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Lettre au R. P. Pendola, 18 juillet

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Au soir d'un des jours de mai de l'année 1833 S sept jeunes gens, réunis dans le bureau d'un journal catholique, invoquaient l'Esprit-Saint, et s'associaient pour fonder ce qu'ils appelèrent une Conférence de Charité placée sous le patronage de saint Vincent de Paul. Leur intention n'était pas de discourir sur la nature, les mérites et les actes de la

1. C'est, d'après la Vie d'Ozanam, écrite par son frère, dans le bureau de la rédaction de la Tribune catholique, Gazette du Clergé, rue du Petit-Bourbon-St-Sulpice, 18, que se tint la première réunion, composée de MM. Bailiy, propriétaire et principal rédacteur du journal, Paul Lamache, Félix Clavé, Auguste Le Taillandier, Jules Devaux, Frédéric Ozanam et François Lallier, étudiants, — auxquels vint se joindre, à la troisième réunion, M. Gustave Delanoue.

D'après une autre version, que nous tenons d'un des témoins et membres de cette première réunion, elle aurait eu lieu dans le domicile même de M. Bailiy, 4, place Saint-Sulpice, et aurait été composée de MM. Bailiy, Ozanam, Le Taillandier, Lamache, Chorand, Lallier, Delanoue et Devoille. M. Félix Clavé ne serait venu que plus tard.

grande vertu qui devait leur servir de point de ralliement, encore moins de discuter sur les divers moyens d'améliorer le sort de la classe pauvre. Attristés et fatigués des luttes et des controverses dans lesquelles ils s'étaient précédemment engagés pour défendre leur commune foi, ils cherchaient le repos de leur âme dans l'union des mêmes pensées et des mêmes aspirations chrétiennes, ils sentaient le besoin d'une amitié fortifiante qui les soutînt dans la pratique de leurs devoirs religieux, contre les périls de l'isolement.

« Vse soli ! Malheur à celui qui va seul! » dit l'oracle divin. Malheur surtout au jeune chrétien qui, dans un siècle dont les agitations ont ébranlé l'édifice sacré des croyances, se trouve abandonné à lui-même, en ces grands milieux où l'erreur heurte à chaque instant sa foi mal affermie, où la corruption des mœurs offre à ses appétits de continuelles amorces, où le chassé-croisé de mille vies qui s'ignorent entre elles lui permet de cacher les écarts de sa liberté fougueuse. S'il n'est doué d'un de ces tempéraments exceptionnels contre lesquels tous les traits s'émoussent, et chez

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lesquels la lutte surexcite et affermit la résistance, s'il n'est fortifié par une de ces grâces privilégiées que Dieu n'accorde, d'ordinaire, qu'à de hautes vocations, c'en est fait de sa foi, de sa vertu, de sa religion.

Us comprenaient cela, les parents chrétiens qui, il y a cinquante ans, n'envoyaient qu'en tremblant leurs enfants à Paris, encore tout ému par une nouvelle révolution, pour y chercher, avec le complément de leur instruction, la clé des carrières libérales; et les fondateurs de votre Société, Messieurs, brusquement transportés, d'un foyer tranquille où la relisrion était honorée, dans la ville turnultueuse où toutes les institutions créées pour la jeunesse chrétienne avaient subitement disparu, sous le souffle de 1830, se sentaient plus exilés que les fils d'Israël sur les rivages Babyloniens, et se demandaient tristement si leur défiance, leur réserve, leur résolution de bien faire, malgré tout, pourraient longtemps les soutenir contre les faiblesses du respect humain, et les préserver de la contagion des mauvais exemples.

Dieu permit qu'ils se rencontrassent dans

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des réunions qui n'avaient pour but que de stimuler chez eux l'amour du travail. De leur contact jaillit le dessein d'une fédération chrétienne appliquée à la défense de la foi. Mais les orages de la discussion sans entamer leur croyance en troublaient la sérénité. Pourquoi, tout en restant sur la brèche pour combattre les ennemis de l'Église, ne formeraient-ils pas une Société exclusivement composée d'amis chrétiens et toute consacrée à la charité? N'était-il pas temps de joindre l'action à la parole, et d'affirmer par des œuvres da vitalité de leur foi? — Tel était le désir qu'exprimait Le Taillandier et surtout Frédéric Ozanam. Ce désir devint bientôt une réalité.

