Chambre des députés, séance du 17 novembre
NOTICE BIOGRAPHIQUE. Uii
la France Nouvelle, qui ravaitbasseineirt calomnié. Il réclama dans son plaidoyer la transformation de la pénalité des délits de presse, par la substitution, suivant la mode anglaise, de fortes amendes à l'emprisonnement.
Le o janvier 1879, le renouvellement triennal du Sénat donna une majorité imposante au parti républicain, et le 20 du même mois, le maréchal de Mac-Mahon adressa aux Chambres sa démission de président delà République.
Gambetta refusa alors les avances de ses amis qui voulaient poser sa candidature à la succession du maréchal et il fut avec éclat le grand électeur de M. Jules Grévy. L'opinion s'attendait à le voir appelé aux affaires. Il n'en fut rien. Le nouveau président de la République ne sut pas comprendre où étaient la vérité et la logique parlemenlaires; il ajourna les offres de service de Gambetta, il lui suggéra l'un des premiers l'idée de se porter candidat à la présidence de la Chambre des députés,- et l'homme nouveau qui fut chargé de former le cabinet, ce fut M. Waddington.
Gambetta fut nommé président de la Chambre par 314 voix sur 405 votants.
Nous rappelons très brièvement quelle fut, pendant les trois années de sa présidence de la Chambre, la conduite politique de Gambetta et de quelle façon il comprit le rôle qui lui était échu. Ce qu'il avait été de 1876 à i879 comme président de la commission du budget, il le fut plus encore de 1879 à 1881 comme président de la Chambre. II occupait dans la démocratie une place trop importante pour qu'il fût possible aux ministres en exercice d'ignorer ou de négliger son sentiment sur les questions importantes qui se présentaient. Son patriotisme et son souci des intérêts de la République étaient trop connus pour que le pays tout entier ne tint pas en grande considération la sympathie qu'il témoigna presque constamment à trois ministères consécutifs.
Aussi, ce que M. Clemenceau et M. .do Broglie baptisèrent
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de M. de Mac-Mahon. Il s'effaça devant M. Jules Grévy. II fut le premier à prononcer le nom de Tex- président de la Chambre des députés comme celui du candidat éventael du parti républicain à la présidence de la République. « M. Grévy! s'écriait le França^^, journal du duc de Broglie. Mais il ne compte pas en Europe! il n'est pas cobna dans nos villages! » Ce fut Gambetta qui dit, dans son discours du 9 octobre, quel était M. Grévy, quels étaient alors ses titres à la confiance du parti républicain, — et. la voix de Gambetta fut entendue.
Les élections du i4 octobre donnèrent la victoire à la cause républicaine.
Les députés républicains qui avaient signé le- manifeste des 363 étaient réélus au nombre de 327. Toute la pression officielle n'avait augmenté la minorité cléricale que de 36 voix.
Gambetta avait été élu dans le XX" arrondissement de Paris par 13,912 voix sur 15,720 votants et 18,586 électeurs inscrits.
Le Sénat et la Chambre des députés se réunirent le 7 novembre. La majorité républicaine constitua aussitôt un comité de 18 membres, chargé de préparer pour elle et au besoin de prendre en son nom les résolutions que pourraient rendre nécessaires les périls de la situation. Gambetta était l'àme de ce comité *.
La Chambre se constitua en trois jours. Après avoir validé sans débat les élections des députés républicains et des quelques députés de droite qui avaient refusé raffiche blanche, elle renomma tout l'ancien bureau, pour bien marquer qu'elle se considérait comme la continuation de la Chambre de 1876 et la lutte contre le cabinet du 17 mai commença aussitôt.
Le 12 novembre, M. Albert Grévy déposa au nom du comité des Dix-Huit un projet de résolution tendant à la
1. MM. Gambetta, Bethmont, Jules Ferrjj Louis Blanc, Léon Renault, Floguet, Madier de Montjau, Clemenceau, Proust, Goblet, Albert Grévy, Lockroy, Tirard, Brisson, de Marcère, Horace de Choiseul, Germain et Lepëre furent désignés comme membres de ce comité.
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-aouunatîon d'une commissiou de 32 membres pour faire un ^enquôte parlementaire sur les actes du gouvernement. Gambetta défendit cette proposition dans un éclatant réquisitoire contre la politique bonapartiste et cléricale qui avait été suivie depuis six mois. Les amis du duc de Broglie •annonçaient partout que le Sénat voterait une seconde •dissolution de la Chambre; Gambetta répliqua :
Si le Sénat, que je suis bien loin d'accuser de cet excès d'am- *hition, qui peut-être se trouvera un de ces jours le premier intéressé à barrer la route à vos entreprises, si le Sénat s'arrogeait un pareil droit de reviser les élections du suffrage universel, de déchirer les titres de la Chambre des députés, après que le conflit a été soumis au pays et résolu par lui, alors le Sénat ne serait plus une Cha^nbre haute : ce serait une Convention; il serait cette Convention dont vous parlez tant, et parce que ce serait une Oonveniion blanche, ce ne serait ni la moins redoutable, ni la moins criminelle.
Mais, Messieurs, j'ai confiance. Je me rappelle parfaitement dans quelles circonstances le Sénat a été créé. Je sais par quels hasards, par quel jeu cruel de la mort, la majorité a pu s'y déplacer au profit de nos adversaires naturels, je sais toutes ces choses, il en est une autre que je sais également: c'est que le Sénat, comme la Constitution elle-même, est sorti d'un éclair de patriotisme. Je connais les hommes qui ont fait cette Constitution, à laquelle vous ne vous êtes ralliés qu'à la dernière heure pour l'exploiter et la retourner contre la France,; ceux-là, je les adjure, et comme conservateurs, et comme parlementaires, et comme libéraux, et comme patriotes, de prendre en main une dernière fois et le soin de leur propre cause et le soin de la cause de la liberté. Je lés adjure, il en est temps encore* de. faire justice de cette politique qui vient dire ici qu'elle avait donné sa démission, et qui l'a reprise. Arrière ces défaites ! La vérité, c'est que vous vous cramponnez au pouvoir; la vérité, c'est que vous n'hésitez pas à perdre celui-là même dont vous exploitez le point d'honneur contre son devoir constitutionnel, — et vous n'hésitez point pour sauver quelques heures de cette domination dont vous n'avez pas l'ambition, mais dont vous avez la gloutonnerie! (15 novembre.)
