‹ Discours et panégyriques (volume 4)Chapitre 12 sur 21 · AMOUR CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

AMOUR CHRÉTIEN

Mes Frères,

Le jeune Tobie disait à son épouse Sara : « Mon amie, prions le Seigneur, car nous sommes les enfants des Saints. Nous ne pouvons nous unir comme les Gentils qui ne connaissent pas Dieu » (2).

Les enfants de ce siècle connaissent Dieu, mais malheureusement ils s'unissent entre eux comme s'ils ne le connaissaient pas. Le mariage religieux est pour eux comme une formalité de haut goût, dont on pourrait se passer à la rigueur, mais à laquelle il faut se soumettre encore, sous peine de ne pas trouver place dans la bonne compagnie. On s'y

(1) Mariage du capitaine Gustave S. et de Mlle Jeanne P. (St-Michel du Havre, 11 janvier 1899).

(2) Tob., cap. vin, 4, 5.

prépare comme à une fête qui donne aux noces plus de relief que la comparution des fiancés et de leurs témoins devant le pontife laïque de l'Etat. On songe à tous les détails de cette fête ; on en suppute les frais, on y convoque les parents et les amis : on jouit à l'avance de l'éclat que l'on veut lui donner. Une seule chose est oubliée : c'est qu'il s'agit de recevoir la grâce de Dieu. Et pourtant toute l'importance, toute la noblesse, disonsle, tout l'avenir du mariage est dans cette grâce.

Vous avez compris cela, mes chers amis ; instruits par l'Apôtre saint Paul qui, parlant du mariage, nous dit : « Sacramentum hoc magnum est in Christo et in Ecclesia » (1), ce sacrement est grand dans le Christ et dans l'Eglise », vous y voyez un grand symbole, un grand mystère, une grande grâce. Un grand symbole, parce qu'il représente l'union sacrée du Verbe de Dieu avec l'humanité, du Christ avec son Eglise ; un grand mystère, parce que l'échange de vos promesses se fait en présence d'un tiers auguste et invisible qui prépare en chacun de vous, et par vous deux ensemble, l'accomplissement de ses desseins (1) Ephes., cap. v. 32.

sur la famille et la société chrétienne ; une grande grâce, parce que le sacrement saisit vos âmes et les pénètre d'une vertu divine dont votre vie à deux ressentira, jusqu'à la fin, les salutaires effets.

Voilà le sacrement que vous allez recevoir. Vous vous y êtes préparés religieusement et avec d'autant plus de respect que sa dignité est plus méconnue d'un monde dont le pouvoir civil a la prétention de légaliser les erreurs et les préjugés ; et, à l'heure qu'il est, vous demandez à Dieu de bénir les serments que vous allez échanger et de faire de vos deux vies une unité sainte dont la devise sera jusqu'à la mort : « Cor unum et anima una : un seul cœur, une seule âme ».

Les mondains ont d'autres visées : de deux gloires, par exemple, ils veulent faire une plus grande gloire ; de deux influences et de deux forces, une plus grande influence et une plus grande force ; de deux richesses, une plus grande richesse. Les moins aveugles et les moins grossiers aspirent à l'union des cœurs, mais ils n'en ont pour garants que des promesses fragiles, comme les convenances tout humaines qui, le plus souvent, déterminent l'union de leurs destinées.

L'amour profond et fidèle qui résiste aux désillusions, aux froissements des natures et des caractères, aux tentations du dedans et du dehors, la vraie et complète union des cœurs n'existe que là où il y a une seule âme : « anima una ».

« La grâce du sacrement de Mariage, dit saint Thomas, plus digne et plus forte que la nature, affermit l'union de ceux qui s'épousent ». Elle rapproche si bien les âmes que rien ne peut plus les séparer. C'est surtout dans la vie religieuse des époux que se manifeste sa force d'union. Les époux chrétiens sont une seule âme dans la foi au même Dieu, dans le culte et le service du même Dieu qui les fait s'aimer d'un amour pur, noble, fort, dévoué, sanctifiant pour la famille sur laquelle il doit régner, et fidèle jusqu'aux jours derniers.

L'amour des époux chrétiens est un amour pur : amour qui s'élève au-dessus des sens et va chercher, plus loin et plus haut que les attraits et l'éclat des formes, l'objet de son culte et de son attachement, amour qui sacrifie volontiers la beauté voyante, que le monde admire, à la beauté cachée dont l'âge et l'expérience ne font qu'accroître les charmes.

L'amour des époux chrétiens est un amour noble qui n'estime que l'immatérielle beauté de l'âme, et préfère en elle, aux qualités brillantes de l'esprit, la solidité du jugement, la droiture du caractère, la générosité du cœur, la splendeur des vertus, et surtout l'harmonie surnaturelle des lumières divines qui l'éclairent et des sentiments divins qui l'animent.

L'amour des époux chrétiens est un amour fort, qui voit, dans la vie à deux, autre chose qu'un voyage intime sur les eaux d'un fleuve tranquille, entre des bords fleuris, sous un ciel sans nuages. Il n'ignore pas que cette vie à deux peut être éprouvée par les revers et les douleurs qui affligent, ici-bas, toutes les familles humaines, que ceux qui s'épousent ne peuvent pas toujours se ressembler ; que deux natures diversement douées peuvent se toucher trop vivement sur des points sensibles et délicats qui les font souffrir. Mais il s'arme de patience ; il demande à Dieu la résignation et la sérénité dans l'épreuve et sait faire, chaque jour, d'un cœur à un autre cœur, un aimable échange d'endurance et de pardon.

L'amour des époux chrétiens est un amour dévoué : dévouement de soumission et de

tendres attentions de la part de la femme ; dévouement de généreuse condescendance et de %forte protection de la part de l'homme, donnant au monde l'admirable et touchant spectacle de deux cœurs qui ne songent qu'à se faire du bien et peuvent se renvoyer de l'un à l'autre ces vers d'un vieux poète :

« Tu mihi curarum requies, tu nocte vel atrâ Lumen, et in solis tu mihi turha tocis » (1).

« Dans mes sollicitudes tu es mon repos, dans la nuit sombre ma lumière, et dans la solitude tu remplaces la foule de mes amis ».

Comme ils sont heureux de s'appuyer l'un sur l'autre et de se sentir vivre l'un par l'autre et l'un pour l'autre !