Nos jeunes chrétiens n'étaient plus seuls. Ils se connaissaient, ils s'aimaient, ils pratiquaient ensemble leurs devoirs religieux, ils se soutenaient et s'édifiaient mutuellement. N'eussent-ils obtenu que ce résultat: de conserver leur foi, d'affermir en leur âme les précieuses résolutions de la liberté chrétienne, d'assurer à leur vie religieuse le plein exercice de ses droits et de ses devoirs, leur Société

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eût pu s'appeler grande et sainte. Mais, convaincus qu'ils avaient besoin de Dieu pour cimenter leur union et persévérer dans le bien, trop délicats pour lui demander sa grâce sans rien lui donner, trop intelligents pour ne pas comprendre que la foi s'impose avec plus d'autorité quand elle se manifeste par le dévoûment, trop jaloux de l'intégrité de leur vertu pour ne pas la couvrir d'une haute protection, ils résolurent de servir Jésus-Christ dans ses pauvres et de mettre leur foi, leurs affections, leurs mœurs, leurs travaux, leur vie tout entière sous la sauvegarde de la charité. C'est par là, Messieurs, que votre Société vraiment grande et sainte en ses germes l'est devenue davantage en son large et magnifique épanouissement. C'est sur ce point que je vous demande permission d'insister.

Les intentions de vos fondateurs étaient pures ; on vous a prêté depuis des ambitions humaines , et vous avez répondu par des faits qui, tous, nous révèlent un but éminemment moral, social et religieux, tendant, par un ensemble de services désintéressés, à la triple réconciliation du pauvre avec la

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vie, du pauvre avec la société, du pauvre avec Dieu.

La vie est le bienfait suprême autour duquel se groupent les dons de Dieu, si grand bienfait que nous oublions parfois, pour en jouir à notre aisCj celui de qui nous la tenons. Se sentir vivre, sans secousses et sans heurts douloureux, donner la vie, voir prospérer autour de soi la vie qu'on a donnée, c'est de toutes les félicités la plus désirable et la plus chère. Etrange mystère! La vie, un si grand bien, peut devenir tout à coup un grand mal, lorsque la misère se tient à toutes ses portes. Comment voulez-vous que l'homme, condamné à de perpétuelles privations, frappé dans tous les siens, tourmenté par l'instinct puissant de sa conservation, et ne rencontrant pour y répondre que le vide, non pas le vide de la jouissance, mais le vide du nécessaire, n'ayant en spectacle que les souffrances de sa famille, comment voulez-vous que l'homme ne se laisse pas choir sur les pentes du désespoir, et ne crie pas avec un illustre misérable : « Malheur au jour qui m'a vu naître ! Malheur aux entrailles qui m'ont porté ! Malheur à moi qui

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n'ai fait des vivants que pour faire des misérables! » Et voilà pourtant où en arrive le pauvre. Impuissant à chasser la misère qui contredit à la vie, il hait sa vie et la porte comme un fardeau maudit; il voudrait voir sa maison dépeuplée, plutôt que d'y entendre sans cesse les gémissements de la faim ; il fait avec sa conscience d'abominables compositions, pour ne pas multiplier le don chétif qu'il ne peut alimenter à son foyer ; il profane les saintes lois du mariage, il s'oublie dans des unions sans pudeur et sans vertus, tant il a peur d'en recueillir les fruits douloureux; enfin, il hait la vie, il est dégoûté de la vie. Faites appel à son courage, à son honneur, à ses devoirs, il ne vous écoutera pas. Dites-lui que sa souffrance a été bénie et que Dieu la récompense quand elle a été généreusement acceptée, il ne vous comprendra pas. Vos avertissements et vos conseils tomberont, comme du fiel, sur son cœur endolori et ne feront que le rendre plus haineux et plus désespéré.

