RUE CASSETTE
(à Notre-Dame de Paris) 15 Mai 1881
Messieurs,
Dieu donne aux nobles âmes le pressentiment des maux qui menacent la société et la généreuse ambition de les conjurer. C'est lui qui, il y a de cela quatorze ans, groupa, dans la Société générale d'éducation et d'enseignement, un petit nombre de prêtres, de religieux et de catholiques éminents, justement effrayés des progrès d'une ligue qui, sous l'inoffensif prétexte de travailler au développement de l'instruction générale, cachait le noir projet de l'isoler de toute influence religieuse.
Modeste et prudente, en ses commencements, la Société d'éducation et d'enseignement se proposa de conserver les libertés acquises et de conquérir pacifiquement celle qui
devait les couronner : la liberté d'enseignement supérieur. Ses travaux interrompus par une sanglante orgie des fureurs populaires, qui lui donna deux martyrs, furent repris au retour d'une paix qu'on croyait affermie, mais qu'un triste concours de faiblesses, d'imprudences et de sottises, dont je ne veux imputer la responsabilité à personne, ont depuis compromise.
Ce n'est pas en vain que des hommes convaincus agitent les grandes questions sociales, l'opinion publique ressent, tôt ou tard, le contre-coup de leurs travaux. Il nous est permis de croire que la Société d'éducation et d'enseignement ne fut pas étrangère au vote de la loi libérale et réparatrice d'où sont nées les universités catholiques. Après le vote de cette loi, on pouvait penser que la mission de la Société était terminée, mais de sourdes menaces réveillèrent bientôt ses forces ralenties. Dans son assemblée générale de 1878, elle fit un nouvel appel aux âmes intelligentes et généreuses pour reconstituer ses cadres. Au mois de janvier 1880 elle comptait 225 membres ; au 31 décembre de la même année, ce nombre était triplé. Aujourd'hui elle demande, elle veut des légions. Je la remercie
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de l'honneur qu'elle m'a fait en me choisissant pour son capitaine de recrutement. Le noble et admirable but qu'elle se propose justifie le pressant appel qu'elle vient vous adresser par mon ministère, mais bien plus encore, Messieurs, l'immense et effroyable péril de l'heure présente.
Je lis dans un des rapports de la société cette franche déclaration : — « La société se propose de travailler à la propagation et au perfectionnement de l'instruction fondée sur l'éducation religieuse » (1). — C'est affirmer nettement que la culture de toute vie humaine doit commencer par l'éducation, et que l'on ne comprend l'éducation qu'autant qu'elle est couronnée par le complet épanouissement des mystérieuses tendances, des saintes aspirations qui ont fait dire à un philosophe de l'antiquité : — « L'homme est un animal religieux » (2).
Sans l'éducation, l'instruction, la plupart du temps faussée par des passions indisciplinées, peut facilement devenir, au service des
(1) Assemblée générale du 9 Juin 1878. — (2) Aristote.
superbes qu'elle enivre, un instrument de perdition pour leur âme, une arme funeste qui blesse tous ceux qu'ils approchent. Donc l'instruction après l'éducation, ou, plutôt, dans le développement parallèle de ces deux choses, l'éducation servant de fondement à l'instruction : voilà bien, si je ne me trompe, le but de la Société générale d'éducation et d'enseignement ; son titre même révèle l'ordre de ses desseins et de son action.
Retirer la vie humaine des abîmes de ténèbres, de corruption et de misère où elle est originairement ensevelie, où elle gît loin de Dieu, pour la conduire, par une traversée laborieuse et souvent pleine de périls, dans un monde de lumière pure, de vertus intègres, d'espérances sublimes, où chaque pas la rapproche du souverain bien qui doit éternellement la béatifier ; ou bien encore, faire sortir des germes, que Dieu sème dans une vie humaine, tout le bien qu'ils peuvent contenir, telle est la signification profonde de ce mot éduquer, emprunté par nos pères au latin educere.
L'éducateur qui comprend sa mission ne laisse point absorber sa sollicitude et ses soins par les exigences de la vie matérielle, et ne
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s'applique pas uniquement à former un animal dont la chair trop bien pansée s'enrichit d'une énergie malfaisante. 11 épie le réveil de l'âme humaine et l'aide à se dégager de la vie des sens où la nuit l'enveloppe, pour l'introduire, d'abord, dans un monde immatériel où brille à ses yeux la lumière des premiers principes, qui lui apprennent d'où elle vient, ce qu'elle est, où elle va. Elle vient de Dieu, source parfaite de tout être et de toute vie ; elle est un esprit immortel créé à la ressemblance de son principe et préposé au gouvernement du petit monde qu'on appelle la nature humaine, comme Dieu est préposé au gouvernement du grand monde ; elle va à sa glorieuse transformation dans l'éternelle possession du souverain bien. Sortir des ombres de la vie animale pour entrer dans la connaissance de ces vérités fondamentales, c'est le premier pas de l'éducation.