Et quand l'amour des époux chrétiens devient un amour de père et de mère, tout ce qu'il y a en lui de pureté, de noblesse, de force, de dévouement se concentre en une action commune et sanctifiante qui fait la famille chrétienne, cité pacifique où Dieu règne en maître, réchauffant les affections, bénissant les travaux, réglant les joies, caressant et consolant les douleurs, décidant des vocations et perfectionnant chaque jour par sa grâce les parents et les enfants.

(1) TlBULLE.

Oui, chaque jour et jusqu'à la fin, car l'amour des époux chrétiens est un amour fidèle que la grâce éclaire sur le devoir, attache au devoir, protège contre les ennemis du devoir. Amour fidèle qui enchaîne les cœurs l'un à l'autre, et les pénètre d'une mutuelle confiance. L'absence ne les sépare pas ; ils se voient de loin et savent s'aimer à distance. Ils voient, sans tristesse et sans regret, s'évanouir les charmes qui ne parlent qu'aux sens, parce que la beauté immatérielle qui les captive croît avec la vertu et la grâce de Dieu. Les cruelles blessures de la mort ne triomphent pas de leur opiniâtre affection . En se soumettant à la volonté de Dieu, celui qui reste garde le culte de celui qui est parti, et l'encens de ce culte est le cher espoir de se retrouver bientôt dans le ciel, où Dieu leur permettra des intimités d'autant plus douces et profondes qu'elles seront sûres de l'éternité.

Ne me dites pas, mes Frères, que je viens de proposer à ces deux jeunes âmes un idéal trop parfait. C'est à la perfection que doit tendre l'amour chrétien, et s'il ne peut l'obtenir en ce monde, Dieu lui saura gré, dans le ciel, de l'avoir toujours voulue.

Mon cher ami, en remontant le cours de ma vie pendant un demi-siècle et plus, ce qui ne me rajeunit pas, je revois, dans mes souvenirs, mon pays natal et votre famille. C'est d'abord votre aïeul, qui aimait tant à assister aux séances solennelles du séminaire où j'ai été élevé, et à encourager, par son bon sourire et ses applaudissements, mes premiers essais de littérature et de déclamation. S'il était ici, il trouverait, peut-être, que j'ai fait quelques progrès. Un peu plus tard, ce sont ses deux jeunes fils, votre père et votre oncle, dont j'admirais, avec mes condisciples, l'assiduité, la religieuse tenue et le recueillement aux offices de notre cathédrale.

Tout semblait leur promettre les bénédictions de Dieu et un riant avenir. C'était, comme vous me l'avez dit vous-même, la belle saison de ces vies fortunées. Vous êtes né dans cette belle saison, mais, depuis, le vent de l'épreuve a soufflé sur ces bonheurs. Dieu merci, il n'a ni terni l'honneur, ni déraciné la foi, et vous apportez dans votre union cette dot sacrée plus précieuse que tous les trésors.

Les jours fortunés vont renaître pour vous. Vous les devez à cette chère mère qui, dans

les langueurs de ses dernières années, s'est tant de fois écriée : « Je ne voudrais pas mourir avant d'avoir marié mon pauvre Gustave ». Mais Dieu l'a appelée à lui pour s'entendre avec elle. Il lui a dit : « Viens, nous ferons cela ensemble », et tous deux, ils vous donnent aujourd'hui l'aimable compagne qui doit embellir votre vie.

Je dirais d'elle tout le bien qu'on peut dire d'une femme accomplie, si je n'avais peur de déchirer le voile délicat d'une vertu qui enveloppe toutes ses belles qualités, la modestie. Recevez-la des mains de Dieu et de votre bonne mère ; elle est pieuse, douce et vaillante. C'est la femme qu'il faut au soldat en ces jours maudits où tant de haines hypocrites, tant de vénales et ignobles passions conspirent contre notre noble armée qui se tait en attendant l'heure de la véritable et sainte justice. Elle se tait et l'on s'étonne de son silence. Moi, je l'admire : C'est le triomphe de la discipline qui fait sa force, et du fier mépris qu'elle puise dans la conscience de son honneur. Laissez-la traverser, muette, les flots de boue que vomissent sous ses pas les égouts de la presse et d'une opinion vendue. La boue salit un instant, elle ne

pénètre pas. Il suffit de quelques coups bien appliqués et d'un vigoureux frottement pour la faire disparaître. Nous verrons bientôt cela, je l'espère ; chaque jour, je le demande à Dieu qui aime la France et qui, tant de fois, a donné à notre chère patrie des témoignages de sa miséricordieuse bonté.

Vous, ma bonne chère enfant, hâtez par votre piété l'heure de Dieu. Charmez par votre aimable douceur le cœur du compagnon de votre vie et redites-lui souvent cette belle parole de nos pères : « Grand honneur console de grandes douleurs ». Enfin, rappelezvous qu'en épousant un soldat, vous épousez son devoir. Lui, sera parfait dans l'obéissance, sage dans le commandement, héroïque dans le sacrifice. Vous, vous deviendrez l'émule de ces femmes vaillantes que l'amour du pays dispose aux plus douloureuses séparations. On n'aura point à craindre de vous ces appréhensions, ces tourments, ces murmures et ces plaintes qui énervent le cœur du soldat et font hésiter son courage. Vous serez la première à dire : Va ! dès que l'appel du devoir se fera entendre. Enfin, vous serez tous deux de ces chrétiens et de ces Français

comme il en faut pour relever et soutenir l'honneur de notre chère patrie.

J'ai fini. Maintenant, demandez à Dieu en échangeant vos promesses, la perfection de votre amour et de votre union. Demandez-la pour vous et pour les fruits bénis de l'arbre de vie que vous allez devenir en vous unissant : arbre de vie dans lequel se mêleront, avec vos deux sangs, les traditions d'honneur, de foi et de vertus chrétiennes qui recommandent vos familles à l'estime de tous. Ouvrez vos âmes toutes grandes à la grâce qui va descendre d'en haut et qui va faire de vous un seul cœur et une seule âme, jusqu'au jour où vous serez appelés aux noces éternelles, dans lesquelles, moi qui vous bénis, vous qui vous unissez, et ce brillant cortège de parents et d'amis qui font des vœux pour vous, nous serons tous consommés dans la très sainte unité de Dieu.