Mais répandez sur lui la rosée salutaire de l'aumône; qu'une main bienfaisante comble

le vide du nécessaire qui le désespère ; qu'un secours énergique le soutienne à l'heure des grandes calamités de la maladie et du chômage; qu'une protection intelligente dirige son travail et ses affaires ; qu'on le rassure par de délicates précautions contre les éventualités qu'il redoute; mais, encore, qu'on recueille ses enfants, qu'on les élève, qu'on les instruise; alors les bons instincts se réveillent, l'intelligence du devoir sort des ombres de la passion, sa vie redevient un bienfait et, bien qu'il ne puisse se procurer que les austères jouissances du travail, le pauvre se réconcilie pourtant avec le don de Dieu. C'est le premier service désintéressé que lui rend la charitable Société de Saint- Vincent-de- PauL

Il en est un autre plus élevé et plus glorieux, c'est la réconciliation du pauvre avec la société. Comme la misère fait haïr la vie, elle fait haïr aussi la société; parce que, dans la société, le pauvre rencontre, à chaque instant, des contrastes qui l'offensent, l'insultent, l'écrasent, ne serait-ce qu'en faisant plus vivement saillir ses humiliations et ses souffrances. Non seule-

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ment l'insolence du luxe et la scandaleuse prodigalité du plaisir, mais la richesse laborieuse, mais l'honnête aisance dans la tranquille médiocrité lui apparaissent comme autant de défis jetés à sa vie obscure et tourmentée. Les satisfaits oublient sans peine qu'il y a sous leurs pieds des abîmes où grouillent des légions de déshérités; les sages à qui rien ne manque philosophent à leur aise sur l'inégalité des conditions, mais le pauvre n'oublie rien; le pauvre n'a ni le temps ni le courage de philosopher. Il voit, et ce qu'il voit, il ne se l'explique que par un caprice du destin, s'il croit au destin, ou par l'injustice des hommes, s'il ne lui reste plus, même ce dernier travestissement de la foi : la superstition. Du fond de sa vie désolée, il se prend donc à haïr ceux qui furent mieux partagés cfue lui, il convoite leurs biens, il médite leur ruine, et se tient prêt aux hideuses débauches de la force et de la violence. — Qui le guérira de cette haine ? Qui en arrêtera les redoutables manifestations ?

La bienfaisance publique ? — Elle ne lui fera pas défaut, je Taccorde. Mais facilement

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le pauvre se persuadera qu'il a droit à tout ce qu'elle fera pour lui, parce qu'il est d'emblée un de ses administrés. Mais la bienfaisance publique, parce qu'elle est une administration, ne s'approchera du pauvre qu'avec des formalités gênantes et des allures de protection hautaine, qui ne dimiinueront rien de la distance à laquelle il se trouve rejeté. Dût-il en recevoir une complète assistance, il lui resterait encore quelque chose au cœur contre la société qui ne lui envoie que de loin les rognures de sa prospérité. Ce que le pauvre redoute par-dessus tout, c'est l'isolement; Tindifférence, l'oubli, le mépris, les apparences même du mépris. Il déteste moins à causé de ses privations qu'à cause de ses humiliations. Son coeur parle souvent plus haut que ses appétits, et il veut être dans le monde quelque chose de plus qu'un animal gênant à qui l'on jette un morceau de pain pour l'empêcher de mordre. Enfin, il veut avoir avec le riche des rapports qui l'honorent. N'est-ce pas son droit sacré ? Honte à ceux qui bornent les relations sociales à l'échange grossier de la matière. Le pauvre peut échanger avec le riche le plus pré-

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cieuxcles trésors, le trésor de son cœur, rempli d'un amour reconnaissant, d'autant plus fort et fidèle qu'il faudra s'abaisser davantage pour venir le chercher.

