‹ Discours et panégyriques (volume 4)Chapitre 2 sur 21 · ALLOCUTION · texte numérisé non relu

ALLOCUTION

(à Notre-Dame du Havre) 7 Juillet 1885

Monseigneur, (1) Mes Frères,

De vieilles légendes nous racontent qu'Amphion et Orphée, pour donner aux hommes primitifs les premières leçons de civilisation, préparaient leurs cœurs par la musique. Dans l'histoire des missions catholiques, nous lisons que les apôtres du Paraguay avaient recours au même moyen pour attirer à eux les sauvages. Embarqués sur des pirogues, ils remontaient les grands fleuves en chantant des cantiques qu'ils accompagnaient du son des mandolines, des flûtes et des violes. Les Indiens se laissaient prendre à ce doux piège.

(1) S. G. Mgr. Thomas, Archevêque de Rouen.

On les voyait descendre de leurs montagnes, accourir au bord des fleuves, se jeter à l'eau et suivre à la nage la barque enchantée. Conduits à l'endroit du rivage où l'on pouvait plus facilement les grouper, on les charmait encore pendant quelques instants, et puis les chants cessaient, et la parole évangélique, sainte musique de Dieu, se faisait entendre à leur âme attendrie.

Votre excellent pasteur a eu l'heureuse idée de transporter ici cette scène charmante du Nouveau-Monde. Non pas certes que vous soyez des sauvages qu'il faille convertir à la foi ; vous êtes des civilisés et des chrétiens, et des meilleurs, j'ose le dire, entre les civilisés et les chrétiens. Vous n'en êtes que plus capables d'apprécier l'aimable attention de votre pasteur, qui vous convie par l'attrait d'un plaisir religieux à une fête de charité, et l'acte délicat des jeunes virtuoses qui veulent bien prêter, en passant, à cette fête de charité, le concours de leur talent si souvent applaudi et couronné (1). Je viens chanter un tout petit solo dans leur concert. Il est pour vos cœurs plus que pour vos oreilles.

(1) Les enfants des Frères de Saint-Nicolas de Paris exécutaient une messe en musique.

Pourquoi cette fête de charité, mes frères ? Pour une cause qui doit vous être chère entre toutes : la grande et sainte cause de l'éducation de l'enfance par l'école chrétienne. Cette éducation, sans doute, est dévolue d'office à la famille. La famille possède l'enfant par Dieu, selon cette parole de la première des mères : Possedi hominem per Deum (1). La famille, après avoir configuré l'enfant à sa ressemblance charnelle, a le droit et le devoir d'imprimer en son âme les signes de sa possession : sa foi, ses vertus, ses espérances, et les sillons glorieux de la grâce divine. La famille doit entourer de soins et d'amour l'être chéri qui est devenu, comme ses auteurs, un membre du Christ, un temple de PEsprit-Saint, un héritier du ciel. C'est dans la famille que la parole, l'exemple, le salutaire exercice de l'autorité remplissant autour des facultés de l'enfant le même office que la lumière et la chaleur du soleil, la rosée et la pluie du ciel, les embrassements et les largesses de la terre autour de la semence destinée à devenir un jour plante utile ou arbre glorieux. C'est la famille qui commence à illuminer l'intelligence de l'enfant et à établir en son âme le

(1) Gènes., cap. iv, 1.

fondement des vertus. C'est la famille qui initie l'enfant à la vie chrétienne. C'est à la famille qu'il appartient de diriger et de conduire l'éducation de l'enfant jusqu'à l'âge où, devenu maître de lui-même, il entre dans la vie publique, sous sa propre responsabilité.

Mais, si par suite d'empêchements qui ne sont ni de son vouloir, ni de son fait, la famille ne peut pas suffire toute seule à la complète éducation de l'enfant, si elle est obligée pour l'instruire de chercher autour d'elle des auxiliaires de sa sollicitude et de ses légitimes ambitions, n'a-t-elle pas le droit d'exiger de ces auxiliaires qu'ils soient les représentants consciencieux de sa divine possession, les religieux continuateurs de ses traditions ? Bref, si l'enfant doit passer du foyer domestique à Pécole, ne faut-il pas que Pécole soit le prolongement sacré du foyer domestique ? Et ne serait-ce pas de la part des parents chrétiens une criminelle lâcheté de se laisser déposséder ?

Il y a pourtant des éducateurs qui aspirent à cette dépossession de la famille. Ils se déclarent les ennemis irréconciliables de l'ignorance et veulent lui faire, disent-ils, une guerre acharnée. De cela je ne les blâme pas. Mais ils

ont la prétention de se substituer totalement à la famille dans l'instruction de l'enfant, de l'enseigner sans contrôle, de le faire passer de force dans la filière de leurs programmes, de l'astreindre à l'étude de manuels suspects, de lui laisser ignorer ce qu'il importe le plus de savoir : les vérités religieuses dont il n'a pu recevoir dans la famille qu'une connaissance rudimentaire, de soustraire à ses yeux comme à ses oreilles tous les signes capables de lui rappeler les saints enseignements du foyer domestique.