Il faut aller plus loin, Messieurs. Eclairé sur son origine divine, sur la dignité de sa nature, sur son éternelle destinée, l'homme a besoin qu'on lui dise encore : « Viens ! » Trop longtemps et trop vivement étreinte par la matière, son âme appesantie doit sortir des basses régions où domine l'instinct, pours'é-
lever dans les hautes régions où s'impose le devoir. Là, elle apprend à user noblement de ses facultés, à mesurer ses actions, à dompter ses appétits, à régler ses passions ; là, germent et se développent, sous l'empire d'éternelles lois, les généreuses et saintes habitudes qu'on appelle des vertus ; là, l'homme devient prudent, fort, juste, tempérant, modeste, doux, chaste, dévoué, sage dans ses desseins, ferme dans ses résolutions, fidèle dans ses affections, imprimant à ses pensées, à ses paroles, à ses actions le même mouvement de droiture et de loyauté, également ennemi de l'excès et de la mollesse, sachant se préserver de l'enivrement dans la prospérité et de l'abattement dans l'adversité, plus attaché au devoir à mesure que grandit sa responsabilité, irréprochable dans sa vie publique comme dans sa vie privée, citoyen d'autant plus utile à son pays qu'il est plus honnête homme.
Être honnête homme, voilà, certes, une chose enviable que ni science, ni pouvoir, ni honneurs ne peuvent remplacer ; une chose que nous devons ambitionner pour nous et pour ceux que nous aimons. Cependant, Messieurs, à supposer que l'honnêteté parfaite puisse s'acquérir par les seules forces de la na-
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ture, ce n'est pas le dernier pas de l'éducation. Un monde mystérieux est ouvert au-dessus de celui où fleurissent les vertus naturelles \ l'éducateur doit y conduire ses pupilles, s'il veut aller jusqu'au bout de sa mission. Il n'est pas nécessaire qu'il attende que l'honnête homme soit formé pour lui dire : Viens ! Le monde de la grâce est une terre chaude et libre où l'honnêteté fleurit plus promptement, plus sûrement et plus à l'aise que dans les terres froides de la nature envahie par l'ivraie des instincts et des convoitises. Dans le monde de la grâce nous apprenons à connaître Dieu tel qu'il est ; ses traits augustes se dessinent plus vivement aux clartés de la foi. Nous savons qu'il est Père, qu'il nous a aimés jusqu'à nous donner son Fils et nous communiquer son Esprit. Baignés dans le sang d'un Dieu, marqués d'un caractère sacré, illuminés par les dons de l'Esprit Saint ; engendrés de nouveau par le baptême, purifiés par la pénitence, nourris de la chair du Christ, nous recevons chaque jour, et à chaque instant du jour, un divin supplément de force pour porter le fardeau de la vie et lutter contre tous les ennemis du devoir et de la vertu ; enfin nous sommes transformés.
Les vertus naturelles ne sont qu'une préparation à un si grand honneur, une ébauche de la perfection morale à laquelle Dieu convie le chrétien. La vertu nous rapproche de Dieu, la grâce nous unit à lui et nous rend comme participants de sa nature. La vertu nous fait nobles, la grâce nous emporte plus haut, et nous fait planer comme l'aigle entre la terre et les ciëux. S'il y a des prudents dans le monde de la nature, dans le monde de la grâce la prudence est dirigée par des conseils divins qui la dégagent de tout calcul intéressé, la préservent des erreurs subtiles où s'égarent les sages du siècle, et la transforment en cette haute et sereine sagesse où l'on reconnaît la vive empreinte de la sagesse éternelle. S'il y a des forts dans le monde de la nature, dans le monde de la grâce la force humaine pénétrée de la toute-puissance divine devient féconde en actes héroïques. S'il y a des justes dans le monde de la nature, dans le monde de la grâce, la justice, non contente de respecter les droits que protègent les lois éternelles, crée, par de magnanimes résolutions, un droit exceptionnel qui l'enchaîne à de plus nombreux et plus rigoureux devoirs envers Dieu et les hommes. S'il y a des tem-
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pérants dans le monde de la nature, dans le monde de la grâce la tempérance s'épanouit en une foule de vertus austères et charmantes dont le nom même est ignoré partout où il n'y a que des honnêtes gens. Enfin, Messieurs, dans le monde de la nature, le parfait s'appelle l'honnête homme ; dans le monde de la grâce, le parfait s'appelle le saint.
