Monseigneur Meglia, nonce du Pape
liques d'ouvriers. Vous avez dû, clans vos assemblées générales, jeter un regard sur le passé et vous réjouir au spectacle des progrès accomplis par la vigoureuse action de vos comités. Chaque année, la bénédiction de Dieu, secondant votre zèle et vos efforts, enrichit de quelques nouveaux bataillons l'armée des chrétiens qui s'enrôlent sous la bannière de la Croix, et travaillent sous vos ordres, à la pacifique conquête des classes laborieuses. Dans des temps plus calmes et plus amis de la justice, vous pourriez ne songer qu'à vous étendre, et je me contenterais de vous répéter cet encouragement que je vous adressais dans une réunion semblable à celle-ci : « Bonum autem facientes, non defîciamus : nous qui faisons le bien, faisons-le sans défaillance. » Mais le triomphe actuel des ennemis déclarés de toute œuvre catholique vous oblige à vous défendre et m'impose d'autres discours. Voilà pourquoi je viens aujourd'hui commenter cette parole du prince des Apôtres : « Mes frères, votre ennemi, le diable, rôde autour de vous, cherchant à vous dévorer ; résistez-lui avec force dans la foi. Fratres... adversarius vester
diabolus circuit quserens quem clevoret, cui resistite fortes in fîde. » Ces paroles vous avertissent du danger que court votre Œuvre et vous enseignent votre devoir.
Vous avez un ennemi, Messieurs, un ennemi furieux, terrible, irréconciliable; soyez fiers des combats qu'il se propose de vous livrer, car c'est l'ennemi même de Dieu. Il plaît à la Providence de le déchaîner, de temps en temps, pour éprouver la fidélité de ses élus. Dans la vie privée, il manifeste son envie et sa colère par des suggestions pleines d'artifices, par des tentations brutales, et quelquefois par des assauts formidables auxquels la nature succomberait infailliblement, si elle n'était soutenue par la grâce de Dieu. Dans la vie publique, où il convoite de plus grandes ruines, il se couvre d'un masque pour dissimuler ses desseins et son action ; il incarne son esprit, il se fait légion, et s'applique à détruire, par
ruse et par violence, toute œuvre qui porte le cachet de la divinité. Les hérésiarques ont été ses premiers ministres au département de l'erreur et de l'iniquité; les persécuteurs, le pouvoir exécutif de sa haine enragée. Enfin, ses innombrables avatars sont aujourd'hui couronnés par l'avènement au pouvoir d'une secte impie qui, quoiqu'elle en dise, se propose de bannir Dieu du monde et de le remplacer par l'humanité. Déviation bientôt séculaire d'une réforme sociale qui pouvait être généreuse, la Révolution grandie et organisée se meut sous l'inspiration de Satan. On reconnaît, à ses ambitions et à ses agissements, l'esprit jaloux qui voudrait établir son règne sur les débris du trône de Dieu. Ici, armée de l'autorité royale; là, assistant le trône des empereurs; chez nous, pourvue de la forme de gouvernement qui lui permet d'abuser de la force aveugle du nombre, elle n'a qu'un cri : ce Sus à l'Église catholique ! Mort aux œuvres où se fait sentir l'influence de sa divine charité ! »
Voilà votre ennemi, Messieurs. Depuis longtemps vous entendez gronder ses me-
naces ; aujourd'hui, il se met à l'ouvrage ; le danger est pressant. Parce que vous êtes marqués, comme toutes fies œuvres catholiques, du sceau de la croix de Jésus-Christ, vous ne pouvez pas manquer d'être atteints. Peut-être ne serez-vous pas attaqués directement et de front, mais la tactique diabolique de la Révolution est féconde en traîtres circuits, qui ferment à ceux qu'elle a condamnés toutes les issues par où ils pourraient échapper à la mort : Circuit quserens quem devoret, Vous avez solennellement déclaré que votre Œuvre était étrangère à toute vue politique ; fidèles à cette déclaration vous n'avez jamais interrogé que la foi et les moeurs de ceux que vous invitiez à prendre place dans vos rangs ; vieilles fidélités, aspirations généreuses, inoffensives utopies, hommes de tous les partis s'y donnent la main dans l'unité des mêmes principes chrétiens ; c'est égal, on vous accusera d'être une société politique ennemie des institutions établies. — Vous avez, en plus d'une rencontre, manifesté votre respect de la loi : même lorsqu'elle se montrait ombrageuse et tracassière, vous n'avez répondu à