Le projet de résolution du comité des Dix-Huit fut alors adopté par 3|2voix contre 20o et M. de Broglie se retira le 19 novembre.
Cependant le maréchal ne voulut point encore slncliner et il tenta une dernière résistance. Le cabinet du 23 novembre,
Lïi . NOriCK fllOORAPHlQUB.
alla n'y apporte ai nrtlour ni enlhousiasine, elle sait ce qu« hii i coûté cette sdrie de crimen; elle sait quelle a élà Ik ranco» di cette folie iiioulilial)le ! Non, elle n'est paa passionnée pour I'vdnÏHtie, et, si elle n'avait qu'à prononcer un arrêt, U serait tàea
ïitB écrit ea caractères iiieffacablas.
Mai», Messieurs, si la France ne subit pas d'entralDemeat rei^ l'amnistie, elle éprouve un sentiment que les hommes politiques doivent enregistrer ; c'est celui de la lassitude.,, elle est fatigtiee, eiavpéi'^e d'eul«ndre constamment se reproduire ces débats sur l'amnistie, dans toutes le< questions, it propos de toutes les élections, de toules les contentioos ëlectoralas, et elle dit à s«s gou* vtfruantB et t. vous-mêmes : Quand me déliarrasserei-vous de « linillon de (j'uerre civile?
Un a dit, et on a dit avec raison, — cela saute aui jeui, — que te li juillet étant une fête nationale, un rendei-vous oâ, pour la première Tois, l'armée, organe légitime de la nation, se trouvera face A face avec le pouvoir, oii elle reprendra ses drapeaux, hélas! si odieusement abandonuts... Ob! oui, il Taut que ce jaur-li, devant la patrie, il faut qu'à la face du pouvoir, en face de la nation représentée par ^es inacdataircs fldèles, en l'ace de cette armée, u suprême pensée », comme disait un poète qui lui aussi, dans uue autre enceinte, avant tout le monde, avait plaidé la cause des vaincus, il faut que vous fermiez le livre de ces dix années, que vous luettiez la pierru turoulaîre ds l'oulili Eui- les crimes et sur les vestiges de la Commune, et que vous disiez à tous, ftceu^-ci dont on déplore l'absence, et & ceuxlà dont on regretta quelquefois les contradictions et les désaocords, qu'il n'y a qu'une France et qu'une République.
La Chumlire et le Sénat furent convaincus; l'amnistie fut
Ce fut Ifi l'apogée de la fortune de Gambetta; un imini:nse sojitiinenl de reconnaissance emporta encore une fuis toute la démocratie vers lui, il fut acclamé k Belleville, il regut au 14 juillet les félicitations entUouaiastes de l'ariiiOe ; tous les patriotes le montraient avec orgueil et joie comme le plus bel espoir du pays.
.Mais dès le lendemain de nouvelles intrigues sonten'aines nt. Une allocution ou'il Di-ononca aux fStes de
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Les grandes réparations peuvent sortir du droit : nous ou nos enfants pouvons les espérer, car Tavenir n'est interdit à personne.
Je veux, en deux mots, répondre à une critique qui a été formulée à cet égard; on a dit quelquefois que nous avons un culte passionné pour Tarmée, cette armée qui groupe aujourd'hui toutes les forces nationales, qui est recrutée, non plus maintenant parmi ceux dont c'était le métier d'être soldats, mais bien dans le plus pur sang du pays; on nous reproche de, consacrer trop de temps à l'examen de la progression de l'art de la guerre, qui met la patrie à l'abri du danger.... Eh bien, ce n'est pas un esprit belliqueux qui anime et dicte ce culte, c'est la nécessité, quand on a vu la France tombée si bas, de la relever, afin qu'elle reprenne sa place dans le monde.
Si -nos cœurs battent, c'est pour ce but et non pour la recherche d'un idéal sanglant ; c'est pour que ce qui reste de la France nous reste entier ; c'est pour que nous puissions compter sur l'avenir et savoir s'il y a dans les choses d'ici-bas une justice immanente qui vient à son jour et à son heure.
C'est ainsi. Messieurs, qu'on mérite de se relever, qu'on gagne les véritables palmes de l'histoire ; c'est à elle qu'il appartient de porter un jugement définitif sur les hommes et sur les choses ; en attendant, nous sommes des vivants, et on ne nous doit qu'une égale part de soleil et d'ombre, le reste vient par surcroît.
Rien de plus noble ni de plus correct que ce discours, mais la jalousie veillait; Gambetta fut accusé d'avoir prononcé des paroles belliqueuses, et la campagne de lapeur commença. Désormais on trouvera des griefs contre lui dans ses moindres paroles, dans les actes auxquels il sera le plus étranger, comme dans la mission du général TJiomassin à Athènes et dans la démonstration navale des flottes européennes devant Dulcigno (démonstration qui était l'œuvre de M. Barthélemy-Saint-Hilaire, successeur de M. deFreycinetaux affaires étrangères); un pou plus tard, dans les critiques dont la diplomatie orientale de ce même ministre fut l'objet do la part de t[uelques-uns de ses amis. En même temps, les accusations de pouvoir personnel et de visées dictatoriales grandissaient , secrètement encouragées par la coterie de l'Elysée. Les intransigeants, des hommes qui n'étaient rentrés à Paris que par l'amnistie, œuvre de Gambetta, se joignirent avec ardeur aux réactionnaires pour répandre
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contre lui d'odieuses calomnies. 11 ne se passa plus de jour qu'il ne fût injurié, diffamé, dénoncé au pays comme un César avide de tyrannie et de guerre. Après n'avoir répondu pendant longtemps que par le mépris à ses insultears, il en fut réduit un jour à descendre du fauteuil présidentiel pour repousser du pied ces indignités (21 février i882).