Faire de l'homme un saint, voilà le dernier terme de l'éducation. Il faut y arriver. Si ce n'est en cette vie de passage, ce sera dans l'éternelle et immuable vie où se consomment toute vertu et toute grâce. A ceux que leur faiblesse attriste et décourage, l'éducateur chrétien montre le ciel vers lequel doivent tendre toutes nos espérances et tous nos désirs. De là on ne sortira plus pour entrer dans un autre monde ; car la perfection de l'homme achevée par la gloire fixera éternellement sa destinée.
Je me résume, Messieurs ; éduquer une vie humaine c'est former l'honnête homme, perfectionner l'honnête homme par le chrétien, préparer le chrétien à devenir un saint. Je ne sache pas qu'il y ait au monde une plus grande œuvre.
Cette œuvre appartient d'office aux chefs
de famille, d'une part ; à l'Eglise, d'autre part : aux chefs de famille dont le devoir est de compléter la vie qu'ils ont engendrée en lui assurant la plus grande somme possible d'honneur et de félicité ; à l'Eglise dont la divine mission est d'éclairer l'homme sur son origine, sa nature, sa destinée, de lui enseigner ses devoirs, et de le munir de tous les secours dont il a besoin pour arriver à l'éternelle possession du souverain bien. Outre la famille et l'Eglise, l'œuvre de l'éducation appartient à tous les hommes de bonne volonté qui, par goût ou par dévouement, se prêtent à devenir les auxiliaires des deux pouvoirs officiels que consacrent le devoir et la mission.
La société dont je suis l'interprète, aspire à prendre une part glorieuse parmi ces auxiliaires, je l'en félicite. Dût-elle n'être, purement et simplement, qu'une société d'éducation, son but serait infiniment recommandable, car j'estime que l'honnête homme perfectionné par le chrétien est ce dont la société a le plus grand besoin. Je lui ferai volontiers grâce de toutes les sciences humaines, même les plus élémentaires, s'il apporte à la vie sociale l'appoint de sa perfection morale.
Ce n'est pas que je méprise la science :
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vous le savez, Messieurs, et vous me dispensez d'insister sur cette déclaration. La science orne et féconde l'éducation. L'éducation peut être bonne avec le seul concours de la science fondamentale et essentielle des choses divines ; elle devient brillante et, si je puis m'exprimer ainsi, plus rayonnante, quand l'enseignement des choses humaines perfectionne l'intelligence à mesure que se développent les facultés morales. Vous avez donc bien fait d'unir l'enseignement à l'éducation et de vous proposer d'atteindre par ces deux choses le suprême perfectionnement de la vie humaine. La grande éducatrice des peuples, l'Eglise, dont vous voulez être les auxiliaires, a toujours été fidèle, jusqu'à l'extrême limite du possible, au commandement qu'elle a reçu de son divin Fondateur : « Enseignez les nations : Docete omnes génies ». Non seulement elle leur a appris les vérités célestes dont elle est l'unique dépositaire, mais convaincue que la culture intellectuelle est un hommage rendu à Celui qui s'est appelé : « le Dieu des sciences », elle a distribué largement, aux petits comme aux grands esprits, toutes les connaissances humaines. L'impiété contemporaine, pour déconsidérer son enseignement,
fait peser sur elle une accusation devenue banale : « L'Eglise, dit-elle, est systématiquement ennemie des lumières. Pendant dix-huit siècles elle a conspiré contre l'instruction du peuple pour le tenir courbé sous le joug de la superstition. Il a fallu qu'une révolution rédemptrice vînt l'affranchir de l'ignorance, c'est de cette révolution que date le puissant essor des hautes sciences humaines, et surtout la généreuse diffusion de l'instruction populaire ».
Messieurs, rien n'est plus facile que de prouver que cette accusation est injuste. En conscience, je suis obligé d'ajouter qu'elle est sotte ; car la maintenir avec l'opiniâtreté qu'y mettent les ennemis de l'Eglise, c'est s'exposer à recevoir les soufflets humiliants de l'histoire qui nous montre, dans tous les siècles chrétiens, les connaissances humaines marchant de front avec la science des choses divines, l'enseignement à tous les degrés, fondé sur l'éducation chrétienne et la perfectionnant.