Dieu soit béni ! Messieurs, cette noble exigence, ce droit sacré du pauvre ont été compris. Il lui fallait des amis respectueux et dévoués. Ces amis, depuis cinquante ans, la charité les multiplie parmi vous, et les réunit dans la commune pensée d'honorer le pauvre comme il doit et veut être honoré. Les conférences se rassemblent, non seulement pour donner de loin une aumône que chaque membre détache de son superflu, de son utile, de son nécessaire, mais pour épargner au pauvre l'humiliation de la mendicité, pour la prévenir, en distribuant à chacun le travail de l'assistance personnelle. Ils descendent tous des hauteurs de la science, du rang et de la fortune, ces chrétiens, et comme les pieux rois qui, jadis, offraient dans la grotte de Bethléem leurs présents et leurs hommages au divin roi des pauvres, ils viennent apporter, eux, dans de chétives et obscuras demeures, avec le modeste secours de leur collecte, l'hommage désintéressé d'un

cœur ami Le pauvre, étonné de cette honorable condescendance, sent s'apaiser les flots de haine et de colère qui depuis longtemps tourmentent son cœur; il écoute les bonnes paroles qui l'encouragent, les salutaires conseils qui doivent diriger son travail et sa vie ; il presse dans ses rudes mains les mains amies qui se tendent vers lui ; et il aime mieux cela, croyez-le bien, que l'odeur des bureaux, les formalités de l'enregistrement, le bruit des appels, et cela le réconcilie avec la société qu'il avait prise en horreur.

Tout n'est pas fini cependant; le pauvre couve au fond de son cœur une haine plus hideuse et plus funeste que celle dont je viens de parler, la haine de Dieu; haine sacrilège, j'ai longtemps cru qu'elle était le privilège des anges foudroyés et des orgueilleux révoltés, mais j'ai été douloureusement détrompé depuis que j'ai vu de près la fureur impie des misérables, et que j'ai entendu leurs blasphèmes et leurs malédictions. 0 mon Père des cieux, vous que j'ai toujours trouvé si aimable, même quand vous me faisiez sentir les coups de votre justice, vous dont j'ai toujours

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baisé les mains, même quand elles étaient armées de verges et de fléaux! 0 douce et chère providence qui vous penchez à chaque instant sur le monde et le remplissez de vos biens ! 0 Dieu dont la nature chante par mille et mille voix les libéralités infinies ! Le pauvre vous hait ! Il vous hait : non pas à la manière des esprits superbes qui, dans l'enivrement de leur propre grandeur, croient pouvoir triompher de la vôtre et vous traiter en ennemi, non pas à la manière des cœurs corrompus, dont vous troublez, parle remords, les plaisirs infâmes, il vous hait comme un opprimé un tyran^ comme une victime un bourreau, il vous hait et vous blasphème.

(( Dieu est bon? c'est un mensonge, dit-il, un mensonge inventé par les satisfaits. 0 Dieu, si tu es bon, est-ce que je ne le saurais pas? Est-ce que tu n'aurais pas consolé depuis longtemps mon cœur meurtri, et rempli le vide affreux de mon existence? Tu fais jaillir à mes côtés la richesse et la joie, et tu dépeuples ma vie. Ta main de fer me broie sans pitié. Moi, ma femme et mes enfants, nous sommes les tristes jouets de ta capricieuse fu-

reur ; et il faut que je t'adore, que je t'aime, que je te bénisse? Non, je ne le puis pas. » — Et le pauvre maudit. S'il se tait, c'est qu'il a perdu même la foi des réprouvés, et que, en regardant le ciel, il n'y voit plus que le néant. Pardonnez-moi, Messieurs, je viens d'attrister vos cœurs chrétiens, mais le mien est plein de courroux, non pas contre le pauvre dont je respecte le malheur, mais contre les monstres qui ont enlevé à sa misère tous les refuges divins ouverts devant elle. On a corrompu le pauvre par des systèmes abjects et des théories meurtrières, devenues l'enseignement des masses ; on a dit de Dieu qu'il se tenait immobile dans la perfection d'une nature égoïste; on a dit de Dieu qu'il n'était pas ; on a dit de Dieu qu'il était le mal ; on a dit de la foi qu'elle était une faiblesse d'esprit et un entraînement superstitieux du cœur; on a dit de la prière qu'elle était un acte stérile et qu'elle offensait la dignité humaine; on a dit de la souffrance qu'elle était un non-sens, sans mérite et sans vertu pour des jours meilleurs; on a dit du bonheur qu'il ne se trouvait que dans les jouissances passagères de cette terre ; enfin,