Ainsi soit-il.

NOCES D'OR

NOCES D'OR

Ordonné prêtre en 1851, dans la cathédrale de Blois par Mgr Pallu du Parc, nouvellement intronisé, le T. R. P. Monsabré a célébré le 22 juin de cette année 1901 son jubilé sacerdotal.

La Semaine religieuse de Rouen, dans son numéro du 15 juin, annonçait cette grande et belle fête en ces termes :

« Le T. R. P. Monsabré, l'illustre prédicateur de Notre-Dame, cher à l'Eglise de France que son talent a honorée, particulièrement vénéré dans notre diocèse qu'il a fréquemment évangélisé, et où il réside depuis longtemps, célébrera le 22 de ce mois, dans la chapelle du couvent du Très-Saint-Rosaire, au Havre, ses noces d'or sacerdotales.

« Les Révérends Frères-Prêcheurs feront, samedi prochain, une fête religieuse digne de la carrière sacerdotale qu'ils veulent honorer. La présidence de Mgr Fuzet marquera d'un

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caractère très vif d'élévation cette belle solennité. Nul n'ignore parmi nous l'amitié respectueuse dont l'archevêque de Rouen se plaît à entourer le célèbre Fils de saint Dominique.

« Nous voudrions redire à cette occasion quels droits s'est acquis le T. R. P. Monsabré à la reconnaissance des chrétiens de France pendant ce demi-siècle. Mais il faudrait nous y étendre et ce serait dépasser le cadre de notre humble feuille. Quiconque a entendu, lu, connu le Révérend Père, sait bien que prêtre, orateur, moine, il a toujours excellé en chacune de ses vocations sublimes. On peut dire, sans nulle exagération, qu'il mérite d'y être proposé comme modèle.

« Tous les éloges ont été donnés à la parole éloquente de l'illustre dominicain. La science en est extraordinairement précise ; le style est classique, nuancé, ample, clair, entraînant, abondant ; le ton oratoire ne déclame jamais ; la pensée est forte, l'image juste, et la note de tendresse ne manque pas.

« Son œuvre n'a pas l'éclat génial de celle du P. Lacordaire : certes il restera de celleci des pages incomparables, égales en leur genre aux plus belles de tous les temps ; mais peut-être celle-là, plus didactique, demeurera-

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t-elle plus entière, on la consultera toujours avec une absolue sécurité.

« La postérité se souviendra, en outre, que ces deux grands orateurs ont été des moines très fervents. Nous ne pensons pas sans émotion, au moment où le P. Monsabré va monter à l'autel qui a réjoui sa jeunesse sacerdotale, à cette fameuse peinture d'un cloître dominicain qu'a faite dans sa Vie de saint Dominique, le P. Lacordaire. « Un cloître est « une cour entourée d'un portique. Au milieu « de la cour, etc. » Qui ne sait par cœur cette page exquise, l'une de celles dont nous parlions tout à l'heure où la beauté a mis une empreinte ineffaçable ?... L'historien continue :

« Le long de ces corridors hauts et larges, « dont la propreté était le seul luxe, l'œil ravi « découvrait à droite et à gauche une file « symétrique de portes exactement pareilles. « Dans Pespace qui les séparait pendaient de « vieux cadres, des cartes de géographie, des « plans de villes et de vieux châteaux, la table « des monastères de l'Ordre, mille souvenirs « simples du ciel et de la terre. Au son d'une « cloche, toutes ces portes s'ouvraient avec « une sorte de douceur et de respect. Des

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« vieillards blanchis et sereins, des hommes « d'une maturité précoce, des adolescents en « qui la pénitence et la jeunesse faisaient une « nuance de beauté inconnue du monde, tous « les temps de la vie apparaissaient en- « semble sous un même vêtement. La cellule « était pauvre, assez grande pour contenir « une couche de paille ou de crin, une table « et deux chaises ; un crucifix et quelques « images pieuses en étaient tout l'orne- « ment... »

« C'est de l'une de ces cellules modestes que sortira, « vieillard blanc et serein », c'est l'un de ces hauts corridors monastiques que traversera samedi, pour aller rendre grâces à Dieu de ses cinquante ans de sacerdoce, l'illustre et vénérable P. Monsabré. Le contraste sera grand de cette pauvreté égalitaire avec la juste gloire dont son nom est entouré par la foule chrétienne.

« Il ira respecté, loué, mais très humble.

« Et tenez pour certain que, s'il est besoin, à son avis, d'un trait de plaisanterie fine, pour rompre l'attention, et détourner un moment de sa personne le sérieux des hommages, le cher moine le trouvera vite ce trait et qu'il le décochera sans faute.

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« Mais on ne saura s'y méprendre, mon vénéré Père. Les honneurs mérités monteront vers vous quand même.

« Et, s'il faut le dire, nous sommes, quant à nous, fiers d'y préluder ici, en vous disant respectueusement, ce matin, au nom de la modeste feuille diocésaine :

« Ad multos annos ! »

Samedi 22 juin : c'est le grand jour.

Un journal parisien, qui rend compte de la fête, commence ainsi son article :

« C'est peut-être à Notre-Dame qu'il aurait fallu célébrer les noces d'or du R. P. Monsabré ». C'eût été grandiose, en effet, et l'orateur de Notre-Dame y eût été dans son cadre. Mais l'humilité dominicaine s'en fût mal accommodée.

« Pour la circonstance, la chapelle des Dominicains du Havre réalisait, dit le même chroniqueur, l'idéal que Socrate se proposa vainement pour sa maison : elle était pleine d'amis. Chaque chaise porte le nom de la personne qui doit l'occuper : toutes, est-il besoin de le dire, sont retenues depuis des jours, voire des semaines ».

La cérémonie est présidée par Mgr Fuzet,

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archevêque de Rouen, primat de Normandie, assisté de Mgr Altmayer, archevêque de Babylone, délégué apostolique pour la Mésopotamie, et du R. P. Dom Pothier, abbé de Saint-Wandrille. Les trois prie-Dieu et les trois fauteuils préparés dans le chœur, du côté de l'Evangile, pour les prélats, émergent d'un bouquet de verdure. D'autres plantes vertes ornent sobrement le maître-autel, où le vénérable jubilaire dit la Messe, et derrière lequel se dissimulent modestement ses frères en religion. Parmi eux, le T. R. P. Monpeurt, Provincial.

