‹ Discours et panégyriquesChapitre 31 sur 86 · Rom., cap. xm · texte numérisé non relu

Rom., cap. xm

Je ne veux point donner à ce discours une couleur et un caractère qui répugnent à la parole apostolique, ni juger des faits et des systèmes qui appartiennent à la tribune plutôt qu'à la chaire sacrée. Quel usage ou quels abus a-t-on fait de la force ? — Quelle application doit-on faire du mouvement régulier des institutions politiques et civiles? — Faut-il maintenir en Afrique le régime militaire? — Faut-il le remplacer par un autre régime ? — Avons-nous servi ou lésé nos intérêts par la manière dont nous avons jusqu'ici gouverné notre conquête ? — Voilà des questions intéressantes, à coup sûr, mais je n'ai ni le droit ni le pouvoir de les résoudre. Ma parole au lieu de vous édifier vous scandaliserait par ses usurpations ; ministre de Jésus-Christ et apôtre de la charité, je reste sur mon terrain et j'examine, dans notre domination, l'intervention de celui à qui Dieu a donné l'héritage des nations par sa sainte Église.

Jésus-Christ est entré après nous sur cette terre qu'il a jadis possédée. Il était temps. Les préoccupations de la conquête l'avaient trop fait oublier. Ni le courage, ni la force, ni la richesse, ni le génie ne peuvent suppléer, dans une domination, l'influence religieuse. Tout peuple, qui voit venir à lui un autre peuple, tient à savoir dans quels rapports il est avec le ciel, quelle divinité préside à ses destinées, quels autels reçoivent ses vœux et lui envoient du secours. Quand Énée aborda aux rivages du Latium, il dit à ceux qui venaient à sa rencontre : — «Je suis ami du ciel ; je vous donnerai des autels et des Dieux : Sacra Deo.sque clabo... » — Nous n'avons pas dit cela; ce fut notre tort, surtout vis-à-vis du peuple arabe.

L'Arabe, enfant clu désert, porte dans son coeur des passions violentes comme les tempêtes qui enlèvent sa tente et dispersent sa tribu voyageuse, féroces comme celles des animaux qui rôdent autour de son troupeau. Ses vices terribles et honteux semblent l'enchaîner à la barbarie; il est vindicatif, cruel, voleur, pillard ; il méprise la femme et n'en

use que pour les sens ; mais, d'autre part, il est mâle, fier, intelligent, porté au grand, respectueux pour l'autorité, et surtout religieux jusqu'à la superstition et au fanatisme.

Ce dernier caractère a ses exigences que nous devions respecter, et parce que nous n'en avons pas tenu compte assez tôt, parce que nous l'avons froissé par notre indifférence, une dure leçon nous fut donnée. Nous arrivions fiers de notre supériorité en tous genres, et nous appelions barbare ce peuple qui n'avait ni nos sciences, ni nos lettres, ni nos arts, ni notre industrie; mais lui nous renvoyait f injure, et c'était justice. Il nous appelait barbares, parce que nous étions sans Dieu, et, après nous avoir haïs comme ennemis, il nous méprisait comme impies. Blessés dans notre honneur, nous avons, grâce à Dieu, compris bien vite la leçon et appelé l'Église catholique au secours de notre domination. Ne voulant offenser personne, je ne jugerai point les alarmes de la politique, ni cette prudence trop humaine qui prétendit circonscrire l'action du prosélytisme chrétien, malgré les désirs et les avis exprimés, en plusieurs ren-

contres, par nos plus illustres hommes de guerre ; je me contenterai cle signaler des faits. Quand l'Arabe, ami des pompes religieuses, vit la grande et la sainte majesté de notre culte ; quand il put contempler cle loin toute une armée silencieuse et recueillie, debout en face d'un autel, tombant à genoux devant le Dieu des batailles, et saluant sa présence par le bruit des fanfares et la voix sublime du canon ; quand il eut journellement en spectacle la piété, le zèle et l'active charité de nos prêtres, il comprit que nous apportions avec nous plus -que la force et l'intelligence dont nous étions si puérilement vains, mais des autels, mais un Dieu avec lequel il fallait compter, dût-on lui refuser ses adorations.