ses exigences que par le prompt hommage de votre obéissance ; c'est égal, on vous accusera d'être une société factieuse dont j l'existence ne se maintient qu'au mépris de la légalité. — Vous agissez au grand jour, votre but est connu de tous, vos règlements circulent en toutes les mains, vos bureaux sont ouverts à qui veut les visiter, vos bulletins racontent avec franchise toutes les opérations de vos comités, vous ne connaissez pas d'autres mystères que les mystères de grâce où vous allez puiser l'infatigable courage de votre charité ; c'est égal, on vous accusera d'être une société secrète conspirant dans l'ombre contre les bien- aimés progrès dont la Révolution revendique le monopole.
Que si ces accusations échouent contre l'évidence des faits, il en est une qu'on tient en réserve, d'autant plus propre à triompher qu'elle est plus vague et plus bête : vous serez accusés de cléricalisme. Vous aurez beau affirmer que vous n'êtes, au demeurant, que de modestes laïques, appliqués avec le plus parfait désintéressement à une œuvre éminemment sociale ; votre ennemi n'entend pas qu'on
s'occupe sans lui d'œuvre sociale, et surtout qu'on y mêle la religion. C'est assez que vous ayez des vues chrétiennes pour qu'il vous fasse entrer malgré vous clans les ordres. Vous serez cléricaux et même clercs s'il le faut. On retirera de l'hypogée, où la désuétude l'a depuis longtemps ensevelie, quelque vieille loi momifiée, en vertu de laquelle on invalidera votre influence sur les classes ouvrières en invalidant le glorieux faisceau de vos forces. Vous pouvez vous attendre à cela, Messieurs. Mais, par le Dieu vivant, il ne faut pas l'attendre. L'apôtre veut que vous résistiez : Cul resistite.
Un ennemi est d'autant plus près de la victoire qu'il inspire plus cle crainte ; et malheureusement la crainte est une infirmité cle nos âmes chrétiennes, trop portées à confondre la résistance avec la révolte. On se révolte contre le droit, on résiste à l'injustice, en défendant
contre elle, par des moyens honnêtes, une position légitimement conquise. Nous avons sous les yeux un illustre exemple de cette résistance, dans le successeur même de l'apôtre dont je commente en ce moment les paroles ; personne mieux que lui n'a mis en pratique le Resistite fortes in fide. N'a-t-il pas répondu, ne répond-il pas encore à tous les envahissements par des protestations dont le monde entier retentit ? Un mot cle sa bouche vénérable, un pas hors de son palais lui vaudraient des applaudissements et des honneurs hypocrites, qui fêteraient en lui l'homme de la paix et de la conciliation ; mais il faudrait, en sacrifiant son droit, ouvrir la porte à des envahissements plus intimes et plus profonds sur le pouvoir divin, dont il est ici-bas le représentant ; il résiste. Il résiste avec force ; les ans qui s'amassent sur sa tête n'écrasent pas son grand courage; il attend tranquille et fier, qu'une main violente étouffe, en sa bouche loyale, les revendications cle la justice opprimée. Il résiste dans la foi à l'éternelle vérité dont il est le juge infaillible ; il résiste dans la foi au Dieu qui soutient sa faiblesse ; il résiste dans la foi au
bien dont il est le gardien ; il résiste clans la foi aux promesses sacrées qui le rendent certain du triomphe de sa cause, dût-il mourir sans en être témoin.