La messe en musique est de la composition du P. Monsabré. « C'est, dit-il, un péché de jeunesse ». La musique est très gaie, et néanmoins profondément religieuse. Et ce double caractère répond merveilleusement à la caractéristique de l'auteur, chez qui la bonne humeur égala toujours la piété. Cette Messe a été exécutée « avec une impeccable virtuosité, sous l'habile direction du R. P. Roland, par un groupe de musiciens professionnels et amateurs ».

Le P. Ollivier, Prieur du couvent de la rue du Bac, à Paris, avait été chargé de prononcer le discours. Cet honneur lui revenait au

triple titre du talent, de la fraternité religieuse et de l'amitié. Il est toujours difficile de bien louer. Le P. Ollivier s'est acquitté, avec le plus grand tact et beaucoup d'éloquence, de cette tâche délicate.

Mon Très Révérend et Bien Cher Père,

Lorsque vous receviez, il y a cinquante ans, Fonction sacerdotale et que vous préludiez ainsi au ministère des âmes, pouviezvous prévoir à quelles destinées vous étiez appelé ?

Si quelqu'un fût alors venu vous dire que vous entreriez dans votre repos, après avoir occupé, pendant vingt ans, la plus haute chaire de l'Eglise de France, — la chaire des Lacordaire et des Ravignan, — avec assez d'éclat pour qu'on pût dire un jour : la chaire de Monsabré, — et que vous mettriez ainsi le couronnement à un édifice où chaque pierre est un mérite et un succès, — avec quel joyeux scepticisme vous auriez accueilli la prophétie et le prophète !

Et pourtant, six ans plus tard, Lacordaire

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devait dire de vous : « Je suis fier de lui ! »

— tout comme après cinquante ans, votre Ordre vous dit, par ma voix : « Nous sommes fiers de vous !» — La prophétie se serait donc réalisée, et, si je ne voyais en vous qu'un homme ordinaire, j'affirmerais que la vie ne vous garde plus rien à désirer ; car, après le magnifique témoignage que je viens de rappeler, que sont les dignités dont votre Ordre et l'Eglise de France vous ont revêtu ? — Que sont même celles dont l'estime publique vous a jugé digne, et qui vous manquent d'autant moins qu'elles n'auraient pu vous grandir , en paraissant vous donner des égaux ?

Mais vous êtes prêtre et Frère-Prêcheur,

— c'est-à-dire un homme aux yeux duquel les ambitions de la terre sont peu de chose, en comparaison de celles dont le ciel est l'inspirateur et la fin. Vous avez mis bien audessus de votre gloire, celle du Maître que vous deviez servir, et votre joie est surtout d'avoir contribué à son règne. Du reste,

— sans en être dédaigneux, comme il sied à votre ferme bon sens, — vous en aviez fait estime, dans la mesure où vous y trouviez un moyen de mieux travailler à la tâche que

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vous aviez acceptée : de telle sorte que vous faites vraiment honneur aux honneurs, autant, sinon plus, que les honneurs ne vous font honneur, — suivant une vieille formule propre à vous plaire, à vous, l'ami du vieil esprit et du vieux langage de France.

Peut-être trouvez-vous, en tout ceci, plus de flatterie qu'il ne convient à votre humilité, — en ce jour où, vous recueillant devant Dieu, au pied de son autel, vous demandez à votre conscience ce qu'elle doit penser des cinquante ans dont cette heure achève la consommation. Que de grâces accumulées — et de quelle responsabilité ne chargent- elles pas l'âme, où elles ont créé la nécessité d'une incessante correspondance ?

Vous avez raison, cher Père, de repousser d'un premier mouvement ce calice de gloire, comme eût dit Lacordaire, et je m'étonnerais qu'il vous manquât le mérite de ce trouble et de cette hésitation. Toutefois, laissez-moi vous le dire, si vous étiez décidé à l'ombre et au silence, il ne fallait pas éveiller la parole sur les lèvres de l'ami convié à rendre grâces à Dieu, avec vous et pour vous. Ne deviezvous pas attendre, comme tous ceux qui vous entourent en ce moment, une pleine mise en

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lumière de ce que Dieu a fait pour vous, et de ce que nous avons pu voir de votre fidélité à son appel ?

Faites comme nous, et chantez en toute liberté d'esprit, un cantique de louange à l'Auteur de tout don parfait : plus il apparaîtra dans vos œuvres, plus vous le remercierez, avec nous, de les avoir inspirées et conduites à leur complet épanouissement !

Messeigneurs,

Permettez -moi de me souvenir de vous seulement pour associer l'honneur de votre présence à l'hommage rendu par le Chapitre de Rouen à l'un de ses membres, non le moins illustre, et par nos missions d'Orient à l'un de leurs plus ardents promoteurs. Je vous devrais certainement davantage : mais vous seriez les premiers à me rappeler la noble unité de préoccupation et de langage, qui fait la force du discours, et que je dois surtout respecter en pareil sujet. Mieux que personne, d'ailleurs, notre cher et vénéré Père saura vous dire sa gratitude, avec la nôtre, quand il lui sera permis de vous faire

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oublier l'insuffisance de mon remerciement.

Et vous, mon très Révérend Père, laissezmoi regretter, en passant, d'avoir à dire ce qu'il m'eût été si agréable d'entendre dans la bouche la plus autorisée à parler, en cette occasion, au nom de notre Province dominicaine de France !

Puisse votre bénédiction, Messeigneurs et mon très Révérend Père, m'être un gage d'heureux succès, autant qu'il m'est permis de l'attendre !

Le ministère paroissial et l'enseignement vous ont trop peu retenu, mon cher Père, pour que notre attention s'y attarde, encore que nous puissions y constater déjà l'estime de tous, avec des espérances grandissantes de jour en jour. Votre évêque tenta vainement d'arrêter votre essor vers des sphères, sinon plus hautes, du moins plus vastes, où votre âme se sentirait plus à l'aise et plus apte à répondre aux appels de Dieu.

Le 31 mai 1856, maître enfin de votre choix, vous prononciez les vœux qui vous liaient à saint Dominique, et, dès l'année suivante, vous inauguriez, à Paris, ces réunions de jeunes gens, dont vous deviez faire bientôt

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l'auditoire des Carmes, en attendant celui de Notre-Dame.

