‹ Discours et panégyriques (volume 3)Chapitre 56 sur 71 · I Mach., cap. ii · texte numérisé non relu

I Mach., cap. ii

L'Angleterre a compris que là est le dernier boulevard de la royauté. Elle y envoie l'élite de ses capitaines : Salisbury , Glacidas, Suffolk, Talbot, Falstof, Lancelot de Lisle, tous hommes de grand orgueil et de haut courage. Ils ont avec eux des troupes aguerries et constamment rafraîchies. Mais qu'à cela ne tienne ; à défaut d'hommes d'armes, Orléans a ses bourgeois, ses corps de métiers, ses femmes courageuses et dévouées, tous décidés à s'ensevelir sous des ruines plutôt que de se rendre. Sept mois durant, l'Anglais s'acharne sur cette proie choisie, et Orléans tient encore. Oh! la bonne ville ! Qu'on doit être fier de lui appartenir! Pourtant, les Tourelles sont prises, les faubourgs détruits, les boulevards et les bastilles de l'ennemi se multiplient, le blocus se resserre, la menace de Glacidas va s'accomplir : (( Je tuerai tout : hommes, femmes et enfants. » Mais si Orléans n'est plus, France, il faut mourir !

Non, Messieurs, non, la France ne mourra pas ; Dieu est rassasié de justice ; voici l'heui e de la miséricorde. Pour la rendre plus éclatante, il l'incarne et la concentre en une seule

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personne. Ce n'est point le vaillant Danois, ni raudacicux Xaintrailles, ni le rude La Hire, ni l'impétueux Alençon qu'il choisit. Ces hommes d'épée pourraient croire qu'ils ont tout fait, et voler à Dieu sa gloire, à la France sa reconnaissance. Il faut au Seigneur un de ces instruments infîmes qui, en exaltant la force de son bras, vengent, par l'humiliation, les hontes que nous avons subies.

Or, en ces jours-là, un vieil oracle, courant de bouche en bouche, disait que la France perdue par une femme devait être sauvée par une femme; et, au fond d'une des verdoyantes vallées de la Meuse, le village de Domremy était le théâtre d'une touchante, mvstérieùse et sainte idylle. Un enfant de treize ans conversait avec le ciel. On l'appelait Jeanne d'Arc, nom obscur alors, mais, depuis, rayonnant de gloire. C'était la fille de deux gens de campagne qui portaient avec honneur leur laborieuse pauvreté. Plus riche de bon sens que d'imagination, douée d'un esprit sain dans un corps robuste et bien portant, bonne, simple, franche, honnête, pure, courageuse au travail, joyeuse aux plaisirs innocents, soumise à ses

parents, douce à ses compagnes, compatissante aux pauvres, à qui elle cédait sa place au foyer et jusqu'à sa modeste couche, pieuse, assidue à la prière, amie de l'église où elle goûtait une douceur extrême, dévote à Notre-Dame, aimée de tout le monde, n'ayant point sa pareille au village, elle allait à Dieu en toute simplicité et droiture, sans rechercher les faveurs du ciel. Cependant, pendant trois années de sa vie des champs, elle en futcomhlée. L'archange saint Michel, les saintes vierges Catherine et Marguerite venaient lui raconter la grande pitié qui était au royaume de France, lui annoncer qu'elle irait au secours du roi, et lui promettre de la part de Dieu aide et confort. Elle ne voyait pas encore dans ces apparitions le présage de ses destinées : dans l'archange la victoire, dans les saintes le martyre; elle ne songeait qu'à obéir, non sans objecter son ignorance et sa faiblesse. Mais les voix d'en haut la rassuraient et devenaient de jour en jour plus pressantes.

Enfin, Jeanne a seize ans; (c elle est moult belle et bien formée, de grande force et puissance, » resplendissante des chastes rayons

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clc sa virginité qu'elle a vouée ,au Seigneur. (( Elle ne peut plus durer où elle est, » tant ses voix lui crient avec force : « Fille de Dieu, va, va, va. » Le sire de Baudricourt rira de ta mission et te renverra comme une folle ; reviens à la charge : va, va, va. Ton père « voudrait que tu fusses noyée plutôt que de te voir partir avec des hommes d'armes; » ta mère, tes frères, ta sœur, tes chères compagnes vont pleurer toutes les larmes de leurs yeux ; mais « quand tu aurais cent pères et cent mères^ quand tu serais fille du roi, il faudrait partir ; » va, va, va. On te dira par pitié pour ta jeunesse et ta beauté : « Ma mie, renonce à cette folle entreprise; » mais, ce avant le milieu du carême, il faut que tu sois devers le roi, quand tu devrais user tes jambes jusqu'aux genoux; car nul au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d'Ecosse, ni aucun autre ne peut recouvrer le royaume de France ; il n'y a de secours que de toi. » Va, va, va. Le chemin est long ; c'est cent cinquante lieues à faire; les rivières sont débordées ; le pays est à l'ennemi ; tu n'as que six compagnons \ Les 1. La petite escorte de Jeanne se composait de Jean

hommes de guerre sont gens grossiers et redoutables aux femmes , mais « ne crains rien, si l'on te barre le chemin, tu as pour toi ton Dieu ; il t'ouvrira un passage jusqu'à ton seigneur le Dauphin , c'est pour cela que tu es née. » Va, va, va!

Elle va! — Victorieuse des premières résistances, équipée par le menu peuple qui a foi en elle, respectée par ses compagnons, à qui elle n'inspire qu'amour de Dieu et chastes pensées, sans rencontre d'Anglais ni de Bourguignons, et après onze journées de marche, elle arrive à Chinon, où le bruit de son voyage l'a devancée.

La petite cour est en émoi. Les uns veulent tout risquer pour sauver la patrie aux abois ; les autres se demandent avec mépris ce que vient faire cette fille des champs, travestie en guerrier, et si Dieu a pu commettre à si chétive créature les destinées de la royauté. Hommes à courte vue, qui oublient que Dieu se plaît à

do Metz, Bertrand de Poulengy, Jean de Ilennecourt et Julien, leurs servants ; Colet de Vienne, messager du roi, et Richard, l'archer.

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