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on a dit des absurdités et des infamies qui sont descendues dans le cœur du pauvre et ont fait de lui un impie.

Il était temps que vous vinssiez, Messieurs, car la bienfaisance, la plus féconde en ressources et la plus sagement administrée, ne peut remédier à un pareil malheur. Du reste, ce n'est ni sa prétention ni son but. Il fallait donc un ministère dont le but suprême fût la réconciliation du pauvre avec Dieu. C'est le vôtre, Messieurs. Son action est d'autant plus sûre que, n'étant point revêtus de la dignité du sacerdoce, vous ne heurtez pas les préjugés du pauvre qui ne peut vous accuser de faire un métier. Par le double hommage de l'aumône et de l'amitié, chaque visiteur du pauvre acquiert le droit de parler en chrétien et de faire appel à ce caractère sacré qu'aucune infortune, aucun crime ne peuvent effacer, même chez les plus misérables des hommes. Tout à l'heure le pauvre était injuste, mais une voix amie saura calmer l'orage de ses blasphèmes, a Cher ami, dirat-elle, comment voulez-vous que Dieu vous bénisse si vous le maudissez, priez-le plutôt,

il se laissera toucher et répandra sur vous la rosée de ses dons. Ne vous plaignez pas de ses coups; car, hélas! qui donc n'a pas mérité, ne serait-ce qu'une fois dans sa vie, que Dieu le châtie? Vous avez le cœur bien gros, parce qu'il vous semble que votre Père des cieux vous traite plus durement que les autres ; mais son propre Fils, son Fils éternel et bien-aimé, est-ce qu'il l'a épargné ? 0 mon ami, vous êtes pauvre, mais plus pauvre que vous était ce Jésus-Christ qui naquit dans une étable et n'avait pas une pierre où reposer sa tête ; vous souffrez, mais plus que vous a souffert cet adorable Sauveur dont le corps n'était qu'une plaie et qui mourut pendu à un gibet entre deux scélérats, trahi par ses amis, maudit par son peuple, et abandonné par le ciel. Il était le Fils de Dieu, et vous êtes le fils d'un pécheur; il était innocent, et vous êtes coupable. Écoutez encore, ô mon ami, écoutez ces paroles tombées d'une bouche divine : Bienheureux les pauvres, parce que le royaume des cieux est à eux; bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés; un moment de souffrance nous prépare une éternelle gloire; la

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douleur est une plante amère que Dieu bénit et transforme pour en tresser la couronne immortelle des deux. »

Il se peut, Messieurs, que le pauvre résiste à vos touchantes exhortations, mais souvent son coeur s'émeut et ses bons sentiments éclatent ensemble par des paroles naïves et délicates comme celles d'un malheureux qui disait à son visiteur : « Oh ! oui, Monsieur, j'ai été bien coupable, et Dieu est bien bon, puisqu'il a pris pour venir à moi votre bonne ligure. »

Réconcilier le pauvre avec Dieu, avec la société, avec la vie, voilà donc, Messieurs, le but de votre charitable ministère. Si c'est là ce qu'on appelle des ambitions humaines, il serait à désirer que tous les cœurs en fussent remplis.

Vos moyens sont à la hauteur de ces ambitions.