Voilà votre modèle, Messieurs ; bien que votre cause soit petite et obscure auprès de la sienne, vous n'en avez pas moins le droit et le devoir de la défendre. La position conquise par vos généreux efforts au milieu des œuvres catholiques vous appartient ; sachez dire, vous aussi : « J'y suis, j'y reste. » Ne cédez pas à la pensée de vous éclipser devant les menaces et de faire les morts. Le soin d'intérêts subalternes, joint à la paresse, peut, plus que la conscience, vous conseiller cette attitude qui compromettrait votre honneur sans sauver votre œuvre, si l'ennemi a résolu cle la détruire. Résistez ; vous pouvez parler, résistez par la parole; vous pouvez écrire, résistez par vos écrits ; résistez par des manifestations pacifiques, résistez par des protestations légales, résistez par toutes les influences dont vous disposez : Reststite.
Resistite fortes. Résistez avec force, au premier, au second, au troisième choc; contre
les calomnies, contre les vexations, contre les injures, toujours. Ne craignez pas d'amoindrir des situations, de compromettre des carrières, de perdre de l'argent, ce sont choses qui se réparent ; mais une position sociale comme la vôtre ne se retrouve jamais, aussi honorable et aussi forte, quand elle est promptement abandonnée. Une résistance molle ressemble à une abdication ; au contraire, si vous ne cédez qu'en forçant l'ennemi à des violences qui le déshonorent, votre liberté outragée garde des droits qu'elle peut faire valoir en de meilleurs temps; ses meurtrissures et ses plaies sont comme des arrhes que lui donne la tyrannie, pour qu'elle puisse revendiquer quand viendra l'heure de la justice. Résistez donc avec force : Resistite fortes.
Resistite in fide : Résistez clans la foi : foi plénière et inébranlable aux principes franchement catholiques sous l'influence desquels se meut votre zèle, s'organisent vos comités, se groupent vos cercles et se transforment les âmes qui doivent servir d'éléments à la régénération sociale que vous avez entreprise. Ces principes ne souffrent pas de concessions;
sous peine de déchoir, vous ne pouvez même pas les couvrir d'un voile qui donnerait le change sur vos desseins, et, à celui qui vous proposerait de les dissimuler, sans les renier, pour vous mettre à l'abri de la persécution, vous devez répondre : « Notre Œuvre sera ouvertement catholique ou elle ne sera pas. »
Resistite in flcle : Résistez dans la foi : foi au Dieu de charité dont vous avez suivi les inspirations, pour fonder votre Œuvre ; foi au Dieu tout-puissant qui veut sauver de la mort tout ce qui a pris vie dans son sein. Il permet les orages de la passion humaine, mais il les règle et fait la part de leur fureur. L'Église n'en est pas ébranlée. De tout ce qui tient à cet arbre sacré, le souffle des révolutions n'emporte que les œuvres mortes ou languissantes ; les œuvres vivantes comme la vôtre demeurent attachées au tronc, secouées, tordues par la tempête, mais prêtes à reprendre une végétation plus vigoureuse au retour des beaux jours.
Resistite in fide. Résistez dans la foi ; foi en votre droit si clair, si évident qu'on ne peut vous le dénier sans offenser la plus vulgaire
honnêteté. Quoi donc, Usera permis de souffler dans l'âme du travailleur l'esprit de rébellion contre l'autorité, de haine contre la richesse? On pourra en excitant son envie, en lui promettant une curée immorale, lui faire courber le dos et s'en servir comme de marche-pied pour escalader le pouvoir ? Et il vous sera défendu, à vous, chevaliers désintéressés de l'amour chrétien, de prodiguer vos forces, votre temps, votre influence, votre argent, pour rendre l'ouvrier bon, doux, patient, juste, chrétien, pour le préparer pacifiquement à une entente cordiale avec ceux qui doivent user de ses services, clans le respect de la foi et les ménagements de la charité? Mais ce serait la plus cynique des malhonnêtetés. L'opinion publique ne peut vous abandonner à votre proscription. Dût-on lui faire violence pour un temps, il faudra bien qu'un jour elle vous ramène triomphants à l'ouvrage.
