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Son Eminence le cardinal Chigi, pro-nonce

la bénédiction du Père et du Maître de toutes les œuvres de foi et de charité. Je vous remercie de cet honneur qui me permet de prêter un concours solennel à l'une des plus nobles, et, je puis le dire, à l'une des plus difficiles entreprises de notre temps.

On vous a dit, dans les réunions auxquelles vous venez d'assister, quel est le but de votre œuvre, quelles sont ses ressources, quels sont ses progrès, ses moyens d'action, ses espérances pour l'avenir. Je n'ai pas à revenir sur ces points, qui ont été traités devant vous, ni à couronner par un discours les discours que vous avez entendus. Un discours serait plus qu'inutile, il serait barbare, après les longues et laborieuses séances pendant lesquelles vous avez échangé tant et de si bonnes paroles.

Je me bornerai donc à vous adresser quelques mots d'encouragement, pour vous préparer à recevoir la précieuse bénédiction que vous envoie le Souverain Pontife, par les mains de son illustre ambassadeur. Je l'appelle précieuse, cette bénédiction, parce que le Saint Père ne la donne que rarement, dans des circonstances exceptionnelles et pour des

œuvres qui en valent la peine. Notre Œuvre des cercles catholiques d'ouvriers l'a méritée ; nous devons en être fiers et heureux.

Éminentissime Seigneur,

Un des plus doux et des plus chers souvenirs de votre passage parmi nous sera, sans contredit, le souvenir de votre sympathique bienveillance pour toutes nos œuvres de foi et de charité. Souvent vous les avez encouragées et bénies, toujours vous nous avez montré dans vos encouragements et vos bénédictions un cœur où la France catholique tient une large place. Rappelé par votre Roi, vous disparaîtrez, sans nous quitter, car l'histoire de vos relations avec nous demeure gravée dans nos cœurs reconnaissants, en ces quelques mots que nous répéterons sans cesse : Il était si bon ! il était si Français.

Messieurs, c'est à saint Paul que j'emprunte les quelques paroles d'encouragements que je vous dois. Ce grand apôtre, après nous avoir engagés à profiter du temps que Dieu nous donne pour faire le bien et nous enrichir de bonnes

œuvres, prononce ce grave avertissement, qui pourrait servir d'épigraphe à toutes les généreuses entreprises : « Bonum autem facientes, non deficiamus. Puisque nous faisons le bien, faisons-le sans défaillance. »

En effet, ce n'est pas le premier emportement d'une noble passion, c'est l'effort soutenu, c'est le courage persévérant qui assure le succès des grandes œuvres et leur donne une vie durable. Aujourd'hui nous sommes tout zèle, toute ardeur pour notre Œuvre des cercles catholiques d'ouvriers ; c'est parfait. Mais, à mesure que nous avancerons, nous verrons devant nous surgir les obstacles, s'entasser les difficultés, se multiplier les oppositions, et la perspective du travail à accomplir nous rendant plus lourde la fatigue du labeur accompli, peut-être serons-nous tentés de modifier nos vues, de ménager nos forces et surtout nos dons. Messieurs, faites-y bien attention ! cette tentation est le prélude de la défaillance, et il ne faut pas défaillir. Bonum autem facientes, non deficiamus. Pas de défaillance dans nos intentions, pas de défaillance dans notre action; dans nos intentions, toujours même pureté,

même rectitude, même élévation ; dans notre action, toujours même unité, même ardeur, même patience.

Nous avons entrepris de tenir tête à cette formidable puissance, qui, depuis près d'un siècle, s'est emparée des classes ouvrières et les a poussées, par l'excitation croissante des passions, au mépris de toute loi divine et humaine ; nous avons résolu guérir les plaies honteuses d'un peuple qu'on a fait sans foi et sans loi, et pour cela nous ne nous sommes pas avancés par les petits chemins ; nous ne nous sommes pas cachés ; nous n'avons pas dissimulé nos intentions. Non, c'est hardiment, au grand jour et, disons-le, militairement, que nous avons arboré, en face de l'étendard de la révolution, l'étendard de la croix où rayonne cette devise qui nous prophétise la victoire : In hoc signo vinces ! C'est à l'ombre de cet étendard que nous voulons instruire, moraliser, discipliner l'ouvrier, et même lui assurer, autant qu'il est possible, cette prospérité matérielle que lui promettent sans cesse les ambitieux, les rhéteurs et les utopistes, sans que

jamais elle se réalise. Mais tout cela ne se fera que par la franche application des principes catholiques, comme les entend non pas telle ou telle école, mais comme les entend la sainte Église de Dieu.

Voilà nos intentions, nous les avons exprimées sans détours chaque fois qu'une nouvelle fondation de cercle nous a obligés à définir le but de notre Œuvre, et, de même que nous les avons exprimées sans détour, nous devons les maintenir sans défaillance. Non deflcîamus ! Sans doute les timides, les prudents, les habiles nous proposeront bien des objections.

