I. Psalm. XIII
Cependant, malgré ces déceptions, nous ne renonçons point à nos rêves. Nos efforts et nos luttes en poursuivent la réalisation, à travers les obstacles que jettent sur notre route les troubles publics et le mauvais vouloir des hommes. Dans une certaine mesure, il est impossible de nous refuser le succès, si Ton compare à ses commencements la fin du tiers de siècle qui vient de s'écouler. La jeunesse sortie de nos mains n'a pas évité toutes les embûches que l'on tendait à son intelligence et à son cœur ; cependant il s'est formé, petit à petit, dans la génération nouvelle, une troupe d'élite où la foi chrétienne, les sentiments et les belles actions tiennent le haut bout de la vie. Les récentes catastrophes, qui ont fait à notre fortune et à notre honneur une si large blessure, ont soudainement révélé à la France une multitude de jeunes gens dont le religieux patriotisme et les glorieux dévouements rem-
plissent d'un noble et saint orgueil le cœur de leurs parents et clés maîtres chrétiens qui les ont élevés. Du récit de nos malheurs on peut facilement extraire le livre d'or de la jeunesse chrétienne.
Comment sommes-nous arrivés à ce résultat, Messieurs ? — par des efforts patients, par une lutte incessante. — Nous avons d'abord convié les jeunes gens aux œuvres de charité. Il nous semblait qu'en habituant leur cœur au dévouement nous leur préparions, du côté de Dieu, une bénédiction qui servirait d'armure à leur foi. Et puis, il y a entre l'amour et la foi du chrétien une réciprocité d'influence par laquelle ils se soutiennent l'un l'autre. Il faut croire pour aimer chrétiennement ; mais l'amour chrétien, quand il s'empare d'un cœur et l'applique aux bonnes œuvres, crée dans la vie une activité bénie qui arrête le développement des passions funestes à la foi. Rapprochés par le commun désir de bien faire, les jeunes gens devaient s'encourager à bien penser, et la première de leur charité devait être, entre eux, un échange de bonnes paroles et de bons exemples . Investis d'une sorte d'apostolat, ils ne pouvaient i 10
songer à remédier aux misères morales des pauvres qu'on leur confiait sans veiller sur eux-mêmes, afin de conserver dans leur âme le feu sacré de la vie chrétienne.
Aux conférences de charité se sont ajoutés les cercles, réunions plus profanes, dont la foi cependant était le centre d'attraction. Là, garantis des tristesses et des périls de l'isolement, protégés par des joies innocentes contre l'attrait des plaisirs coupables, les jeunes gens chrétiens pouvaient se communiquer leurs travaux, leurs projets, leurs espérances pour l'avenir, et surtout apprendre, en se comptant, qu'ils étaient une force dans la société.
Ces moyens étaient bons, Messieurs, mais nous ne pouvions obtenir, en les mettant en œuvre, que des résultats partiels et tout à fait précaires. Il nous manquait une chose essentielle, une chose qui permît à l'esprit chrétien de préparer sérieusement la jeunesse, de la former, de l'influencer dans tous ses développements , jusqu'à l'heure de la pleine possession d'elle-même : la liberté d'enseignement.
Héritier de l'esprit révolutionnaire, le premier empire avait confirmé l'écrasement de toutes les institutions libres par l'établissement du monopole universitaire. L'État seul était maître de l'enfance, de l'adolescence, de la jeunesse, quand un gouvernement, éclos au sein d'une nouvelle révolution, inscrivit dans sa charte la promesse de la liberté de l'enseignement. Promesse menteuse, presque aussitôt retirée que donnée. On comptait sur le silence attristé des catholiques déçus ; mais Dieu avait préparé à cette liberté chère des apôtres intrépides. Leurs protestations assoupies pendant quelques années, après un premier éclat, se réveillèrent tout à coup en 1840, et la France entière en fut ébranlée. Lettres épiscopales, mandements, discours de la chaire et de la tribune, livres, brochures, journaux demandaient à grands cris la liberté promise. Je ne vous citerai pas les noms de tous ceux qui furent engagés clans cette lutte émouvante, mais je croirais manquer à la piété filiale si je ne saluais ici mon père en religion, père aussi des maîtres dévoués auxquels vous avez confié ce qui vous est le plus cher :
Frère Henri-Dominique Lacordaire, d'illustre et sainte mémoire.
Après vingt ans de luttes, la liberté d'enseignement nous fut accordée en partie, grâce au renversement du régime qui nous la refusait obstinément, et au grand déplaisir de ceux qui, en le renversant, nous avaient préparé les voies à de plus pressantes revendications. Le clergé séculier, les ordres religieux, les congrégations se mirent à l'œuvre. On vit partout s'élever des établissements libres d'instruction secondaire, où l'État impose encore le joug de ses programmes, mais où l'éducation chrétienne est à Taise pour manier l'adolescence, docile aux impressions religieuses, et la conduire aux portes de la jeunesse. Je vous ai signalé, tout à l'heure, les heureux effets de cette éducation. Nous en rendons grâces à Dieu, cependant notre ambition n'est pas encore satisfaite. Nous voudrions obtenir, sur la jeunesse même, non plus des résultats partiels et précaires, mais un résultat d'ensemble, qui ait un retentissement efficace dans la vie et les destinées de notre société. Malheureusement la jeunesse nous échappe. De nos mains
amies elle tombe aux mains indifférentes, et quelquefois impies, cle maîtres qui désintéressent leur enseignement cle toute idée religieuse, quand ils ne se font pas un immoral plaisir de pervertir les esprits par des doctrines abjectes, et de désemparer ainsi de jeunes âmes dont les amis pervers achèvent le naufrage.