Resistlte in fide: Résistez dans la foi : foi en l'avenir de votre œuvre; quoi qu'il arrive, l'avenir est à vous. Sans doute, si Ton ne considère que les passions humaines, vous êtes une grande faiblesse, car vous ne savez pas
mentir pour flatter. Votre bouche vériclique se refuse aux promesses captieuses et aux excitations malsaines qui séduisent l'étourderie du peuple, en caressant sa convoitise et ses mauvais instincts ; mais si l'on considère les intérêts vivants de la société, vous êtes une grande force, car vous préparez de loin la véritable solution des difficultés sociales dont se préoccupent les meilleurs esprits. Donner aux classes ouvrières le précieux trésor de la Lfoi qui les soutient dans la fatigue et les console dans la peine, faire accepter chrétiennement au travailleur sa condition dépendante et humiliée, lui ouvrir, en le moralisant, une source de bienfaisante économie, créer pour lui des associations qui le protègent contre l'exploitation criminelle de sa vie, et lui assurent des secours pour son âme et pour son corps dans les jours mauvais, ce n'est qu'une partie de notre programme. Vous voulez encore pour compléter votre œuvre, ressusciter le patronage chrétien, c'est-à-dire, arracher le maître aux préoccupations et aux avidités trop égoïstes qui le disposent à la dureté, l'intéresser par l'esprit de foi et par la charité au sort de l'ou-
vrier, retarder, en haut, le repos et la jouissance pour diminuer, en bas, les fatigues et les sollicitudes, fondre autant que possible les patrons et les travailleurs dans une communauté de principes, de vues et d'intérêts qui garantisse à ceux-ci une protection honorable, à ceux-là des services dévoués ; bref, pendant que la Révolution pousse à l'assaut du capital, et promet aux avidités populaires une dispersion de la richesse, qui doit fatalement énerver ses forces et la rendre impropre aux grandes entreprises, v^us voulez christianiser le capital et le rendre bienfaisant aux classes laborieuses sans qu'il cesse d'être une puissance. Vous êtes dans le vrai, Messieurs. Tôt ou tard, le mensonge engendre la déception près des ruines qu'il a faites ; le vrai seul triomphe et édifie, si nombreuses et variées que soient les vicissitudes qu'il traverse. Si donc Dieu ne vous a pas condamnés à périr par le mensonge, encore une fois l'avenir est à vous, croyez en lui : Resistite fortes in fïde.
J'ai fini, Messieurs; il ne me reste plus qu'à prier Dieu de vous bénir avant de vous séparer.
Monseigneur
Vous avez sous les yeux une armée sainte dont les chefs et les soldats sont animés du même esprit et ne font qu'un seul cœur. Tous ont juré fidélité au drapeau sacré qui leur promet la victoire, et je sais sûr qu'il n'est pas un seul des ouvriers ici présents qui ne soit prêt à se montrer, par son courage à la résistance chrétienne, l'égal de ceux qui l'ont enrôlé. Cette armée sainte remercie par ma bouche Votre Excellence de son très haut et bienveillant patronage, et va, à l'instant même, vous demander à genoux la bénédiction que le Souverain Pontife a confiées à vos mains sacrées. C'est la bénédiction du père, c'est la bénédiction du fort, c'est la bénédiction du saint, c'est la bénédiction même du Christ, dont nous avons pris la croix pour étendard. Fortifiés par cette bénédiction, nous nous relèverons plus déterminés à soutenir le bon combat, et chacun de nous ira porter, joyeux, aux absents le mot d'ordre de cette glorieuse journée. Resistite fortes infide.
ASSEMBLEE GENERALE
DES
POUR LA
CLOTURE DE L'ASSEMBLÉE GÉNÉRALE
prononcé dans l'église Notre-Dame de Pari*, le 9 mai 1882.
