Le cardinal Guibert, archevêque de Paris
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(( cité dans la souffrance, leur profonde pau- (( vreté... A cette heure, il faut que votre « abondance supplée à ce qui leur manque, et (( que leur abondance soit le supplément de <( votre indigence spirituelle, afin que Tégalité « se fasse entre vous^ »
J'emprunte aujourd'hui ces paroles du grand Apôtre, pour intercéder, auprès de vous, en faveur des Églises d'Irlande désolées par la famine. Leur grande foi les soutient dans l'épreuve, et elles attendent avec confiance les secours de votre charité.
Ce n'est pas la première fois que le peuple irlandais vous tend la main. Victime choisie par la Providence, il semble prédestiné à tous les martyres. De temps en temps. Dieu complique ses continuelles tribulations par quelque fléau, et sa douleur, habituellement rési-
1. Notam autem facimus vobis, fratres, gratiam Dei, quœ data est in Ecclesiis Macedoniîe : Quod in multo expérimente tribulationis, abundaiitia gaudii ipsorum fuit, et altissima paupertas eorum abundavit in divitias simplicatis eorum... In prsesentij tempore vestra abundantia illorum inopiam suppléât : ut et illorum abundantia vestrse inopise sit supplementum, ut fiat œqualitas.
(Il Cor., cap. vni, 2-14.)
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gnée, éclate en touchantes supplications. C'est à la France qu'il s'adresse de préférence, car il sait que sa voix plaintive y est toujours entendue.
Déjà, à d'autres époques, des orateurs illustres se sont faits ses interprètes S et dans des discours mémorables ils ont raconté, pour émouvoir les cœurs, les origines glorieuses, les vertus, les combats, les souffrances, la piété, le dévouement, la mystérieuse mission du peuple irlandais. Je ne me sens pas capable de leségaler ; vous n'entendrez, mes Frères, qu'un simple appel de mon cœur ému à vos cœurs compatissants. En quelques mots, je vous dirai les droits de l'Irlande suppliante à votre charité : droit du malheur, droit de la religion, droit de l'affection, droit des services.
1. Mgr Dupanloup, Saint-Roch, 1861. — Mgr Mermillod, Sainte-Clotilde, 1862.
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Pour les esprits froids et calculateurs, le malheur est un problème, quelquefois un scandale. Avant de songer à lui venir en aide, ils en cherchent l'explication ; s'ils ne la trouvent pas à souhait, ils accusent la Providence et se gp.rdent bien de la remplacer. Le cœur chrétien ne s'attarde pas à de stériles et dangereuses spéculations. Là où il voit des malheureux, il se laisse entraîner et se met à l'œuvre pour combattre la misère, quelle qu'elle soit. C'est l'acte propre d'une vertu qui a ses racines dans notre nature : vertu charmante et salutaire que le Christ a surnaturalisée et élevée à sa plus haute puissance, en la pénétrant des effluves de son cœur adorable : on l'appelle la miséricorde.
Cette vertu, mes Frères, c'est la nôtre. La France a sans doute bien des défauts et bien des fautes, je dirai, même, bien des vices et bien des crimes à se reprocher ; mais on ne saurait.
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sans injustice, lui refuser d'être, entre toutes et plus que toutes les nations, la nation miséricordieuse. Sans sortir de l'histoire contemporaine, nous voyons sa main bienfaisante s'ouvrir à toutes les grandes infortunes; et, quand la piété ne suffit pas à satisfaire son cœur libéral, elle sait ingénieusement exploiter, au bénéfice du malheur, sa propre légèreté. Pestes, inondations, incendies, famines, tous les fléaux ; l'Inde, le nouveau monde, l'Autriche, l'Espagne, tous les pays ont, dans ces derniers temps, prélevé, tour à tour, sur sa compassion devenue proverbiale, d'énormes budgets. L'Irlande affamée ne sera pas oubliée. Déjà de généreuses souscriptions ont été ouvertes en sa faveur sur différents points de la France. Le diocèse de Paris va compléter aujourd'hui la sienne par une quête, qui, je l'espère, méritera d'être inscrite en chiffres majuscules dans les annales de la charité.