Je ne veux pas m'étendre ici, Messieurs, sur de justes récriminations que des voix plus autorisées que la mienne ont fait entendre au pays. Les périls qui entourent la jeunesse sont assez connus pour que vous approuviez nos longues et vives instances à l'endroit de la liberté de renseignement supérieur.
Après avoir fait la preuve de nos droits dans la presse et à la tribune, nous avons demandé cette liberté à un pouvoir qui, au lieu de s'honorer et de s'affermir en nous l'accordant, nous l'a impitoyablement refusée. L'Assemblée qui recueillit le triste héritage de la guerre et cle l'invasion nous l'a léguée dans son testament. Enfin, le monopole ployait sous la pression de nos désirs et de nos légitimes revendications. Sans tarder les catholiques ont ouvert leurs
cœurs et leurs bourses, et nous avons pris possession.
Ce n'était pas l'affaire des troubadours du laïcisme, despotes déguisés qui ne veulent de la liberté que tout juste ce qu'il en faut pour assurer le triomphe de leur implacable dictature. La loi qui nous affranchit usurpe sur le projet qu'ils ont conçu de nous étouffer dans l'ombre des sacristies. Ils se sont mis en campagne, ils ont fait des promesses à la foule impie qui, d'ordinaire, acclame leurs paroles, et, sans souci de la stabilité nécessaire à toute législation, ils ont salué de leurs cris de triomphe le vote par lequel leurs mandataires commençaient à démolir l'oeuvre d'affranchissement dont nous devions bénéficier. Pour justifier cette ouverture des destructions anticléricales, ils n'ont pas craint d'exploiter la calomnie, comme s'il n'y avait plus de justice en France depuis qu'ils sont le nombre ; mais deux sentences les frappent coup sur coup. Par la voix du sénat, la sentence du pays ; par la voix des tribunaux, la sentence de la justice qui imprime à leur front le stigmate des calomniateurs.
La loi nous reste, Messieurs. Bien qu'elle soit imparfaite, nous voulons en profiter, et nous espérons obtenir enfin, dans la formation intellectuelle et morale de la jeunesse, ce résultat d'ensemble qui jusqu'ici a refusé de récompenser les pieuses industries de notre zèle. Qu'on nous prête des intentions perfides, des vues intéressées, des desseins funestes à la cause du progrès et à la paix sociale, il n'importe ; nous mettrons en pratique cette devise : Bien faire et laisser dire, dans quelque temps nos oeuvres seront notre justification.
Non, nous n'avons pas l'ambition d'exercer sur les natures jeunes et ardentes, qui se précipitent vers les carrières, une domination jalouse qui arrête leur élan ; mais, parce que c'est notre devoir, nous prétendons les diriger au nom de celui à qui leurs âmes appartiennent ; et, à l'heure où les mères de la nature n'ont plus sur la jeunesse, trop confiante en elle-même, qu'une autorité affaiblie, nous voulons lui donner une mère auguste et pleine de sollicitude dont elle révère la haute et sage autorité. L'Université catholique est Valma mater entre les bras de laquelle on se jette
librement, et non plus cette maîtresse altière et dédaigneuse qui exploite un monopole sans s'inquiéter de ce que deviennent ceux que la nécessité lui amène.
Non, nous ne cherchons pas la guerre de l'Église contre l'État ; mais nous demandons une courtoise et loyale concurrence, une émulation de savoir et d'efforts dont tout le monde profitera, et dont le résultat définitif sera, nous en avons la conviction, le perfectionnement général des méthodes, des programmes, de la discipline et des mœurs universitaires.
Non, nous ne voulons pas immoler la science à nos principes religieux ; mais nous voulons faire cesser l'exploitation de la science contre Dieu, la séparation systématique de la foi et de la science. Nous vouions marier ces deux lumières qui ont une même source dans le soleil éternel, et nous sommes sûrs que la science gagnera à ce mariage d'être moins rampante, moins étroite, moins éparse, et de se rapprocher de la synthèse où est sa perfection.
Non, nous ne voulons pas faire des forces vives de la jeunesse les recrues d'un parti ; mais, en laissant à chacun la liberté de ses opi-
nions, nous voulons créer, sous la surveillance et la protection de l'aima mater, une famille de frères qui se respectent, s'encouragent, s'édifient, pour remplacer ces troupeaux abandonnés de camarades qui trop souvent s'entraînent, se débauchent, se pervertissent.
Bref, Messieurs, nous voulons mettre fin aux déceptions qui jusqu'ici nous ont contristé le cœur, nous voulons obtenir la réalisation de nos nobles rêves à l'endroit de la jeunesse, nous voulons faire une jeunesse en qui la foi et la vertu grandissent avec le savoir, une jeunesse qui honore les professions au lieu de les exploiter, une jeunesse dont les bataillons pressés forment bientôt comme un mur impénétrable de conservateurs agissants autour cle ces saintes choses : la religion, la patrie, la famille, la propriété, une jeunesse en qui l'avenir saluera les régénérateurs de la société française et les chevaliers du progrès chrétien.
Aidez-nous clans cette grande et salutaire entreprise. Aidez-nous par vos prières pendant que nous combattons, aidez-nous par vos subsides pendant que nous édifions, aideznous par vos justes réclamations et par vos
influences pendant que nous nous efforçons d'acquérir une pleine liberté dans la loi. A l'œuvre ! à l'œuvre ! et dans quelques années nous pourrons dire aux ennemis, qui persécutent, dans notre cause, la cause même de Dieu, ces paroles du prophète : « Multipliez vos forces, ceignez vos reins, unissez vos efforts et vous serez vaincus, car Dieu est avec nous : Congregamini et vincemini, quia nobiscum Deus1. »