieuse, car une bonne partie des charités qui ont honoré ce siècle est due à sa féconde émulation. Cette émulation s'est fait sentir surtout parmi ses membres : que d'âmes chancelantes ont été affermies par elle dans la foi, que de vertus se sont conservées au contact de ses vertus, que de passions se sont assouplies et transformées sous le joug de la charité ; que d'hommes de toutes conditions et de tout âge, fortifiés par leur union, ont eu le courage de se montrer chrétiens ! Les lâchetés du respect humain
étaient, naguère, à l'ordre du jour. Rares épaves des naufrages révolutionnaires, les hommes restés chrétiens avaient besoin d'héroïsme pour pratiquer ostensiblement leurs devoirs religieux. Aujourd'hui cette pratique est devenue facile. L'opinion énergiquement bravée ne peut plus étouffer les imposantes manifestations de foi virile dont nos églises sont, si fréquemment, le théâtre. Confessonsle, Messieurs, c'est votre féconde émulation qui a préparé, en grande partie du moins, ce consolant spectacle.
Dieu vous a bénis, c'est évident. On ne fait pas sans lui de si grandes choses ; mais pour mieux nous convaincre de son intervention dans votre œuvre, il a voulu joindre à son action latente des témoignages publics de sa bienveillance. Ces témoignages sont les innombrables lettres et ordonnances des Evoques qui vous ont encouragés, les six brefs par lesquels le Saint-Siège vous a ouvert le trésor des indulgences ^ la haute distinction qu'il
1. Bref de Grégoire XVî, 10 janvier 1845. — Du même, bref supplémentaire, 12 août 1815. — Bref de Pie IX,
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vous a accordée, en vous donnant un Cardinal protecteur, et surtout cette solennelle bénédiction que reçurent, de l'immortel Pie IX, toutes les Conférences du monde, prosternées à ses pieds dans la personne de leurs représentants ^
(( Fils bien-aimés, disait-il, allez au milieu du monde, de ce monde qu'on peut appeler un cadavre enseveli dans les ombres de la mort ; et après avoir pleuré sur les péchés de ceux qui l'aiment, après avoir prié afin que Dieu opère le plus grand des miracles, la conversion des pécheurs, tous pénétrés de charité, criez à la mort avec la voix de Jésus- Christ : Sors de ta tombe, et reviens de la mort du péché à la vie de la grâce, des ténèbres de l'erreur à la lumière de la vérité, de la fange du vice aux purs sentiers de la vertu.
(( Afin que vous puissiez mieux accomplir
18 mars 1153. — Du même, 18 mars 1854. — Du même, 13 septembre 1359. — Du même, 6 décembre 1873.
1. Cette bénédiction a été donnée le 5 janvier 1855, veille de TÉpiphanie, à plus de quatre cents représentants des conférences, réunis dans la salle du Consistoire, au Vatican.
ces œuvres excellentes de charité, je vous bénis au nom du Père éternel, qui nous a aimés d'une éternelle charité.
« Je vous bénis au nom du Fils, qui nous a aimés jusqu'à verser la dernière goutte de son sang précieuX; pour effacer de nos âmes la marque de notre éternelle damnation .
« Je vous bénis au nom du Saint-Esprit, et je prie le Père des pauvres, ce dispensateur des dons célestes, ce consolateur des affligés, de vouloir bien répandre sur vous un rayon de sa divine lumière, afin qu'éclairés et sanctifiés par cette lumière, vous puissiez ramener dans le droit chemin les âmes auxquelles vous prodiguez vos bienfaits, et qui se sont écartées des voies de la vertu.
« Je vous bénis au nom de la très sainte Trinité, et que cette bénédiction vous accompagne tous les jours de votre vie; qu'elle s'étende sur tous ceux qui coopèrent aux œuvres de charité, soit à Rome, soit en Italie, soit en Europe, soit dans l'univers entier.
« Je vous bénis, pour le temps de votre course
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afin qu'après elle vous soyez dans le ciel, bénis de Dieu pendant toute l'éternité.
(( Benedictio Dei Omnipotentis^ Patris et Filii et Spiritus Sanctif descendat super vos et maneat semper. »
Quel Amen vous avez répondu, Messieurs !
