DE JEANNE D'ARC
choisir ce qui est infirme pour confondre la force, ce qui parait insensé pour renverser Thumaine sagesse. Déjà l'on voit poindre cette opposition sourde et déloyale d'un favori toutpuissant, le funeste La Trémouille, dont les lâches conseils retarderont l'accomplissement de l'œuvre divine.
On veut tromper Jeanne pour la confondre ; mais sans hésiter, et comme si elle eût été élevée en cour, elle va juste au roi caché dans la foule pompeuse de ses courtisans, au roi qu'elle n'a jamais vu, et lui dit après révérences : (( Dieu vous donne bonne vie, gentil sire. )) En vain on lui désigne comme le roi un des seigneurs présents, ce En nom Dieu, gentil prince, s'écrie-t-elle, vous êtes le roi et non un autre. » Et, à quelques jours de là, elle lui rappelle en secret une prière désespérée qu'il fît en son oratoire, lorsque, honteux des crimes de sa mère, il doutait de sa légitime naissance, prière connue de Dieu seul, et elle lui donne grande liesse et reconfort par ces paroles d'une familiarité toute divine : « Je te dis de la part de Messire, que tu es vrai héritier de France et fils de roi. » II 24
Après la cour, les théologiens, pour qu'il ne manque rien à l'épreuve. Mais aux examinateurs de Poitiers comme au roi, Jeanne répond : (.(. Je ne sais ni A ni B, mais je viens de la part du Roi des cieux pour faire lever le siège d'Orléans et mener le roi à Reims, afin qu'il y soit couronné et sacré. » Finalement, on ne découvre en elle que « bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse, » Sans doute, il faut un grand signe à la grande mission qu'elle s'attribue. « Eh bien, dit-elle, menez-moi à Orléans, et je vous montrerai les signes pourquoi je suis envoyée. »
Orléans ! Je reviens. Messieurs, avec bonheur et fierté vers votre magnanime cité. Hier, elle était dans l'angoisse des derniers moments ; aujourd'hui elle espère. De sourdes rumeurs agitent le peuple. Il attend un prodige vivant, Jeanne la bergerette, Jeanne la Pucelle.
Elle est à Tours, où les pieuses dames de la ville brodent sur son étendard les noms victorieux de Jésus, Maria ; elle est à Blois, ma ville natale, encore fidèle et française, à Blois où elle purifie l'armée des vices honteux qui
DE JEANNE d'aRC. 371
la déshonorent, et forme, dans la vieille église de Saint- Sauveur, dont mes yeux d'enfant ont vu les dernières ruines, une avant-garde de priants autour de sa bannière; elle a envoyé au roi d'Angleterre et aux capitaines de son armée sommation de rendre les clés des villes de France prises et violées, et de s'en aller aux pays d'outre-mer; elle part au chant du Veniy Creator! Bon courage, Orléans! La voici !
Quelle joie ! quels transports! La nuit s'illumine de mille feux ; les cris de liesse retentissent; on dirait qu'un ange est descendu des cieux pour apporter le salut. A la vue de Jeanne, le peuple, épuisé par sept mois de combats et de privations, se sent « tout réconforté et comme désassiégé. » Hommes, femmes, enfants, s'empressent autour de son cheval blanc pour la toucher, et elle, souriante, emmène cette foule à l'église pour rendre grâces à Dieu.
Dieu d'abord. Dieu toujours ; car la Pucelle l'a dit : « C'est Dieu qui doit tout faire. » En vain les Anglais, méprisant ses sommations, lui répondent par d'ignobles injures et de
cruelles menaces qui la font pleurer. Jeanne a foi au roi du ciel qui protège le sang de France. En vain les capitaines français, inquiets de l'importance qu'elle prend et redoutant leur effacement dans sa gloire, s'efforcent de contrarier les plans qu'elle a conçus. « Vous avez été en votre conseil, dit-elle ; j'ai été au mien, et croyez que le conseil de Dieu s'accomplira et tiendra ferme, et que cet autre conseil périra. t>
En effet, Messieurs, le conseil de Dieu a tenu ferme ; vous en célébrez aujourd'hui l'immortel triomphe. Faut-il que je vous raconte les rapides événements qui ont amené votre délivrance? Vous la connaissez mieux que moi cette histoire de huit jours, dans laquelle les prodiges de miséricorde divine se marient aux prodiges de courage. C'est la bastille de Saint-Loup emportée d'assaut, et puis les Augustins, enfm les Tourelles, dernière forteresse des assiégeants.
