‹ Discours et panégyriques (volume 3)Chapitre 20 sur 71 · Le général Ignatifef · texte numérisé non relu

Le général Ignatifef

rite germe en toute terre et sous le climat de toutes les religions. Se détacher du monde, se dépouiller de soi-même, consacrer aux autres son esprit, son cœur, toute sa vie, se condamner à un perpétuel sacrifice et trouver dans ce sacrifice la joie et le repos de son âme, c'est une vocation. La religion de Mahomet, qui amoindrit la femme et la rapproche de l'esclave, est incapable de lui donner cette vocation. Croyez-moi, Seigneur, la Sœur de Charité est le produit d'une civilisation où le Christ inspire à la femme assez d'estime d'ellemême et de confiance en Dieu pour lui permettre d'aspirer à une vie héroïque et à de hautes destinées. Nous vous donnerons- des Sœurs de Charité tant que vous en voudrez, mais vous n'en ferez jamais. La Sœur de Charité est une plante qui ne croit que là où coule le sang du Calvaire. »

Heureuse la France, si largement arrosée de ce sang divin et si féconde en vierges généreuses et dévouées! Celles qu'elle envoie au loin, comme celles qu'elle retient auprès de ses pauvres, ne se contentent pas d'avoir pour elles-mêmes la sainte passion des bonnes

œuvreS;, elles s'efforcent de la communiquer aux âmes chrétiennes qui les approchent. Les femmes du monde deviennent ainsi les auxiliaires et émules de celles qui ont quitté le monde pour être plus libres de faire le bien. En Orient, comme en France, Tassociation des Dames de Charité complète la noble et vaillante armée du dévouement. Elles étaient vingtcinq, à Constantinople, quelques années après l'arrivée des Filles de Saint- Vincent-de-Paul ; aujourd'hui elles sont près de cent cinquante, Sœurs de Charité par le cœur, et marchant du même pas que les saintes filles qui les ont enrôlées sous la bannière où l'amour chrétien a inscrit cette devise : (c Vaincre le mal par le bien: Vinoe in bonoma,lam. »

Voilà, mes Frères, les soldats de la charité qui vous appellent à leur aide. Les voir, c'est assez pour être touché jusqu'au fond de l'âme, et être prêt à donner, sans demander pourquoi. Je veux pourtant que vous sachiez où doivent aller vos aumônes. Écoutez-moi encore quelques instants.

Les guerres, les épidémies, les catastrophes, les crises financières et, aussi, les passions humaines sont, en Orient, comme chez nous, les causes de la misère. Mais, chez nous, que d'institutions de bienfaisance enveloppent le pauvre et sont prêtes à pourvoir à ses plus pressants besoins ! Confisquées et administrées par le pouvoir civil, les richesses, qu'avait amassées, jadis, l'amour prévoyant de l'Église forment partout des fonds de secours sur lesquels la misère a des droits, et la charité privée, toujours active, fait plus que doubler les ressources dont peuvent bénéficier les malheureux. Une longue et persévérante pénétration de l'amour chrétien a attendri les cœurs. Non seulement les riches donnent plus volontiers, mais les petites gens, eux-mêmes, savent compatir efficacement aux infortunes qui avoisinent leur médiocrité et, quelquefois, leur indigence.

Rien de semblable en Orient, où le fatalisme

musulman abandonne avec insouciance ceux qui souffrent aux caprices du destin. Enfants, orphelins, vieillards, malades, y sont plus pauvres que partout ailleurs : « si pauvres, m'écrivait une femme de cœur, que les pauvres de France me semblent riches. »

Permettez-moi, mes Frères, non pas de vous faire de la misère orientale un tableau général où l'imagination pourrait se donner carrière, mais de vous citer quelques traits que je tiens de témoins dignes de foi.

Une des plaies et' des hontes de Constantinople, c'est l'abandon des enfants par les parents qui ne peuvent les nourrir ; abandon si complet qu'ils demeurent à la merci des plus terribles accidents, jusqu'à ce que la charité les recueille. « Quand nous nous levons le matin, dit une supérieure des crèches, notre première pensée est de regarder dehors, car souvent on dépose à notre porte de pauvres petits êtres qui, si nous arrivons trop tard, sont mangés par les chiens. Ces voraces balayeurs n'ont pas d'autre chenil que la rue, ni d'autre nourriture que ce qu'ils y rencontrent^ mort ou vivant. »

Les enfants sont-ils gardés par leurs pauvres parents, hélas ! ce n'est souvent que pour endurer, au sein de la famille, le martyre des plus douloureuses privations. Depuis plusieurs années, surtout, le manque de travail amène lentement au foyer des pauvres gens la famine et de mortelles langueurs, ce Nous avons été à même de constater leurs jeûnes forcés, » écrit une Sœur des écoles. « Tous les jours, quelques-unes des enfants qui fréquentent les classes se trouvaient mal, tout à coup, et tombaient comme mortes. Ranimées par nos soins et pressées de répondre à nos questions, les pauvres petites nous racontaient que, depuis deux jours, on n'avait pas mangé dans leur famille. Est-il étonnant que, désespérés par une misère qu'ils ne peuvent conjurer, les infortunés parents aient horreur de la vie, et qu'on voie se multiplier les tentatives de suicide et les disparitions mystérieuses? d

Et les vieillards qu'on répudie comme des êtres inutiles !