Et je pourrais vous dire, Messieurs, puisqu'on m'y provoque , qu'il y a à cet égard un concert formé, des fonds réunis, et que pas plus tard que samedi on a déposé des brochures intitulées : Gambetta^ c'est la guerre, tirées à cent mille exemplaires, et qui sont la collection de tous les articles ramassés, — cap on n'y regarde pas de bien près, et peu importe d*où vient la main qui donne, — on va chercher bien loin, pas si loin qu'autrefois cependant, mais là où on peut les trouver, — des articles ramassés en Allemagne, en Italie, en Espagne et en France, dans des collections trop variées pour notre malheur, tous les articles destinés à répandre cette thèse électorale ; on les imprime et on va les distribuer à profusion : il parait que c'est un moyen infaillible !
Oui, il y a dis ans, on a réussi à surprendre la volonté du pays alors que la France faiblissait sur ses jarrets, sous le poids de l'invasion étrangère; on lui a arraché un vote en posant la question de paix ou de guerre, et on croit pouvoir recommencer aujourd'hui.
Messieurs, ce calcul sera bafoué par la nation ; la nation saura distinguer entre ceux qui veulent la tromper et l'égarer, et ceux qui l'aiment jusqu'à la mort.
Des acclamations accueillirent ces paroles superbes, mais la campagne de la jalousie et de la haine n'arrêta pas. M. Bardoux, fidèle à la tradition républicaine, avait déposé un projet de loi portant rétablissement du scrutin de liste et Gambetta appuyait le projet. Cela suffit. Il se forma aussitôt une coalition redoutable contre rabrogation du scrutin de clocher ; le ministère, présidé par M. Jules Ferry, n'osa pas prendre parti ; le président de la République fit savoir par ses amis qu'il était devenu l'adversaire du scrutin de liste.
La presse anti-gambettiste jeta feu et fiamme. Le scru-
• tin de liste, c'était à brève échéance la dictature de Gam-
. betta et la guerre ! Gambetta avait dans sa poche ses listes
toutes prêtes î II ne ferait élire que des hommes à lui î Adieu^
Adieu i'iniiniïtion féconde des députés dans upe administration de plus en plus délraquée! Adieu [la bonne petite politique de personne», de rancunes, de coalitions, d'intérêts locaux ! Gambetta, après s'être fait plébisciter dans soijtantesix départements, ne ferait de tous les droits et de toutes les libertés du pays qu'une bouchée! On connaissait l'insatiable ambition de l'avocat de Delescluze, du mauvais citoyen qui avait organisé la Défense nationale et qui avait vaincu le 16 Mail Quand on avait épuisé toutes les séductions, tous les appels aux intérêts particuliers et toutes les invocations à la peur, alors on parlait de la baignoire d'ar-> gent du Palais RouTbon et des déjeuners corrupteurs oii Trompette accommodait aux truffes le scrutin de liste...
Cependant il se produisit un mouvement d'opinion considérable en faveur de la réforme électorale, et le 22 mai, è. la suite d'un discours de Gambelta qui resta sans réponse, la Chambre vota le projet de loi de H. Bardoux k S voix de majorité. Gambetta s'était surpassé dans ce débat. Jamais encore il n'avait trouvé, pour exposer la vraie politique tirée du suffrage universel, de plus puissants acceals. Le scrutin d'arrondissement, c'était fatalement la désunion du parti, le maintien d'une redoutable minorité antt constitutionnelle A. la prochaine Chambre, et alora, par une suite de conséquences fatales, la désorganisation, la la deetruction de toutes les idées de g-ouvernement, les meilleurs esprits pervertis les uns après les autres par pratique essentiellement corruptrice du petit scrutin, et pervertis au point de perdre l'intelligence des plus grands ntérËts du pays tant à l'intérieur qu'à l'étranger; la démoc^ratie sans boussole ; le patriotisme effaré ; le recul de ' la République dans le pays et de la France dans le monde :
Et propter vilam vivendi perdere causas.
Mais s'il se trouva une majorité à la Chambre pour être persuadée, il n'en fut pas de même au Sénat. Gambetta étant allé dans sa ville natale de Cahors pour inaugurer le monument des mobiles du Lot tués pendant la guerre, ce
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de M. de Mac-Mahon. Il 8*effaça devant M. Jules Grévy. II fut le premier à prononcer le nom de Tex-pi^ésident de h Chambre des députés comme celui du candidat éveutael du parti républicain à la présidence de la Répablique. « M. Grévy! s'écriait le Français, journal du duc de Broglie. Mais il ne compte pas en Europe! il n*est pas cobno dans nos villages! » Ce fut Gambetta qui dit, dans son discours du 9 octobre, quel était M. Grévy, quels étaient alors ses titres à la confiance du parti républicain, — et. la voix de Gambetta fut entendue.
Les élections du 14 octobre donnèrent la victoire à la cause républicaine.
Les députés républicains qui avaient signé la manifeste des 363 étaient réélus au nombre de 327. Toute la pression ofQcielie n'avait augmenté la minorité cléricale que de 36 voix.
Gambetta avait été élu dans le XX*' arrondissement de Paris par 13,912 voix sur 15,720 volants et 18,586 électeurs inscrits.
Le Sénat et la Cbambre des députés se réunirent le 7 novembre. La majorité républicaine constitua aussitôt un comité de 18 membres, chargé de préparer pour elle et au besoin de prendre en son nom les résolutions que pourraient rendre nécessaires les périls de la situation. Gambetta était rame de ce comité *.
