‹ Discours et panégyriques (volume 3)Chapitre 60 sur 71 · Sapientia..» linguas infantium fecit disertas · texte numérisé non relu

Sapientia..» linguas infantium fecit disertas

{Sap., cap. X, 21.)

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s'écrient-ils. L'ennemi lui-même est obligé de convenir ce qu'elle serait bonne femme, si elle était Anglaise; » mais elle est Française d'esprit, de cœur et de bouche.

On ne peut la faire mourir pour cela ; il faut la convaincre de crime. Chose impossible, tant que son imperturbable bon sens et sa haute sagesse auront le public pour témoin. On le supprime donc, afin de pouvoir altérer ses réponses, et ceux qui s'appellent la justice s'engagent dans des voies clandestines, comme des brigands qui préparent un forfait. Un prêtre hypocrite consent à jouer auprès d'elle le rôle de confident. Loyseleur,' c'est le nom prédestiné de l'infâme qui devait prendre dans ses pièges cette douce et innocente colombe. Troublée par les sollicitations perfides et les interrogatoires impudents, maltraitée par ceux qui la gardent, épuisée par les nuits qu'elle passe sans sommeil pour veiller sur sa vertu, subitement transportée de l'ombre et du silence de la prison au milieu d'une foule tumultueuse , étourdie par les menaces et les prières qui l'assaillent de toutes parts, la pauvre Jeanne se

sent défaillir et se laisse aller à une abjuration H 25

que ses implacables accusateurs trouvent encore le moyen de faussera

Ah ! qui donc aurait résisté ! — Mais comme elle est promptement relevée de cette chute inconsciente ! Ses voix qui semblaient l'avoir abandonnée lui reviennent, et leurs tendres reproches provoquent dans son âme une crise de fervent repentir qui ne se démentira plus. Non, elle ne renie pas sa mission ; non, elle n'a pas voulu faire injure à ses saintes; non, elle ne quittera plus l'habit qui la protège, tant qu'on la gardera dans un lieu où les soldats brutaux et les milords eux-mêmes attentent à son honneur.

On n'attendait que cela, Farewel! Farewel! Tout va bien ! Elle est relapse, elle est digne de mort! Qu'on la brûle! Enfin l'iniquité a triomphé. Jeanne, condamnée par ceux qui s'appellent impudemment l'Église, est livrée au bras séculier; le bras séculier, c'est l'Anglais haineux et satisfait.

Voici le jour terrible. 0 mon Dieu, quelle

1. Cette scène de l'abjuration eut lieu sur le cimetière de Saint-Oaen.

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angoisse ! Ce corps, « qui ne fut jamais corrompu, va donc être consumé et rendu en cendres? » Hélas, oui ! Le bûcher est dressé ; Jeanne, il faut partir. Partez avec elle, mes frères en saint Dominique, vous que Dieu a choisis pour adoucir à sa chère fille l'horreur des derniers instants. Bon Isambart, tu as joué ta vie en aidant de ta pénétration sa candeur et son innocence ; courageux Ladvenu, tu vas lire le dernier de tous dans l'âme de cette sainte, et tu seras si ravi de sa beauté qu'il faudra que Jeanne elle-même t'avertisse des approches du feu, sans quoi tu brûlerais avec elle. Mes Frères, je vous en prie, soyez bons pour cette innocente vierge, bons comme les anges du ciel, et si votre grand respect pour les princes de l'Église vous a fait commettre quelque faiblesse, rachetez-la par votre tendre charité, comme vous la rachèterez plus tard par vos témoignages.

La cloche du beffroi a sonné neuf heures ; le Vieux-Marché de Rouen s'emplit d'une foule houleuse qui veut voir une dernière fois la jeune, belle et sainte condamnée. Il y a là huit cents hommes armés pour garder cet agneau,

tant l'Anglais a peur du repentir et de la pitié. Jeanne est debout près de son bûcher. Un écriteau insolent la calomnie encore, et un prédicateur gagé renchérit sur cette infamie. On l'appelle mentevesse, elle qui fut toujours la franchise même; 'pernicieuse^ elle qui a sauvé la France; abuseresse dupeujole, elle dont les promesses se sont si fidèlement accomplies; divineresse et superstitieuse, elle qui avait horreur des charmes et des pratiques ténébreuses; blasphémer esse et présomptueuse, elle qui s'en rapportait de tout à Dieu ; maicréant de la, foi de Jésus-Christ, elle qui a confessé si énergiquement le Symbole; vanteresse, elle qui renvoyait si humblement au ciel les hommages du peuple; cruelle, elle qui n'a jamais frappé; dissolue, elle dont la chaste beauté inspirait le respect et l'amour de la vertu; apostate, schismatique, hérétique, elle qui s'en est remise à l'Eglise et à notre Saint-Père le Pape; excommuniée, elle à qui l'on vient de donner le corps du Sauveur. O mensonges de l'iniquité !