Il me faudrait un long discours pour vous raconter les gloires intellectuelles de l'Eglise, pour vous dire comment elle a sauvé les lettres et les sciences du naufrage où devaient les en-
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gloutir les invasions barbares ; comment elle a fondé et dirigé ces admirables universités où la jeunesse intelligente de tous les pays venait chercher toute espèce de savoir ; comment, sous les voûtes sacrées de ses monastères et à l'ombre de ses clochers, elle a rassemblé les enfants pauvres pour les initier aux connaissances élémentaires ; comment elle est parvenue à faire des plus obscurs enfants du peuple des ministres que les rois consultaient avec respect, que dis-je ? des souverains dont les plus puissants monarques vénéraient la sainte majesté.
En vérité, il faut supposer le monde bien stupide ou bien lâche pour supposer qu'il avalera de confiance les sottises révolutionnaires, comme s'il n'y avait plus d'archives pour les confondre. Ces archives ont été consultées par de patients érudits qui, tous les jours, y trouvent de nouvelles preuves de la fidélité de l'Eglise à sa mission d'enseignement. Grâce à leurs travaux, on sait que le clergé du moyen âge avait multiplié les écoles à tel point qu'au quatorzième siècle il y en avait dans presque tous les villages (1). Le protes-
(1) Cf. Bibliographie de Du Guesclin, par M. Siméon Luce.
tantisme bouleversa ces religieuses fondations ; mais l'Eglise se remit à l'œuvre avec plus de courage et de dévouement que par le passé, et l'on vit éclore dans son sein des légions d'instituteurs et d'institutrices du peuple. On les appelait frères et sœurs ; frères et sœurs en effet de tontes les âmes ignorantes auxquelles ils prodiguaient généreusement leur savoir, tandis que la libre pensée, par la plume d'un de ses patriarches, proclamait : « qu'à l'ouvrier comme au bœuf il fallait un aiguillon ou une botte de foin » (1).
Sous la haute direction de l'Eglise, l'enseignement presque partout florissant, pouvait se promettre à bref délai une généralisation longtemps désirée et laborieusement poursuivie ; mais la Révolution, qui prétend avoir tout régénéré, vint imposer au progrès un douloureux temps d'arrêt. Prodigue d'épanchements verbeux sur l'instruction publique, comme si elle l'avait inventée, elle multiplia les projets, les rapports, les délibérations et les lois ; et, pendant qu'elle pérorait et décrétait, les écoles disparaissaient l'une après l'autre, si bien que ses plus fervents admirateurs ne purent se retenir de lui reprocher la (1) Voltaire.
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complète désorganisation de l'enseignement. Quand il fallut reconstruire l'édifice intellectuel qui s'était écroulé sous les efforts des stupides déclamations de 93, on fut obligé de recourir aux frères et aux sœurs qui, fidèles à leur vocation, se cachaient pour instruire encore les enfants du peuple. C'est grâce à l'Eglise que l'enseignement populaire reprit sa marche interrompue par ceux-là même qui nous accusent de favoriser l'ignorance.
Sous l'influence de l'esprit révolutionnaire les conditions de l'instruction publique ont changé. Est-ce à l'avantage ou au détriment de la société ? Je ne veux point examiner ici cette question, Messieurs ; je me borne à constater que, dans la transformation qui s'est opérée, l'Eglise n'a pas cessé un seul instant de protester pratiquement contre les accusations sous lesquelles on prétend l'écraser. Usant patiemment les entraves qui enchaînaient sa liberté, elle a pris au savoir et à la diffusion du savoir une place importante qui inquiète ses ennemis, beaucoup plus, croyez-le bien, que l'hostilité systématique qu'ils lui reprochent. Dans presque toutes les branches des connaissances humaines, spéculatives et pratiques, elle a produit des savants qui ne
font pas mauvaise figure près de ceux qu'on considère comme les représentants de l'esprit moderne, et dans les concours publics, qui déterminent le niveau de l'instruction populaire et ouvrent les portes des carrières, ceux qu'elle a instruits forment, aux premiers rangs, de belles majorités proportionnelles, dont elle a le droit d'être fière. Nos statistiques en font foi.