« Cor unum et anima una. »
Un S3ul cœur et une seule âme.
Messieurs,
Vous avez l'habitude de venir chercher tous les ans, auprès des autels où Jésus-Christ vous attend, un mot d'ordre qui résume et couronne les travaux de votre assemblée générale, et que vous allez porter dans tous les lieux où fonctionnent vos comités. Ce mot d'ordre, c'est moi qui vous le donnais il y a quelques années ;
il vous invitait à la résistance contre les ennemis cle votre œuvre. Vous l'avez compris, puisque vous existez encore, sinon plus nombreux, du moins affermis, par l'expérience et l'exercice, dans le généreux dessein que vous avez conçu de travailler au perfectionnement religieux et moral, et à l'amélioration du sort des classes ouvrières. Je vous remercie de m'avoir donné raison, et vous prie de vouloir bien recevoir aujourd'hui, avec la même docilité, un autre mot d'ordre qui vous serve d'encouragement et de reconfort.
Je l'emprunte aux Actes des Apôtres, où il est dit que l'assemblée des fidèles, germe fécond et type expressif de toutes les associations chrétiennes, n'était « qu'un seul cœur et une seule âme : Cor unum et anima una. »
Cette union du cœur et de l'âme, je viens vous la demander avec instance, Messieurs, au nom de vos plus chers intérêts, comme l'indispensable garantie du succès de vos efforts, comme la force irrésistible, qui doit, un jour ou l'autre, assurer le triomphe de l'œuvre de charité et de justice sociales que vous avez entreprise.
Cor unum ! Un seul cœur ! Cela veut dire qu'il vous faut aimer tous ensemble, avec la même ardeur et la même fidélité, le Dieu que vous voulez glorifier en faisant prévaloir, dans les classes laborieuses comme dans les classes dirigeantes, les intérêts sacrés de la religion sur tous les intérêts subalternes dont se préoccupent exclusivement les vulgaires organisateurs des sociétés populaires. Plus on s'efforce de vous séparer, par des lois impies et des attentats, de Celui sans lequel aucune société humaine ne peut subsister avec honneur et sécurité, plus vous devez conspirer à le retenir au milieu de vous par l'étreinte d'un amour dans lequel s'enlacent tous vos cœurs. Étreinte plus forte que celle de Moïse à qui l'Éternel disait : « Laisse-moi aller! Laisse-moi aller! Dimitte me! Dimitte me! » — Non, non, Seigneur, nous ne vous laisserons pas aller. L'impiété vous chasse, mais nous voulons que
2i6 CERCLES CATHOLIQUES D'OUVRIERS.
vous restiez ; et vous resterez, car notre commun amour sera plus fort que la haine de nos ennemis. Vous en demeurerez le glorieux captif, jusqu'au jour où vous régnerez, sans conteste, sur toutes les classes que nous voulons affranchir des honteuses servitudes de l'irréligion et de l'immoralité.