La Chambre se constitua en trois jours. Après avoir validé sans débat les élections des députés républicains et des quelques députés de droite qui avaient refusé rafflche blanche, elle renomma tout l'ancien bureau, pour bien marquer qu'elle se considérait comme la continuation de la Chambre de 1876 et la lutte contre le cabinet du 17 mai commença aussitôt.
Le 12 novembre, M. Albert Grévy déposa au nom du comité des Dix-Huit un projet de résolution tendant à la
1. MM. Gambetta, Bethmont, Jules Ferry; Louis Blanc, Léon Renaultf Floquet, Madier de Montjau, Clemenceau, Proust, Goblet, Albert Grévy, Lockroy, Tirard, Brisson, de Marcère, Horace de Choiseul, Germain et Lepère furent désignés comme membres de ce comité.
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•aâOHHnation d'une coaimissiou de 32 membres pour faire un ^enquôte parlementaire sur les actes du gouvernement. Gambetta défendit cette proposition dans un éclatant réqui- -sitoire contre la politique bonapartiste et cléricale qui avait été suivie depuis six mois. Les amis du duc de Broglie •annonçaient partout que le Sénat voterait une second« •dissolution de la Chambre; Gambetta répliqua :
Si ]e Sénat, que je suis bien loin d'accuser de cet excès d'am- "bition, qui peut-être se trouvera un de ces jours le premier intéressé à barrer la route à vos entreprises, si le Sénat s'arrogeait un pareil droit de reviser les élections du suffrage universel, de déchirer les titres de la Chambre des députés, après que le conflit a été soumis au pays et résolu par lui, alors le Sénat ne serait plus une Cha^nbre haute : ce serait une Convention ; il serait cette Convention dont vous parlez tant, et parce que ce serait une -Convention blanche, ce ne serait ni la moins redoutable, ni la moins criminelle.
Mais, Messieurs, j ai confiance. Je me rappelle parfaitement dans quelles circonstances le Sénat a été créé. Je sais par quels hasards, par quel jeu cruel de la mort, la majorité a pu s'y déplacer au profit de nos adversaires naturels, je sais toutes ces choses, il en est une autre que je sais également: c'est que le Sénat, comme la Constitution elle-même, est sorti d'un éclair de patriotisme. Je connais les hommes qui ont fait cette Constitution, à laquelle vous ne vous êtes ralliés qu'à la dernière heure pour l'exploiter et la retourner contre la France,; ceux-là, je les adjure, et comme conservateurs, et comme parlementaires, et comme libéraux, et comme patriotes, de prendre en main une dernière fois et le soin de leur propre cause et le soin de la cause de la liberté. Je les adjure, il en est temps encore* de, faire justice de cette politique qui vient dire ici qu'elle avait donné sa démission, et qui l'a reprise. Arrière ces défaites ! La vérité, c'est que vous vous cramponnez au pouvoir; la vérité, c'est que vous n'hésitez pas à perdre celui-là même dont vous exploitez le point d'honneur contre son devoir constitutionnel, — et vous n'hésitez point pour sauver quelques heures de cette domination dont vous n'avez pas l'ambition, mais dont vous avez la gloutonnerie! (15 novembre.)
Le projet de résolution du comité des Dix-Huit fut alors adopté par 3|2voix contre 20o et M. de Broglie se retira le i9 novembre.
Cependant le maréchal ne voulut point encore slncliner et il tenta une dernière résistance. Le cabinet du 23 novembre,
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goHYerner avec le sorutio d* arrondissement qu'il faut s'adresser. )> On fit semblant de ne pas comprendre. On trouvait tout naturel que M. Jules Ferry renonçât au pouvoir dans un état de choses qui n*était si gravement compromis, à rintérieur comme à Textérieur, que par son erreur ou par la faute de ses amis. On eût trouvé tout simple que M. Saj, M. Henri Brisson,M. de Freycinet ou M. Clemenceau eussent refusé une situation si obérée, en alléguant que la situation était incompatible avec leur manière d'entendre le gouvernement. Mais si Gambetta eût répondu à ceux qui loi offraient la direction des affaires dans des conditions aussi défavorables, alors qu'au beau temps on s'était bien gardé de lui faire appel : « Je ne me charge pas de gouverner quand on m'en a préalablement refusé les moyens. Le pouvoir m'est offert comme un piège. Je refuse le piège et le pouvoir », on aurait déclaré, d'une voix presque unanime, que ce refus si justifié était chose monstrueuse.
Donc tous disaient, les uns parce qu'ils étaient animés de généreuses espérances, les autres parce qu'ils cachaient des desseins un peu moins élevés : 11 faut que Gambetta soit premier ministre. Plus la situation empirait par Taccumulation des fautes commises en Tunisie, par l'odieuse campagne des meetings « d'indignation ». par le retard apporté capricieusement à la convocation des Chambres, — plus on proclamait de toutes parts la nécessité d'appeler Gambetta. L'opération savamment menée réussissait à merveille : le u dictateur » était « bien acculé à la porto du conseil ».
Gambetta vit parfaitement quel était le jeu de ses adversaires coalisés. Mais, s'il ne se fit aucune illusion sur les suites de ces manœuvres, il vit surtout que l'immense majorité du pays comptait sincèrement sur lui, qu'elle attendait réellement de lui seul les garanties de gouvernement qui faisaient défaut. Qu'il y eût beaucoup de naïveté dans cette attente, et surtout une complète ignorance de la coalition souterraine, cela était certain. Mais Gambetta pensa qu'il est des appels auxquels un patriote ne saurait se dérober, et il prit gaiement son parti. Il fit entendre dans son discours du Neubourg, dès le 4 septembre, et plus tard, vers la fin d'octobre, au Havre, que si la Chambre le dési-
i^:ffff»
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gnait au choix du président de la République, il ne déclinerait pas le pouvoir. Il se produisit aussitôt dans le pays un immense mouvement de confiance.