Ces choses, mes frères, ne sont point de mon invention, je les ai prises dans une revue qui n'est pas sans mérite, et qui, pour la circonstance présente, en a d'autant plus à mes yeux qu'elle nTest pas dans l'habitude cle prodiguer ses bonnes grâces à l'Église catholique. Il y aura bientôt vingt ans, un homme cle lettres écrivait clans cette revue des aveux remarquables que je ne puis m' empêcher de

citer textuellement. « De tous nos établisse- « ments d'Afrique le plus fort et le plus effi- « cace c'est l'Évêché. — L'Église catholique « doit prêter main-forte à notre domination... « C'est elle qui est surtout chargée de faire « comprendre aux Arabes la supériorité de

« notre civilisation La piété sera, pendant

« longtemps, un des plus sûrs moyens de se « faire respecter des Arabes, et de gagner « leur estime : Or l'estime des ennemis a un

« attrait irrésistible Aux yeux des Arabes

a le culte fait la nationalité. L'Église d'Afrique « a souvent la parole et les discours, mais « toujours les œuvres; et songez combien le « voisinage des œuvres ajoute aux discours, « combien l'action vivifie la parole1. »

Ce dernier aveu résume, en peu de mots, la vie dévouée de notre clergé d'Afrique et des institutions religieuses qu'il a appelées à son secours. Instruire les ignorants, prévenir par la prédication de l'Évangile les trop fréquents oublis de Dieu et de la vie chrétienne, déli-

1. Saint-Marc-Girardin, V Algérie. {Revue des Deux Mondes, août 1841.)

vrer les prisonniers Français, soigner les prisonniers Arabes, consoler et encourager les colons, se donner à toutes les misères : voilà ce que l'Église a fait clés le premier jour où elle est entrée en Afrique, et comment elle a payé sa bienvenue. Cependant elle n'avait pas encore fait entendre son grand langage, le langage de l'amour héroïque. Il faut qu'elle y soit provoquée par les catastrophes et les calamités publiques. Dieu, qui sait mêler, clans la conduite providentielle clés événements, l'action de sa justice et de sa miséricorde, a voulu que notre colonie passât par l'austère baptême clés douleurs, moins pour châtier ses fautes que pour lui préparer de meilleurs jours.

Avec une rapidité foudroyante, le ciel et la terre ont précipité leurs coups. Épidémies, contagions, sécheresses, animaux mystérieux, portés sur les ailes sombres de l'ouragan, ont multiplié l'épouvante, l'angoisse, la famine et la mort. Les villes, les chemins, les plaines s'emplissaient de cadavres et retentissaient clés cris des veuves et des orphelins. Tout poussait au désespoir ; mais la vie chrétienne,

endormie jusqu'alors, se réveilla tout à coup dans les cœurs. Il se fît, là même où l'on pouvait le moins s'y attendre, un mouvement de sève, une sorte cle renouveau sacré, auquel il fut facile de reconnaître l'action divine; c'était le miracle éloquent et persuasif entre tous les miracles, le miracle cle la charité.

Ici, mes frères, je ne puis plus être que le simple narrateur de faits que j'ai entendus de la bouche d'un prêtre, qui aime l'Afrique avec une passion dans laquelle je ne sais quoi admirer le plus cle l'apôtre ou du Français l. Je le remercie publiquement des renseignements qu'il m'a donnés pour vous les transmettre. Nos colons, nos soldats, nos prêtres se sont montrés, en face des fléaux, admirables à l'envi.

A beau mentir qui vient de loin, dit un proverbe; ce proverbe s'est vérifié au préjudice cle nos colons algériens. Pour quelques misérables qui déshonoraient la France, on a souvent trompé l'opinion et calomnié une population forte, laborieuse, pleine de généreuses ambitions, conquérant, pied à pied, une terre

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