« Ce n'est pas assez à l'homme de bien, dit Bossuet, de ne vouloir que ce qui est juste. Il craint de corrompre ses innocents desseins. Il ne veut que de bons moyens pour y parvenir, et il a toujours devant les yeux ce précepte de la loi : Tu poursuivras justement ce qui est juste: Juste quod justum est persequeris. »

Telle est votre devise, bien qu'on vous ait accusés de tendre à votre but par une action souterraine, des pressions illicites, et' des engagements intéressés, enfin, de former entre vous une société de franc-maçonnerie cléricale et jésuitique. Les faits répondent énergiquement à cette bouffonnerie ; comme ils proclament l'excellence de votre but, ils proclament également Texcellence de vos moyens, leur loyauté, leur générosité, leur sainteté, car ces moyens sont la publicité d'action, la liberté de coopération, l'esprit de foi et l'amour chrétien.

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Qu'on cherche les ombres et le secret; qu'on s'entoure de mystère, qu'on crée des signes cabalistiques, qu'on invente des initiations étranges, propres à étonner et à séduire les esprits faibles, quand on veut faire le mal, cela se conçoit. C'est lâche ; mais tout être assez sot ou assez dépravé pour s'engager dans l'apostolat du mal commence toujours par une lâcheté. Nous ne mépriserons jamais assez ces sociétés rampantes, qui attendent, pour nous dire ce qu'elles veulent, les jours de trouble et de confusion, pendant lesquels tout ce qui est bon, juste et saint, se trouve livré à la brutalité des passions déchaînées ; ces sociétés qui recherchent la protection des ombres, se couchent à terre pour échapper à la vigilance des gardiens du droit, dépravent le langage pour couvrir leurs desseins, et ne se montrent hardies que lorsque leurs trahisons ont miné les pouvoirs qu'elles veulent abattre et corrompu les peuples qu'elles veulent asservir. Toute société qui se respecte, toute société qui prétend entrer dans la vie publique doit agir publiquement.

Or, Messieurs, ce qui nous frappe d'abord

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clans votre ministère, c'est la publicité d'action. Votre Société a cinquante ans de vie, d'une vie publique, manifestée par des œuvres que tout le monde connaît, entrée par toutes les portes dans le domaine de l'histoire. Manuels, bulletins, comptes rendus, instructions, circulaires, budgets, rien n'a été soustrait ni aux regards jaloux de l'autorité, ni aux mains' profanes de ceux qui sont étrangers à vos saintes œuvres. Tout a été écrit en bon français, sans abréviations inintelligibles, sans mystères typographiques.

Qui a fermé la porte de vos séances ? Qui s'est servi d'un langage que tout le monde ne puisse comprendre? Je suis entré, tout le monde pouvait entrer avec moi ; j'ai entendu, tout le monde pouvait entendre avec moi ; j'ai vu des hommes, assis sans distinction de profession, d'initiation et de grade, unis dans la sainte égalité des frères ; ils se reconnaissaient à un signe, c'est vrai, mais ce signe je l'avais appirs sur les genoux de ma mère ; il me sert à reconnaître mes frères les chrétiens. Écoutez, voici ce qu'ils disaient, après s'être recueillis devant Dieu : « Au nom du Père, du

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Fils et du Saint-Esprit ! Au nom du Père des pauvres et des orphelins, du tout-puissant protecteur des misères humaines ! Au nom du Fils, roi des pauvres, vêtu, pour nous exciter à la compassion, d'une pourpre sanglante, et abreuvé, par amour pour nous, des plus inénarrables souffrances ! Au nom du Saint- Esprit, amour éternel du Père et du Fils, inspirateur de toutes les bonnes œuvres et directeur suprême delà charité chrétienne. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, parle signe adorable de la Croix, nous nous reconnaissons comme des frères, rassemblés, au vu et au su de tout le monde, pour conspirer contre les misères qui désolent l'humanité. » — Et voilà la Société qu'on a accusée de ténébreux agissements !

Cependant, je dois l'avouer, il y a un mystère, un grand, profond et sublime mystère, où la Société de Saint- Vincent-de- Paul puise les forces qu'elle dépense dans son action publique ; c'est le mystère de ses festins.