Cette touchante et magnifique bénédiction couronne votre apologie. Je ne puis plus rien ajouter à vos louanges. Aussi bien, il ne faut pas que ces Noces d'Or ne soient qu'une fête d'encens ; vous me permettrez d'y mêler un peu de myrrhe.
La Société de Saint- Vincent-de-Paul a sans doute bien mérité de Dieu et de l'Eglise pendant le premier demi-siècle de son existence ; ses charités ont soulagé bien des misères et sauvé bien des âmes. Toutefois, je me demande si son action sociale a été aussi large et aussi profonde qu'on pouvait l'espérer. Il n'y paraît pas, à la démoralisation presque générale des classes laborieuses et indigentes. La formidable concurrence des Sociétés secrètes a refoulé vos généreux efforts. Messieurs, et, dans ces derniers temps surtout, nous avons
VU s'accentuer les haines que vous vous proposiez d'apaiser.
Pourquoi ce triomphe d'une influence maudite sur la vôtre ? Ah ! tout le monde le sait, vous avez eu vos jours d'épreuve ; les pouvoirs jaloux ont trouvé mauvais que vous fassiez le bien sans leur congé, et ne pouvant vous écraser, ils vous ont affaiblis par des tracasseries et des vexations. Personne n'ignore non plus que les excitations violentes et malsaines, qui visent les passions de la foule, ont plus de chances de réussir que les appels pacifiques qui s'adressent à ses bons instincts. Mais encore, pouvez-vous vous rendre le témoignage d'avoir toujours répondu comme il faut à la grâce de votre vocation? N'avez-vous point mêlé quelquefois des vues trop humaines aux pures intentions qui devaient diriger votre ministère? Ne vous est-il jamais arrivé de négliger l'intérêt spirituel des pauvres, but suprême de vos charités, et de vous contenter de leur distribuer des secours matériels ? Ne vous êtes-vous pas bornés à préserver vos médiocres vertus de toute grave atteinte, au lieu de développer en vous la perfection chré-
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tienne ? Avez-vous assez demandé cette perfection à la prière et aux sacrements ? Vous vous êtes montrés chrétiens; n'avez-vous pas eu peur de paraître trop pieux ? Préoccupés plus qu'il ne fallait de la laïcité de votre œuvre, ne l'avez-vous pas un peu trop fermée à des influences sacrées qui auraient pu diriger, stimuler et accroître votre zèle ? Assez forts pour ne pas succomber sous les coups de la persécution, n'y avez-vous pas trouvé prétexte à un ralentissement de générosité, au lieu d'y retremper votre courage ? Votre prosélytisme ne s'est-il pas attiédi ? Avez-vous, d'un esprit et d'un cœur assez larges, ouvert vos rangs à tous ceux qui auraient pu devenir vos coopérateurs? Enfin, n'avez-vous pas manqué de cette sainte audace de l'esprit de foi et de l'amour chrétien, à laquelle Dieu ne refuse jamais son assistance, et qui, seule, pouvait résister efficacement à la funeste concurrence de l'esprit du mal ?
Il appartient à vos consciences. Messieurs, de répondre à ces questions. Vous comprenez bien, n'est-ce pas, que je ne fais ici aucune personnalité, et que je n'articule aucun repro-
che. Mon unique dessein est de vous engager à ne point déflorer les joies légitimes de vos Noces d'Or par une vaine complaisance qui paralyserait les efforts que l'avenir attend de vous, de réveiller en vous les énergies qui sommeillent, afin que vous entriez pleins de larges et vigoureuses ambitions dans une nouvelle cinquantaine. Votre œuvre n'est qu'ébauchée, le siècle l'achèvera. Nous ne serons plus là, pour célébrer votre centenaire, mais, du haut du Ciel où Dieu nous aura réunis, je l'espère, nous verrons le suprême triomphe de votre grande et sainte Société ; nous entendrons celui qui me remplacera dans cette chaire s'écrier : « Dieu a béni le dévouement des ouvriers de Saint-Vincent-de-Paul, la charité est victorieuse, la charité règne, la charité est maîtresse du monde : Charitas vincit, charitas régnât^ charitas imperat, »