Cor unum ! Un seul cœur ! Pour aimer le Christ, roi et sauveur, dont la croix étincelle sur vos bannières. C'est en lui que la suprême majesté de Dieu est plus particulièrement outragée de nos jours; ce sont ses bras protecteurs, étendus sur la croix pour embrasser le monde, qu'on essaye de briser parce qu'ils arrêtent les sauvages poussées de l'athéisme. Vous avez vu cela, Messieurs, et vous avez compris qu'on ne peut être à Dieu sans être à son Christ. Plus d'une fois, déjà, vous vous êtes réfugiés dans son cœur adorable, afin qu'il entendît de plus près les protestations de votre amour. Demeurez-y, laissez-vous pénétrer et fondre ensemble par les saintes flammes de cette fournaise de charité, et que vos cœurs sanctifiés poussent ce cri unanime : « Ce n'est point pour le service du monde, ni pour la
méprisable gloire du siècle que nous voulons travailler : Regnum mundi et omnem ornatum sseculi contempsi ; c'est pour l'unique amour de Jésus-Christ, notre Seigneur et maître, qui s'est révélé à notre foi, que nous aimons, en qui nous avons mis notre confiance, que nous préférons à tout : Propter amorem Domini mei JesuChristi, quemvidi, quemamavi, inquem credidi, quemdilexi. »
Cor unum ! Un seul cœur! Pour aimer l'Église votre mère; pour la consoler de ses tristesses par vos affectueux respects et par votre intrépide confiance en ses éternelles destinées ; pour la venger des injures qu'on lui prodigue et des persécutions qu'elle endure, par votre humble soumission à sa doctrine, votre fidèle obéissance à ses lois et votre inébranlable attachement à tous ses droits; pour conjurer les maux qu'on lui prépare, en formant un bataillon sacré, parfaitement uni et compact, tout prêt à la servir clans l'œuvre de relèvement général qu'elle médite, qu'elle espère, qu'elle saura conduire à bonne fin, quand Dieu, lassé des entreprises sacrilèges de l'Église de Satan, aura foudroyé l'injustice et brisé les dents des
pécheurs. Aussi bien, Messieurs, n'est-ce pas votre sainte ambition de ramener, tôt ou tard, sous le doux sceptre de l'Église, la vie sociale égarée par les principes révolutionnaires? N'est-ce pas pour cela que vous vous appelez Cercles catholiques, et que vous venez demander à celle dont la doctrine est votre lumière, dont les lois sont votre règle suprême, la solennelle bénédiction de sa maternité ?
Cor unum ! Un seul cœur ! Pour vous aimer les uns les autres, et donner au monde l'édifiant spectacle de charité qui jadis convertissait les païens. Le jour où les classes dirigeantes auront convaincu le peuple des travailleurs de leur sincère et efficace sollicitude pour ses véritables intérêts, le jour où les ouvriers qui, les premiers, auront compris votre cœur, vous seront intimement unis par une affectueuse reconnaissance, le jour où l'on pourra dire de vous ce que l'on disait des fidèles de la primitive Église : ce Voyez comme ils s'aiment», vous aurez fait un pas immense vers la réalisation de vos desseins. Car, sachez-le bien, ce dont le peuple, tourmenté par tant de besoins, a le plus grand' faim, c'est d'être aimé. On feint pour
lui des tendresses qui surprennent sa naïveté, on le trompe par des mensonges qui flattent ses passions et éveillent en lui de redoutables appétits. On lui promet, à son profit, la solution des questions sociales qui pèsent sur sa vie déshéritée, et quand on a exploité ses suffrages, et quelquefois ses violences, pour se hisser aux situations où Ton s'engraisse, on lui jette à la face cette narquoise défaite : « Il n'y a pas de question sociale. » Il finira bien, je l'espère, par s'apercevoir que ses prétendus amants n'aiment qu'eux-mêmes, qu'ils sont aux honneurs et que lui est toujours humilié et méprisé, qu'ils sont pleins et que lui jeûne encore, qu'ils se gorgent de bien-être et de plaisir et que lui n'a pas cessé de souffrir. Et alors, quand tous les ambitieux auront abusé de lui, sa douloureuse expérience le ramènera vers les associations où il n'y a qu'un seul cœur, pour leur demander de prendre part au saint amour qui le consolera, s'il ne peut y trouver la fin de ses maux.
Cor unum ! Un seul cœur ! — Ce seul cœur qu'il vous faut avoir, Messieurs, doit être un cœur large, généreux et vaillant.
Un cœur large, toujours ouvert à ceux qui font profession d'aimer Dieu, son Église, son Christ, l'humanité, sans tenir compte de la divergence des opinions qui ne peuvent nuire à ces amours, et qui souvent représentent des désirs légitimes, des regrets respectables, des souvenirs qu'on ne saurait répudier sans trahir le devoir de la reconnaissance. « La charité, vous l'avez dit vous-mêmes, n'est pas V artisan d'un parti ni d'une coterie; elle ne demande point au dévouement quon lui offre de montrer son drapeau, sa cocarde ou son cachet de congrégation ; » mais en tous ceux où elle découvre l'empreinte de la croix elle reconnaît des frères et des amis.