Et les malades à domicile qui, privés d'un voisinage chrétien, n'ont d'autre perspective que de souffrir et de mourir abandonnés !

Et les jeunes filles sans travail, exposées aux séductions et aux attentats d'une population cosmopolite, qui ne voit dans la misère qu'une bonne occasion de triompher de la vertu !

Et les étrangers attirés à Constantinople par l'espoir de faire fortune, trahis par la chance, honteux de leur ruine, cachant sous des dehors décents d'inexprimables tortures, martyrs de la iierté, qu'on ne devine qu'à la pâleur livide de leur visage et aux défaillances qu'ils ne peuvent maîtriser !

Voilà bien des misères, mes Frères, dans la belle Constantinople. Les Sœurs et les Dames de Charité n'attendent pas qu'elles se révèlent, elles vont les chercher et les devinent. Mais, comme si ce n'était pas assez du travail que leur crée leur infatigable activité, la reconnaissance vient, de temps en temps, en accroître le fardeau. Je ne puis vous taire un trait charmant, qui confirme ce que je vous disais de la respectueuse gratitude et de la vénération des Turs pour nos religieuses.

Un musulman de la campagne, s'étant blessé grièvement, avait été porté par des passants à

riiôpital français. Il y fut admis et soigné. Au bout de quelques semaines, sa fracture étant remise, il quitta la maison hospitalière pour retourner dans son village. Deux années s'écoulèrent. Les Sœurs ne pensaient plus à lui, lorsqu'un jour elles le virent revenir portant sur ses épaules un autre Turc blessé à la jambe. (( Louange à Dieu ! s'écria-t-il, en saluant la supérieure, je t'apporte cet homme à soigner. Sache que là-bas je pensais à toi nuit et jour, priant Dieu qu'il fournit au pauvre Méhémet le moyen de reconnaître ton bienfait. A la fin, sa miséricorde a permis que ce pauvre homme, mon voisin, se cassât la jambe en tombant. Je l'ai chargé sur mes épaules, et je te l'amène pour que tu le guérisses, comme tu m'as guéri. N'est-ce pas bien ? »

Eh oui, mon brave Méhémet, c'était très bien. Le grand coeur des Filles de Saint- Vincent-de-Paul ne recule jamais devant une bonne action. Assistées par les Dames de Charité, elles ont rempli Constantinople de merveilles. Hôpitaux, crèches, asiles, écoles gratuites, ouvroirs, dispensaires, vestiaires, visites à domicile toujours accompagnées de

quelque don, ardente et discrète poursuite de la misère partout où elle se cache : voilà les œuvres de l'amour chrétien dans la capitale de l'Islamisme. A le voir agir, on se croirait en France; mais, hélas ! l'insuffisance des ressources rappelle cruellement, parfois, qu'on est loin de cette terre généreuse où le fleuve de l'aumône coule à pleins bords.

C'est à ce fleuve que nous envoie la détresse présente des vaillants soldats de la charité ; vous ne nous refuserez pas, mes Frères, d'y puiser à larges mains. Ce que vous donnerez aujourd'hui ne sera que la trop juste récompense des saintes âmes qui représentent si noblement, sur une terre infidèle, la religion et la patrie. Les aider de vos aumônes, c'est non seulement faire œuvre de miséricorde et de reconnaissance, c'est faire œuvre apostolique et patriotique.

Œuvre apostolique, car, sachez-le bien, la charité est entrée plus avant que le glaive des croisés dans le cœur de l'Islamisme. Après l'avoir guéri de son impitoyable haine contre le nom chrétien, elle a changé en bienveillante et respectueuse protection la méprisante tolé-

rance avec laquelle il supportait l'exercice public de notre religion. Non seulement il nous laisse des libertés que nous n'avons pas sur une terre catholique, mais il veut prendre part à nos bonnes œuvres par de royales largesses, et il envoie ses soldats escorter, à travers les rues de Constantinople, la croix de Jésus- Christ et son adorable sacrement. Si jamais l'opiniâtreté du fanatisme musulman peut être vaincue, elle le sera, non par les menaces de la force, non par les discussions de la science, mais par les suprêmes efforts de la charité.

C'est aux œuvres de cette admirable vertu que nous devons cette estime et cette sympathie profondes qui nous sont traditionnelle-ment acquises en Orient, depuis des siècles, et dont la France seule, entre toutes les nations, peut se glorifier. Le dévouement et l'héroïsme des Filles de Charité n'ont pas peu contribué, croyez-le bien, à raviver cette estime et cette sympathie; et, selon la belle parole d'un de nos diplomates^, ce on peut être aussi

Page 1