Ici commence vraiment votre vie, telle qu'elle appartient à l'histoire de notre Ordre et de l'Eglise, en ce siècle. A ce moment, en effet, elle prend le caractère dont elle restera marquée pour toujours : caractère indiscutable, d'une unité constante et absorbante, pour ainsi dire, que rien ne modifiera, quoi qu'il en semble d'abord. Car, mon cher Père, si vous êtes un écrivain de race et un directeur justement apprécié, vous êtes avant tout un prédicateur.

Je ne dis pas, remarquez-le, un orateur. Il y a, dans ce mot, je ne sais quoi d'humain, ou mieux de mondain, qui me gâterait votre mérite et votre gloire d'apôtre. Je la veux garder intacte, sans en retrancher l'éclat et la puissance qui entourent les grandes paroles, mais en les subordonnant à la divine excitation qui les produit, les féconde et leur donne leur meilleure, leur seule vraie récompense dans la joie des âmes conquises à Jésus glorifié.

Vous avez été un apôtre, vous l'avez été de toute votre âme, en réalité vous n'avez pas été autre chose ; et n'est-ce donc pas assez pour votre ambition et pour votre éloge ?

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Si quelqu'un d'ici, mes frères, ne comprend pas la grandeur de ce titre, je le prie d'y réfléchir avec moi. Qu 'est-il et de quel prix doit-il être, au sens qu'y attache Dieu luimême ?

Apôtre signifie envoyé, non des hommes, quelle que soit leur puissance, non pour des intérêts humains, quelle que soit leur importance, mais de Dieu, pour son œuvre, c'està-dire pour sa glorification dans le salut des âmes, pour l'achèvement de la rédemption commencée au Calvaire et en perpétuelle progression à travers les siècles, par le ministère apostolique.

L'apôtre est ainsi le continuateur du Verbe incarné et c'est de lui que Jésus-Christ a dit : « Celui qui vous écoute m'écoute et celui qui vous méprise me méprise ».

Or, pour l'écouter et le suivre, il faut reconnaître, en sa parole d'abord, les signes évidents de sa mission.

Quels sont donc ces signes?

Je devrais, cher Père, vous les demander à vous-même, dont Léon XIII a loué la sagesse dans renseignement destiné aux jeunes prédicateurs ; mais vous me permettrez de les définir d'après l'Ange de l'école, ange aussi

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de la chaire, où il a brillé à l'égal des plus estimés. Du reste, en vous citant, je n'aurais fait que le citer, puisque vous lui êtes, en tout, un fidèle disciple.

Voici comment il s'exprime, en son Commentaire sur ces paroles de saint Matthieu : <c Vous êtes le sel de la terre et la lumière du monde ».

« Le prédicateur du Verbe divin se reconnaît à trois caractères : il se maintient dans l'exacte vérité, il l'enseigne avec clarté et ne cherche que la gloire de Dieu, sans penser à îa sienne ».

Rien de plus facile à comprendre : rien de moins facile à réaliser, paraît-il, si l'on en juge par plusieurs de ceux qui se glorifient à tort et à travers, de leur vocation au ministère apostolique. Rien non plus qui \ous assure davantage la louange due aux véritables apôtres, vous l'homme de la doctrine toujours exacte, de l'exposition toujours claire, du zèle toujours désintéressé : fïrma, clara, celsa, sententia, comme l'Eglise le chante de saint Thomas lui-même.

Une tentation dont notre temps se défend mal, est celle des opinions plus ou moins acceptables, végétation parasite qui s'attache à

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la vérité comme la mousse aux grands arbres, avec moins de persistance, parce que leur vitalité est fragile, mais avec plus de péril pour la tige qu'elles épuisent en l'étouffant. Déshonoré par elles, le lis divin n'a plus sa chaste etfîère montée vers le ciel, et son calice étiolé ne donne plus à celui qui le respire l'ivresse des pénétrants parfums.

Pour ne pas verser tout à fait dans l'erreur, ces prétendus rénovateurs de la prédication (car c'est au progrès qu'ils visent), en donnent toujours le soupçon, rabaissant par là même leur caractère ou paralysant leur action, près des âmes simples, comme auprès des esprits sérieux en quête de la. réelle vérité. Ils troublent plutôt qu'ils n'apaisent, et font l'obscurité où ils prétendaient apporter la lumière. Sincères, il faut le croire, mais trompés par leur propre sens, aveugles conducteurs d'aveugles, tout près de la chute hors du droit chemin, rien ne reste de leur effort parfois considérable, sinon le souvenir de leur déception, s'ils ont le bonheur de reconnaître leur faute.

Vous n'aurez point à craindre pareil reproche, cher et vénéré Père. La faveur, dont ces fantaisies ont bénéficié trop souvent, ne

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vous a jamais fait illusion. Préoccupé surtout, comme l'Apôtre, de conserver V intégrité de la foi ; et fortement appuyé sur l'enseignement traditionnel de votre Ordre, vous n'avez pourtant pas craint d'emprunter à Pesprit moderne ce qui pouvait servir votre ministère : mais vous l'avez fait avec une réserve, une prudence, une sagacité, qui ajoutaient au trésor des choses anciennes celui des choses nouvelles. Joaillier consciencieux autant qu'habile, vous imitez ce Lacordaire, dont le génie tout jeune mit une perle de plus au front de la vérité, sans rien changer au dessein primitif de sa couronne.

Aussi personne ne trouva jamais rien à reprendre en votre doctrine et Léon XIII a pu voir en vous un maître capable d'enseigner les autres, — non seulement les simples fidèles, mais encore vos frères du sacerdoce, aussi bien ceux qui — président à la formation des prédicateurs que les prédicateurs euxmêmes.

Dans sa lettre du 20 mars 1901, le Souverain Pontife, après avoir loué la science qui vous a préparé à l'apostolat, vous félicite également de votre manière d'exposer la vérité, devant des auditoires variés, en un langage,

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dont la qualité maîtresse fut la clarté préconisée par le Docteur angélique.

