‹ Discours et panégyriquesChapitre 46 sur 86 · M. Le Play · texte numérisé non relu

M. Le Play

croire que tel régime est plus favorable que tel autre à la pénétration de l'esprit chrétien clans les institutions publiques ; mais donner, dans la pratique, à cette opinion plus d'importance qu'il ne faut, la mettre sur le même pied que ridée-mère de votre œuvre, et, ce qui serait pire, lui subordonner vos moyens d'action sur la classe ouvrière, ce serait faire soupçonner, à bon droit, que votre âme est moins occupée que vous ne le dites de l'avènement de la justice sociale et de Tordre chrétien, et autoriser ceux qui ne demandent pas mieux que de vous prendre en faute à suspecter votre sincérité.

C'est cette sincérité clans la poursuite d'une même idée qui fera de vous une seule âme : Anima una. Vous saurez lui sacrifier tout ce qui, clans vos vues personnelles, pourrait contrarier ses progrès, et vous laisser pénétrer tous ensemble, au même degré, de l'importance du but que vous vous proposez d'atteindre.

Enfin, Messieurs, vous serez une seule âme, anima una, par la continuité des efforts, des labeurs, des sacrifices que vous mettrez au

service de votre idée. Rien de plus nuisible pour elle, rien de plus capable de la frapper d'impuissance que les abandons et les reprises. Si, au contraire, vous la poussez en avant avec un invincible courage, soyez sûrs qu'elle triomphera. L'eau qui tombe sans cesse, ne serait-ce que goutte à goutte, finit par user le granit ; les poussées d'une source vive traversent les montagnes et jaillissent enfin sur les couches extérieures qu'elles rafraîchissent et fécondent ; la hache des pionniers, en abattant, l'un après l'autre, les arbres séculaires d'une forêt, y trace à la longue les vastes routes par lesquelles la vie circule d'un pays à un autre. Il en sera de même de votre idée. Vous n'en avez obtenu jusqu'ici que des applications qu'on pourrait croire insignifiantes, eu égard à la grandeur de vos desseins ; allez toujours, elles se généraliseront. Ne vous laissez point arrêter par les obstacles qui semblent se multiplier à mesure que vous avancez. Vous êtes trop senséspour n'avoir pas prévu ces obstacles, surtout clans un temps où l'ordre chrétien est si profondément oublié, la religion si cruellement outragée, la justice si généralement

méconnue, et pour n'avoir pas compté sur la nécessité de ce labeur obstiné qui, au dire du poète, triomphe de tout, de cette persévérance chrétienne à laquelle le Sauveur a promis le salut aussi bien pour les sociétés que pour les individus.

Après tout, qu'avez- vous à redouter ? — Des injures ? — L'injure ne tue ni les hommes ni les œuvres, et l'honnête homme, le chrétien, a bientôt fait de secouer cette vermine et de s'en débarrasser par le mépris. Je sais par expérience que ce n'est pas difficile. Si vous êtes injuriés, vous le serez en bonne compagnie, et vous apprendrez bientôt que c'est toujours un honneur, et souvent un avantage, de ne pas plaire à certaines gens qui ne savent contredire sans mêler l'insulte à la contradiction.

Avez-vous peur des tracasseries administratives? — Elles entravent l'action, mais n'étouffent pas l'idée. Vous pouvez les subir sans céder un pouce de vos desseins et de vos espérances, et Dieu, dont vous accomplissez l'œuvre, a plus d'une compensation à son service pour réparer la brèches qu'y peut faire la

surveillance des hommes d'État, peu disposés à laisser traiter les questions sociales au rebours de leur visées égoïstes.

Craignez-vous les défections? — Il faut s'y attendre dans toutes les entreprises généreuses. L'ingratitude, le découragement, le respect humain, la légèreté ont déjà éclairci vos rangs. Il s'y fera d'autres vides ; mais souvenez-vous, Messieurs, que les petits bataillons suffisent aux œuvres divines et qu'une poignée de graines contient en germe de splendides moissons. Les soldats de Gédéon ne restèrent que trois cents après l'épreuve ; ils vainquirent cependant une grande armée. Parmi les semences que le laboureur jette sur les sillons de son champ, un grand nombre périt ; il le sait, et il n'en compte pas moins sur les gerbes opulentes qui le récompenseront de son travail. Ne vous effrayez donc pas des défections, mais, si peu que vous restiez, soyez toujours une seule âme et dites-vous : — En avant ! En avant !

En avant ! C'est le cri de toutes les âmes énergiques qui comprennent la force de la persévérance.

On raconte que Tamerlan, retiré dans sa tente, s'entretenait avec un de ses confidents de l'expédition qu'il avait entreprise contre Bajazet. Le roi tartare aimait à entendre la vérité. Son officier, après lui avoir fait rénumération des forces ottomanes, lui conseillait de ménager le redoutable sultan. Mais Tamerlan avait rêvé la conquête du monde, et ne se souciait pas de retourner à Samarcancle. Au milieu de la conversation, il avise une fourmi qui trottait sur la paroi de sa tente et s'efforçait d'en gagner le sommet. Tamerlan avance le doigt et la jette à terre. La fourmi recommence, le doigt inexorable la renverse encore. Troisième ascension, troisième chute. Il faut croire que la pauvre bête avait une idée fixe, car elle reprit bravement son chemin, et cela jusqu'à dix fois. La dixième fois, Tamerlan se tournant vers son confident, étonné de ce jeu puéril : « Tu vois, lui dit-il, cette bestiole? Eh bien, c'est un grand docteur; elle nous apprend que le succès n'est dû qu'à la persévérance. En avant ! »

Messieurs, je connais bon nombre de modernes Tartares qui ont rêvé, eux aussi, la

destruction d'un empire, bien autrement grand et illustre que celui de Bajazet, l'empire de Jésus-Christ sur les âmes qu'il a rachetées. Ils ont compris la nécessité de la persévérance clans cette œuvre sinistre, et leur obstination est à la mesure de la haine qu'ils ont vouée à l'idée chrétienne. Mais, par la grâce du diable qui les mène, s'ils s'entendent pour détruire, ils se méprisent et se détestent quand il s'agit d'édifier, et nous avons tout lieu d'espérer qu'ils finiront par s'entre-dévorer. Ce sera l'heure de Dieu, et la vôtre, Messieurs, l'heure où tous les cœurs se rapprocheront pour aimer ensemble Dieu, son Christ, son Église, l'humanité, où toutes les âmes se grouperont autour de la même idée réparatrice, l'heure où cette parole historique deviendra une vérité sociale : Cor unum et anima una.

Un seul cœur ! une seule âme ! Voilà votre mot d'ordre, Messieurs. Portez-le à tous les cercles de la capitale et de la province, et puisse-t-il être bientôt le mot d'ordre de toutes les sociétés régénérées parla charité et la justice chrétiennes.

Prêché à la cathédrale d'Amiens, le 24 juin 1863.

Amen dico vobis, inter natos mulierum non surrexit major Joanne Baptista ; qui autem minor est in regno eœlorum major est illo,

(Matth., cap. XI, 17.)

Monseigneur1, Mes Frères,

Lorsque l'ange Gabriel annonça à Zacharie qu'un fils consolerait sa vieillesse, il se répandit en éloges sur celui qui devait venir, « Vous « l'appellerez Jean, dit-il, c'est-à-dire plein cle a grâces. Ce sera votre joie et le triomphe de ce votre sang. Beaucoup se réjouiront de sa « naissance. Il sera grand devant le Sei-

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