C'est donc un fait acquis, Messieurs, que l'Église a toujours uni ces deux choses : l'éducation chrétienne et l'enseignement, travaillant ainsi, dans les meilleures conditions, à la perfection individuelle et sociale. En effet, l'éducation chrétienne est la plus puissante de toutes les garanties contre les abus qu'on peut faire de l'instruction. L'homme chrétiennement éduqué se sent protégé par les principes mêmes de son éducation, contre les tentations et les enivrements du savoir. N'a-t-il qu'une instruction élémentaire ? Il sait qu'il ne la doit point mettre au service d'une curiosité malsaine qui lui apprendrait des choses périlleuses pour sa foi et sa vertu. Possède- t-il des connaissances supérieures ? 11 se tient en garde contre l'orgueilleuse prétention de tout expliquer ; il se défie des insinuations perfides
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de la passion, qui pousse à chercher des objections contre les vérités ennemies des jouissances dont elle veut se repaître ; il a horreur des partis pris qui égarent les spéculations de la raison et les recherches de l'expérience ; il tient à faire l'accord des connaissances qu'il a acquises et des lumières qu'il a reçues de Dieu ; il grandit la science humaine en la rapprochant de sa source éternelle, il ne croit point que le bel esprit dispense du devoir, mais il s'applique à faire marcher de front dans sa vie le savoir et la vertu. — Homme du peuple et ouvrier, il n'est donc point de ceux qu'on déprave et qu'on agite par des publications menteuses et passionnées, point de ceux qu'on pousse à des aventures politiques et sociales dont ne profitent que les Bertrands qui exploitent la crédulité et la sottise du Raton populaire. Engagé dans les carrières libérales, il n'est point de ceux qui se contentent de la réputation d'homme intelligent et instruit sans se soucier de mettre ordre à leur moralité ; point de ceux qui s'efforcent de démolir, au nom de la science, les vérités primordiales sans lesquelles la religion, la vertu, l'ordre public n'ont plus d'appui ; point de ceux qui proclament avec emphase la liberté de penser
pour se donner la liberté de tout faire ; point de ceux qui n'usent de leur instruction que pour s'assurer, ici-bas, un grossier bonheur dans lequel s'absorbent tous leurs désirs et toutes leurs espérances ; point de ceux qui, dans les circonstances critiques qui mettent la patrie en danger, se bornent à pérorer et à manifester, laissant à d'autres les charges du dévouement et du sacrifice. Non, il n'est point de ceux-là. Il est dans la vie privée l'honnête homme par excellence; dans la vie publique, le citoyen utile et dévoué : dévoué jusqu'à l'effusion du sang, si cette libation sainte est nécessaire au salut de son pays.
C'est cet honnête homme, c'est ce citoyen que la Société générale d'éducation et d'enseignement se propose de former, de concert avec l'Eglise. N'est-ce pas, Messieurs, un but digne de tenter les âmes intelligentes et généreuses, et n'ai-je pas le droit de vous demander votre concours, quand bien même il ne s'agirait que d'obtenir ce résultat ? Mais mon droit de recrutement est fondé sur une raison plus pressante : cette raison, c'est le péril de l'heure présente. .
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L'indifférence religieuse de ceux qui sont chargés d'instruire les jeunes générations, leur application trop exclusive à l'enseignement des choses humaines, au détriment de l'éducation, voilà, certes, un péril capable d'émouvoir des cœurs chrétiens. Mais, si ce péril a paru suffisant pour justifier l'union et les efforts collectifs de ceux qui pensent que l'instruction doit être fondée sur l'éducation, il est aujourd'hui singulièrement aggravé par une conspiration qui ne tend à rien moins qu'à ruiner l'éducation en supprimant les éternelles garanties de toute moralité et à donner, sous le nom de laïcité, l'athéisme pour base à l'enseignement.
Il y a longtemps que l'Eglise, toujours attentive à la stratégie des ennemis de Dieu, nous avertit de leurs perfides et sinistres projets et du danger qu'ils font courir aux sociétés humaines. Aveuglés par je ne sais quel stupide amour-propre, nous Pavons accusée de zèle exagéré et nous avons dédaigné ses avertissements. Maintenant il est trop évident que son amour maternel ne se trompait pas. Les
sociétés secrètes, qu'elle a condamnées et que les pouvoirs auraient dû étouffer dans leur germe, sont devenues aujourd'hui une église diabolique, pleine d'une ardente initiative et décidée à jouer son grand jeu contre l'Eglise de Dieu.
C'est contre l'éducation chrétienne et contre l'enseignement chrétien que la franc-maçonnerie, puisqu'il faut l'appeler par son nom, concentre, à l'heure actuelle, ses efforts. Elle a mis la main sur une ligue hypocrite qui prête à l'exécution de ses desseins ses cadres, son influence et ses ressources.
