‹ Discours et panégyriques (volume 3)Chapitre 18 sur 71 · I Cor., cap. XI · texte numérisé non relu

I Cor., cap. XI

homet à ses guerriers, « marchez, le ciel est devant vous et l'enfer derrière. » Et ils ont marché, fanatisés par les hallucinations du prophète, ivres de rêves ambitieux qui leur promettaient la conquête du monde, et résolus d'établir le règne du Coran sur les ruines de toutes les rehgions. L'Asie, l'Afrique, ^l'Europe, entendirent le galop de leurs ardents coursiers, d'immenses régions subirent leur joug de fer, et la patrie des hérésies, maintes fois ravagée par leurs incursions, dut leur céder enfin sa capitale déshonorée. On put croire que l'Occident tout entier deviendrait leur proie quand, à travers l'Europe épouvantée, on entendit retentir ce cri sinistre : Constantinople est prise !

Eh bien, non. Dieu, qui s'était servi de la bête, avait résolu de prendre contre elle la revanche de tous les maux faits à la chrétienté. Quel coup terrible elle reçoit dans les champs de Poitiers, où Charles Martel écrase l'armée d'Abdérame, lancée, comme une trombe, sur le dernier boulevard du christianisme ! Quelle lutte héroïque de la vaillante Espagne contre une domination de près de huit siècles; et.

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vingt-neuf ans après la prise de Constantinople, quelle réponse à ce triomphe du croissant, par la prise de Grenade, dernière capitale des Maures sur la péninsule ibérique, et l'apparition de la bannière de Saint- Jacques, unie au o^onfalon roval de Castille, sur la çrrande tour de lAlhambra !

Mais l'Occident chrétien avait osé davantasre. Au cri de (c Dieu le veut ! ^) il s'était élancé à la rencontre de F Islam sur le terrain même de ses premières conquêtes, et jusque près de son berceau. Je n'ai point à vous raconter les exploits, les victoires et les revers des croisades. Il me suffira de vous dire que, si elles n'ont point détruit l'Islamisme, elles ont cependant brisé sa foua^ue, refroidi ses ambitions, circonscrit ses conquêtes, et, en lui imposant le respect de nos armes, elles Tout rendu plus attentif aux progrès de notre civilisation.

Vous ne l'ignorez pas, mes Frères, la France s'est particulièrement distinguée dans les guerres des nations chrétiennes contre le mahométisme, et son nom est demeuré célèbre parmi les peuples qui furent témoins de la foi, du courao^e et de la générosité de ses preux.

Toutefois, sa plus grande gloire n'est point d'avoir fait trembler les fils de Mahomet, ni d'avoir fondé en Orient des principautés, des royaumes et des empires. J'oublierais volontiers tout le passé pour quelques jours du présent. — Qu'y a-t-il donc de si extraordinaire dans ce présent? me direz-vous. — Il y a, mes Frères, que la France, malgré tout ce qui la déshonore aujourd'hui aux yeux de l'Europe et à ses propres yeux, reste investie d'une mission providentielle, pour continuer la revanche de Dieu contre l'Islam, non plus avec son épée, mais avec son cœur, ce cœur tendre, compatissant, généreux et dévoué dont le catholicisme a fait l'éducation. Ce ne sont plus des soldats qu'elle envoie sur les rives du Bosphore; les soldats ont fait leur temps : place aux Sœurs de Charité !

Elles ont été précédées, depuis longtemps, par des hommes héroïques dont Taudace, inspirée par l'amour, a souvent étonné le mahométisme. Les Frères de la Trinité et de la Merci, par le spectacle de leur charité envers les captifs, ont su toucher le cœur des maitres barbares auxquels ils se livraient en otage,

lorsque les aumônes de la chrétienté s'étaient épuisées entre leurs mains généreuses. Mais l'amour de frère à frère n'était point assez fort pour faire capituler le mépris et la vieille haine de l'Islam contre le giaour. Il fallait que le musulman! lui-même devint l'objet des prévenances et des tendres soins de la charité chrétienne, pour que, vaincu par la reconnaissance, il rendît à la sainte milice de l'Église et de la France catholiques l'hommage d'une respectueuse admiration.

Mes Frères, cette respectueuse admiration vous la rencontrerez dans les rues et sur les places de Constantinoplo, partout où se montre la Sœur de Charité. Tous les pauvres la connaissent et lui envoient mille bénédictions. Les matelots de toutes les nations, Anglais, Russes, Autrichiens, Italiens, se découvrent à son passage et saluent en elle l'espérance des jours mauvais. Le Turc s'incline devant cette vierge qui lui apparaît le visage découvert, comme sa mère et sa sœur, et parfois il se précipite à ses pieds, dans la rue, et baise le bas de sa robe. Pour les coquins, eux-mêmes,

qui exploitent les incendies, si fréquents à Il il

iG2 OEUVRES DE CHARITÉ

Constaiitinople, la Sœur de Charité est inviolable. Ils montent la garde autour des meubles, linges, vêtements, ornements et vases sacrés qui lui appartiennent, et jamais, après une de ces catastrophes, dont tout le monde pâtit, il ne manque le plus petit objet à son inventaire.