Du reste, mes Frères, si vous voulez égaler votre miséricorde à l'infortune qu'il s'agit de secourir, sachez qu'elle est immense.
L'Irlandais est pauvre : pauvre dans sa demeure, pauvre dans ses meubles, pauvre dans
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ses vêtements, pauvre dans sa nourriture, mais son cœur religieux et son joyeux caractère portent bravement et gaiement la pauvreté. Volontiers, il chante avec le Psalmiste : « Les étrangers ont la bouche pleine de" paroles de vanité et leur droite est remplie d'iniquité. Pourtant, leurs jeunes fils croissent autour d'eux comme des plantes nouvelles ; leurs filles sont parées et ornées comme des idoles ; leurs greniers sont si remplis qu'ils se renvoient de l'un à l'autre leur surabondance ; leurs brebis sont fécondes et sortent en foule de la bergerie ; leurs génisses sont grasses et puissantes. Il n'y a pas de brèches à leurs murailles, pas de passages pour le voleur de nuit ; on n'entend ni plaintes ni cris dans leurs cours, et l'on dit : Bienheureux le peuple à qui sont toutes ces choses. Eh bien, non : Bienheureux plutôt le peuple qui a le Seigneur pour Dieu : Beatus joojduIus cujus Doininus Deus ejus K » Mais la pauvreté se change par-
1. Erue me de manu filiorum alienorum, quorum os locutum est vanitatem : et dextera eorum, dextera iniquitatis. — Quorum filii sicut novellre plantationes in juventute suâ. — Filise eorum compositœ, circumornatse
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fois en misère profonde, en horrible détresse, et alors nous entendons venir des rivages de l'Irlande désolée cette prière plaintive de l'infortuné Job : (( Miseremini^ misereminiy saltem vos aiiiici mei, quia unanus Domini tetigit me* : Ayez pitié de moi, ayez pitié, vous au moins qui êtes mes amis, car la main du Seigneur m'a frappée. »
Étrange destinée que celle de cette île riante et fertile, condamnée à la visite périodique d'un fléau qui dévore une partie de sa population, chasse l'autre de ses foyers et l'oblige à prendre le chemin de l'exil ! On en cherche les causes et l'on voit se dresser devant soi de formidables questions.
Est-il vrai qu'un grand et riche peuple, honteux de son apostasie, a rêvé et édicté jadis des lois odieuses tendant à l'extermina-
ut similitudo templi. — Promptuaria eorum plena eructantia ex hoc in illud. — Oves eorum fœtosse, abundantes in egressibus suis : boves eorum crassœ. — Non est ruina macerise, neque transitus, neque clamor in plateis eorum. -— Beatum dixerunt populum cui hœc sunt : beatus populus cujus Dominus Deus ejus. (Psalm. CXLIII.) i. Job, cap. Yi, 10.
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tion de la race irlandaise fidèle à sa foi et à son Dieu?
Est-il vrai qu'une poignée d'hérétiques a, pendant un siècle, traité le peuple irlandais en ilote et l'a soumis à toutes sortes de déshonneurs et de persécutions ?
Est-il vrai que ce peuple travailleur, qui sait si bien fertiliser la terre quand elle est à lui, se décourage sous la pression sauvage et tyrannique de maîtres qui exercent leurs droits avec une main de fer ?
Est-il vrai que l'éviction, pratiquée sans considération des droits acquis, paralyse l'initiative et les forces de la grande masse des tenanciers irlandais ?
Est-il vrai que l'absence des landlords, représentés par d'impitoyables gérants, que la spéculation qui absorbe au profit d'autres pays les ressources de l'Irlande, que la concurrence qui enlève ses matières premières à mesure qu'elles sont produites, que les prohibitions injustes, les taxes excessives, les impôts exhorbitants concourent à empêcher les réserves, à entretenir la misère et à pousser à l'émigration?
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Est-il vrai que les hommes d'État, pour excuser l'injustice des uns, l'insouciance des autres, osent affirmer, en présence des plus navrants spectacles, que l'on exagère les malheurs de l'Irlande?