Pour quelques-uns, — du vulgaire et parfois des professionnels (si l'on me permet l'expression), — la clarté est une qualité secondaire, à laquelle on attache peu de prix, comme s'il était facile d'y atteindre et presque inutile de s'y efforcer. La pompe, l'exagération, l'obscurité les ravissent comme la marque du talent, tandis qu'ils méprisent, comme une preuve de faiblesse intellectuelle, la convenance d'un style approprié aux sujets et aux auditoires. A quoi nous pourrions répondre par l'exemple de Bossuet, — la simplicité et la clarté personnifiées, — au point de mériter le dédain des raffinés, mais aussi de désespérer ceux qui aspirent à une langue correcte et pénétrante. Combien disent avec une naïve suffisance : « J'en ferais bien autant » ! Ils ne se doutent pas que cette lumineuse sobriété est le dernier mot de l'art oratoire, — l'écho du Verbe divin sur les lèvres de l'homme, — une rare participation faite par Dieu à quelques privilégiés de sa parfaite science de la voix.

Cette rare participation, mon cher Père, vous l'avez connue dans une large mesure.

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Je ne commettrai pas la faute de vous comparer à Bossuet : vous me jetteriez, en riant, à la face, le mot de Joseph de Maistre : « Jamais la langue humaine n;a trouvé de plus magnifiques accents ». — Pas davantage, je ne vous comparerai à Lacordaire, bien qu'il fût fier de vous : vous me répondriez avec le P. Manuel, parlant des conférences de 1848 : « C'étaient des orgies d'éloquence ! »

— Vous avez trop d'esprit et de vertu pour être accessible à des flatteries bonnes pour des débutants, ou pour ces vétérans, qui semblent toujours débuter, ne leur déplaise. D'ailleurs, à quoi bon ces comparaisons ? Vous avez aussi trop d'originalité pour y tenir : vous êtes vous-même, — votre place est au premier rang. Que vous importe d'y être assis à droite ou à gauche ? Ne vous suffît-il pas de savoir que vous y serez coudoyé par les seuls maîtres de l'éloquence,

— ceux-là dont la simplicité étonne les impuissants ?

La clarté de l'enseignement tient, à la fois, au don spécial de Dieu et au travail persévérant qui le féconde. Du ciel le prédicateur reçoit la lucidité de l'esprit et l'aisance de la parole : à lui-même il doit le développe-

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ment de ces qualités, résultant d'une culture prolongée, sous l'influence de leçons et de conseils acceptés avec humilité. Car un esprit juste n'y suffit pas : quand il s'agit du ministère des âmes, la vertu est nécessaire à la préparation d'où sortira la fécondité. Sans humilité, on écoute quelques conseils, — pas tous, — ceux-là seulement qui ne choquent pas trop, — non les autres : on corrige quelques défauts, en gardant les pires, — ceux qui paralysent et stérilisent, comme le prouve l'expérience. L'humilité est, au contraire, une source inépuisable de progrès, un foyer de lumière incessamment grandissante, l'échelle mystérieuse par où Ton monte toujours plus près de la Vérité et du Verbe.

En regardant les feuilles où vous fixez votre pensée pour vous-même, avant de la produire au dehors, j'ai compris pourquoi vous lui donniez facilement une forme simple, claire, vibrante. Ce nom de Jésus, qui commence chaque ligne, comme une invocation au Dieu de la lumière, — comme un avertissement à votre faiblesse de se retourner sans cesse vers Lui, — ne dit-il pas pourquoi la clarté, l'harmonie, le charme vous sont assurés ? Par nature, j'en conviens, vous êtes net, précis,

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pénétrant d'esprit et de langage : mais ce n'est pas à la nature seule que vous devez la noble et souple allure de votre parole. Le charbon du Séraphin a passé sur vos lèvres, qui aiment à se dire balbutiantes, quand il faut parler de Dieu. C'est pourquoi nous sentons que vous êtes vraiment son envoyé au peuple, dont les yeux et les oreilles doivent s'ouvrir à votre attouchement.

Il me souvient, comme d'hier, du jour où je vous entendis pour la première fois. C'était dans l'église des Carmes, et vous prêchiez le mystère de la très sainte Trinité. Des profondeurs de ce mystère, la lumière semblait jaillir en rayons doux et forts, qui allaient porter, jusqu'au fond de l'âme, l'intelligence de la vie divine et l'amour des miséricordes dont elle est le principe. Bien des années ont passé et j'ai entendu bien des parleurs dont on admirait le talent. Rien n'a effacé l'impression de l'heure où je saluai cette révélation de la prédication vraiment dominicaine.

Beaucoup d'autres l'ont éprouvée, comme moi, qui pourraient bien mieux rechercher et définir les causes diverses de cette clarté. Les études consciencieuses de votre jeunesse con-

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tinuées par la fréquentation assidue des maîtres, surtout de ceux qui ont illustré nos grands siècles littéraires, ont fait naturellement de vous l'un des derniers représentants du génie français dans la chaire catholique. Soyons-en fier ! Il y avait là tout un amas de richesses, depuis celles qui venaient des auteurs sacrés, des Pères de l'Eglise et des grands scolastiques, jusqu'à celles que nous devons aux littérateurs et aux philosophes des temps modernes : richesses aujourd'hui méconnues, où ne puisent plus que les irréductibles fidèles d'un passé, — trop fécond, je me hâte de le dire, pour ne pas engendrer l'espérance d'un retour.

Je ne voudrais pas abuser de votre fraternelle patience et pourtant je ne puis oublier que la solidité de la doctrine et la clarté de l'exposition ne suffisent pas à faire l'apôtre, tel que vous l'avez compris et réalisé. Il y faut, en plus, la recherche exclusive de l'utilité définie par la glorification de Dieu et le salut des âmes.

C'est ici que se voit tout de suite la distance du prédicateur qui poursuit le succès oratoire à celui qui a vraiment l'âme apostolique. Quoi qu'il se persuade, le premier sert

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sa propre cause ; le second sert la cause de Dieu : le premier, quoi qu'il fasse, reste un homme aux yeux même de ses admirateurs, tandis que le second, moins honoré, moins applaudi du monde, est un objet d'envie pour les anges ; le premier court après la récompense vaine de vains efforts, le second se prépare rimmense poids de gloire, réservé aux conquérants de l'Eternité. Et pourtant, cher Père, que d'orateurs pour un prédicateur ! Parce qu'il est difficile de ne pas se complaire en soi-même, avec toute apparence de justice, quand on ne tient compte que des idées humaines. Il est difficile de tout renvoyer à Dieu, au milieu de suggestions capables de troubler les plus fermes, d'aveugler les plus clairvoyants et de captiver les plus désintéressés.