Les timides ne comprendront pas que, dans le temps où nous vivons, il faille opposer au radicalisme de la négation le radicalisme de l'affirmation. Ils ont peur qu'on ne nous accuse d'exagération ; ils craignent toujours qu'on ne dépasse le but ; ils demandent qu'on se borne à appliquer, dans nos cercles, les principes de la morale chrétienne aux ouvriers, afin d'en faire d'honnêtes gens. Messieurs, laissonsles dire ; laissons-les proposer leurs craintives atténuations ; mais pas de défaillance ! Non deficiamus ! Nos cercles ne sont pas seulement

des cercles d'honnêtes gens, ni même des cercles chrétiens tels que pourraient en faire des protestants zélés ; ce sont des cercles catholiques.

Les prudents, (j'entends ceux qui dirigent toutes leurs actions par les conseils de la prudence humaine), les prudents trouveront que nous découvrons trop notre front de bataille, que nous indiquons trop clairement notre intention de faire triompher, en fin de compte, l'idée catholique, et que nous devrions, bien plutôt, mettre en avant les questions d'intérêt matériel auquel le peuple est si sensible.

Ne cédons pas à ces propositions séduisantes. Non deficiamus ! Nos cercles ne sont pas des associations économiques ; ce sont des cercles catholiques. Sans doute nous ne faisons pas fi de l'idée économique et des aspirations au bien-être matériel ; mais nous prétendons les subordonner à l'idée catholique ; les mettre en avant, c'est courir le risque de nous y arrêter, et nous ne pouvons pas nous arrêter ; nous avons juré d'aller au fond des choses, et de faire de l'ouvrier incroyant un ouvrier catholique.

Les habiles, qui savent profiter de tout, nous engageront à détourner à l'avantage d'une idée politique quelconque l'influence que nous pourrons acquérir dans l'ordre religieux. Arrière les habiles ! Pas de défaillances ! Non deflciamus ! Nos cercles ne sont pas des cercles politiques. Ils sont catholiques, et ils resteront ce que nous voulons qu'ils soient si nous savons mettre à l'abri de toute défaillance la pureté, la rectitude et l'élévation de nos intentions.

Non defîciamus ! Pas de défaillance non plus dans notre action ; conservons-lui son touchant accord et son admirable unité. Nous nous sommes parfaitement entendus d'un bout de la France à l'autre ; il faut que cela continue. Autant nous devons détester cette centralisation étroite qui, sous prétexte d'ordre et de régularité, paralyse les efforts individuels et les initiatives locales, autant nous devons avoir en horreur cette centralisation hautaine qui s'empare de toutes les forces pour leur imprimer une direction mécanique; autant, aussi, nous devons craindre l'isolement qui nous

prive de tout encouragement, de toute émulation, de tout secours. Il n'est pas bon que les œuvres qui ont la même pensée et le même objectif soient seules. Il faut, au contraire, qu'elles vivent unies, qu'elles sachent mettre en commun pour le bien général leurs forces et leur courage. Alors, les novices dans l'art de bien faire profitent de l'expérience qu'ont acquise les vétérans ; les faibles s'appuient sur les forts, les imparfaits bénéficient du mérite des parfaits. Plus une sera notre action, plus prompt, plus vif, plus lointain sera son rayonnement.

Non deficiamus! Pas de défaillance! Nous avons commencé avec ardeur; il faut continuer comme nous avons commencé. Méfîons-nous de notre nature française, si fertile en nobles et généreuses saillies, mais si prompte aussi au découragement; elle nous trahirait indubitablement si à son feu natif ne se mêlait la flamme du saint amour de Dieu, des âmes et de la patrie. Croyez-moi, nous avons tout à craindre d'une ardeur qui ne serait que dans le sang; mais nous avons tout à espérer de l'impétuosité d'un zèle auquel l'amour propose

sans cesse ces trois buts sacrés : la gloire de Dieu, le salut des âmes et la résurrection de notre chère France !

Non deficiamus ! Pas de défaillance ! Nous avons déjà souffert, et, comme tous ceux qui veulent faire le bien, nous portons, sinon dans nos corps, du moins dans nos âmes, les cicatrices des coups que nous avons reçus. Nous aurons à souffrir encore, car notre œuvre est laborieuse et difficile entre toutes. Mais, comme le dit l'apôtre saint Jacques, « c'est la patience qui conduit les œuvres à leur perfection : Patientia opus perfection habet1. » Est-ce qu'il n'a pas souffert, l'ouvrier de notre salut? La joie qu'il s'était proposée dans l'œuvre de notre rédemption, il n'a voulu la goûter qu'après avoir traversé les opprobres et enduré le supplice de la croix : « Proposito sibi gaudio sustinuit crucem confusione contempta*. » Messieurs, ne soyons pas indignes d'un si grand, d'un si beau modèle. Puisqu'il marche devant nous, courons sur ses traces sanglantes ;

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