Je ne perdrai pas mon temps à déclamer contre de pareilles prétentions ; votre sens chrétien en a fait bonne justice. Vous avez compris, mes frères, que la loi naturelle et la loi divine vous défendent d'abdiquer devant toute loi humaine qui supprime vos droits de haute surveillance et de contrôle sur la formation intellectuelle de vos enfants ; vous avez compris que la formation morale d'une petite âme, facile à croire, est nécessairement dépendante de sa formation intellectuelle. Vous avez compris que toute connaissance humaine, pour être saine à l'esprit et au cœur, doit être pénétrée de la sève divine des vérités religieuses, et que ces vérités ont

besoin d'être constamment rappelées à l'âme légère et oublieuse des enfants. Vous avez compris que ces chrétiens d'hier ne peuvent être que de fort mauvais chrétiens, si on ne leur parle sans cesse, à propos de tout, et par tous les sens, de leurs croyances et de leurs devoirs ; vous avez compris que la question divine étant engagée dans les questions les plus élémentaires, il est impossible de se taire à son endroit sans la rendre suspecte ; vous avez compris que la neutralité religieuse qu'on vous promet est non seulement une nuit funeste où peut s'endormir et se perdre la foi de vos enfants, mais qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, de la tenir, sans que tôt ou tard on voie s'accomplir cette parole du Sauveur : « Qui n'est pas pour moi est contre moi » (1). Enfin, vous avez compris que l'école sans Dieu protestait contre les besoins de vos cœurs, les sollicitudes de votre amour, les traditions de votre foyer, et voilà pourquoi vous avez voulu des écoles libres.

Libres, non pas dans ce sens qu'elles prétendent se soustraire à la légitime surveillance d'une administration consciencieuse, non pas

(1) Oui non est mecum contra me est (Matth., cap. xn>

qu'elles soient à l'abri des tracasseries d'une légalité exigeante, que le mauvais vouloir peut rendre vexatoires ; mais libres, parce qu'on y représente vos droits sacrés au lieu de les confisquer, parce qu'on y continue votre religieuse mission au lieu de l'interrompre par un silence impie, parce qu'on y supplée à votre impuissance sans méconnaître ni contrarier vos intentions ; libres, parce que la porte en est ouverte à toutes les influences de la religion ; libres, parce qu'on y est affranchi de l'obligation de se taire sur le chapitre le plus important des connaissances humaines, et qu'on y peut parler de Dieu, des vérités de la foi, des devoirs du chrétien et de ses destinées éternelles ; libres, parce que l'image et la pensée du Christ y président à la prière et à l'étude ; libres, parce que vos enfants y échappent aux âpres poursuites des ligues et des sectes qui ne laïcisent l'enseignement que pour déchristianiser les âmes.

Dieu soit béni ! Ces écoles libres sont fondées, et vous avez porté les charges de leur fondation avec un courage et une générosité pour lesquels je n'ai point assez d'éloges ; maintenant il faut pourvoir à leur existence.

Vous ne l'ignorez pas, mes frères, ce n'est

pas la force d'un premier mouvement, mais la continuité d'action qui fait durer les grandes œuvres. Maître en l'art de faire le bien, saint Paul nous a donné un conseil que doivent méditer et mettre en pratique tous les ouvriers de la charité : Bonum auiem facientes, non defîciamus (1). « Nous qui faisons le bien, faisons-le sans défaillance ». Ce conseil, je l'adresse d'abord aux membres du comité des écoles libres. Nous vous devons une grande reconnaissance, Messieurs, pour le dévouement avec lequel vous avez entrepris de pourvoir à l'éducation chrétienne des enfants du peuple. Au nom du peuple, je vous dis : Merci ! et au nom de Dieu : Courage ! Votre tâche est difficile et ingrate, car les temps sont mauvais et les œuvres de charité nombreuses ; mais vos grands cœurs sont faits pour les choses ardues, et la sainte passion du bien est communicative en cette ville. Ne vous lassez donc pas de recueillir et de provoquer des souscriptions qui sont la principale ressource de votre œuvre.

Quant à vous, mes frères, c'est votre devoir d'encourager et de compléter le service régulier des souscriptions par des dons suppléai) Galat., cap. vi, 9.

mentaires. Les abeilles, pendant la belle saison, font leurs provisions pour les jours d'hiver. Mais si le soleil n'a pas mis assez de miel au fond des corolles où elles butinent, si les ruches se font concurrence sur les mêmes fleurs, il faut, l'hiver venu, donner à ces ardentes ouvrières des sirops qui soutiennent leurs forces et leur courage. Les abeilles des bonnes œuvres s'abattent en foule sur les fleurs de charité qui s'épanouissent en cette ville, et, pour un grand nombre de ces pauvres fleurs, hélas ! grâce aux orages de la politique, le soleil de la prospérité s'est éclipsé. Les ruches en souffrent et en particulier la ruche des écoles libres. Je viens vous demander pour elles un sirop dont elle a le plus grand besoin. Faites en sorte qu'il soit bien substantiel ; les abeilles de la bienfaisance chrétienne n'en auront que plus d'ardeur au travail.

Monseigneur,

Vous avez eu l'heureuse pensée de venir rehausser par votre présence l'éclat de cette fête de charité. Je ne m'en étonne point. Votre bon et aimable cœur vous amène toujours là où il y a du bien à faire, et vous avez, pour

encourager le dévouement et ouvrir les portes de l'aumône, des moyens plus puissants que la parole : votre exemple et votre bénédiction. Bénissez-nous et recevez, en échange de votre bénédiction, l'hommage de notre filial amour et de notre profonde reconnaissance.

Maintenant, mes chers amis, ma tâche est terminée : achevez la vôtre. Continuez de nous charmer ; attendrissez les cœurs, ouvrez les bourses, et faites tomber sur les écoles libres, dont vous êtes l'honneur, la pluie de l'aumône, vive et pressée comme les notes de votre harmonie. Le concert de nos vœux et de nos prières pour vos succès sera votre récompense.

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