‹ Discours et panégyriques (volume 3)Chapitre 61 sur 71 · DE JEANNE D'ARG · texte numérisé non relu

DE JEANNE D'ARG

de cacher? elle le dissimule habilement sous le voile de l'allégorie. Pour la convaincre d'orgueil, lui demande-t-on si elle est en état de grâce ? ce Si je n'y suis, Dieu veuille m'y mettre; si j'y suis, Dieu veuille m'y garder ; » si après ces révélations elle peut commettre un péché mortel? « Je n'en sais rien, mais je m'en attends de tout à Dieu Notre-Seigneur; » pourquoi Dieu l'a choisie plutôt qu'une autre? « Il a plu à Dieu ainsi faire par une simple pucelle pour rebouter les adversaires du Roi ; » si elle aidait plus que son étendard à la victoire ? « De la victoire de l'étendard ou de moi, c'était tout à Notre-Seigneur; » pourquoi sa bannière fut portée au sacre plutôt que celle des capitaines ? (( Elle avait été à la peine ; c'était bien raison qu'elle fût à l'honneur. » On voudrait la prendre en défaut sur ses visions et obtenir des déclarations qui compromettent sa pudeur et l'honneur de ses saintes; mais quelles promptes, spirituelles et justes répliques ! A cette question : « Saint Michel était-il vêtu ? — Eh? pensez-vous, répond-elle, que Dieu n'ait pas de quoi le vêtir ?» A cette autre : « Les saintes aiment-elles les Anglais ? — Elles

aiment ce que Notre-Seigneuraime et haïssent ce que Dieu hait. » — Admirable sagesse clans une fille des champs ! Il est bien vrai que cette sagesse semble démentie par une heure d'ombre et de défaillance; mais je n'en suis point troublé, et je m'écrie : « Heureuse faute, qui montre avec la dernière évidence que Dieu fait tout dans cette vierge ignorante, puisque la lumière et la force s'évanouissent dès qu'il s'écarte, et reparaissent dès qu'il se rapproche. »

Le doigt de Dieu est là; car Jeanne, abreuvée de la lumière céleste, plonge son regard prophétique dans l'avenir, et y contem^ple, avec les vengeances de Dieu, la consommation de l'oeuvre de délivrance pour laquelle elle a été envoyée. Avant de mourir, elle dit à ses juges : « Vous ne ferez jà ce que vous dites contre moi qu'il ne vous en prenne mal au corps et à l'âme. » Et l'on voit, aussitôt après son martyre, se multiplier, dans les rangs de ses persécuteurs, les morts subites et honteuses\ Mais, c'est l'Anglais surtout qui doit

]. L'évêque de Beauvais fut frappé d'apoplexie entre

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porter le poids du crime auquel elle a succombé. Elle Ta solennellement condamné par ses oracles. « Je sais bien, dit-elle, que les Anglais me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France ; mais quand ils seraient cent mille Godons ^ plus qu'ils ne sont à présent, ils n'auront pas le royaume. — Écoutez bien : avant sept ans, ils laisseront un plus grand gage que devant Orléans, et finiront par perdre toute la France. — Je dis cela, afin que quand ce sera advenu, on ait mémoire que je l'ai dit. » — Ah ! Messieurs, on a osé discuter la mission de la Pucelle, la restreindre, prétendre même qu'elle y a fait défaut. Mais ne voyez-vous pas que, Jeanne morte, sa parole et son esprit nous restent? L'Anglais s'imagine que tout est fini, parce qu'il a balayé dans la Seine les cendres de la martyre et ce cœur virginal que le feu refusa de consumer ; mais les fureurs sacrées de la

les mains de son barbier; Nicolas Midi, le prédicateur du Vieux-Marché, fut atteint de la lèpre peu de jours après son sermon; le traître Loyseleur mourut subitement à Bâle, et l'on retrouva, dit-on, le cadavre d'Estivet, le promoteur, sur un fumier, aux portes de Rouen.

colombe vont le poursuivre sans relâche. La France peut croire que sa libératrice est à jamais perdue pour elle ; mais l'esprit de Jeanne s'empare de l'indolent Charles VII, brise les chaînes du favoritisme qui étouffe sa vaillance, et le relève à l'égal de nos plus glorieux rois ; l'esprit de Jeanne plane sur nos armées et les pousse à la victoire. « Sus ! sus à l'Anglais ! » dit-il, et voici que Chartres est repris par Dunois^ (( Sus! sus à l'Anglais! » et voici que la Bourgogne, en se séparant de l'Angleterre, affaiblit sa puissance^ que Bedford, qui fut régent de France, meurt des blessures de son orgueil humilié par les revers^ « Sus ! sus à l'Anglais ! » et voici que Meaux revient à la France*. « Sus ! sus à l'Anglais ! » et voici que sept ans juste après la tragédie de Rouen le grand gage est repris^ : Charles VII fait son entrée solennelle à Paris ^ « Sus ! sus à l'An-