Il le faut pourtant, si l'on vise à l'apostolat : pour y atteindre, il faut tout laisser surtout de soi-même, à jamais, et malheur à celui qui retourne la tête après avoir mis la main à la charrue !

Peut-être semblera-t-il d'abord que la vie religieuse soit une garantie de ce détachement et une assurance de la recherche exclusive des intérêts divins. Qu'il en doive être ainsi, personne n'en doute : qu'il en soit réellement

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ainsi, hélas ! il est permis d'en douter. De douloureux exemples l'attestent ; et, quand vous montiez, pour la première fois, dans la chaire de Notre-Dame, cher et vénéré Père, vous y veniez effacer le souvenir d'une défaillance aussi retentissante que profonde. L'ange peut tomber des hauteurs du ciel, s'il n'est gardé contre lui-même : ainsi du religieux, frère de l'ange il est vrai, — plus capable aussi de vertige que le commun des hommes.

Vous n'avez jamais, grâce à Dieu, éprouvé ce vertige et les soucis personnels n'ont pas plus laissé de trace en votre âme que dans votre parole. La malice, attentive aux moindres taches, n'a pas trouvé moyen de vous imputer, fût-ce l'ombre de ce travers.

Non pas que je vous prétende insensible à la joie d'un succès légitime, aux sympathies que peut concilier l'approche des âmes, à l'estime dont le monde lui-même paie quelquefois notre labeur, — surtout à ce noble applaudissement qui atteste une victoire de la vérité. Rien de tout cela ne saurait vous être défendu, puisque le divin Maître n'a pas refusé d'en goûter la douceur.

Si l'applaudissement vous a parfois ému,

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jamais vous ne l'avez demandé au choix vaniteux des sujets ou des circonstances, — des chaires ou des auditoires. Vous avez toujours traité la doctrine et les âmes avec un souverain respect, vous tenant pour heureux d'avoir une occasion de les servir.

Vous ne l'avez pas non plus demandé à des complaisances indignes de votre caractère et de votre mission. Laissant à d'autres les ambitions et les cupidités qui ravalent, vous n'avez désiré que le témoignage de votre conscience, en attendant celui de Dieu, au jour de ses jugements. Quand les honneurs sont venus à vous, comme d'eux-mêmes et par la force des choses, ils vous ont surtout paru la preuve que vous aviez fait du bien. Qui pourrait vous en reprocher la joie ?

L'apôtre est l'homme de Dieu et de la vie surnaturelle : ce qui semble d'abord mettre des bornes étroites à son activité et restreindre la variété des formes de sa parole. Erreur profonde : vous l'avez montré .ans réplique, par la variété indéfinie de votre éloquence et vos incursions triomphantes dans les divers domaines de la pensée et du sentiment. Quelle différence entre votre dernier discours, à la cathédrale de Metz et celui du Sacré-Cœur, à

Montmartre ! Entre l'éloge de l'héroïque cité de Châteaudun et le panégyrique du P. Lacordaire, au lendemain des Décrets ! entre vos conférences à Notre-Dame et vos retraites pascales en cette même basilique, encore que ce fût devant la même assistance !

Vous avez parlé de cette lyre divine, dont chaque corde a sa vibration distincte, harmonisée, dans un merveilleux ensemble, avec toutes les autres — pour exciter l'enthousiasme, apaiser la douleur, porter l'âme dans les régions les plus diverses, mais toujours plus rapprochées du principe même de la lumière et de la paix. Cette harpe céleste, vous l'avez eue entre les mains : vous en avez tiré des accents d'ardente supplication, de poignante douleur, de joie exultante, — en chantant Dieu, Jésus-Christ, l'Eglise, la patrie, la liberté, l'honneur, — tout ce qui peut et doit émouvoir des âmes chrétiennes et françaises.

Vous êtes bien toujours le même homme : il est impossible de s'y méprendre ! Mais avec quelles nuances dans la physionomie et l'allure ! Ainsi passe sur les monts et les plaines, sur les sables et les flots, le même rayon accentuant ou estompant les contours, variant

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à l'infini les aspects et les formes, derrière les vapeurs qui l'atténuent ou dans le libre azur qu'il embrase, semant partout la vie, — la vie unique et pourtant toujours dissemblable en ses manifestations.

Tel fut votre apostolat, c'est-à-dire telle fut votre vie : car je tiens à le répéter, vous avez été surtout apôtre. Pourquoi ne pas ajouter encore une fois : exclusivement apôtre, et toute votre louange, comme tout votre mérite, se résume en cette appellation !

Ne croyez pas cependant que j'oublie les divers écrits, où vous avez enfermé tant et de si utiles leçons, — depuis cet Or et alliage, qui reste un monument d'aimable et forte spiritualité, jusqu'à votre Traité de la prédication, où viendront puiser désormais les élèves des séminaires et les novices des Ordres prêcheurs, — en passant par votre admirable Etude sur le mariage et votre délicieux Mois du Rosaire.

C'est là votre manière de vous reposer, à moins que vous ne consacriez ce qu'on appelle vos loisirs à vos sœurs dominicaines, ou que vous ne prépariez une nouvelle exécution de vos œuvres musicales. Aussi, quand je parlais, en commençant, du repos où vous entrez,

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je craignais presque de vous faire injure : peut-on vous parler du repos, à cette heure, lorsque vous ne l'avez jamais connu sinon comme un changement d'activité ? Serait-ce que vous auriez perdu le goût ou la force du travail? Ni l'un ni l'autre, n'est-ce pas, cher Père, et la fameuse formule : Ad multos annos, si vide de sens et d'espoir pour tant d'autres, est vraiment la seule que je puisse avoir aux lèvres, en achevant ce discours.

Oui, ad multos annos, pour vous et pour nous! Pour vous, dont l'apostolat est loin d'avoir donné ses derniers fruits : pour nous qui ne saurions renoncer à la joie de vos succès, .avant que Dieu lui-même y mette un terme, encore éloigné, suivant toute apparence. Continuez à mériter, pendant longtemps encore et sous toutes les formes, l'éloge dont Notre Seigneur paya les travaux de saint Thomas d'Aquin, votre frère dans la vie religieuse, votre maître dans l'apostolat : « Thomas, vous avez bien écrit et bien parlé de moi » ! — Vous aussi, vous avez bien écrit et bien parlé de Lui : la même récompense attend le même mérite, — celle que vous avez définie, avec le saint Docteur : « Rien autre, Seigneur, que vous-même, dans la joie

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de votre amour ici-bas, et de votre bonheur dans l'éternité ! ».

