M. l'abbé Caussanel, vicaire général de Constantiae
UNE NOUVELLE FRANCE. lli
inhospitalière, et bravant les désastres par l'héroïque ténacité de son courage; mais au mensonge elle a donné, en ces derniers malheurs, une glorieuse réponse. Les établissements manquaient pour recueillir immédiatement les orphelins arabes, l'évêque de Constantine songea à les confier aux colons aisés de son diocèse, moyennant une légitime rétribution de leurs soins. Il se mit donc à parcourir les campagnes pour recueillir les enfants abandonnés ; mais, heureuse déception, iL n'en trouva pour ainsi dire point. Le cœur des colons avait parlé, et, spontanément, ils s'étaient chargés eux-mêmes des pauvres petits en attendant les secours de la mère patrie. Dans les fermes les plus pauvres, il était touchant de voir, près du foyer et autour de la table commune, autant d'enfants indigènes sauvés de la mort que d'enfants européens appartenant à la famille. Ces braves gens avaient pensé que la charité ne ruine pas, et que le toit du travailleur est plein de promesses pour l'avenir, quand on y fait entrer la bénédiction de Dieu avec les pauvres de Jésus- Christ.
Honneur clone à nos colons! Honneur à nos soldats, plus riches cle gloire, vous le savez, que d'autres biens. Eux aussi, ils ont voulu être pères : des régiments ont adopté jusqu'à cinquante orphelins. Sur leur maigre ordinaire, ces jeunes gens, robustes et cle bon appétit, avaient le courage cle prélever la portion cle leurs enfants adoptifs ; riant et pleurant à la fois, ils leur servaient ces mets que les anges cle Dieu eussent voulu porter tant ils étaient précieux, car c'était le pain des pauvres partagé avec le pauvre. Ce que nous admirons clans les saints, ces braves l'ont fait. On a vu à Constanti ne clés zouaves, par un temps de froid et cle neige, abandonner leur guérite, y faire entrer des femmes et des enfants en guenilles, se dépouiller de leur pelisse, en couvrir, avec mille précautions délicates, ces pauvres créatures, et, tout fiers, tout heureux cle cette prouesse, se promener, l'arme au bras, devant ces demi-sauvages qui ouvraient des yeux émerveillés, comme s'ils eussent contemplé des êtres surhumains.
Oh ! braves, voilà qui est bien. C'est par ces explosions du cœur que vous ferez merveille, et
que vous rendrez incontestable et à jamais incontestée la supériorité du courage français. D'autres soldats, du reste, vous enlevaient, par d'illustres exemples, jusqu'à l'héroïsme de l'amour. La milice sacrée de Jésus-Christ, le clergé, pendant les .années d'épidémie et de disette, a rempli l'Afrique de prodiges. Bône, Constantine, Philippeville, Gelma, Sétif ont vu leurs curés nourrir quotidiennement jusqu'à deux cents, trois cents et quatre cents pauvres. L'un d'eux, le curé de Sétif, est mort à la peine, ruiné de fond en comble, mais riche de toutes les bénédictions du ciel et de la terre.
Quand le choléra et le typhus ravagèrent la province de Constantine, ce fut entre l'évêque et les prêtres un véritable assaut de dévouement. On eût dit que la mort avait fait des promesses, tant ces sublimes ambitieux avaient hâte de passer par ses mains. Je ne citerai qu'un fait, mais il est d'une lugubre et glorieuse éloquence.
Sur la frontière du désert s'élève une petite
ville, poste avancé de la colonie destiné à la
protéger contre les incursions ennemies : c'est
Biskra. L'épidémie, plus meurtrière que par-
tout ailleurs, s'était jetée clans ses murs, et chassait, avec la population, le commandant de place lui-même et une partie de ses soldats. Dans l'épouvante et la précipitation de la fuite, on ne s'aperçut pas de l'absence du curé1, il était tranquillement resté clans son presbytère. Ne le voyant pas avec la caravane le commandant retourne vers lui et le presse de partir. — « Oh ! commandant, répondit le bon « prêtre, comment pouvez-vous me proposer « cela? Vous laissez ici beaucoup de soldats « pour garder ce poste avancé. Si ces pauvres « enfants tombent malades qui les soignera? « Qui leur parlera de Dieu, de leur mère, de « leur famille, de leur patrie? Qui recueillera « leur dernier soupir et le testament de leur « cœur exilé? Ne voyez-vous pas qu'il faut un « prêtre auprès d'eux; il y sera, c'est moi. » — Le commandant serra en pleurant les mains du saint prêtre qui resta à son poste. Trois jours après il était mort. En apprenant cette nouvelle, vingt, trente prêtres se présentent à l'évêché et réclament l'héritage de l'héroïque