Lorsque, il y a quinze ou seize ans, la Ligue d'enseignement, mariée dès son origine aux sociétés secrètes, commença parmi nous sa campagne de laïcisation, elle crut devoir se couvrir devant l'opinion publique par des déclarations menteuses. « Le méchant hait la lumière et cherche l'ombre, pour qu'on ne lui reproche pas ses œuvres » (1). Une franche exposition du but que se proposaient les ligueurs eût alarmé les consciences, provoqué une immense protestation et fait surgir, peut-être, d'insurmontables difficultés. On ne
(1) Qui maie agit, odit lucem, et non venit ad lucem ut non arguantur opéra ejus (Joann., cap. m, 20).
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croyait pas encore la France assez gâtée pour lui proposer brutalement d'en finir avec toutes les traditions religieuses de l'éducation et de renseignement. La Ligue prit donc une attitude en apparence inoffensive. Elle déclara ne vouloir s'occuper que d'instruction générale sans arborer aucune couleur politique ou religieuse (1). Des catholiques naïfs se laissèrent prendre à l'appât de son programme et payèrent de leur argent l'honneur d'être inscrits au nombre de ses adhérents. Ils voulaient prouver, sans doute, une chose qui pouvait parfaitement se passer de cette démonstration : que les convictions chrétiennes s'allient très bien à l'amour du progrès. J'aime à croire qu'ils regrettent aujourd'hui d'avoir été pris pour dupes.
En effet, Messieurs, les déclarations de la Ligue d'enseignement étaient une insigne duperie. Maintenant qu'elle compte 60.000 adhérents, que des souscriptions sous toutes les
(1) « La Ligue, écrivait M. Jean Macé en 1868, n'est l'œuvre d'aucun parti ; elle ne s'occupe ni de politique ni de religion ». Son but consiste à « former un concert désintéressé d'hommes appartenant ou du moins pouvant appartenir à toutes les opinions et se donnant loyalement la main pour répandre autour d'eux ce qui est au-dessus de toute controverse, à commencer par les sciences premières inconnues encore à un si grand nombre de nos concitoyens : la lecture et l'écriture ».
formes, que des impôts prélevés sur le salaire de l'ouvrier, que des milliers de troncs placés dans les lieux de réunion, les magasins et les écoles ont aussi grossi son budget, que ses bibliothèques, partout installées et scélératement composées, mêlent aux livres inoffensifs le poison dont s'abreuvent les classes populaires ; maintenant qu'elle se sent appuyée par toutes les forces de la francmaçonnerie triomphante et parla haute complicité des hommes de pouvoir, dont nos malheurs ont fait la fortune et qui ne craignent pas de parodier dans les congrès le solennel commandement du Christ : Euntes docete ; maintenant qu'elle leur entend dire : « Qu'il faut donner une éducation positive, c'est-àdire qui bannisse la chimère, Vabsolu, le scepticisme » ; — « Que l'enseignement moral doit exclure tout enseignement confessionnel », la Ligue jette son masque. Non seulement elle affirme avec cynisme « qu'elle n'a ni dogme, ni symbole, ni catéchisme à connaître ou à répandre ; que sa foi et son credo, c'est la culture intellectuelle » (1) ; mais elle organise âprement une société de propagande anticlé-
(1) MM. Gambetta et Jules Ferry, aux derniers congrès de la Ligue d'enseignement et des instituteurs.
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ricale pour répandre les doctrines de la librepensée. Un de ses membres déclare en plein conseil municipal « que son intention formelle est de substituer l'enseignement laïque à l'enseignement congréganiste, afin de combattre, dans son origine même, l'école religieuse et supprimer les croyances ou superstitions surnaturelles ; car cléricalisme et religion sont synonymes (1). — Parla plume du secrétaire général de la Société de propagande anticléricale, elle écrit un catéchisme où l'on dit « que l'affirmative et la négative sur la question de l'existence de Dieu sont des conclusions hypothétiques et par conséquent sans valeur ; — qu'on ne peut répondre à cette question : L'homme a-t-il une âme ? que par cette affirmation : Comme tous les animaux, l'homme est pourvu d'un cerveau ; — que la vie de l'homme est une des métamorphoses de la larve spermatozoïde ; — que nous sommes toujours le même animal ; d'abord vermiforme, puis poisson, amphibie, vertébré, enfant, adolescent, vieillard, puis ver ; et que, dans ces conditions, une fois morts, nous ne pouvons avoir conscience ; — enfin, que le mal, comme le bien, est chose essen- (1) Conseil municipal de Paris 1879.
tiellement relative, variant avec les conventions sociales » (1).