Après ce discours magistral, digne de celui qu'il fallait honorer, la messe, continuée au milieu des chants du Sanctus, du Benedictus et de YAgnus Dei, s'est terminée par la bénédiction pontificale de Mgr l'archevêque de Rouen.

La Presse aurait cru manquer à son devoir, si elle ne fût venue cueillir une interview entre les deux offices, et le vénérable jubilaire eût été trop heureux d'échapper à ce désagrément.

Après son action de grâces et au moment où il s'empresse d'aller bénir sa famille, un reporter le saisit au passage et s'apprête à lui faire subir un interrogatoire. — Ah, mon Dieu, s'écrie le P. Monsabré, jusqu'ici je n'ai vu que des fleurs, voilà la tuile ! — Le reporter ne fut point déconcerté par cette boutade. « J'ai eu l'honneur, dit-il, après la cérémonie du matin, de m'entretenir avec celui qui en avait été le héros. Mais la modestie

est incontestablement l'une des qualités maîtresses du P. Monsabré, et ce ne fut pas sans peine que je réussis à lui arracher pour les lecteurs du Gaulois quelques paroles.

« — Sont-ils drôles, tout de même, ces journalistes ! répétait-il. Que voulez-vous donc que je vous raconte ? D'abord, ma famille m'attend... Et puis, un jour comme celuilà, vous comprenez, je suis complètement ahuri. Voilà ! Dites ça à vos lecteurs. Il n'y a pas de mot qui résume mieux la situation.

— Je crains, mon Révérend Père, que ça ne leur suffise pas. Voyons, dans votre carrière apostolique si féconde et si glorieuse, vous trouverez bien quelque souvenir, quelque aventure peut-être....

« — Ah ça ! me prendriez-vous pour un aventurier?... Mais non, je vous assure, ma vie a été très calme, très régulière, très paisible.

« — Ne vous souvenez-vous point de vous être trouvé en chaire, une fois plus qu'une autre, étreint par l'émotion ?. . .

« — Ah ! oui ! je me souviens. C'était à Metz, après Tannée terrible, après l'annexion, le jour de Pâques, dans la Cathédrale où je venais de prêcher le Carême.

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« Ce jour-là, le P. Monsabré avait terminé son discours sur la Résurrection par cette explosion de patriotisme blessé, confiant quand même dans l'avenir :

« Les peuples aussi ressuscitent, quand ils « ont été baignés dans la grâce du Christ ; « et quand, malgré leurs vices et leurs crimes, « ils n'ont pas abjuré la foi, l'épée d'un bar- « bare et la plume d'un ambitieux ne peu- « vent pas les assassiner pour toujours. On « change leur nom, mais non pas leur sang. « Quand l'expiation touche à son terme, ce « sang se réveille et revient par sa pente na- « turelle, se mêler au courant de la vieille vie « nationale. Vous n'êtes pas morts pour moi, « mes frères, mes amis, mes compatriotes. « Non, vous n'êtes pas morts! Partout où j'irai, « je vous le jure, je parlerai de vos patriotiques « douleurs, de vos patriotiques aspirations, de « vos patriotiques colères ; partout je vous « appellerai des Français, jusqu'au jour béni « où je reviendrai dans cette Cathédrale, prê- « cher le sermon de la Délivrance et chanter « avec vous un Te Deum comme ces voûtes « n'en ont jamais entendu ! »

a Et l'auditoire tout entier s'était alors levé comme un seul homme pour acclamer le pré-

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dicateur, toutes les gorges secouées de sanglots, tous les yeux versant des larmes.

« — Hélas ! hélas ! quen'ai-jeété ce jour-là bon prophète ! conclut le P. Monsabré, qui ne veut pas s'abandonner plus longtemps à la douceur, si triste, d'une semblable évocation ».

A midi, le réfectoire se trouva bien petit pour grouper, autour du Jubilaire, les prélats, les chanoines, les curés de la ville, les amis de la maison et les membres de la communauté. Ces agapes devaient être couronnées de toasts éloquents.

D'abord, c'est Mgr l'archevêque de Rouen qui se lève. Il a tenu, dit-il, à présider cette fête, et comme archevêque de Rouen et comme évêque français. Comme archevêque de Rouen, il est venu apporter au P. Monsabré, avec ses félicitations et ses vœux personnels, ceux du Chapitre de sa Métropole, dont le P. Monsabré est chanoine d'honneur. Comme évêque français, il avait à cœur d'apporter l'assurance de sa sympathie à l'Ordre de Saint- Dominique, qui a donné en ce siècle à notre

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pays deux de ses gloires les plus pures : Lacordaire, le grand apôtre de toutes les libertés, et Monsabré, le grand apologiste de notre divine religion. Puis, après un mot très affectueux de réconfort et d'espoir au milieu des anxiétés de l'heure présente, il a de nouveau exprimé au P. Monsabré son admiration et sa sincère affection.

Le T. R. P. Provincial parle à son tour. Avec une profonde et communicative émotion, il remercie les prélats, et tous les amis qui ont bien voulu s'unir au couvent du Havre pour fêter, comme il le mérite, le P. Monsabré, puis il salue dans le vénérable Jubilaire le champion de toutes les causes sacrées et profanes, religieuses et patriotiques.

Le Très Révérend Père Prieur du Havre, et M. Libman, trésorier de l'OEuvre de Saint- Michel, dont le P. Monsabré est directeur, prennent la parole tour à tour.

Le Rme Père abbé de Saint- Wandrille fait mieux : il chante sur un rythme charmant, inspiré d'un autre âge, dans unedangue empruntée aux beaux jours de l'Eglise, une émouvante série d'éloges et de souhaits.

Sommes-nous au xxe siècle ou au moyen âge, dit la Semaine religieuse de Rouen, pour

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que les grands hommes religieux se complimentent avec ce tour exquis et cette simplicité amicale ?

Le chant de Dom Pothier porte cette dédicace :

RELIGIOSO VIRO SPECTATISSIMO

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