Qu'a-t-elle donc fait, cette humble femme, pour être tant respectée, admirée et aimée ? — Elle a prodigué les trésors de son cœur plein de tendresse, de force et de grâce; elle a livré, la nuit comme le jour, sans jamais épargner sa peine, sans souci pour sa santé et jusqu'au péril imminent de sa vie, le grand combat de l'amour contre toutes les misères humaines.

A peine arrivées dans la capitale de l'empire turc, les Filles de Charité ont donné aux musulmans le spectacle, nouveau pour eux, de l'amour désintéressé, âpre à la poursuite du malheur et fécond en toutes sortes de bienfaits . Bientôt, à côté des écoles, qui instruisaient pour l'amour de Dieu plus de seize cents enfants, la seule mission de Constantinople entretenait des crèches, des salles d'asile, des

hôpitaux et des dispensaires qui secouraient annuellement cent treize mille pauvres ou infirmes, distribuaient gratuitement des remèdes à quatre-vingt-mille malades, et habillaient deux ou trois cents enfants indigents. Les années n'ont fait que multiplier le nombre des pauvres secourus et le saint travail de la charité, travail ordinaire et journalier, de temps en temps illustré par des actes héroïques qui ravivent l'admiration et la reconnaissance.

En 1865, le choléra sévit d'une manière effroyable à Constantinople. Les Turcs, moins enclins à ce vieux fatalisme qui laisse faire les fléaux, depuis qu'ils ont vu la science et Famour chrétien lutter contre Tépidémie pendant la guerre de Crimée, organisent des ambulances à l'européenne, et en ouvrent toutes les portes aux Sœurs de Charité. Et voilà les saintes filles qui s'y précipitent et s'y dépensent sans ménagement, tant que dure le fléau. Tout malade est un frère pour elles, et l'Osmanli aussi bien que le chrétien reçoit de leurs mains virginales les soins les plus rebutants, de leurs lèvres aux douces paroles des encou-

ragements et des consolations. Le divan, émerveillé d'un si grand dévouement, croit ne pouvoir mieux le récompenser que par la décoration; mais c'est en vain qu'on fait l'appel de celles qui se sont sacrifiées, personne ne veut de la gloire humaine, et toutes s'accordent à demander au sultan reconnaissant une maison pour les orphelins du choléra, c'est-à-dire le moyen d'étendre leur amour et d'augmenter leur travail.

Après le choléra, la guerre de 1877 qui chasse de la Bulgarie et de la Roumélie les populations musulmanes. Deux cent mille émigrants affluent vers la capitale et encombrent les rues de Stamboul, de Galata et de Péra. Les mosquées sont pleines des malades que l'épouvante, la fatigue, la misère, le typhus et la petite vérole noire ont abattus dans cette foule. Sainte-Sophie en reçoit jusqu'à dix mille, et les Sœurs de Charité sont seules à les soigner. La mort vient au-devant d'elles ; elles l'affrontent avec une intrépide insouciance. Onze succombent en quelques jours, les rangs s'éclaircissent, mais le courage grandit, et la sainte contagion de l'héroïsme

traversant les mers, des légions de Sœurs demandent à s'embarquer pour les lieux où l'on meurt. Ecoutez, à ce sujet, les belles paroles d'un de nos anciens ambassadeurs prononcées à la tribune du Sénats

(( Messieurs », disait-il, « j'ai vu mourir, (( en peu de jours, onze Filles delà Charité, « victimes de leur zèle religieux et français.

c( Je fus ému de ces admirables morts, et « ayant appris que, de nos ports du midi, (( d'autres Sœurs, en grand nombre, sollici- (( talent la faveur de venir remplacer celles (( des leurs qui étaient mortes, je priai le (( supérieur des Lazaristes, à Constantinople, (( de ne pas précipiter leur arrivée. Je crâi- (( gnais de les voir débarquer, sans aucune (( acclimatation préparatoire, sous un ciel nou- (( veau, au milieu des maladies épidémiques (( et contagieuses, incapables de résister aux « fatigues et exposées à succomber rapidece ment.

a Le supérieur des Lazaristes me répondit: (( — Monsieur l'ambassadeur, vous ne pou-

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