A l'inverse de ces sociétés, soi-disant humanitaires, qui mangent et boivent à tant par tête, poussent des cris retentissants, portent des

toasts emphatiques à la régénération du peuple, à la liberté des nations, et cherchent à faire oublier, par le bruit et l'éclat de leurs banquets fraternels, les ténèbres dont elles enveloppent leur action politique, la religieuse Société de Saint- Vincent-de-Paul va manger et boire en secret à des tables sans faste, où Dieu remplit gratuitement les âmes de sa vie. Mêlés à la foule des fidèles, ou bien cachés dans les ombres d'une petite chapelle, ces conspirateurs sacrés viennent de recevoir... Quoi donc? — Rien pour leurs sens, tout pour leur âme. Sous un signe fragile et sans gloire, Dieu est venu, et maintenant, du fond de ces coeurs devenus plus fertiles en oracles que l'antique Saint des Saints, il parle, il console, il exhorte, il encourage, il pousse en avant. t( Marche, dit-il, marche, parais, montre-toi, révèle par tes œuvres d'amour la présence perpétuelle et l'inépuisable bonté de celui qui passa jadis en faisant le bien. » Et ils marchent, ils paraissent, ils se montrent, ils opèrent sous nos yeux ; et plus grand est le mystère de leur force, plus éclatante est la publicité de leur action.

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L'action est publique ; en même temps elle est libre. Chaque membre des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul s'engage, il est vrai, à coopérer de ses biens, de ses services et de son cœur : de ses biens, parce que, sans l'aumône, il est impossible de franchir le redoutable espace qui sépare la richesse de*la misère; de ses services, parce que l'assistance personnelle tempère cette sorte d'humiliation que l'aumône inflige à qui la reçoit; de son cœur, parce qu'il faut gagner le cœur du pauvre et convertir ses haines et ses colères en amitié pieuse et reconnaissante. Mais c'est librement que chacun s'engage, librement que chacun donne. Pas de ces serments puérils d'abord, onéreux ensuite pour la conscience d'un honnête homme; pas de ces intimidations auxquelles répond une docilité imbécile ; pas de ces pressions audacieuses qui spéculent sur la lâcheté humaine ; pas de ces liens dont on ne peut se dégager sans être accusé de violer sa parole; pas de ces cotisations réglementaires qui deviennent une servitude; pas de ces prélèvements qui épuisent les ressources avant qu'elles soient appliquées. Mais « restreindre

les frais au strict nécessaire, être avare de l'argent des pauvres, faire appel à la bonne volonté de tous » : telle est la loi. Vous voulez donner votre argent, vos services, votre cœur: entrez ! Vous êtes las de donner ; votre bourse, vos affaires, votre famille ne vous permettent plus d'être libéral, soit ; vous pouvez sortir. Toujours on se rappellera vos services ; jamais on n'inquiétera votre abstension.

Vous êtes libres. Messieurs, donc vous n'avez besoin ni de surveillance, ni de contrôle. Vous vous surveillez vous-mêmes, vous vous contrôlez vous-mêmes. La liberté de chacun est la plus sûre garantie de la moralité de tous, puisqu'elle donne à chacun le droit et le pouvoir de révéler ce qui offenserait sa conscience d'honnête homme et de chrétien. Il y a eu dans vos rangs bien des défections, des esprits chagrins ont discuté plus d'une fois l'opportunité de vos œuvres, et certaines manières de faire qui n'étaient pas de leur goût, jamais pourtant on n'a pu surprendre une accusation sérieuse contre l'esprit qui vous anime.

Quel est donc cet esprit? Par quels motifs

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vous décidez -vous à ces libéralités, trois fois salutaires et fécondes, dont doit bénéficier la Société? Quel charme vous séduit dans la misère dont vous êtes les patrons ? Quel appât vous attire si infailliblement que vous ne sachiez rien refuser au malheur? Espérezvous tirer bénéfice d'argent ou d'honneur de vos charités ? — Impossible ! Votre foi considère ce qui appartient aux pauvres comme une chose sacrée, et vous ne recueillez, la plupart du temps, dans votre ministère, que l'ingratitude de vos obligés, le mépris des impies, et les critiques des âmes lâches qui n'osent pas vous imiter. Et pourtant, il faut bien que vous soyez mus ; tout mouvement suppose une cause. D'où vient donc le mouvement c[ui vous incline vers la misère et vous fait rechercher ses embrassements ? — Je vais le dire et révéler ici un des plus touchants mystères de votre vie.