Les discours de Honfleur et de Pont-rÉvéque (6 et 7 septembre), du Havre et de Quillebœuf (25 et 26 octobre), furent consacrés à l'étude des questions ouvrières, industrielles et commerciales.
Enfin la Chambre se réunit le 28 octobre et, le même jour, une majorité aussi imposante qu'hétérogène nomma Gambetta président provisoire. Gambetta déclara le lendemain, dahs une courte allocution, « qu'il s'efforcerait de se rendre digne de la manifestation politique que la Chambre avait voulu faire, qu'il n'en méconnaissait ni le caractère ni la portée ».
Il ne méconnaissait pas non plus les vraies dispositions de la Chambre, et les séances du 6 au 9 novembre où furent discutées les interpellations sur les affaires tunisiennes ne furent pas pour lui prouver qu'il s'était trompé. Appelée à ratifier la rapide campagne qui nous valait une admirable annexe de l'Algérie et rétahlissait, devant le mondc^ notre prestige affaibli, la Chambre ne sut prendre aucun parti. Dans cette grande affaire française, elle n'avait qu'à parler français. Et deux heures durant elle se montra incapable de le faire, cherchant à concilier Mans une même formule ce qui était inconciliable : l'honneur. du pays et les lâches prétentions de quelques comités. Après le rejet fiévreux de vingt propositions diverses, il fallut, pour que la lumière se Itt, que Gambetta, paraissant à la tribune, rappelât vigoureusement l'Assemblée au sentiment de la patrie ; il proposa l'ordre du jour suivant :
La Chambre, résolue à Texécution intégrale du traité souscrit par la nation française le 12 mai 1881, passe à Tordre du jour.
Gambetta descendit de la tribune au milieu des acclamations et, aussitôt, heureuse, délivrée du cauchemar, sauvée d'elle-même, la majorité adopta par 355 voix l'ordre du jour français. Le lendemain, M. Jules Ferry remit entre les mains du président de la République la démission du cabinet, et Gambetta, appelé sur l'heure à l'Elysée, accepta la mission
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de former ane noaveUe administration. M. Grévy donna carte blanche à Gambetta. Gambetla prévint le Président que, s*il y avait révision constitutionnelle, il demanderait l'autorisation de défendre le scrutin de liste devant le congrès.
Gambetta composa le cabinet du i4 novembre avec les principaux membres de l'Union Républicaine do parlement : MM. Cazot, Paul Bert, Âllain-Targé, Waldeck- Rousseau, Devès, Rouvier, Raynal, Cochery, Proust, Spuller, Blandii^ Martin-Feuillée, Chalamet, Lelièvre, Margue, Gaze, Faure et Lesguillier. Le général Gampenon fut nommé à la guerre et M. Gougeard à la marine. Ge cabinet était jeune, actif, homogène. Il fut médiocrement accueilli par l'opinion, maigré l'éclat du nom de Gambetta et la valeur de ses auxiliaires. Depuis quatre mois, le public avait été séduit par l'annonce d'un soi-disant « grand ministère », qui devait comprendre, sous Gambetta, tous les présidents et anciens présidents, M. Ferry, M. Léon Say, M. Brisson, M. de Freycinet, et la réclame de cette combinaison artificielle avait été telle qu'elle s'était môme imposée à Gambetta. Tl dut commencer par essayer de former « le grand ministère », et il y consacra en effet tous ses efforts pendant trois jours. Mais M. Say ne put se mettre d'accord avec lui sur les questions économiques, .et M. de Frcycinet, après une visite à l'ÉIysée , se déroba. Gambetta eût pu alors se récuser, dénoncer au pays la coalition qui était déjà toute. formée contre lui. 11 aima mieux lutter.
Le ministère Gambetta ne dura pas trois mois. Entré en fonctions le i4 novembre avec une déclaration qui disait fièrement : « Notre politique sera celle de la France », il tomba le 26 jdriVier parce qu*il avait été fidèle à cette déclaration.
Gambetta pensait que la République une fois fondée devait cesser d'être une petite chapelle ouverte seulement à ceux de la veille, qu'elle devait devenir un vaste édifice
l' la
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ouvert & tous les Français qui se rallieraient à ses institutions et où seraient admis tous ceux, militaires ou civils, qui pourraient servir utilement sous des ministres républicains. Le général de Miribel fut nommé chef de l'état-major général, le maréchal Canrobert fut appelé avec le général de Gallifet au conseil supëriear de la guerre, M. J.-J. Weiss fiit nommé directeur politique aux affaires étrangères, M. de Chaudordy el M. de Courcel furent envoyés comme ambassadeurs à Saint-Pétersbourg et à Berlin. — Les journaux intransigeants crièrent à la dictatui'e et annoncèrent que Gambetta préparait un coup d'État.
Gambella pensait que la République devait tenir haut et ferme devant l'étranger le drapeau national et pratiquer une politique digne et forte, tout en restant paciflque. L'organisation de la Tunisie fut préparée sur un plan nouveau (discours prononcés à la Chambre et au Sénat le 1" et le lOdécembre); U. Roustan fut renvoyé à son poste malgré le' triste verdict de quelques bourgeois effrayés; l'intervention collective de la France et de l'Angleterre en Egypte pour y rétablir l'ordre et la paix contre les insurrections de la soldatesque fut fortement nouée par la note du 1 janvier. — Les chefs de la « campagne de la peur « proclamèrent que Gambetta voulait la guerre.