A la largeur du cœur elle sait unir la générosité, qui ne marchande ni les sacrifices de temps et d'argent, ni les combats qu'il faut livrer à la mollesse, ni les services qu'il faut rendre au détriment du bien-être et du plaisir, ni les témoignages cle la reconnaissance pour les services rendus : générosité des grands, dont la fierté native s'abaisse volontiers dans une aimable condescendance, prodiguant aux classes inférieures les dons de l'esprit et de la
fortune, les richesses de l'éducation et de l'expérience, les secours d'une haute et efficace influence; générosité des petits, qui s'appliquent à corriger les aspérités et à réprimer les saillies d'une nature souvent inculte, pour payer en humble docilité les bienfaits de ceux par qui ils se sentent si sincèrement aimés.
Tout cela, Messieurs, doit être couronné par la vaillance. Un cœur craintif est toujours prêt à se refermer et à se reprendre ; un coeur vaillant reste toujours ouvert, et affronte, pour se dévouer, l'ingratitude et les rebuts, les injures et les persécutions. Une association de cœurs craintifs se dissout à la première alarme, une association de cœurs vaillants s'affermit dans la contradiction, et demeure, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, un seul cœur : Cor unum.
Si vous êtes un seul cœur, Messieurs, je vous en félicite et vous engage à compléter votre unité en devenant une seule âme : Anima una !
L'âme s'affirme par la direction qu'elle donne à son action extérieure, individuelle ou collective, sous l'empire d'une idée. Avez-vous une idée ? Une de ces idées maîtresses dans laquelle se résument l'esprit et les tendances d'une association ? Vous comprenez sans peine qu'il ne suffit pas de vouloir faire le bien; il faut savoir quel bien on veut faire. Or, je crois pouvoir affirmer que vous avez, à cet égard, une idée arrêtée, qui se dégage de tous vos travaux et qu'on peut formuler ainsi : Restauration de l'ordre chrétien dans le travail, et réparation, par la justice sociale, du tort fait au travailleur par l'abolition révolutionnaire des associations protectrices où l'on tenait compte de sa foi, de son honneur et de ses intérêts.
Je n'ai point à faire ici le procès des anciennes corporations que la loi avait approuvées, que l'Église avait bénies, mais que l'oubli des traditions avait profondément dénaturées, à l'époque où le faux libéralisme qui bouleversa toutes nos institutions trouva bon de les abolir, au lieu d'en corriger les abus. Je constate seulement que, depuis cette abolition, le travailleur, condamné à l'isolement, est devenu la proie d'une exploitation effrénée, à laquelle il lui est impossible de résister, parce qu'il ne se sent plus appuyé et protégé, comme autrefois, par l'action collective des associations.
Abandonné à lui-même, il peut, si la chance le favorise, sortir avec honneur de la lutte et prendre place parmi ceux qui marchandent le travail et s'attribuent les plus gros bénéfices de sa production ; mais cette étrange fortune est rare clans l'innombrable armée des exploités, et leur isolement les conduit, en masse, à l'oubli de leurs croyances religieuses, à la démoralisation de leur vie, à la désorganisation de leur famille, à l'épuisement de leurs forces.
Inutile, n'est-ce pas, d'entrer dans le détail
d'une situation que vous connaissez et qui a violemment ému vos cœurs chrétiens. Tout le monde s'en préoccupe, et depuis un demisiècle on est en quête d'une solution réparatrice. Les uns croient l'avoir trouvée dans l'omnipotence de l'État, maître absolu de la richesse et organisateur clu travail, confisquant à son profit toute initiative et toute liberté, et régnant sans contrôle sur un immense troupeau d'esclaves, qu'il rationne à sa guise et qu'il abrutit clans une monstrueuse égalité de dépendance et cle servitude ; les autres, moins théoriciens, mais plus pratiques, demandent à grands cris une liquidation, qui mette tous les déshérités en possession immédiate de leur part légitime cle capital, injustement détenue par ceux qui exploitent les forces du pauvre peuple et s'engraissent de ses sueurs : socialisme ou communisme.