Les embranchements de la Ligue fonctionnant à l'étranger, protestent contre ces imprudences et ces audaces françaises ; on sait ce que valent ces protestations (2).
Du reste, nous n'avons pas à nous en préoccuper. Le péril est chez nous, d'autant plus menaçant et terrible que la Ligue d'enseignement se sent appuyée, ainsi que je vous le faisais remarquer tout à l'heure, par de hautes et puissantes complicités.
Le but est manifeste : ruiner toute éducation et tout enseignement vivifiés par la religion, substituer partout l'athéisme matérialiste aux traditions chrétiennes de la pédagogie. Pour atteindre ce but tous les moyens sont bons. On ne tient aucun compte des lois existantes qui donnent « pour base à l'enseignement de toutes les écoles les préceptes de
(1) Catéchisme de la société de propagande anti-cléricale, par M. Victor Poupain.
(2) Dans la séance du 13 Mars de la chambre des représentants de Belgique, M. Kervyn de Lettenhove ayant donné sur la Ligue d'enseignement les renseignements que noue venons de citer, M. Couvreur monta à la tribune pour protester contre toute solidarité entre la Ligue Belge et la Ligue Française. (Cf. Univers, mercredi 13 avril 1881).
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la religion catholique » (1) et décrètent « que l'enseignement primaire comprend l'instruction morale et religieuse (2) » ; on chasse des écoles subventionnées les instituteurs auxquels leur caractère religieux défend d'adhérer au programme d'un enseignement sans Dieu ; on prodigue l'argent des contribuables qui ne veulent pas de cet enseignement, aux écoles où l'on prétend l'établir ; on fait peser sur la tête des instituteurs laïques trop bien intentionnés la menace d'une disgrâce qui brisera leur carrière s'ils osent contrevenir aux mesures antireligieuses qu'on leur impose. On prépare des lois draconiennes pour contraindre les pères de famille à livrer leurs enfants aux éducateurs qui leur apprendront à oublier, à mépriser peut-être le Dieu du foyer domestique. On s'ingénie à tarir par des mesures vexatoires, qu'aucun pouvoir n'avait osé prendre, le recrutement des maîtres qui font de l'éducation et de l'instruction chrétienne des classes populaires, une carrière de religieux dévouement.
Dans un ordre plus élevé, on attente aux libertés conquises en ressuscitant des lois pro
(1) Décret du 16 Mars 1808.
(2) Loi du 15 mars 1850, art. 23.
blématiques de proscription contre ceux que des lois certaines avaient admis à renseignement de la jeunesse ; en menaçant de fermer les carrières publiques à ceux dont l'instruction ne portera pas l'estampille d'un monstrueux monopole que de sages et patients efforts avaient amoindri et tendaient à faire disparaître, au grand contentement des âmes vraiment libérales. Chaque jour la persécution s'accuse davantage. Il semble que la voix mystérieuse du démolisseur infernal tourmente les ministres de ses fureurs sauvages et crie à leur cœur haineux : « Accéléra spolia detrahere, fesiina prœdari : Dépêche-toi d'amasser des dépouilles ; hâte-toi de brigander »,tant ils se pressent de déchristianiser, par tous les moyens, ou plutôt, selon leur barbare, grotesque, ignoble langage, de débondieuser l'éducation et l'enseignement.
Chose étrange ! Ils ont la prétention d'enseigner une morale après avoir détruit toute religion : ce sera la morale positive et concrète. Peut-être ne savent-ils pas ce que cela veut dire. En tout cas, je me demande ce que pourra bien être une morale fondée sur les jolis principes que voici : Point de Dieu ; par conséquent point de législateur suprême des
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volontés humaines, point de vengeur du crime caché, point de rémunérateur des vertus sans récompense ici-bas. Point d'âme ; par conséquent point de liberté, point de responsabilité dans les actes de la vie humaine brutalement régis par la fatalité des lois auxquelles la matière obéit aveuglément. Point de distinction radicale entre le bien et le mal ; par conséquent, point de stabilité dans le devoir et le respect du droit ; les caprices de l'instinct, les suggestions de la passion, les conventions humaines pouvant changer du jour au lendemain la signification et la valeur de nos actions. Point d'éternel avenir ; par conséquent point d'espérance pour consoler l'homme dans ses maux, ni pour tempérer ses convoitises, mais le droit à la jouissance, tout de suite et par tous les moyens, afin de satisfaire l'impérieux et irrésistible besoin d'être heureux.