Gambetta pensait que le pouvoir n'est pas un vain titre et qu'il n'est qu'une manière digne de l'exercer, c'est de gouverner, d'appliquer un programme, de no pas fuir les responsabilités. L'énergique circulaire du ministre de l'inlérieui* mit un frein aux empiétements scandaleux des députés d'arrondissement sur toute l'administration. La création des deux ministères nouveaux de l'agriculture et des arts fut défendue à la tribune des deux Chambres comme étant Texercicc d'une prérogative essentielle du pouvoir exécutif. Le président du conseil fut un vrai chef de gouvernement. Les droits de l'État cessèrent d'Stre méconnus. — La même coalition des révolutionnaires et des réactionnaires cria que la liberté était confisquée, que les « autoritaires » projetaient de ramener le pays aux jours de l'Empire.
Gambetta avait pensé qu'il ne devait obéissance qu'à la volonté de la nation, telle qu'elle résultait des votes du 21
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août (élections législatives) et du 8 janvier (élections poar le renouvellement du tiers du Sénat). Les électeurs du suffrage restreint comme ceux du suffrage universel n" avaient pas réclamé d'autre révision qu'une rénovation sagement limitée à Télargissement de la base électorale du Sénat, au changement du mode d'élection des inamovibles et à la suppression des prérogatives financières de la haute- Assemblée. Un projet fut préparé à cet effet. Mais aussitôt la coalition nomma une commission de 33 membres, qui réclama pour le Congrès le droit de reviser toute la Constitution. C'était une réclamation contraire à l'esprit même de la Constitution. C'était le retour à la politique néfaste du u tout ou rien ».Et la révision fut effectivement enterrée.
Cambetta pensait enfin que la France républicaine ne pouvait être dignement représentée que par des hommes indépendants, capables de voir haut et loin, et, pour que la France eût cette assemblée qui la sauverait de toute anarchie comme de tout despotisme, pour affranchir la Chambre du 21 août du joug des comités de clocher, il proposait l'inscription du scrutin de liste dans la charte constitutionnelle. C'était la sagesse et la prévoyance mêmes. Mais la Chambre avait perdu tout sang- froid ; une tempête éclata, les accusations les plus folles furent lancées dans le public, et la chute du ministère fut décidée.
Gambetta fut en effet renversé le 26 janvier par un vote où toute la droite sans exception était unie à l'extrême gauche, à la gauche radicale et à la coterie de l'Elysée. Le discours de Gambetta avait exposé le mécanisme r^el de la Constitution, la raison politique de son projet de révision et l'impérieuse nécessité du scrutin de liste. Il avait annoncé le dépôt immédiat des nombreux projets de lois préparés par ses collègues et par lui, et qui donnaient aux aspirations de la démocratie le contentement le plus large. Il finissait par une superbe protestation contre les accusations de dictature mises en circulation contre lui :
Eh bien, Messieurs, aujourd'hui, avec ce sentiment profond des responsabilités que vous m'avez imposées, je vous dis à vousmêmes : Je crois, j'estime que si vous êtes assurés de sortir dans quatre ans d'ici par la porte du scrutin de .liste, de ne relever, à
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ce moment, que du département tout entier, je dis que votre politique changera, et je dis que c'est là la consécration essentielle de notre projet.
J'entends bien qu'on me dit : Non ! Ëh bien, vous verrez, Messieurs, qu'un avenir prochain démontrera la justesse de mes paroles, et cela parce que j'ai la conviction intime et profonde, quand je vous résiste, q^and je lutte contre vous, d'avoir le douloureux et impérieux devoir de vous déclarer que c'est une nécessité de gouvernement.
Si, quand je vous dis ces choses, si, quand j'invoque le vote que vous avez rendu il y a six mois à peine, quand je vous fais voir la nécessité de Texécution de ces engagements^ quand je vous démontre l'utilité de réviser l'article !«', paragraphe 2, afin d'arriver, avec le concours du Sénat, à une révision partielle, quand je dis cela, si vous ne m'écoutez pas, si vous croyez que je rêve l'amoindrissement et la dissolution prématurée de la Chambre, je ne puis vous convaincre.
Je ne puis mettre en face de vos appréhensions que ma loyauté, que la sincérité de mes paroles, que les projets que nous avons préparés, enfin que mon passé... et je fais appel à vos consciences.*
Oui, je pensé que cette légion républicaine avec laquelle j'ai débuté, avec laquelle j'ai passé à travers les luttes et les épreuves, ne nous fera pas plus défaut au jour du succès qu'elle ne nous a fait défaut au jour de la bataille. Dans tous les cas, ce sera sans amertume, surtout sans l'ombre d'un sentiment personnel blessé que je m'inclinerai sous votre verdict. Car, quoi qu'on en ait dit, il y a quelque chose que je placé au-dessus de toutes les ambitions, fussent-elles légitimes, c'est la confiance des républicains, sans laquelle je ne pourrais accomplir ce qui est, — j'ai bien quelque droit de le dire, — ma tâche dans ce pays : le relèvement de la patrie.
Une heure après le vote de la Chambre, Gambeiia remettait sa démission au pi*ésident de la République. Le 30 janvier, M. de Freycinet forma une nouvelle administration.
M. Jules Simon a sévèrement, mais justement, résumé l'histoire du cabinet du 30 janvier : u A Tintérieur, pas de gouvernement; à l'extérieur, pas de France. » En effet, à
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rintérieur une seule politique : la politique de déférence; M. Goblet s*amtisa, au pire moment de la division des ré^Hiblicains, à expérimenter la plus folle décentralisation, et l'administration fut livrée aux députés de clocher. A l'extérieur, la politique d'abdication : M. de Freycinet abandonna gratuitement la note collective du 7 janvier; Tentente franco-anglaise en Egypte fut dissoute par une série lamentable de fautes et le drapeau français fut impunément insulté à Alexandrie.