Enfin, est-il vrai que la justice, si elle n'était enchaînée par des préventions et des haines séculaires, pourrait décréter une réforme politique, sociale et économique, qui ferait de l'Irlande le plus prospère des pays ?
Mes Frères, je ne veux pas répondre à ces questions ; car chaque réponse que je donnerais to mberait comme une goutte de fiel dans la coupe où ne doit couler aujourd'hui que le vin généreux de la charité. J'ai horreur de ce mélange. Donc point d'accusations, point de récriminations ; soyons tout à la miséricorde.
Encore une fois, le malheur de l'Irlande est immense. L'horrible famine de 1847, qui fit périr plus de cinq cent mille personnes et chassa vers les rivages lointains de l'Amérique et de l'Australie près d'un million d'habitants, menace d'être égalée. Deux années plus que médiocres ont préparé la désastreuse
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année de 1879, terminée par un si cruel hiver. Tous les produits qui servent à la nourriture du peuple ont misérablement avorté ; et, muni d'une réserve insuffisante, ce peuple aujourd'hui meurt de faim. Le cœur saigne à la lecture des lettres et des rapports qui peignent ses souffrances de l'heure présente et ses angoisses en face de l'avenir. A chaque ligne, on lit ces mots sinistres : « misère affreuse »,
— (( misère croissante », — « misère partout », — « détresse extrême », — « détresse inexprimable », — « tout ce qu'il y a de plus terrible à voir ». — « Plus de travail, plus de crédit. » — « C'est par centaines de mille qu'il faut compter ceux qui ne peuvent plus vivre que des secours de la charité dont les ressources s'épuisent. » — « Les mères se privent de leur nourriture pour ajouter à celles de leurs enfants. » — « Des hommes, hier beaux et forts, fiers de leur indépendance, sont forcés par la misère de leur famille de se soumettre aux humiliations de la mendicité. »
— (( On les voit, pâles et honteux, faire le siège des bureaux d'assistance. » — « Des milliers d'enfants retirés des écoles grelottent
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et se lamentent près du foyer sans feu, n'osant plus sortir parce qu'ils sont à peine vêtus. » Partout on entend sonner le tocsin de la pitié épouvantée et comme le glas des populations que fait trembler déjà l'implacable fièvre de famine ^
Et demain! demain! que sera-ce demain?
— Car les comités sont à bout d'expédients et de ressources, et les semences de l'année ont été dévorées par ces légions d'affamés qu'il faut empêcher de mourir. Demain, ce sera la fièvre de famine avec toutes ses horreurs ; demain, la fuite tumultueuse d'une foule qui s'empressera vers l'exil ; demain, l'hécatombe de ceux qui n'auront pas le rnoyen de fuir.
Il faut prévenir ce demain, mes Frères; et vous le pouvez si vous êtes généreux. Ayez compassion du peuple qui vous implore. Il me semble le voir accourir en foule sur les rivages de son ile désolée. Hommes, femmes, enfants couverts de vêtements en lambeaux,
1. Proccedings of the Mansion House committee for the relief off distress in Ireland. 1880. (Lettres des évoques et des curés.)
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tendent vers vous leurs bras amaigris et crient : Miseremini ! Miseremini ! Pitié ! Pitié ! Ah ! vous n'auriez pas le cœur français, si vous n'étiez touchés de cette navrante misère !
Mais vous êtes plus que Français, mes Frères, vous êtes catholiques. Ce titre permet à l'Irlande de faire valoir sur votre compassion et sur votre bienfaisance un droit sacré qui renforce le droit du malheur. « Faisons le bien à tous, » disait l'apôtre saint Paul : (( Bonum facientes, facianius ad omnes ; mais surtout aux serviteurs de la foi : Maxime ad domesticos fidei^. » Or, je ne connais pas de peuple qui mérite mieux que le peuple irlandais ce glorieux nom de serviteur de la foi. Depuis qu'il Ta reçue de Patrice, son apôtre, il l'a conservée sans tache, et en a constam-