Ah ! Messieurs, je vois d'ici les générations formées par la morale positive et concrète : sinistres légions d'impies voués au culte de la matière et rivés à la superstition d'un progrès qui ne développe que le côté animal et sensible de la nature humaine ; troupeaux de brutes chez qui la raison et la conscience affaissées laissent un libre jeu aux plus vils ap-
petits ; sociétés anarchiques où les décrets capricieux remplacent les lois stables, où la force se substitue au droit, où l'honneur n'est plus qu'un vain mot, où la propriété n'a plus de remparts, la vie humaine plus de bouclier, où les premières places deviennent le prix de l'habileté, de la ruse, de l'audace, de la violence ; où l'ignorance et l'imbécillité sont exploitées sans vergogne, où la faiblesse craintive se laisse lâchement opprimer, où la misère sans espoir est foulée aux pieds de la richesse insolente ; sorte d'enfer dont on peut dire, comme de l'enfer d'outre-tombe : « Là il n'y a plus d'ordre, là habite une éternelle horreur : Ubi nullas ordo, sed sempiternus horror inhabitat » (1).
Ces générations immondes sont peut-être ce qu'il faut aux médiocrités engraissées, aux aventuriers et aux charlatans politiques qui aspirent à régner sans contrôle, mais notre foi, notre honnêteté et notre patriotisme se révoltent à la seule pensée qu'elles pourraient un jour nous remplacer. Déjà, Messieurs, les peuples qui ont fait l'expérience des épouvantables résultats de l'enseignement sans Dieu, commencent à se raviser. La Russie songe à
(1) Job, cap. x. 31.
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fermer les gymnases où les filles de bonne maison oublient tous leurs devoirs religieux et apprennent en revanche la théorie et la pratique de l'assassinat. L'Allemagne a jugé qu'il fallait en revenir aux écoles confessionnelles pour arrêter les effrayants progrès de l'idée socialiste. L'Amérique s'aperçoit qu'elle fait des folies en prodiguant des centaines de millions à la laïcisation de l'enseignement. Ces réactions contre un système que condamnent, en pays hérétiques, tous les gens intelligents et de bonne foi suffiraient à nous indiquer notre devoir, si nous n'avions pour nous opposer aux entreprises impies de la libre-pensée des raisons plus élevées : le zèle de notre foi, l'amour de notre Dieu, l'honneur et le salut de nos enfants et, disons-le, l'honneur et le salut de la France.
J'invoque ces raisons, Messieurs, pour vous appeler au combat. Je dis bien : au combat, car les gémissements et les protestations ne suffisent plus, il faut agir, il faut lutter à outrance. La Société générale d'éducation et d'enseignement a engagé la bataille et vous ouvre ses rangs : entrez-y non par centaines mais par milliers. Que les femmes en soient aussi bien que les hommes ; les mères ont des
droits sacrés qu'elles ne peuvent sacrifier.
Aux armes, donc, unissons fraternellement nos personnes, nos influences, nos courages, nos dons généreux. Formons une ligue immense qui, de cette enceinte, où je veux vous recruter tous, rayonne sur le pays entier : ligue de Dieu contre la ligue de Satan.
Une ligue catholique malheureusement déshonorée par des ambitions trop humaines et des actes sanglants, fit pourtant capituler jadis un roi protestant, lui donnant à entendre, par sa résistance, que la France n'apostasierait pas. Qu'il en soit de même aujourd'hui. Nous ne voulons employer que des armes pacifiques pour faire triompher la sainte cause de Dieu. Puissent nos efforts et nos sacrifices, mille et mille fois multipliés, défendre si bien nos droits, créer et soutenir tant d'écoles où fleuriront l'éducation et l'instruction chrétiennes, peser, enfin, d'un si grand poids sur l'opinion publique que les ennemis de notre foi découragés renoncent à leurs sinistres projets.
Je termine, Messieurs, par une parole que je vous prie de répéter à tous les amis de l'éducation chrétienne et de l'enseignement religieux ; c'est la parole d'un des premiers
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membres de la société, d'un martyr, le P. Olivaint, de sanglante et de sainte mémoire.
« A l'œuvre, Messieurs, unissons-nous fraternellement ; en face d'une légion ne nous bornons pas à n'être qu'une poignée ».