Cependant Gambetta était l'objet de la plus odieuse campagne de calomnies et d'outrages. Intransigeants, réactionnaires, néo-libéraux, toujours unis, le poursuivaient des plus basses injures et M. de Freycinet souriait à ce débordement d'ingratitude. Gambetta resta dédaigneux, impassible, confiant dans la justice de l'histoire. Il avait repris la direction de la République française. Il acheva et fit achever la rédaction des divers projets préparés pendant son ministère et il les déposa sur le bureau de la Chambre. C'étaient les propositions sur le recrutement de l'armée, la réforme de l'organisation judiciaire, la relégation des récidivistes, la liberté d'association, les rapports des Compagnies de chemin de fer avec leurs agents commissionnés, l'organisation administrative de renseignement primaire, la retraite assurée aux instituteurs et institutrices, la suppression des facultés de théologie catholique, l'exercice public du culte catholique en France, les caisses de retraite pour les vieillards, les caisses d'assurances en cas de décès et d'incapacité de travail, et les associations de secours mutuel.
Gambetta, nommé président de la commission chargée de reviser la loi sui! lé recrutement de l'armée, consacra à cette tâche tous ses eflbrts et tout son labeur. Ce fut la dernière qui l'occupa passionnément jusqu'à l'accident fatal du mois de novembre.
Mais bientôt la politique étrangère de M. de Freycinet, la moins Hère qui ait été pratiquée dans notre pays depuis Louis XV, le ramena au fort de la raéïé». La République française dénonça le ministre « imprévoyant, irrésolu et incapable » qui perdait la Méditerranée, et Gambetta reparut à la tribune pour crier à M. de Freycinet la terrible apo-
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stroplie de Berryer : « On ne parle pas ainsi de la France ! >< M. de Freycinet, vivement troublé par cette redoutable
intervention essaya de se disculper, puis retomba dans la
séi*ie de ses hésitations et faiblesses habituelles. 11 demanda cependant,le 1 5 juillet,des crédits pour Tarmement de la flotte.
Gambetta alors reprit la parole pour appuyer la demande de crédit», mais aussi pour expliquer au service de quelle politique il fallait employer cet argent, la politique de Talliance anglaise, et non la politique du soi-disant concert européen qui n'était que le plus misérable des leurres :
Et précisément, — je livre toute ma pensée, car je n'ai rien 4 cacher, — précisément ce qui me spUicite à l'alliance anglaise, à la coopération anglaise dans la Méditerranée et en Egypte, c'est que ce que je redoute le plus, entendez-le bien ! — outre cette rupture néfaste, — c'est que vous ne livriez à l'Angleterre, çt pour toujours, des territoires, des fleuves et des passages où votre droit de vivre et de trafiquer est égal au sien.
Ce n'est donc pas pour humilier, pour abaisser, pour atténuer les intérêts français, que je suis partisan de l'alliance anglaise; c'est parce que je crois. Messieurs, qu'on ne peut efficacement les défendre que par cette union, par cette coopération. S'il y a inipture, tout sera perdu.
Voilà, Messieurs, dans quel esprit je voterai les crédits : c'est parce que vous avez dit que vous reveniez à l'alliance et à la coopération anglaise, et que vous avez mis hier la signature de la France au bas d'une convention nouvelle avec l'Angleterre.
Je vous donne cet argent; — je crois qu'il sera insuffisant, mais ]e vous le donne avec cette conviction que la Chambre ratifie aujourd'hui, non pas un vote de crédit, mais un vote de politique et d'avenir, la Méditerranée restant le théâtre de l'action française, et l'Egypte étant arrachée au fanatisme musulman, à ces chimères de révolutions, à ces entreprises d'une soldatesque de caserne, pour* rentrer dans l'orbite de la politique européenne. Voilà pourquoi je donne l'argent, et voilà pourquoi- mes amis peuvent voter avec moi.
Les crédits furent votés. Mais la diplomatie de M. de Freycinet n'en devint ni plus courageuse ni plus logique. Lapre* TOÎère demande de crédits semblait tendre à une reprise de l'entente anglaise. La seconde demande, déposée quelques jours plus tard, sous-entendait peut-être tout le contraire. M. de Freycinet réclamait Tautorisation de n'aller qu'au
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canal de Suez^ mais pourquoi ? Pour garder les derrières des Anglais opérant liardimenl rantre Aralii , à l'intérieur de rÉftf ptc ? Pour surveiller et entraver les Anglais? L'Unioo Itépublicaine refusa d'engager sa responsabilité & la soite d'une pareille politique; hi majorité efTrayée proclama l'abstenLion générale, et le cabinet du 30 janvier fut renversû. La prédiction de Gambella se réalisait: H. do Freycinet venait de livrer à l'Angleterre « des territoires, des neuves ot des passages où notre droit de vivre et de trafiquer l'tait égal au sien ».