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glais ! » et voici que la Normandie rentre dans le domaine delà couronne\ « Sus ! sus à l'Anglais ! )) et voici que le grand Talbot périt à Castillon et que toute la Guyenne est reconquise ^ ce Sus! sus à l'Anglais! » et voici que Calais voit partir le dernier insulaire*. Plus rien ! plus rien à l'ennemi sur le sol de la patrie ; les oracles de la prophétesse sont accomplis ; sa mission est achevée en dépit de l'orgueil britannique, à qui il ne reste plus que la misérable ressource d'inscrire, sur le socle des statues royales, cette vaniteuse plaisanterie : Rex Anglle et Frangin.

Le doigt de Dieu est là. Ce n'est pas seulement, Messieurs, à l'étude consciencieuse des faits qu'on le reconnaît; une autorité vénérable a daigné nous le montrer. Vous vous êtes noblement indigné, Monseigneur, contre la participation des gens d'Église au crime de Rouen : vous aviez raison ; moi j'en suis satisfait, et je n'ai pas tort. Une exécution sommaire de la puissance militaire, un jugement

purement laïque n'eussent provoqué qu'un revirement cropinion et une réhabilitation vulgaire, facilement contestée par la critique jalouse qui prétend supprimer le divin dans notre histoire. La solennelle intervention des gens d'Eglise devait inviter le pouvoir suprême, qui juge les prodiges et les vies saintes, à se prononcer dans la cause de notre héroïne. Il a parlé, et après avoir, par ses enquêtes, fixé l'histoire pour la préserver des invasions de la légende, il a flétri énergiquement les infamies du premier procès, et donné satisfaction à la croyance populaire en réhabilitant, d'une manière souveraine et irrévocable, la vierge de Domremy, la Pucelle d'Orléans, la martyre de Rouent N'est-ce pas un gage pour l'avenir, et ne nous est-il pas permis de voir dans cette réhabilitation de l'Église comme les arrhes de ce dernier procès que vous avez engagé. Monseigneur, et qui sera, je l'espère,

1. Ce fat Calixte III qui, le 11 juin 1455, à la requête de la mère de Jeanne et de ses deux frères, adressa un rescrit à l'arciievêque de Reims et aux évéques de Paris et de Coutances, et les désigna pour reviser le procès, en s'adjoignant un inquisiteur.

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le couronnement de votre noble et glorieuse carrière^? Ah ! puissiez-vous obtenir bientôt des autels dans l'Église pour celle qui a déjà des autels dans nos cœurs ! Puissé-je voir dans votre belle cathédrale, inondée de lumières et parée de ses habits de fête, se célébrer le sacre de Jeanne, et entendre la grande voix du peuple français, ravi de posséder une sainte dans la personne de sa libératrice, s'écrier : (( Le doigt de Dieu est là. »

Le doigt de Dieu est là. Jeanne est son envoyée; donc, Messieurs, nous sommes son peuple, peuple toujours aimé, malgré ses ingratitudes. Les champs de Tolbiac, de Poitiers, de Bouvines, proclament que le Christ aime les Francs, mais bien plus l'héroïque et sainte fille qu'il nous a donnée aux jours de nos plus grandes infortunes. Alors il traitait la fille aînée de l'Église comme il avait traité la mère. Une vierge d'Italie, une fille du peuple, Catherine la dominicaine, ramenait dans

1. Par décret du Saint-Siège, le procès de l'ordinaire relatif à la béatification et à la canonisation de Jeanne d'Arc a été ouvert au mois de juillet 1874.

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les murs de Rome désolée le Pape arraché à la captivité d'Avignon ; une vierge française, une paysanne, délivrait son pays du joug des Anglais. Cette vierge domine notre histoire, et sa voix prophétique nous invite à la confiance. Non, non, Tennemi n'aura pas le beau royaume de France. D'où doit-il venir, cet ennemi que notre âme anxieuse redoute à l'heure présente? Du dedans? Du dehors? Je n'en sais rien; peut-être des deux côtés à la fois. Mais dussé-je voir son triomphe et promener mon âme errante à travers les ruines entassées par ses haines impies, les souvenirs du passé, l'image bénie de Jeanne viendraient consoler ma douleur, et je m'écrierais avec le le Psalmite : In te, Domine, speravi, non confundar in seternum^. Non, je ne serai pas confondu dans mon espoir. Et si Dieu ne nous envoie pas à l'heure du péril une nouvelle Jeanne d'Arc, il répandra sur toute âme française l'esprit de celle dont je viens dd célébrer la gloire ; sur l'âme des prêtres qui crieront entre le vestibule et l'autel : Parce, Do-

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