Juges pervers, vous voudriez encore une défaillance et une abjuration pour couvrir votre crime; vous l'attendez en vain. Ecoutez et

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voyez. Jeanne envoie un souvenir à la patrie, Jeanne bénit son roi, Jeanne affirme plus que jamais la divinité de sa mission, Jeanne demande des prières pour son âme, Jeanne pardonne à ses ennemis et à ses bourreaux, Jeanne couvre de baisers et de larmes la croix de son Sauveur, Jeanne invoque son Dieu, son archange et ses saintes, Jeanne pleure sur la ville déshonorée où elle va mourir. « Rouen, Rouen ; dit-elle, ah ! que j'ai grand'peur que tu n'aies à souffrir de ma mort ! »

C'est le dernier cri de sa douleur et de sa charité. Le feu monte vers elle et l'effleure, mais elle n'est plus à la terre. Les saintes sont venues baiser son front et lui faire comprendre que l'heure de la délivrance est arrivée. « Elle prend tout en gré S regarde le ciel, et s'écrie ; (( Jésus ! Jésus ! mon Jésus ! » Puis sa tête s'incline, et l'archange de la France emporte aux cieux sa belle âme.

Autour du feu, qui consume les restes de

1. Ses voix lui avaient dit : « Prends tout en gré, ne te chailles de rien, tu seras bientôt au royaume du paradis. » Elle ne comprit bien cette parole que sur le bûcher.

son corps virginal, le peuple en larmes exhale sa douleur. Il est bien temps ! Que ne criait-il, tout à l'heure : « Pitié! pitié! » Vous l'eussiez fait, Messieurs, si vous eussiez été là, et votre voix plaintive eût ému les bourreaux. Mais quoi! est-ce bien de la pitié que je vous demande? Non, non, gardez votre pitié. Au nom de Dieu, je vous demande justice ; et la justice pour Jeanne, c'est plus que votre admiration; c'est votre vénération; car, en vérité, je vous le dis, elle est plus belle, plus grande, et, si je puis parler ainsi, plus divine dans son supplice que dans la victoire.

Digitus Dei est hic. Le doigt de Dieu est là. Messieurs. La souffrance, vous le savez, achève la perfection humaine. C'est, au témoignage des saints, le don suprême de la munificence divine. Ne point pécher, c'est le commencement de la vie parfaite; faire le bien, c'est le progrès; souffrir, c'est le comble et la dernière récompense terrestre de Tamour chrétien. Cependant il est des douleurs où le bon vouloir divin se manifeste davantage. L'x\pôtre n'a-t-il pas dit que Dieu façonne à l'image de son Fils ceux qu'il appelle à la sain-

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teté^? Plus ils reproduisent vivement en leur personne les traits et la vie du Sauveur, plus ils ont droit à nos hommages. Or, Jeanne la libératrice est envoyée du ciel comme le grand libérateur; comme lui, elle passe en faisant le bien; comme lui, elle voit son œuvre de salut contrariée par les basses passions des hommes ; comme lui, elle est vendue et livrée par trahison aux princes et aux prêtres, aux scribes et aux pharisiens résolus à la faire mourir ; comme lui, abandonnée par des ingrats; comme lui, accusée d'impiété, de blasphème, de séduction, de révolte contre tous les pouvoirs; comme lui, maltraitée et injuriée ; comme lui, jugée au mépris de toute loi divine et humaine; comme lui, victime de la plus abominable des iniquités; comme lui, condamnée à une mort infâme; comme lui, éprouvée par la peur et l'angoisse; comme lui, délaissée par le ciel ; comme lui, pardonnant à ses bourreaux; comme lui,^ expirant la prière

1. Qui secundum propositum vocati sunt sancti.... hos prœscivit et prœdestinavit conformes fieri imagi-^ nis Filii siii. (Rom., viir, 28, 29.)

sur les lèvres ; et près de son bûcher, comme auprès de Golgotha, ceux qui ont pris part à sa mort pleurent, se frappent la poitrine et s'écrient : « Hélas! nous sommes tous perdus; nous avons tué la sainte^ » Ce n'est pas la première fois, Messieurs, qu'on rapproche la passion de Jeanne de la passion du Sauveur ; les anciens se sont plu à reconnaitre le doigt de Dieu dans la manière dont le divin agneau avait configuré cette douce agnelle à son image et ressemblance.

Le doigt de Dieu est là. Je le vois dans la fermeté de Jeanne à garder les secrets du Roi du ciel et du roi de la terre, dans sa haute raison, dans les illuminations soudaines qui lui révèlent les pièges tendus à sa naïveté, dans 'ses réponses ingénieuses, profondes, sublimes, où brille toujours la candeur de l'innocence. La presse-t-on de questions indiscrètes?

« Passez outre, y) dit-elle fièrement; veut-on qu'elle déclare ce qu'elle a promis et résolu

i. Cette parole est de Tressart, secrétaire du roi : Nos suinus omnes perditi quia una sancta persona fuit combusta. Le bourreau, épouvanté, courut, aussitôt après le supplice, se confesser à Martin Ladvenu.

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