Le discours du IS juillet 1882 fut le dernier que prononça liambntta. Le luinistùre Frnycinet ayant È{& remplacé par le ministère du <" août, gouvernement de dignité à l'extérieur et de réconciliiitioLi politique à l'intérieur, (îambetla soutint Énei'giqueinent M. Duclerc et ses collaborateurs. Il passa la plus grande partie des vacances parlementaires à Paris, travaillaut sans relâcbe avec ses amis; puis, à la rentrée des Chambres, il reprît avec ardeur ses fonctions de président de la commission de l'armée. L'opinion, si injustement égarée sur son compte pendant quelques mois, lut revenait aloi-s de toutes parts. Les incidents révolutionnaires de Montceau et de Lyon démontrèrent la néccssitt', tant réclamée par lui, d'un gouvernement fort. La facile victoire des Anglais en Egypte prouva combien il avait vu clair, dès la première lieure, dans cette malheureuse affaire. On comprit que la défaite de Gambetta au 26 janvier avait été le recul de la République, ^e la patrie. On comprit que sa politique était seule vraiment républicaine, vraiment nationale. On se prit A espérer qu'il pourrait sous peu reprendre directement en main les alTaires du pays. Et ce fut à ce moment même, à riieurc où il retrouvait ainsi toute sa popularité d'autrefois, que survint l'accident de VilIc-d'Avray (27 novembre). Gambette se blessa à la main droite en maniant un l'evolver; l'accident, sérieux en lui-niâme, fut encore aggravé par l'étal général de sa santé. Le 17 décembre, une inllamiiislion do l'intestin se déclara, et lo progrés du mat fut elfraysnt. liatnbotta allait mourir de sa vie dépensée sans compter
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tout entières aa relëvemeot de la pairie. Les journaux intransigeants et réactionnaires continuèrent cependant i. l'injurier jusqne sur sOn lit d'agonie : il fallut que la presse prussienne rappelât ces a cannibales de Paris « à la pudear. Gambetta ne se rit pas monrir. Il avait un sentiment trop profond de la mission qu'il lui restait à accomplir, pour soupçonner qne la mort brutale pût l'aiTéLer k mi-route. Il contiaaa presque jusqu'au dernier jour* à s'informer de tous les ^ands iotérSts qui lui étaient conliès, à donner des conseils, à s'inquiéter des moindres circonstances de la politique. Les forces pourtant s'en allaient graduellement. Le 31 décembre, & minuit moins cinq, il s'éteigait sans douleur. Il n'avait pas survécn & celte année 1863, si cmelie pour lui et pour la France.
Aussitôt une immense douleur s'empara de ta patrie et devant cette mort tragique dans la pauvre bicoque de Villed'Avray, transformée en lieu de pèlerinage, les dernières calomnies s'évanouirent. Beaucoup qui l'avaient méconnu s'inclinèrent tristement devant son cercueil. Il entra de pl^n-pied dans la sereine immortalité de l'histoire.
Le gouvernement de la République décréta des obsèques nationales à l'organisateur de la Défense, et le peuple entier prit le deuil. Le jour de ses funérailles, ce fut, derrière son cercueil, une fédération de toute la France, de la France civile et de la France militaire. Il n'y eut pas une Ville française qui ne fût représentée : Strasbourg, Hetz et Colmar marchaient en tête du cortège. .
Et maintenant, après cette rapide esquisse d'une vie si courte et si glorieuse qu'elle semble comme un météore au ciel sombre de notre histoire contemporaine, puis-je essayer de résumer le merveilleux ensemble de vertus et de talents qui font de Léon Gambetta le plus fier patriote, le plus profond politique et le plus magnifique orateur de ce siècle? Le régime de Décembre traîné k la barre de la police
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eorrectionnelle ; l'espoir dans an avenir de justice rendo à. tous ses contemporains ; Thonneur de )a France sanvé après la honte abominable de Sedan; la République fondée grâce à des prodiges d'adresse, de sagesse el d'éloquence ; Tavènement régulier el déûnitif de la démocratie; la démocratie républicaine , qui n'avait été jusqu'alors qu^un parti révx)lutionnaire, transformée au bout de quelques années en un grand parti de gouvernemenl; la victoire des libertés nécessaires en même temps que la démonstration invincible de la nécessité d'une forte autorité ; la création d'une armée nationale pour la défense du territoire et la délivrance des provinces perdues ; la conception et la prédication de la politique étrangère la plus belle qui ait été recommandée ou pratiquée depuis Richelieu; la République large ouverte à la France; la France régénérée par la République pour reprendre sa place dans le monde : voilà l'œuvre de Gambetta, œuvre qui, dans quelques-unes de ses parties, a été .brutalement interrompue par la mort, mais si grande el si noble, mais si superbement commencée, que les survivants ne sauraient se proposer de tâche plus glorieuse que de la poursuivre et d'essayer de l'achever. . Jamais ensemble de qualités plus diverses et plus riches n'a été réuni dans une seule nature. Patriote qui ne passa jamais un jour sans songer à l'Alsace et à la Lorraine, il rêvait toutes les gloires pour le pays dont il ne prononçait le nom, qu'avec un tressaillement religieux, — la grandeur extérieure et la grandeur intérieure, le resplendissement artistique et littéraire comme la force scientifique et commerciale. Politique, il avait toutes les clairvoyances, toutes les prudences, toutes les audaces, toutes les habiletés. Orateur, il possédait toutes les puissances, habile à s'adresser tour à tour à la raison et à la passion, tour à tour familier et véhément, emporté et railleur, plein d'arguments saisissants et de traits superbes, pressant et dominateur, le plus ardent et le plus logique, toujours éclatant de verve et d'enthousisisme ; aucup genre d'éloquence ne lui était étranger, et il était égal, dans chacun, aux plus illustres.' Et l'homme privé, chez lui, n'excitait pas moins de dévûuement et d'amour que l'homme public n'excitait d'admiration. €e tribun redoutable était bon de
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cette bonté exquise et simple que Michelet a tant célébrée; il était courageux, juste, dédaigneux des outrages et des vilenies plus que nul ne Ta jamais été, sans rancunes, sans haine, sans jalousie ; il était généreux et indulgent jusqu'à Texagération ; il donnait sans compter, secrètement, dès^ qu'il avait connaissance d'une souffrance, souvent à d'anciens adversaires; il était affectueux, dévoué, soucieux des moindres intérêts de ses amis ; il avait le culte et la plus délicate intelligence des œuvres de l'esprit ; il était respectueux des vieillards qui sont le patrimoine de la France et il s'intéressait passionnément aux jeunes gens qui en sont l'avenir; découvrir à la France un Français de plus était l'une de ses plus grandes joies ; — il était gai, aimable, d'une constante belle humeur, surabondant de foi dans le pays, dans la démocratie, dans l'avenir qu'il s'obstina jusqu'à la dernière heure à prévoir juste et réparateur pour la patrie... Comment dire ces choses ? comment les peindre ?
Ce n'est pas seulement l'âme de la Révolution qui a palpité en Gambetta. C'est l'âme même de la France.
Joseph REINACH.
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