Partout Jeanne est la première, son étendard à la main, encourageant les siens. Après Saint-Loup, elle promet que dans cinq jours tout sera fini. Aux Tourelles, l'affaire est des
DE JEANNE d'aRC. 373
plus chaudes et des plus sanglantes. Les Français, comme s'ils étaient immortels, bravent les haches, les lances et les masses d'armes, et, toujours repoussés, recommencent toujours. Jeanne est blessée : c'était prédit. L'ennemi pousse un cri de victoire : il pense l'avoir tuée. Mais voici qu'elle reparait sur son cheval, après une courte oraison. A sa voix, les Français se précipitent à l'assaut (c comme une nuée d'oisillons sur un buisson ; » et au moment où la hampe de sa bannière touche le boulevard : ce Tout est vôtre, s'écrie-t-elle ; entrez.)) Les Anglais terrifiés croient voir un fantôme; ils s'enfuient en désordre ; un pont enflammé s'écroule sous leurs pas, et la Loire, tombe muette, s'entr'ouvre pour les engloutir. Glacidas, l'insulteur de la Pucelle, le hautain et tyrannique Glacidas est avec eux; le flot l'emporte pendant que Jeanne émue pleure son misérable trépas. C'était le samedi soir, 7 mai. Le dimanche 8, l'ennemi, après une vaine démonstration, tourne le dos aux remparts, et le peuple d'Orléans, sous la conduite de sa libératrice, va d'église en église rendre grâces à^^Dieu.
Orléans est délivré. Jeanne a donné son grand signe ; mais son œuvre n'est pas terminée, car ses voix la pressent encore : a Fille de Dieu, va, va, va. » Elle voudrait aller à Reims, ce où le gentil Dauphin doit recevoir sa digne couronne; » l'hésitation et la malveillance des grands lui imposent la campagne de la Loire. Soit. Avec une rapidité foudroyante, on voit se succéder la prise de Jargeau, la capitulation de Beaugency, la chasse de Patay, et Suffolk et Talbot, les deux grands capitaines, tomber aux mains des Français.
Il faut bien se décider à partir pour le sacre. Après trois semaines d'un voyage heureux, pendant lequel Auxerre demande une trêve, Troyes etChâlons font leur soumission, la ville de saint Rémi ouvre ses portes et vient au-devant de son seigneur et maître en chantant : (c Noël ! Noël ! au roi de France ! » Le lendemain, spectacle admirable et touchant, auquel on ne s'attendait plus, la splendide basilique, constellée de lumières, retentit du chant des psaumes; Charles, au milieu de ses pairs, jure de défendre vaillamment la foi chrétienne, de protéger l'Église, de paître son
DE JEANNE d'aRC. 375
peuple dans la justice, et reçoit l'onction sacrée avec la couronne; Clovis, Charlemagne et saint Louis président d'en haut cette auguste fête. Le peuple est fou de joie, et Jeanne, debout près du roi, présentant sa bannière à la gloire pour la récompenser d'avoir été à la peine, Jeanne, humble et triomphante, verse de douces larmes en voyant « le bon plaisir de Dieu exécuté. » C'est fait. Le sacre de Reims venge le Fils de France de l'injuste proscription des traités, et la nation très chrétienne se sent renaître sous l'onction qui baigne le front de son roi.
Digitus Dei est hic. Le doigt de Dieu est là, Messieurs. Le bons sens du peuple ne s'est pas mépris sur la cause surnaturelle de ces si rapides et si glorieux événements ; et, de tous les points de l'Europe, les plus illustres personnages et les meilleurs esprits de l'époque ont rendu hommage à la mission divine de la très angélique et très courageuse Pucelle. Il appartenait à nos siècles de décadence philosophique et d'impiété de contester avec le ciel et d'avilir son instrument prédestiné. Ah ! laissez-moi vite balayer de mon mépris les
blasphèmes et les mensonges orduriers de ces écrivains ignobles à qui l'on devrait interdire l'usage de notre langue, puisqu'ils n'ont pas le cœur français. Je n'en ai qu'à ces orgueilleux naturalistes qui ne veulent voir dans l'histoire que des actes humains, et qui, au lieu d'asseoir leurs jugements sur les faits, torturent les faits pour les accommoder au parti pris. La fille de Dieu, l'inspirée, n'est plus pour eux qu'une visionnaire, une malade, une patriote exaltée. Eh bien , qu'ils m'expliquent comment l'illusion, la maladie, l'exaltation donnent à une fille timide, que l'injure fait pleurer, que la vue du sang épouvante, ce froid courage qui ne frappe jamais, va toujours en avant et commande avec tant d'assurance ; cette hardiesse héroïque qui, au sortir du combat et du péril, se change subitement en douceur et tendresse maternelles pour les souffrants, le pauvre peuple et les enfants. Qu'ils m'expliquent comment l'illusion, la maladie, l'exaltation font rayonner la virginité, à ce point qu'elle contient autour d'elle les passions brutales, et fait pénétrer dans des cœurs corrompus les chastes pensées, dans des sens fougueux Ta-