Dans l'ordre de la nature, et à ne consulter que les lumières du simple bon sens, le pauvre a droit à nos sympathies et à notre assistance. Ses abaissements, ses douleurs, ses vices, même, ne lui enlèvent rien des communes

prérogatives qui l'unissent à nous par des liens que nous ne pouvons briser sans crime. Il est de notre sang et de notre famille ; il appelle, comme nous, Dieu son père; il se rend avec nous, sur les chemins du même exil, vers la même patrie. Origine^ nature, destinée, tout intercède en sa faveur. Ajoutez à cela une disposition providentielle qui veut c[ue la bienfaisance répare l'inégalité des conditions, que ceux qui ont reçu plus que leur part remplissent auprès de ceux c{ui n'ont rien l'office du maitre de tous les biens ; enfin, cette ineffable action de la souffrance qui fait éclore en tous les nobles cœurs l'attendrissement et la pitié; alors vous comprendrez cette parole célèbre d'un ancien : ce Je suis homme, et je ne pense pas que rien de ce qui est humain puisse m'être étranger : Homo sum, et nihil humcini a me aXienum puto. »

Vouloir être humain, cela peut paraître à certaines gens une généreuse ambition ; pour vous. Messieurs, c'est une ambition mesquine et vulgaire. Ce vague sentiment qu'on appelle humanité ne produit généralement que des considérations verbeuses, des élégies lar-

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moyaiites, des œuvres imparfaites; sans grand résultat pour la transfiguration morale et religieuse du pauvre. On a beau s'appeler philanthrope, toujours la misère offense les délicatesses de la nature et la tient à distance. Le pauvre ne triomphe d'un cœur d'homme que par un attrait divin, invisible à la raison ; mais alors, il est si fort de ses charmes qu'il s'empare des natures les moins impressionnables et les réduit en une sorte d'esclavage. Saint esclavage, par lequel l'homme s'immole au service de l'homme! Saint esclavage, qui prosterne les grands aux pieds des petits ! Qui pourrait, je ne dis pas le comprendre, mais même le concevoir, sans l'esprit de foi ?

L'esprit de foi, telle est. Messieurs, la divine lumière qui descend d'en haut sur le pauvre et nous fait voir en lui ce qui se cachait dans le demi-jour de notre nature, je veux dire l'image vivante du Dieu qui s'est fait pauvre et souffrant pour nous. « Les pauvres, disait un des premiers organisateurs de votre Société, Frédéric Ozanam, les pauvres nous les voyons des yeux de la chair, nous pouvons mettre le doigt et la main dans

leurs plaies, et les traces de la couronne d'épines sont visibles sur leur front. Ici l'incrédulité n'a plus de place possible, et nous devrions tomber à leurs pieds, leur disant avec l'apôtre : Tu es Dominus et Deus meus. Vous êtes nos maîtres, et nous sommes vos serviteurs, vous êtes pour nous les images sacrées de ce Dieu que nous ne voyons pas, et ne sachant pas l'aimer autrement, nous l'aimons en vos personnes ^ » C'est vrai, ô mon Dieu, Jésus, cher et doux martyr de nos iniquités, c'est vrai que nous ne vous voyons plus. Vous vous êtes soustrait à la pieuse avidité de nos regards, après les jours de votre courte apparition. Mais, soyez béni, puisque vous nous avez laissé vos chers pauvres, vos enfants de prédilection, vos images, vos sacrements vivants. En présence de ces christs à qui vous avez donné une onction plus que royale, en les choisissant pour vos représentants, nous ne dirons plus : « Homo suin^ et nihil humani a me alienum puto, » mais : « Je suis chrétien,

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