Vous ne voulez pas, Messieurs, de ces solutions, dont l'une est abominable, l'autre hideusement sauvage. Vous aspirez à la restauration de l'ordre chrétien, vous voulez une réparation qui contente la charité et la justice. Pour me servir de votre propre langage:
« Vous demandez, -au nom de la morale et de la loi chrétienne, que le travail de l'ouvrier cesse d'être excessif, et que les heures en soient réglées autrement que par la loi de l'intérêt et les nécessités de la concurrence ; que sa femme puisse demeurer gardienne de son foyer, et ne soit pas entraînée avec lui dans le tourbillon du travail sans limites ; que son enfant grandisse loin de cette fièvre qui dévore prématurément son corps en flétrissant son âme; enfin, que le travailleur rentre en possession de ce qu'on a appelé la grande charte de son indépendance, le repos du dimanche. »
Sans doute, la charité toute seule peut obtenir partiellement ces résultats, mais il lui est impossible de les généraliser. Contrariée dans nos âmes chrétiennes par une foule de passions égoïstes, qui restreignent et mobilisent son action, elle n'a ni l'étendue ni la fixité d'une législation qui prendrait sous sa pro tection les droits et les intérêts des travail leurs. Cette législation, vous la demandez Messieurs, comme un acte de justice sociale et vous voulez qu'elle s'inspire de la loi chrétienne.— « Placés, comme vous le dites v^ousi 15
mêmes, entre l'économie libérale, aussi envahissante que subtile, qui tend à ramener la société à l'esclavage antique, en permettant aux capitalistes de trafiquer de l'homme et d'accaparer le fruit presque tout entier de son travail, et l'économie socialiste qui rêve le partage égal ou plutôt la promiscuité du capital et de la propriété, vous demandez que la justice chrétienne s'établisse entre le riche et le pauvre, entre le capitaliste et le travailleur, entre le patron et l'ouvrier, pour leur assigner à tous quels sont leurs droits et leurs devoirs...
« Vous demandez que la justice, c'est-à-dire le respect des droits et des devoirs de chacun consacré par la sanction clés lois divines et humaines, triomphe de l'esclavage des classes ouvrières inauguré par la Révolution. » Bref, votre idée est celle d'un État chrétien, couvrant d'une protection légale, à la fois juste et paternelle, des associations professionnelles, où le travailleur jouisse de toutes les garanties désirables pour sa religion, sa moralité, ses intérêts matériels, l'honneur et la sécurité du foyer, où il soit utilisé sans être exploité, dépendant sans être esclave, élément actif d'une
force collective sans cesser de s'appartenir. A cette idée vous voulez que tout le monde s'intéresse, et vous espérez, si elle triomphe, restaurer par son moyen l'ordre chrétien à tous les degrés de la hiérarchie sociale.
Bravo ! l'idée est belle et grande. Vous l'avez eue par une sorte d'intuition chrétienne; un homme éminent1, dont la science sociale porte le deuil tout récent, y arrivait par une infatigable et consciencieuse étude, lorsque la mort l'a arrêté, au moment où il se tournait vers l'Église pour lui demander d'éclairer ses travaux de sa divine lumière. Vous pouvez vous couvrir de sa longue et magistrale expérience, et croire que votre idée mérite d'être l'Anima ima de votre œuvre ; mais faites en sorte qu'elle soit unique, et gardez-vous bien de la laisser envahir par des préoccupations parasites qui terniraient sa pureté et rabaisseraient sa hauteur.
Entre toutes les préoccupations, méfiezvous, je vous prie, de la préoccupation politique. Certes, il n'est défendu à personne de