Perse, satir. V: De ver a libertate
funestes qui gâtent leur esprit, et ces audacieux appels qui metfent en feu toutes les passions. Un jeune homme est sorti chrétien de nos maisons d'éducation, il voudrait rester fidèle à ses convictions ; mais, clans l'enseignement supérieur qui doit lui ouvrir une carrière, il rencontre des maîtres dont les affirmations, parées des formules de la science, écrasent avec dédain les vérités saintes qu'il a jusqu'ici respectées. lia peur de contredire à l'autorité du savoir, et se demande, avec étonnement, s'il n'a pas été trop naïf de donner son assentiment à des doctrines dont les beaux esprits font si peu de cas. Les railleries de ses faux amis achèvent d'ébranler sa foi, et une honte impie lui persuade bientôt qu'il est victime d'une faiblesse qu'il faut laisser aux femmes et aux enfants. Il va chercher d'un œil inquiet la justification de ses lâchetés dans des feuilles et des livres pleins de sophismes et d'ineptes blasphèmes, et s'estime d'autant plus fort qu'il est plus vide des croyances où toute vertu va puiser l'énergie virile qui la conserve. Les défiances de sa pudeur sont traitées de puérilités, et le spectacle sans cesse renouvelé de
libertés cyniques lui fait croire qu'il est à l'âge où l'on peut tout entendre et tout voir. Sa curiosité, sans cesse éveillée, le pousse à des audaces contre lesquelles la conscience maltraitée n'ose plus se révolter. Trop facilement séduit par cette voix du monde qui chante à tout venant dans la vie : — «La jeunesse est l'âge des heureuses folies, venez amis, enivrezvous à cette coupe remplie dont vos lèvres se retireront trop tôt, » — il abrège ses heures laborieuses, et changeant la joie en dissolution, le plaisir en débauche, il en remplit ses loisirs usurpés. Il apprend que l'art de parvenir est commandé par un principe unique : la souveraineté du but ; que tout est bien si l'on arrive ; que le succès habille décemment les médiocrités heureuses, et ses convoitises irritées n'ont plus que du mépris pour les conseils de la sagesse chrétienne. On lui dit que les affections sérieuses peuvent attendre, et que tant que le cœur est jeune il doit, volage comme le papillon, butiner les amours faciles. On lui dit que la générosité est un métier de dupes, et que la règle la plus sûre comme la plus profitable, en tout temps et en toute position, c'est
chacun pour sou On lui dit que la liberté ne souffre pas les influences chagrines qui contrarient nos penchants ; que les ardeurs qui le tourmentent veulent être satisfaites ; qu'une toute jeune vie doit jeter son feu, et que les plus sages, quand l'âge est venu d'être sage, sont ceux qui ont le moins contenu les passions folles du beau temps. On lui dit mille mensonges, on remplit son esprit de mille idées fausses, son cœur de mille sentiments pervers, et, à travers ce désordre, le prenant à la fois par l'orgueil et par la chair, viennent se jeter les agitateurs et les créatures de perdition qui cherchent des dupes et des victimes. Le malheureux! Il est pris, dit l'Ecriture, «comme l'oiseau qui s'est hâté vers le filet sans savoir qu'il y va de sa vie ; il suit qui l'entraîne comme le bétail que l'on mène à la tuerie l. »
Le voilà clone celui qui pouvait être si grand, si aimable, si charmant, si admirablement
1. Et ecce occurrit illi mulier ornatu meritricio, prseparata ad capiendas animas... statim eam sequitur quasi bos ductus ad victimam.... velut si avis festinet ad laqueum, et nescit quod depericulo animai illius agitur. (Prov., cap. vu, 10-23.)
beau, si plein de promesses et d'espérances pour ceux qui attendaient en lui l'efflorescence des dons de Dieu. Le voilà ! blasphémateur précoce, impie improvisé, dont les jours sont bientôt sans prière et sans Dieu, admirateur des paroles et des écrits qui le pervertissent, enthousiaste des formes indécentes qui ne peuvent fuir les enquêtes de son œil effronté, amant passionné du plaisir, tueur de temps, bourreau d'argent, égoïste, enflant sa capacité., prêt aux indélicatesses et peut-être aux injustices, ne doutant de rien, espérant tout, idolâtre de la chimère, gênant de sa misérable et traînante vie les vocations et les talents réels, inconstant et traître clans ses affections, coureur de bonnes fortunes, bravache de corruption, aspirant conspirateur, donnant l'appoint de sa présence et de ses cris à tous les désordres, et chantant les martyres ridicules, prodigue du bien sacré de la vie et l'épuisant avant qu'il ait reçu du ciel l'ordre de la multiplier, plaie de la religion, sorte d'abcès au corps social et menace horrible pour la famille.
Que de foyers domestiques où la paternité de l'homme qui a défloré sa jeunesse et abusé
de sa première sève ne se reconnaît qu'à des misères dignes de larmes ! Que de jeunes gens dont on peut dire avec l'Écriture : « Ils se sont égarés et sont devenus inutiles : Omnes declinaverunt, siraul inutiles facti sunt ; pis que cela, nuisibles, infects, abominables, corrupti, abominabiles, semant leurs voies d'angoisses et d'infortunes, contritio et infelicitas in vils eorum1. »
Sans doute, Messieurs, tous les jeunes gens qui font injure à leur éducation chrétienne n'arrivent pas à l'extrême dépravation dont je viens de faire le tableau ; mais tant de degrés y conduisent qu'il nous est impossible de n'avoir pas à redouter et à pleurer de fréquents malheurs et de nombreuses déceptions.